Courage et grandeur d'Anie dans l'adversité
C’est ici le caractère le plus marqué du peuple romain, et qui montre davanlageune force et une constance que rien ne peut abattre ni ébranler.
Jamais ce caractère n'a paru d'une manière plus merveilleuse qu’après le bataille de Cannes. Elle mit le comble aux défaites précédentes, qui avaient déjà extrêmement affdibli l'Etal. Deux consuls, avec leurs armées, avaient été entièrement défaits. La république se trouvait sans soldats et sans chefs. Plusieurs des alliés s'étaient rangés du côté du vainqueur. Annibal était maître de la Fouille 3, du Summum, et de presque toute l'Italie, lin tel coup, un tel malheur aurait accable lout autre peuple *. Cependant, ni la défaite de tant d'armées, ni la défection des alliés , ne purent porter le peuple romain à
■ Uv. ttl>. tt, B. 18.
> ld. ibld. d. •■».
» Apullc.
• Uv. Mb. 13. D. 61.
vouloir entendre parler de paix. Nulle trace de faiblesse, nul signe de découragement ne parut. On vit une conspiration générale au bien pub'ic. La ré-olulion fut aussi prompte qu unanime de, se défendre, e( de ne prêter l'oreille à aucune proposition d’accommodement.
Ce que dit Polybe, à l'occasion d’une autre bataille1, se vèiifia bien pour lors : que les Bomains, soit en général, soit en particulier, ne sont jamais plus terribles que lorsqu'ils se trouvent dans les plus grands dangers , et qu'ils paraissent tout près de leur perte.
6 Justice et bonne foi, principes du gouvernement romain. sources de (amour et de la conGance des citoyen», des alliés et des peuples conquis.
C'est une opinion bien anciennement établie parmi beaucoup de personnes, et que le rhri.lianisme même n'a pas entièrement détruite, que 1a justice et la politique ne peuvent guère s'allier ensemble; qu’un homme destiné à gouverner ne doit point se rendre l'esclave des luis ; qu'une exacte probité et un scrupuleux attachement à sa parole et à des engagements pris solennellement jetteraient souvent un prince et un ministre dans de grands embarras; que l'intérêt de l'Etal doit toujours être la règle et le mobile du gouiernement; en un mot, qu'il est impossible de conduire les affaires publiques sans commettre quelque injustice; Rempublicam régi fine injuriâ non posse.
Cicéron, dans les livres inlilulés de la République, qui étaient un extrait de /admirable ouvrage de Plnlon sur le même sujet, avait pleinement réfuté celte opinion. Nonseulement, selon lui, c’est une prétention fausse et insoutenable de croire qu’on ne puisse réussir dans le maniement des affaires publiques sans commeltrc quelquefois des injustices; mais il regarde le principe opposé comme une vérité incontestable, et comme la base el le fondement de toutes les règles qu’on peut donner en madère de politique, savoir : qu’on ne peut bien gouverner un Etat
* Potjb. p. 177,
sans garder en tout une exacte justice. Nihil est quod adhuc de republirû pulem diclum, et quod possim tongiùs progredi, nisisit cou ■ firmatum , non modo falsum etse iltud , sine injurià non poste , sed lioc verissimum , sine stinmiàjusliliù rcmpublicam régi non poste'.
Pour donner plus de poids et d'autorité à ses raisons, il les avait mises dans la bouche de |.elius et de Scipion l'Africain , pelil-lils par adoption de relui dont nous avons tant parlé, il est aisé de se ntir combien l'on doit regretter la perte d'un tel ouvrage, copié par une main si habile, d’après un si parfait original. Ces deux illustres amis , Lélius et Scipion , l'admiration de leur siècle, et qu'on peut bit n proposer ou nôtre cou. me des modèles de grands capitaines U de grands politiques, établissent dette maxime comme un principe indubitable en fait de gouvernement, qu’il n’y a rien de plus pernicieux à un Etat que l'injustice, et que. sans un grands fonds de justice, une république ne peut point être bien conduite, ni même subsister: Nihil tam iniinicum quàm injustitiam civilali, nec om nino nisi magnijustitià geri aut tiare poste rcmpublicam.
