‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 184 sur 298 · ANNIBAL ET SCIPION · texte numérisé non relu

ANNIBAL ET SCIPION

J’ai cru devoir joiudre ici ces deux grands hommes, et, pour ainsi dire , jes mettre encore aux prises ensemble ; parce qu’ayant l’un et l'autre de grandes qualités qui leur sont communes , en les rapprochant ainsi, il sera plus facile de connaître leur caractère et de juger auquel des deux on doit donner la préférence. Je n’entreprends pas néanmoins d’en faire une comparaison exacte, mais seulement d'en marquer les principaux traits. J’examinerai dans ce parallèle les vertus militaires et les vertus morales et politiques; ce qui fait le grand capitaine et ce qui fait l’honnête homme.

g I. vmra muTAïus.

i. Etendue d'esprit pour former et exécuter de grand, desseins.

Je commence par celte qualité , parce qué c’est , à proprement parier , celle qui fait les grands hommes et qui a le plus de part au succès des affaires ; c’est ce que Polybe appelle , comme je l’ai déjà remarqué , <7ÙV VùJ *f.KTeiiv to jrpoTiOi» '. Elle consiste è avoir dé grandes vues, è se former de loin un plan , à se proposer un but et un dessein dont on lié s’écarte jamais, à prendre toutes les mesure* et a préparer tous les moyens nécessaires pour le faire réussir, à savoir saisir les moments favorables de l’occasion qui passent rapidement et ne se remontrent plus , à faire rentrer

1 Polyb. p. &51.

dans son plan les accidents même subits et imprévus , en un mol fi prévoir tout cl il veiller fi tout sans se troubler ni se déconcerter par auruh événement; car, comme le remarque le même Polybe1, fi peihe le concours de toutes les mesures le plus sagement concertées et exécutées est-il suffl-ant pour faire réussir un dessein ; au lieu que souvent l’o mission d’une seule , quelque légère qu’elle paraisse, suffit pour en empêcher le succès.

Tel fut le caractère d’Annibal et de Scipion. Tous deux formèrent un projet grand , hardi, singulier, d’une vaste étendue, d'une longue suite . capable de troubler les plus fortes lêtes, mais seul salutaire et seul décisif.

Annibal ,dès.le commencement de la guerre, comprit que le seul moyen de vaincre les Romains était de les aller attaquer dans leur propre pays. Il disposa tout de loin pourre grand dessein. Il prévit toutes les difficultés et tous les obstacles. Le passage des Alpes ne l’arrêla point. Un capitaine si sage . comme l'observe Polybe *, n’aurait eu garde de s'y engager , si auparavant il ne s'était assuré que ces montagnes n’étaient point impraticables. Le succès répondit fi ses vues. On sait quelle fut ta rapidité de ses victoires , et combien Rome se vit près de sa perle.

Scipion forma un dessein qui ne paraissait guère moins hardi , mais qui eut un succès plus heureux ; ce fui d’attaquer l’Afrique dans l'Afrique même. Que d’obstacles semblaient s’opposer à ce dessein! N’élail-ll pas naturel , disait-on, de défendre son pays avant que d'attaquer celui de l'ennemi, et d’assurer la paix dans l’Italie avant que de porter la guerre en Afrique? Quelle ressource resterait-il fi l'empire, si Annibal, vainqueur marchait contre Rome? Serait-il temps pour lors de rappeler fi son secours le consul ? Que deviendraient Scipion el son armée, s’il venait fi perdre une bataille? et que ne devait-on pas craindre des Carthaginois et de leurs alliés réunis tous ensemble, el combattant pour leur liberté et pour leur vie sous les yeux de leurs femmes, de leurs enfants el de leur pairie! C’êtaieul les réflexions de Fabius, qui pa-

* Polyb- p. AU.

* ld. p. 201, 202,

«*4f> SGO <f**

raissaienl fort plausibles , mais qui n’arrêtèrent point Scipion ; et le succès de l’entreprise fil assez voir avec quelle sagesse elle avait été formée , et avec quelle habileté elle fut conduite : et l’on reconnut que dans les actions de ce grand homme rien 11e venait du hasard, mais que tout était l’effet d'un solide raisonnement et d'une prudence consommée; ce qui fait le capitaine , au lieu que les coups de main ne font que le soldat.

a. Profond MCttL

Un des moyens les plus sûrs de faire réussir une entreprise est le secret; et Poybe 1 veut qu'un général soit tellement impénétrable sur cet article, que non-seulement l’amitié, ni la familiarité la plus intime, ne puisse jamais arracher de lui une seule parole indiscrète, mois qu’il ne soit pas possible, même à la plus subtile curiosité, de rien découvrir sur son visage , ni dons son air , de ce qu’il a dans l’esprit.

Le siège de Carlbagéne fut la première entreprise de Scipion en Espagne , et comme le premier degré à toutes ses autres conquêtes. 11 ne s'en ouvrit qu’à Lélius seul , et il ne le mil dans sa confidence que parce que cela était absolument nécessaire. Ce ne put être aussi que par le silence et par un profond secret que réussit une autre entreprise encore plus importante, et qui entraîna la conquête de l’Afrique, lorsque Scipion brûla de nuit les deux camps , et tailla en pièces les deux armées des ennemis.

