‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 185 sur 298 · Ne hasarder jamais sa personne sans nécessité · texte numérisé non relu

Ne hasarder jamais sa personne sans nécessité

Polybe établit ' , comme une maxime essentielle et capitale pour un commandant , que jamais il ne doit exposer sa personne quand l'action n’est pas générale et décisive, et qu'alors même il doit s'éloigner du danger le plus qu'il lui est possible, lt fortifie cette maxime par l'exemple contraire de Marcellus, dont la bravoure téméraire, peu convenable à un chef de son Age cl de son expérience, lui coûta la vie et pensa ruiner l'empire. C’est à cette occasion qu’il remarque qu’Annibal, qu’on ne soupçonnera pas sans doute de timidité et d’un trop grand amour de la vie, dans tous les combats qu'il donna cultoujours soin de mettre sa personne en sûreté*. Et il fait la même remarque nu sujet de Scipion, qui, dans le siège de Carthagène, fut obligé de payer de sa personne et de s'exposer au danger, mais qui le fit avec sagesse et circonspection.

Plutarque, dans la comparaison qu’il fait de Pélopidas et de Marcellus , dit que la blessure ou la mort d'un général ne doit pas être simplement un accident, mais un moyen qui contribue au sucrés et qui influe dans la victoire et le salut de l'armée : où ««Soc, «Mi ttfiÇcf ; et II ipgrette que les deux grands hommes dont il parle aient sacrifié à leur valeur toutes leurs autres vertus en prodiguant sans nécessité leur sang cl leur vie, et qu’ils soient morts pour eux mêmes et non pour la patrie, à laquelle les généraux sont comptables de leur mort aussi bien que de leur vie.

B. Art et habileté dîna Ira combats.

Il faudrait être du métier pour faire remarquer. dans les différents combats qu'ont donnés Aunibal et Scipion, leur habileté, leur adresse, leur présence d’esprit, leur attention

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A profiter de tous les mouvements de l'ennemi, de toutes les occasions subites que le hasard présente , de toutes les circonstances du temps et du lieu , en un mot , de tout ce qui peut contribuer A la victoire. Je comprends bien qu'un homme de guerre doit prendre un grand plaisir A lire dans les bons auteurs U description de ces fameuses batailles, qui ont décidé du sort de l’univers aussi bien que de la réputation des anciens capitaines, et que c'est un grand moyen de se perfectionner dans la science militaire que d'étudier sous de tels maîtres et de se mettre en état de profiter autant de leurs fautes que de leurs bonnes qualités. Mais de telles rénovions passent mes forces et ne me conviennent point.

9. Avoir le talent de la parole , et savoir manier adroitement Ici esprits.

Je mets celte qualité parmi les vertus guerrières, parce qu’un général doit l'être en tout, et que, pour en remplir les fondions, la langue, aussi bien que la tête et la main , est souvent pour lui un instrument nécessaire. C'est une des choses qu'Ânnibal estimait le plus dans Pyrrhus ' : arlcm tliam eonciliandi sibi homints miram habuisse: et il meltait ce talent de pair avec la parfaite connaissance de l’art militaire, par laquelle Pyrrhus se distinguait le plus.

A juger de nos deux capitaines par les harangues que les hlsloricns nous en ont laissées , ils excellaient tous deux dans le talent de la parole ; mais je ne sais si ces historiens ne leur ont pas un peu prêté de leur éloquence. Quelques reparties fort ingénieuses d'Annibal.que l'histoire nous a conservées, montrent qu’il avait un fonds d'esprit excellent , et que la nature seule avait fait en lui ce que l’art et l'étude font dans les autres. Pour Scipion, il avait l’esprit cultivé; et , quoique son siècle ne fût pas encore aussi poli que celui du second Scipion, surnommé Y Africain comme lui, son intime liaison avec le poète Ennius, avec qui il voulut avoir un tombeau