Voilà quelles étaient les règles et les maximes du peuple romain dans ees beaux jours dord nous venons de parler. C'élait là l'idée qu'eu avaient et les alliés et les peuples conquis. Tite-Live * remarque que la perte des trois premières batailles que gagna Annibul , qui répandit partout la terreur et l’alarme , n'ébranla pas neanmoins la fidelité des alliés: Nec lumen i s terror. quuni omnia bello /7agrarent . fidt socios dimovit . La raison qu’il cii appui le est bien glorieuse au peuple romain , et nous donne en peu de mois l'idée d'un parfait gouvernemenl : « C’est, dit-il, que u ces alliés . se trouvant sous un empire juste t~i fl modéré, obéissaient sans peine à un • peuple qui leur était infiniment supérieur « en mérite , ce qui est l'unique lien de la liu délité. # Videlicet quia juslo et moderato regebantur imperio , nec abnuebant , quod union vinculum fidei est , melioribus parère. Les peuples conquis pensaient de même; et,
1 Iragro. CIc. spart S. Aug. rts Civ. Del. lib. 8, c. 81,
< Llv. lib, 28, n. 13.
comparant la domination romaine avec celle sous laquelle ils avaient toujours vécu, et les généraux romains avec leurs anciens maîtres, ils regardaient ces premiers comme des hommes descendus du ciel, tant ils faisaient paraître à leur égard de justice, de bouté, d'humanité ; et ils se félicitaient u d’étre tombés sous la puissance d’un peuple a qui songeait à s'attacher tes hommes plu» a par b > bienfaits que par la crainte, et qgj « s'appliquait à mériter, par un doux et <t juste gouvernement, l'amour et la confiance a des mitions étrangères, au lieu de leur « faire purlcr le joug d’une triste .servi- « tude > Fenissc eos in populi romani potestatem, qui beneficio quàm met u obligare hommes malit , erterasque genlet hde ac sociétale j ulu las habere, quàm tritti subjcctaf servi tio
Mais peut-être qu'une politique intéressée portail le sénat romain à ménager ainsi atp loin les alliés et les peuples conquis , cl qu'oq avait moins d’égards pour les citoyens et les sujets naturels, qui , par celte raison , étaient moins attachés cl moins affectionnés à la république. C'est par cet endroit-là même que le peuple romain est le plus admirable; et ce que je vais dire montrera clairement que la plus grande ressnurccd'un Etal est l’affection des peuples, l'amour qu’ils ont pour le gouvernement, et la conliance qu’ils prennent dans la foi publique; et que d’y donner la plus légère atteinte, c’est, en fait de politique, la faute la plus capitale, la plus pernicieuse et la plus Irréparable.
Après la bataille de Carmes , tout paraissait désespéré. La fidélité de la plupart des alliés fut abattue par un tel coup. L’Etat se trouvait sans chefs, sans troupes, sans argent; et cependant il fallait faire de nouvelles levées et des recrues , équiper des flottes , acheter des vivres, des armes, des habits. Tout manquait à l’Etat , mais le crédit ne lui manquait [tas ; et il trouva de promptes et de sûres ressources dans l'affection des citoyens.
Le consul représenta que tes magistrats devaient donner l’exemple au sénat *, etle sénat
■ Llv. lib 86, n. *8.
• Id. Ibid. n. 86.
on peuple , d'aider la république dans l'extrémité où elle se trouvait : que le moyen d'engager les inferieurs à contribuer de leurs biens an soutien de l’Etat , était de commencer par le faire soi-même; qu’ain-i ils devaient tous porter au trésor public leur or et leur argent. Cela fut exécuté sur Ic-clwmp , et avec un tel «''le . qu’à peine les receveurs et les greffiers pouvaient-ils suffire à l’empressement public , chacun ambitionnant l'honneur de se faire inscrire des premiers. L’ordre des chevaliers , et ensuite le peuple, en firent autant, sans qu'il fût besoin pour cela d’aucun édit public.
Des trente colonies qui se trouvaient dans l'Italie , dix-huit envoyèrent ' des députés à Rome pour marquer qu elles étaienl prêles à fournir les troupes qu'on leur demandait, et encore plus si on le jugeait à propos; que, grâces nui dieux, elles ne manquaient, pour le faire, ni de moyens, ni de courage: ad id sibi neque opes deesse ,animum eliam superesse. Ces députés furent reçus et par le sénat et par le peuple avec des acclamations et des marques de joie et d'honneur extraordinaires. Tite-Live a cru devoir conserver dans son histoire les noms de ces colonies, pour ne pas les frustrer*, dit-il , après tant de siècles , d’une gloire qui leur est si justement duc. Pour les douze autres colonies qui refusèrent de faire des levées , le sénat crut qu’il était plus de la dignité du peuple romain de ne les punir qu'en ne fai-ant aucune mention d'elles: Ea tacila casligalio magis sx dignitate populi romani visu est.
