‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 186 sur 298 · Bonté. Coureur · texte numérisé non relu

Bonté. Coureur

On ne peut pas faire du bien à tous; mais on peut témoigner de la bonlè â tous ; c’est une monnaie dont plusieurs se contentent , et qui n’épuise point les trésors du général.

Scipion avait un talent merveilleux pour se concilier les esprits et pour gagner les coeurs par des manières douces , honnêtes , prévenantes.

Il traitait les officiers avec politesse , faisait valoir leurs services, relevait leurs belles actions. les romblait de présents ou de louanges, et en usait ainsi avec ceux là même qui auraient excité en lui quelque mouvement de jalousie s’il en eût élè capable. Il tint toujours auprès de lui avec honneur Marcius, ce célèbre officier qui , après la mort de son père et de son oncle, avait maintenu les affaires d’Espagne, montrant pat là , dit l'historien, combien

■ Liv. lib. 26, o. 50.

il était éloigné de craindre que quelqu’un ne lui lit ombrage : Vt fadlè apparent nihil minus quàm vereri , ne quis obslaret gloriœ su œ '.

Il savait assaisonner les réprimandes mêmes d'un air de bonté et de cordialité , qui les rendait aimables. Celle qn’it fut obligé de faire à Masinissa’, qui, aveuglé par sa passion, avait épousé Sophottisbe , l’ennemie déclarée du peuple romain , est un modèle achevé de la manière dont on doit se conduire et parler dans des conjonctures aussi délicates. On y voit employées toutes les finesses de l’éloquence, toutes les précautions de la prudence et de la Sagesse , tous les tnénngcmeuts de l'ainiité , toute la dignité et la noblesse du commandement , sans aucun air de fierté.

Sa bonlè éclatait jusque dans les châtiments. Il ne les employa qu’une fois, et bien malgré lui ; ce Tut dans la sédition île Sucrone . qui demandait nécessairement qu’on en fit un exemple : « Il avait cru , dit-il, s’arra her à « lui-méme ses propres entrailles * lorsqu’il « se vit obligé d’expier par la mort de trente « hommes la faute de huit mille. » Il est remarquable que Scipion, ici, ne se sert pas de ces mots scelus , crime», [admis , mais du mot norra. qui est beaucoup plus doux, et signifie une faute. Encore n’ose-t-il décider si c’est une faute, et il laisse la liberté de penser que ce n’a été qu’une Imprudence et une légèreté : Octo millium seu impnxlentiam , seu noxam.

Il estimait infiniment plus de contribuer à ia conservation d’un seul citoyen que de faire mourir mille ennemis. Capitolin * remarque que l’empereur Antoulnus Plus répétait souvent celle maxime de Scipion , et la mettait en pratique.

' Liv llb.26, n. 20.

• Id. ilb 30, D. 14.

* « Tbm rc haud Rcrùs quàm vlscera lecintem sua,

• cum gemini cl lisrymia Irlginu hcnUiiuiu cepUtbua « np'àssc octo millium «eu imprudeuliim, «eu noxarn. a (Id. lib -28, n.3i)

v » Amoninus Plus âclpiodls acblenttam frequeutabat,

« qiià ille dicebat, malle se uQum civelu servare, quàm r mille boucs occldcre. a (Capitol, cap 9.)

S. Justice.

L'exercice de celle verlu est proprement la fonction de cent qni sont constitués en dignité et en autorité. C'est par elle que Scipion rendit la domination romaine si douce et si agréable aux alliés et aux nations conquises, et qu'il se fit lui-méme aimer si tendrement par les peuples, qui le regardaient comme leur protecteur et leur père. Il fallait qu'il eût un grand zèle pour ta justice , puisqu'il se piqua de la rendre aux ennemis même, après une action qui les en rendait tout à fait indignes. Les Carthaginois, pendant une trêve qu'on avait accordée à leurs instantes prières, prirent et pillèrent, au su et par l’ordre de la république, quelques vaisseaux romains qui s'étaient mis en mer ; et, pour mettre le comble à l'insulte, !-.s ambassadeurs qu’on avait envoyés à Carthage pour en porter la plainte furent attaqués à leur retour , et presque pris par Asdrubal. Les ambassadeurs de Carthage, qui revenaient de Rome, étaient tombés entre les mains de Scipiou. On le pressait d’user du droit de représailles : a Non \ dit-il. a Quoique les Carthaginois aient violé non- « seulement la foi de la trêve , mais encore le s droit des gens dans ta personne de nos nm- « bassadeurs , je ne traiterai point les leurs a d’une manière qui soit indigne ou des prina cipes de la grandeur romaine , ou des rèa gles de modération que j’ai toujours suivies a jusqu’ici. »

Page 1