1 Uv.lib.35, n.lt.

commun, fait juger qu’il ne manquait pas do goût pour les belles-lettres. Quoi qu’il en soit, Tile-Live remorque que1, lorsqu’il fui arrivé en Espagne pour y commander les troupes, dans ta première audience qufil don, na aux députés de la province , il paria avec un certain air de grandeur qui attire le respect, et en même temps avec un air simple et naturel qui persuade et qui inspire la confiance ; de sorte que, sans laisser échapper aucune parole qui ressentit le moins du monde la fierté, il rassura d’abord tous les esprits que la vue des maux passés tenait encore dans l’inquiétude et dans in crainte. Dans une autre occasion , où Scipion se trouva avec As- Irubal cher Syphax pour traiter d’affaires , le mémo historien * observe que Scipion savait manier les esprits et les tourner comme il lui plaisait avec tant de dextérité. qu’il charma egalement son hûte et sonennemi par la force et par les attraits de son éloquence; et le Carthaginois avoua depuis que cet entretien particulier lui avait donné une plus haute idée de Scipion que scs victoires et ses conquêtes, et qu’il ne doutait point que Syphax ut son rovaume ne fussent déjà au pouvoir des Romains, tant Scipion avait d’art et d'habileté pour gagner les esprits. En seul fait comme celui-ci marque assex combien il importe aux personnes destinées à la profession des armes de cultiver avec soin le talent de la parole ; et il est difficile de comprendre comment des officiels, qui d'ailleurs peuvent avoir de grands talents pour la guerre , paraissent quelquefois avoir honte de savoir quelque chose au delà de leur métier.

Conclusion.

Il s’agirait maintenant de décider entre Annibal et Scipion pour ce qui regarde les qualités militaires: mais une telle décision n'est point de pion ressor!. J’ciitcnds dire qu'au jugemeul des bous connaisseurs , Annibal est le capitaine le plus consommé qu'on ait vu dans la science de la guerre,

> Ur. lib 30. n. <9.

< IJ. lib. 18. u. 18.

C'est à son école en effet que les Romains se sont perfectionnés, après avoir fait leur premier apprentissage contre Pyrrhus. Jamais général, il faut l’avouer, ne sut mieux ni profiter de l’avantage du terrain pour ranger une armée en balai le, ni mettre ses troupes b l’usage où elles étaient le plus propres, ni dresser une embuscade, ni maintenir la discipline parmi tant de nations différentes. Il tirait de lui seul la subsistance de ses troupes, la solde de ses soldats, la remonte de sa cavalerie , les recrues de son infanterie , et toutes les munitions nécessaires pour soutenir une grosse guerre dans un pays éloigné , contre de puissants ennemis, pendant l'espace de seize années consécutives, et malgré une puissante faction domestique qui lui refusait tout et le traversait en tout. Voilà certainement ce qu’on appelle un grand général.

J’avoue aussi qu’à faire une juste comparaison du dessein d’Aitnibai et de celui de Scipiou, on doit convenir que le dessein d'Antiibal était plus hardi , plus hasardeux , plus difficile, plus destitué de ressources. Il lui fallait traverser les Gaules, qu’il devait regarder comme ennemies , pa-ser les Alpes, qui auraient paru insurmontables à tout autre; établir le théâtre de la guerre au milieu du pays ennemi, et dans le sein même de l'ilaiie.où il n’avail ni places ni magasins, ni secours assuré ni espérance de retraite. Ajoutez à cela qu'il attaquait les Romains dans le temps de leur plus grande vigueur , lorsque leurs troupes toutes fraîches, encore Gères et animées par le succès de la guerre précédente , étaient pleines de courage et de confiance. Pour Scipion, il n'avait qu’un court trajet à faire de Sicile en Afrique. Il avait une puissante (lutte, et il était uiailrede la mer. Il conservait une communication libre avec la Sicile, d’où il lirait à point nommé toutes les munitions de guerre et de bouche. 11 attaquait les Carthaginois si.r la fin d’une guerre où ils avaient fait de grandes pertes, dans un temps où leur puissance penchait déjà vers sou déclin , et où ils commençaient à être épuisés d'argent, d'hommes et de courage. L'Espagne , la Sardaigne , la Sicile, leur avaient été enlevées , et ils n'y pouvaient plus faire de diversion contre les Romains.

