‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 187 sur 298 · Grandeur d'4nw · texte numérisé non relu

Grandeur d'4nw

Elle éclatait dans toutes les actions et presque dans toutes les paroles de Scipion. Mais les peuples d'Espagne en furent surtout frappés lorsqu'il refusa le nom de roi qu’ils lui offraient, charmés de sa valeur cl de sa générosité. Ils scutirenl, dit Tile-Livc *, quelle

1 « Eut non induciaram modo fides 4 Carlbigiaien- « il bus, »ed fliam jus gcnltum in legalis violalum e$tcl. « tamm se nibil nee Inslllutl» popnll romani, nec suis « morlbus indignum in iis facturant esse. » (Liv. lib. ôO,

* a Sensére elUm barbarl mngnitudincm aoimi, cujus « miraculo nominii alii morlalc» slupcrcnl, Id ex lam « allô faligioaaperDaoüs. » (Id. 11b. *27, o. 19.)

grandeur d’itme il y avait à regarder ainsi avec mépris et dédain un litre qui est l’objet de l'admiration et des dè-irs du reste des mortels.

C’eslavcccc mène- air de grandeur qu'élant obligé de se défendre devant le peuple, il parla si noblement de ses expéditions militaires, et qu'au lieu de faire une timide apologie de sa conduite, il marcha vers le Capitole, suivi de tout le peuple , pour y remercier les dieux des victoires qu'ils lui avaient fait remporter.

s. Chance1.

A peine pouvons-nous comprendre qu’un païen ait ponssé l’amour de relie vertu aussi loin que l’a fait Scipion. L’histoire de cette jeune princesse d’une si grande beauté . qui fut gardée chez lui comme elle l’aurait été dans la maison de son père, est connue de tout le monde. Je l’ai rapportée ailleurs, aussi bien que le beau discours qu'il dut à Masinissa sur la même matière.

S. Religion.

J’ai souvent cité le célèbre entretien de Cnrabyse, roi de Perse, avec son filsCyru», que l’on regarde avec raison comme un abrégé des plus utiles leçons qu'on puisse donner ïi quiconque doit commander les armées ou être employé au gouvernement. Cetezcellent discours commence et finit par ce qui, regarni la religion, comme si tous les autres avis sans celui-là devaient être inutiles. Cambyse recommande a son fils, avant tout et sur tout, de s’acquitter religieusement de tous les devoirs que la Divinité exige des hommes; de ne former jamais aucune entreprise, petite ou grande , sans consulter les dieux ; de commencer toutes ses actions par implorer leur secours , et de les faire suivre par des actions de grâces, tout bon succès venant de leur protection, qui u’est due à personne, et de- | vont par conséquent leur être rapporté. C’est en effet ce que Cyrus pratiqua toujours Irësexactement . comme nous l'avons déjà remarqué eu parlant do ce prince ; et il avoue lui-

' > Liv. lib. JH, cap. M

même, dans l’entretien dont ceci est tiré, qu'il part pour sa première campagne plein de confiance dans la bonté des dieux , parce qu’il peut se rendre à lui-même ce témoignage, qu’il n’a jamais négligé leur culle.

Je ne sois si notre Scipion avait lu la Cyropédie, comme cela est certain du second, qui en faisait son élude ordinaire; mais il est visible qu'il a imité en tout Cyrus, et surloul dans le culte religieux Depuis {qu'il eut pris la robe virile, c’est-à-dire depuis l'âge de dix-sept ans, il ne commença jamais aucune affaire, soit publique, soit par>iculière, sans avoir auparavant été au Capitole pour implorer le secours de Jupiter *. Ou voit dans Tite-Live la prière solennelle qu'il fit aux dieux en partant de Sicile pour l'Afrique; et le même historien ne manque pas de faire remarquer qu’aussilèt après la prise de Carlhagène , il remercia publiquement les dieux de l’heureux succès de cette entreprise : Poitern die, mililibui natalibmque tociit convocali», primum dits immortalibu» laudesqueet grates egit'.