Les fréquents succès qu’eut Annibalà dresser des embuscades aux Bomains et à y faire périr tant de généraux avec leurs meilleures troupes, à leur dérober ses marches, à les surprendre par des attaques imprévues, à se porter d'un endroit de l'Italie à l'autre sans y trouver d'obstacles de la part des ennemis , sont une preuve du profond secret avec lequel il concertait et exécutait toutes scs entreprises. La ruse , la finesse , le stratagème , étaient son talent dominant; et tout cela ne put réussir que par un secret impénétrable.

1 Polyb. p. 552.

3. Bien connaître le caractère de* ebefi contre qui l'on a à combattre.

C’est une grande habileté et une partie importante de la science militaire , de bien connaître le caractère des généraux qui commandent l’armée ennemie, et de savoir profiter de leurs défauts ; car , dit Polybe, c’est l’ignorance ou la négligence des chefs, qui fait échouer la plupart des entreprises. Annibal possédait cette science en perfection ; et l'on peut dire que son attention continuelle et suivie à étudier le génie des généraux romains fut l’une des principales causes qui lui firent gagner les batailles de la Trébie et de Trasimène. Il savait ce qui se passait dans le camp ennemi comme ce qui se faisait dans le sien 1 . Quand on eut envoyé contre lui Paul et Varron , il fut bientôt informé du diffèrent caractère de ces deux chefs et de leurs divisions , dissimilts discordesque imperUarc ; et il ne manqua pas de profiler du caractère vif et bouillant de Yarron en jetant un appât et une amorce à sa témérité par quelques légers avantages qu’il lui laissa remporter, qui furent suivis de la fameuse défaite de Cannes.

Ce que Scipion apprit du peu de discipline que les généraux des ennemis faisaient garder dans leurs camps fut ce qui lui donna la pensée d’y mettre le feu pendant la nuit, entreprise dont le succès lui valut la conquête de l'Afrique : Hœc relata Scipioni spem fecerant , castra hoslium per occasionem incendendi a.

4 Entretenir dans les troupes une discipline exacte.

La discipline militaire est comme l'Ame de l’armée, qui en lie et unit ensemble toutes les parties , qui les met en mouvement ou les tient en repos selon le besoin , qui marque et distribue à chacune ses fonctions , et qui les contient toutes dans le devoir.

1 « Omnts cl hoslium hsud secùs quint sus nota « erant. » (Llv. lit». 2S, n. 41.)

« Nec qulcqutm eorum, quz apud hostes agclMntnr, « eum fsllebst. > (Id. Ibid. n. SS.)

• Id. Iib. 30, a. A

«*tfr »«* *§»*►

On convient que nos deux généraux excellèrent dans celle partie; mais il faut avouer que dans ce genre le mérite d'Annibat doit paraître fort supérieur à celui de Scipion \ Aussi Ion a toujours regardé comme le dernier efTort et comme le chef-d’œuvre de l’habileté militaire qu’Annibal , pendant seize ans qu’il fil la guerre dans une terre étrangère si loin de sa patrie, avec des succès si différents, à la tête d’une armée composée non de citoyens rarthaginois , mais d'un amas confus de plusieurs nations qui n’étaient unies en re elles ni par les coutumes ni par le langage , dont les habits , les armes , les cérémonies , les sacrifices, les dieux même , étaient différents, qu’Annibal, dis-je, les ail tellement liées ensemble . qu’il ne se soit jamais élevé de sédition ni entre elles ni contre lui, quoique souvent les vivres leur eussent manqué et que le paiement de leur solde eût été plusieurs fois différé. Combien fallait-il pour cela que la di-cipliue fût solidement établie et invioloblement observée parmi les troupes!

&. Vivre d'une manière simple, modeste, frugale, leborleuse.

C’est un bien mauvais goût , et qui marque peu d’élévalion d'esprit et peu de nob’es-e d’éme, que de faire consister la grandeur d’un officier ou d’un général dans la magnificence des équipages, des meubles, des habits, de la table. Comment des choses si frivoles ont-elles pu devenir des vertus militaires? Que supposent-elles , sinon de grandes richesse- T et ces rirhes-es sont-elles toujours In preuve d’un mérile solide et le fruit de la vertu ? C’est la honte de la raison et du bon sens , c’est la dégradation d’un peuple aussi belliqueux que le iiûliequede nous réduire aux mœurs et aux coutuoies des Perses, en introduisant le luxe des villes dans le camp et dans les armées. Le temps , les soins , les dépenses que tout cet attirail entraîne nécessairement après soi , un officier, un commandant ne trouvent-ils point à quoi les mieux employer, et ne les doiventils pas à leur pallie? Les anciens capitaines peusaient et agissaient bien autrement.

> Liv. lib. ‘28, n. 12.

TRAITÉ DE! tT.