L’armée d'Asdrubal venait d'êlre taillée en pièces; celle d’Antiibal élaitexlrémeruent affaiblie par plusieurs échecs, et par une disette presque générale de toutes choses. Toutes ces circonstances paraissent donner un grand avanlage à Annibal au-dessus de Scipion.

Mais deux difficultés m'arrêtent, l'une tirée des chefs qu’il a vaincus, l'autre des fautes qu’il a commises.

Ne peut-on pas dire que ces fameuses victoires qui ont rendu si célèbre le nom d'Annibal , il les a dues autant à l'imprudence et à la témérité des généraux romains qu’à sa valeur et à sa sagesse ? Quand on lui eut opposé un Fabius, puis un Scipion. le premier l'arrêta tout court et l’autre le vainquit.

On prétend que les deux fautes que commit Annibal, la première en ne marchant pas droit à Rome aussitôt après la bataille de Cannes, supposé pourtant que c’en soit une , la seconde en laissant scs troupes s'amullir et s'énerver à Capoue doivent beaucoup diminuer de sa réputation : car ces fautes paraissent à quelques-uns essentielles, décisives, irréparables , et toutes deux opposées à la principale qualité d'un général , qui est la tête et le jugement. Pour Scipion , je ne sache point que , dans tcut le temps qu'il a commandé les armées romaines , on lui ail reproché rien de semblable.

Je ne m’étonne donc pas de ce qu’ Annibal, dans le jugement qu'il porta des généraux les plus accomplis, s'étant adjugé à lui même la troisième place après Alexandre et Pyrrhus, et Scipion lui ayant demandé ce qu’il dirait donc s’il l’avait vaincu . il lui repartit ; a Alors « je prendrais le pas au-dessus d’Alexandre et « de Pyrrhus, cl de tous les généraux qui ont « jamais été. » Louange Gne et délicate * , et bien flaileu-e pour Scipion quelle distinguait de tous les autres capitaines, comme supérieur à tous, ut comme ne devant être mis en comparaison avec aucun.

1 s Et pcrplrxum punlco aslu responstitn, et Impro- « visum MMA-Dialiouii genu» Scipiotiem movU, quôd A « grege »c mij>er<iioruai \elul iuvtUiuabilein secrevi*- • set. » (Liv. lib. Zo, n. 14.)

-HÜ* ses 4»»

(II. Vertu morales et elrües.

C'esl ici le triomphe de Scipion , dont on renie avec raison la bon lé, la douceur, la modération, la générosilé, la justice, la chasteté même et la religion ; c’est ici , dis-je, son triomphe , ou plutôt celui de la vertu , inQnimeul préférable à tonies les victoires, les conquêtes, les dignités du monde. C’est la belle pensée de Tite-Live, lorsqu'il parle de la délibération du sénat assemblé pour décider qui de tous les Romains était le plus homme de bien : Haud parta rei judiciwn senalum tenebat , qui tir optimui in avilale es tel. Veram cerlé vicloriam ejut rei sibi quisque malle t , quàm ulla imperia honoresve suffragio seu patrum seu plebis delalot '.

I.e lecteur ne balancera pas beaucoup ici en faveur de qui il doit se déclarer, surtout s'il consulte l'stfreui portrait que Tite-Live nous a laissé d'Annibal. a De grands vices, dit cet « historien * après avoir fait son éloge , èga-

< laient de si grandes vertus : une cruauté « inhumaine, une perfidie plus que enrlha-

< ginoisc , nul égard pour la vérité ni pour « ce qu'il y a de plus saint , nul crainte des « dieux , nul respect pour les serments, nulle « religion. » Has lamas viri virlules ingtnlia vi lia aquabanl : inhumana crudelilat, perfidia plutquàm punica, nihil veri, nihil saneli ; nu liai deûm metui, nullum jusjurandum , nulla religio.