Il ne s’agit pas ici d'examiner quelle était cette religion nu de Cyrus , ou de Scipion : on sait bien qu’elle ne pouvait être que fausse Mais l’exempte qu’il donne b tous les commandants et à tous les hommes de commencer et de terminer toutes leurs artions par la prière et par l’action de grâces , n'en est que plus fort. Car que n'auraient-ils point dit et fait, s'ils avaient été comme nous éclairés des lumières de la vraie religion , et s’ils avaient eu le bonheur de connaître le véritable Dieu? Après de tels exemples , quelle honte serait-ce pour les généraux chrétiens de n’oser paraître aussi religieux que ces anciens capitaines du paganisme!

saiiccK h.

Principaux earaelàr» et principales vertus des Romains pir rapport a ta |uerre.

'"L'espace de temps dont j’ai rapporté l'histoire en abrégé, et que Polybe avait choisi

< Llv.llb 26. n. 19.

• td. IID. 29, n. 27.

• ta. m>. se, n. sa.

pour celle qu'il a écrite, a été, comme je l’ai déjà dit. le beau temps de la république romaine '.qui a rendu Rome la maltresse de l’univers, et qui a forcé toutes les nations à reconnaître qu’un peuple si supérieur en mérite cl en vertu devait l’être aussi en pui-sance et en autorité. C'est en effet après ce temps que la puissance romaine, qui avait lutté plusieurs siècles avec ses voisins dans un terrain a-sex étroit, se répandit au dehors comme un fleuve et comme une mer qui a rompu ses digues, et inonda presque les trois parties du monde avec une rapidité incroyable.

Plutarque, dans un traité qui a pour titre de la Fortune de» Romain» , fait un magnifique portrait de la grandeur de l'empire romain, dont on ne sera pas fâché de voir ici une partie. Les plus puissantes nations du monde, dit-il, s’étant disputé l'empire avec les derniers efforts, une confusion horrible a longtemps régné dans l’univers, jusqu’à ce que la république romaine ayant réuni sous elle les peuples et les royaumes , tout enfin a pris une assiette ferme et une consistance assurée sous un gouvernement qui , embrassant presque toutes les parties de la terre, les a fait jouir à son ombre, des fruits du bon ordre et de ia paix , par le ministère des grands hommes qu’elle a portés, en qui brillaient toutes les vertus... Après avoir dit que la rapidité avec laquelle Rome s’est étendue ne vient pas des hommes, mais de Dieu, il ajoute ; Rome ne mesure plus se- victoires sur la multitude des morts, sur la grandeur des dépouilles , sur le nombre des villes emportées. Ses exploits désormais se terminent à asservir des nations, à assujettir des royaumes , à conquérir des grandes llesel de vastes contrées. On n’y voit plus que triomphes sur triomphes, et conquêtes sur conquêtes. Un seul coup abat Philippe, Un autre coup chasse d’Asie le grand Antiochos. Dons la même année, un mois lui suffit pour foire la conquête de la Mocédoine, un autre pour faire celle du royaume d’Illyrie, et pour mettre aux fers leurs deux rois*. Un seul desescapi-

■ Poljb. p. tno.

• Pcrsta et Gentil! r-

*m> a«9 4sn»

laines ’, dans le conrs d'nne même expédition, soumet à son pouvoir l’Arménie, le Pont , la Syrie , la Palestine, l'Arabie, les A'haniens , les Ibères , et porte les bornes de sa domination jusqu'à la mer Caspienne et à la mer Rouge. Et ee qui est bien remarquable, ajoute le même auteur, e'est que cet heureux génie de Rome ne la pas favorisée seulement pour quelques jours et pour un court espace de temps, ni simplement ou par terre ou par mer, ni après de lents efforts et de longs délais , et ne l‘a point quittée rapidement , comme tout cela est arrivé dans les autres empires; mais, né en quelque sorte et accru avec Rome, il y a établi et Oxê sa demeure, a toujours présidé à son gouvernement, en a toujours réglé In conduite, et lui a constamment procuré de glorieux succès, en guerre et en paix , par terre et par mer , contre les barbares cl contre les Grecs.