O» avait reçu, dans ce même temps, des lettres des deux Scipions , qui commandaient eu Espagne, par lesquelles, se chargeant de trouver par eux- mêmes dans le pays de quoi payer les troupes, ils demandaient qu'on leur envoyât au plus tét de* vivres et des habits, sans quoi il leur était impossible de conseï ver la province. Il ne l’était pas moins à la république de leur en fournir dans l'état où elle se trouvait. Le prêteur convoqua l'assemblée. 11 « présenta au peuple les nécessités
< Ce fut quelque temps «près.
* « Ne noue quldem post lot leculi illesator, freue denturve lande lut. » ,Uv. I. 27, s. 12.)
publiques, et l’impossibilité où était l'Etat d'y subvenir si le crédit lui manquait ' aussi bien que les fonds. Il ciboria ceux qui avaient par le passé grossi leur patrimoine en tenant le) fermes du peuple romain à prêter maintenant à la république une partie des biens dont ils lui étaienl redevables, et à faire les avances pour l'Espagne , avec promesse que ces sommes leur seraient exactement rendues dès qu'onle pourrait. Trois puissantes compagnies se présentèrent, et tout fol fourni aux armées d'Espagne aussi abondamment que dans les temps de la plus grande opulence.
Ce noble désintéressement et ce zèle ardent régnaient également dans tous les ordres et dans tous les corps de l’Etat *.
La flotte manquait de matelots et de vivres3. On convint d’imposer sur les particuliers une taxe qui serait réglée sur le rang et sur les revenus de chacun, et la chose s'exécuta sang délai et sans murmures.
Les bâtiments publics tombaient en ruine, parce que les fonds manquaient pour les réparations4. Des entrepreneurs s'en chargèrent avec joie , sans demander d'argent qu'après que la guerre serait finie.
Dans cette émulation commune et ce mouvement général de tous les corps de l’Etat pour aider et soulager ie trésor public, on y porta d’abord l'argent des pupilles, puis celui des veuves, ceux qui en étaienl chargés ne croyant pas pouvoir lu déposer dans aucun autre asile plus sûr ni plus sacré que dans celui de la foi publique *.
Celte générosité passa de la ville dans le camp6. Aucun cavalier, aucun centurioq, aucun officier ne voulut recevoir de paye , et l’on aurait regardé comme un mercenaire quiconque en aurait reçu.
L'événement montra qu'on avait en raison
1 • Inique. nUI ftde sleret respubllce, oplbns non 9 suturera, » (lis. Mb. 23. a. 18.)
* a Ul mure» tique ceilUi pelrie per oniBe* ordioev 9 veluuenore uno pertloebel. » td Ibid. p. 49.)
> Id. Mb. 21. n. 11.
4 Id. Ibid, ic 18.
> a Nutquem ras lullùe unctlàsque depooere creden- 9 libui , qui derertbant, quim la publiai flde. e (|b. lib. 24. a. 18.)
• Ibid.
de se Ber à la république. Toutes les dettes , toutes les avances . toutes les obligations, furent acquittées avec lu dernière exactitude On voulut même pour quelques-unes prévenir le terme, et, malgré la rareté de l'argent, on offrit aux maîtres des esclaves qui avaient été affranchis, de leur en payer le prix ; mais tous déclarèrent qu’ils ne le recevraient qu’après la lin de la guerre.
• Ce sont de tels faits qui doivent noos donner une juste idée du gouvernement romain. Ce seul mot que j'ai rapporté, et qui mériterait d'être gravé en caractère d'ur. qu'on ne trouva point d'asile plus sûr ni plus sacré, pour y déposer les biens des pupilles et des veuves, que celui de la foi publique ,• ce seul mot, dis- je, fait l’éloge le plus magnifique qu'on puisse imaginer du caractère romain, il nous apprend que si, selon la maxime constante de tous les grands hommes de I antiquité, des plus fameux législateurs et des plus sages politiques, le but et la loi souveraine du gouvernement est l’utilité publique et le salut du peuple, Salut populi suprema lex eslo *, l'affection des peuples ausssi, et la confiance qu’ils prennent dans la justice et la bonne foi de ceux qui les gouvernent, sont le plus ferme appui et quelquefois le salut et l'unique ressource des Etats.