Voilé un étrange portrait ; je ne sais s’il est fidèlement tiré d'après nature, et si la prévention n’en a point beaucoup noirci les couleurs : car, en général , on peut soupçonner les Romains de n'avoir pas rendu assez de justice a Annibal , et d'en avoir dit beaucoup de mol, parce qu’il leur en a beaucoup fait. Ni Polybe , ni Plutarque qui a souvent occasion de parler d’Annibal , ne lui donnent les vices horribles que Tite-Live lui impute : les faits mêmes rapportés par Tite-Live démentent son portiait. Pour ne parler que de ce seul défaut, nu/fus deûm metui 3 , nulla reli-

• uv. lia. 2#. n. as.

• !d. lia. su, n. s.

•Natte crainte dei dieux, nolte religion.

gio, il y a preuve du contraire. Avant que de partir d'Espagne , il se transporte jusqu'à Cadii pour s'acquitter des vœux qu’il a faits à Hercule , et il lui en fait de nouveaui si ce dieu favorise son entreprise : Annibal Gadet profectus , Herculi vola exsolvit , novisqtu se obligal volis , si calera prospéré etenissenl'. Est-ce là la démarche d'un homme sans religion et sans dieu ? QuYst-ce qui l'obligeait de quitter son armée pour entreprendre un si long pèlerinage ? Si c'était hypocrisie , pour imposer à des peuples superstitieux , il y aurait eu plus de gain pour lui à prendre ce masque de religion à la vue de toutes ses troupes assemblées , comme faisaient les Romains dans les lustrations de leurs armées. Bientôt après3. Annibal n une vision qu'il croit lui venir de la part des dieux qui lui annoncent l'avenir et le succès de son entreprise. Il passa plusieurs années près du riche temple de Junon Lacinia , et non seulement il n’en enleva rien dans les plus pressants besoins de son armée ; mais il en prit tant de soin , quoiqu'il fût hors de la ville , que jamais aucun de se- soldats n’en tira rien furtivement ; et luimême , avant que de partir d’Italie , y laissa un superbe monument 3 ; il eut le même respect pour tous les autres temples; et il n’est marqué nulle part, ce me semble, que ses troupes en aient jamais pillé aucun dans la confusion d'une guerre mêlée de tant d'événements. C'était reconnais re bien clairement la puissance de la Divinité que de déclarer4 , comme il le (U , que les dieux lui ôtaient tantôt la pensée, tantôt le pouvoir de prendre Rome 3. Dans le traité qu'il fait avec Philippe, après avoir attesté ses dieux * , il marque clairement que c’est de leur protection qu'il attend tout le succès de ses armes ; et enfin , en mourant’ , il invoque tous les dieux vengeurs de l'hospitalité. Tous ces faits, et plusieurs autres , détruisent absolument le crime d'irréligion dont Tite-Live le charge. U en est

< Ltv. Ilb. 21, n. I.

• M. ibtfl. a. 21

> Id. Ilb 28. n. <8.

» Id. Ilb. 26, n. 11.

• Id. Ilb. 23. o. 33.

• Puljbe rapporte eette elrcoaiunce

» Lit Ub. 3», o. 51.

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lie même du su* parjures et de ses infidélités dans les Imités. Je ne sache pas qu'il en oit violé aucun , quoique cela soit arrivé oui Carthaginois , mais sans sa participalion. Quoi qu’il en soit , je ne ferai point ici le parallèle de ces deux capitaines par rapport aux vertus civiles et morales ; je me contenterai d’en rapporter quelques-unes de celles qui ont le plus brillé dans Scipion.

t. Générosité, libéralité.

C’est là la vertu des grandes âmes , comme l’amour de l’argent est le vice des âmes basses et sans honneur. Scipion connaissait le véritable prix de l’argent , qui est de s’en faire des omis et d’acheter des hommes. Les largesses qu’il sut faire à propos, les rançons qu’il rendit généreusement à ceux qui venaient racheter leurs enfants ou leurs proches, lui gagnèrent presque autant de peuples que ses victoires. 11 entrait par là dnns les vues et dans le caractère du peuple romain, qui aimait mieux , comme il le dit lui-méme . s’attacher les hommes par les bienfaits que parla crainte : Qui benrpcio quàm melu obligare hommes malit \

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