Tilc-Live fait d’Anniba! un éloge dont je ne sais si plusieurs de nos officiers ne croiraient pas devoir rougir ; « Il n’y avait point de

< Irava’l , dit-il , qui p(U lasser son corps ou « abattre son esprit ; il supportait également « le froid et le chaud ; c’était la nécessité et

< le besoin , non le plaisir , qui réglaient son « boire et son manger; il n’avait point d’heure • marquée pour dormir; il donnait au som- « meil le temps que lui laissaient les affaires, a et il né se le procurait point par le silence « ni par la mollesse de son lit ; on le trouvait

< souvent couché par terre, dans une casaque a de soldat , parmi les sentinelles cl les corps « de garde. Il se distinguait de ses égaux , non a par la magnificence de ses habits , mais par a la bonté de ses chevaux et de ses armes. »

Polybe , après avoir loué Scipion sur les vertus éclatantes qu’on admirait en lui , sa libéralité, sa magnificence, sa grandeur d’âme, ajoute que ceux qui le connais nient de prés n’admiraient pas moins en lui la vie sobre et frngale qu’sl menait ’ , qui le mettait en état de donner toute son application aux affaires publiques 11 n’était pas fort occupé de sa parure; elle était mâle et militaire, fort convenable à sa taille, qui élait grande et majestueuse. Praitrquam quoi sud pie naluri mutla majetlas inerat , adornabat promissa cœiaries habitusque corporit , non cultut munditiii , sed virilis veri ac militaris *. Ce que Sénèque3 nous dit de la simplicité de ses bains et de sa maison de campagne nous laisse â juger de ce qu’il était dans le camp et à la tête des troupes.

C’est en menant de la sorte une vie sobre et frugale que les généraux peuvent remplir cette partie de leur devoir, que Cambyse recommande à son (ils Cy rus avec tant de soin *, comme extrêmement propre à animer les troupes et à leur faire aimer leurs chefs, qui est de donner l'exemple du travail aux soldats, en supportant comme eux , et même plus qu’eux , le froid , le chaud cl U fatigue ; en

* rcù rt,nrnç , xflû T.1 èiavot* iript ri irprnbir rvriTK.nivo;. ( Volve, psg. 577. )

* Liv. lib. 28, D. 35.

* Son. KpitC 86.

s Xénopb. in Cyrop. lib. 1.

quoi 1 , dit-il , la différence sera toujours fort

gronde enlrc le général et le soldai , parce que celui-ci, dans le travail, n y sent que le travail cl la peine, au lieu que l'autre, exposé en spectacle aux yeux de toute l’armée, y trouve 1 honneur et la gloire, motifs qui diminuent beaucoup du poids de la fatigue et qui la rendent plus légère.

Ce n’est pas que Scipion fût ennemi d’une joie sage et modérée. Tilc-Live *, en parlant de la réception honorai le que lui fit le roi Philippe lorsqu’il passa par scs Etats pour marcher contre Antiochus, remarque que Scipion fut très-sensible , et qu’il admira dans le roi de Macédoine les manières gracieuses et insinuantes dont il sut assaisonner les repas qu’il lui donna ; qualités, ajoute Tile-Live , que cet illustre Romain, si grand dans tout le reste, trouvait estimables, pourvu qu’elles ne dégénérassent point en luxe et en faste.

G. Savoir également employer la force et la ruse.

Ce que dit Polybe est bien vrai, qu'en fait de guerre la ruse et la finesse peuveul beaucoup plus que la force ouverte et les desseins déclarés.

t C’est ici le fort d'Annibal. Dans toutes ses actions, dans toutes ses entreprises, dans toutes les batailles qu'il donna , la ruse et la finesse y eurent toujours la plus grande part 3. La manière dont il trompa le plus avisé et le plus prudent de tous les chefs, en falsantallumer de la paille aux cornes de deux mille bœufs pour se tirer d’un mauvais pas où il s'était engagé, suffirait seul pour montrer combien Annibal était habile dans la science des stratagèmes4. Elle n’était pas non plus

1 « Ilaque semper ATriranul (c’cst le second Scipion) « ïoeralicum Xcnophonlem In manibus habebat : copia « imprimia lauitabal lllud, quôd dlcercl, coadern labores a non esae asquè graves tmprralori et militi, quôd Ipse Il bonos labonm levloiem Tocercl imperatorum. » (Cic. Turc. Quast. I. 2. n.Ô2.)

s « Venlrniesrcgio apparaln aceepit. et proierutus est a res. Mulla in eo et de&lcriUa et huiuanilas visa, quai a rommendabbia apnd Aiiirannm eranl ; tirum. slculad « rodera egrcglun», il» à continue, qu» sioe luxnria et- « sel. non aversum. » I-l 1 ■ lib. 37, n. 7.)

< Id. lib. 22, n. 16 et 17.

* ld. lib. 30, n. 3-6.

inconnue 6 Scipion, et ce qu’il fit pour brûler les deux camps des ennemis en Afrique en est une grande preuve.

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