Cet établissement de l’empire romain, le plus grand et te plus puissant qui ait jamais été, ne fut point, dit Polybe, l’effet du hasard *. Ce fut le fruit du mérite et de la vertu; ce fut la suite de desseins concertés avec sagesse, exécutés avec courage, et conduits à leur fin avec une habileté et une attention qui ne se démentirent jamais1 * 3. Il est donc utile et important , continue-t-il , d’examiner quels furent, du côté des vainqueurs, les principes de conduite avant et après Ib victoire, quelles furent les dispositions des peuples à leur égard , et ce qu’on pensait de ceux qui tenaient le gouvernail de la république.

Nous avons vu quels ont été les grands hommes qui ont contribué pendant cet intervalle de temps à l’agrandissement de l’empire romain. Il nous reste à considérer quel a été l’esprit et le caractère du peuple romain même.

Nous en trouvons un magnifique portràit dans Salluste : « Il ne faut pas croire *, fait-il

1 Pompée.

* Poljb. p.6t.

* ta. p. îeo.

* « Natlle eilitiraire majores noatror armlt rempobli- « cara ea pari» magnam feeiaae... Alla (uére que illoa • nugooa fecére, quai nobla oulU ion! : dont loilualria.

« dire à Caton , que ce soit par de nombreu- < ses armées que nos ancêtres ont si fort « augmenté la puissance de Rome- D’autres o avantages les ont rendus véritablement a grands, et la république avec eux: au

• dedans, une vie laborieuse ; au dehors, un « gouvernement juste et sage; dans les déliai bérations, un esprit exempt de passions et « de vices.... Dans le camp, comme dans la « ville, dit ailleurs le même historien, les « bonnes mœurs et les bonnes maximes dou minaient; et le souverain empire qu’a-

• voient sur les Romains la justice et la vertu « était moins l’effet des lois que de leur bon a naturel. Enfin, ils se soutenaient , eux et la « république, par deux moyens: en guerre,

• par la hardiesse et le courage; en paix, par « la justice et la modération, a

li ne faut pas conclure de ce que dit ici Salluste de ces belles années de la république. et de ce qae nous en dirons nous-même dans la suite, que tous les Romains alors, ni même le plus grand nombre , fussent tels. C'était là l’esprit de la république, l’esprit de ceux qui gouvernaient: et ce petit nombre entraînait tous les autres ‘, et produisait ces merveilleux effets.

Il ne faut pas non plus s'imaginer que les vertus que nous faisons tant valoir ici fussent bien pures et bien solides. Nous les donnons pour ce qu’elles valent, c'est-à-dire pour des vertus romaines, et non pour des vertu-chrétiennes. El cependant , quelque imparfaites quelle- fussent. Dieu, selon la remarque de S. Augustin , les a couronnées par l'empire du monde , récompense digne des Romains, qui n'en attendaient point d autre , et aussi vaine que leurs vertus. Receperunt mercedem tuam ', dit l'Evangile. Vamvanam, pourrait-

« foria Juilum imperium; aoimus la consuleiuto liber,

• orque drlklo neque lubidiui otmoiiu*. » iSallostio Bcllo Catilin.)

• Uumi mMi.lique boni mores colebantur... Jus bo- « uumque apud cos uou legibos magis quam luluiA va- « létal... Duabus bis arubui, audjoà in bilb, ubl pax « evencral squ>Uie. seque teinque pubHcam curataoi. » (Idibid)

» a Ac mlhl raulta agilanii const bal . paucorum ci- « vium egregium virlulem cuocla patravisse. » (M.

»Md.)

* 3. Augost. la psalm. 118.

on njonter avec un Père qui parle ainsi de ces illustres païens.

Après avoir pris ces précautions et employé ces préservatifs, il ne me reste plus qu'à rapporter les principales vertus des Romains dans la guerre. Je le ferai le plus succinctement qu’il me sera possible.

J . KqnJtt et Mge lenteur pour entreprendre et pour déclarer le guerre.

Les Romains ne s'engageaient pas légèrement ni témérairement dans une guerre.

Avant tout ils songeaient à se rendre les dieui favorables . n’attendant le succès que de leur proleclion 1 , et persuadés que , comme ils présidaient d’une manière particulière à l’événement des guerres , ils faisaient toujours pencher la victoire du rété qui avait pour lui la justice et le bon droit. De là venait que jamais ils ne prenaient les armes sans avoir envoyé chez les ennemis des hérauts , qu'on nommait ftcialtt . pour leur eiposer leurs griefs et leurs sujets de plainte ; et ce n’était que sur le refus qu’ils faisaient de donner satisfaction , qu’on leur déclarait la guerre. Ce fut pour ne point manquer à cea cérémonies, qui chez eux faisaient partie de la reli gion . qu’ils laissèrent périr misérablement Sagonte , dont la ruine , comme l'avait prédit un sage Carthaginois, retomba sur Carthage même et entraîna sa perte. Les Romains usèrent de la même retenue à i'égard de Philippe, d'Antiochus et de Persée , quoique ces princes fussent les agresseurs, et qu’ils eussent depuis longtemps violé les traités par plusieurs infractions manifestes.

2. Feimel é et constance dans une résolution une fois prise et arrêtée. -

Plus les Romains agissaient d’abord avec lenteur et maturité a , plus ils étaient vifs et

• a Virerunt dit bomintsque; et Id, de quo verbts sm- « big.batur, uter populus Tordus rnplaaet, evcnlus bellt, « velut asquus judci, undè jusslabal, et vicloriain dcn dit. a (Lis. lib. 21, II. 10.)

1 c Quo leniiis agunl, aegniùs inciptunt, eo quurn cœ- • perlât, vercor ne pcraevertntlùs Hivtsnt. a (Id. tbld.)

persévérants dans l’eiècution : le siège de Capnue seul en serait une grande preuve. Il avait été résolu chez les Romains d'attaquer cette importante ville, dont la révolte, laissée impunie depuis plusieurs années , semblait élre la honte de Rome.

Dans le temps que l’Italie était ravagée par un ennemi tel qu'Annibal , et que les horreurs de la guerre s’y faisaient le plus sentir, ils abandonnèrent tout , et quittèrent Annibal lui -même pour assiéger Capoue, et ils fy envoyèrent les deux consuls avec chacun un : armée. Le siège dura plus d’un an. Il n’y eut point d'efTorts que ne fil Annibal pour sauver celle ville qui devait lui être si chère. Enfin , pour dernière tentative1 , il marche vers Rome avec une armée nombreuse. « 11 n’y a point , « dit un citoyen de Capoue , de bêle si achari née à sa proie à qui ou ne la fasse lécher si « l’on va vers son anlrc pour enlever ses pe- « lits; mais pour les Romains, ni le siège de « Rome, ni les cris et les gémissements de « leurs femmes et de leurs enfants, qu’ils en - « tendaient presque de leur camp , n’ont pu « les arracher du siège de Capoue. • La prise et la punition exemplaire de celte ville rebelle firent connaître à I univers la persévérance des Romains à poursuivre la vengeance d'alliés infidèles*, et l'impuissance d’Annibal pour secourir une ville qui s’élait mise sous sa protection.

Mais où ce caractère de fermeté et de constance me parait le plus admirable dans les Romains, c’est lorsqu'il s'agis-ail de traiter de paix avec les ennemis. Dès le commencement de la guerre ils en marquaient les conditions , et nul évènement ensuite n'était capable d'y apporter aucun changement : ni des échecs qu'ils recevaient quelquefois n’en faisaient tien relâcher, ni des victoires considérables qu’ils remportaient n’y faisaient rien ajouter, tant ce peuple était ferme et invariable dans ses résolutions , parce qu’it les croyait fondées en raison et en équité. Les traités qu’ils firent avec les Carthaginois , et avec les trois princes dont la défaite suivit celle des Carthaginois, furent tous de celte sorte.

■ tir. lib. 26, a. 13.

1 IJ, ibid. a. lit

■*** ÜTi

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