‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 218 sur 298 · ABT1CLE IX · texte numérisé non relu

ABT1CLE IX

Accoutumer les Jeunes sens 4 ta politesse, s 1s propreté, a l'exactitude.

La politesse extérieure est une des qualités que les parents désirent le plus dans leurs enfants, et à laquelle ils sont pour l’ordinaire plus sensibles qu’à toutes les autres. Le cas qu’ils en font est fondé sur l’usage qu’ils ont du monde, otl ils savent qu’on juge presque de tout par le dehors. En effet , le manque de politesse rabot beaucoup du mérite le plus solide, et fait que la vertu même pnralt moins estimable et moins aimable. Un diamant brut ne saurait servir d’ornement ; il faut le polir pour le faire paraître avec avantage. On ne peut donc s'appliquer de trop bonne heure à rendre le» enfants civils et polis.

Quand je parle ainsi , je n’entends pas qu’on doive beaucoup exercer les enfants sur tous les raffinements delà civilité, ni qu’on doive les dresser par mesure et par méthode à toutes ces cérémonies compassées qui régnent dans le monde : ce petit manège n’est bon qu’à leur jeter du faux dans l’esprit et à les remplir d’une sotte vanité. D’ailleurs celte civilité méthodique qui ne consiste qu’en des formules de compliments fades, et cette affectation de tout faire par règle et par mesure, est souvent plus choquante qu’une rusticité toute naturelle. Il ne faut donc pas les tourmenter beaucoup ni les chagriner pour des fautes qui leur échapperont sur celte matière. Un abord peu gracieux, une révérence mal faite, un chapeau

t «i Mcndacl homini. ne verum quidem dlceat), crodere « colcmuc. » (Cic. de Divin. Ilb, 2, u. 140.;

1 Cornet. Nep. tu Epam.

ôté de minimise grâce , un rompliment mal tourne , tout cela mérite qu'on leur donne quelques avis assaisonnés de douceur et de bonté, mais non qu’on les gronde vivement ou qu'on leur en fasse honte devant les compagnies. cl encore moins qu'on les en punisse avec sévérité. L’usage du monde aura bientôt corrigé ces défauts.

L'important est d'aller au principe et & la racine du mal, et de combattre dans les jeunes gens certaines dispositions directement opposées aux devoirs communs de la société et du commerce ; une grossièreté féroce et rustique qui empêche de faire réflexion à ce qui peut plaire ou déplaire à ceux avec qui l'on se trouve; un amourde soi- même, qui n'est attentif qu'à ses commodités et à ses avantages; une hauteur et une fierté qui nous persuadent que tout nous est dû, et que nous ne devons rien aux autres ; un esprit de contradiction . de critique, de raillerie, qui c mlamne tout et ne cherche qu’à faire peine : voilà les défauts auxquels il faut déclarer une guerre ouverte. Des jeunes gens qui auront été accoutumés à avoir de la complai-ance pour leurs compagnons, à leur faire plaisir, à leur céder dans l'occasion . à ne dire jamais rien de choquant contre eux , et à ne point blesser eux-mêmes facilement des discours des autres , des jeunes gens de ce caractère auront bientôt appris , quand ils entreront dans le monde, les règles de la politesse el de la civilité.

Il est à souhaiter aussi que les enfants s'accoutument à la propreté , à l’ordre , à l'exactitude; qu'ils prennent soin de leur extérieur, surtout les dimanches et les fêles , et les jours qu’ils ont à sortir; que dans leur chambre et sur leur table tout soit rangé , et qu’ils prennent l'habitude de remettre chaque chose , chaque livre à leur place quand ils s'en sont servis; qu'ils se rendent à leurs différents devoirs au moment précis et marqué. Cet'e exactitude est d’une grande importance pour tous les temps et toutes les conditions de la vie.

Tout cela est à souhailer, mais ne doit point, ce me semble, être exigé avec dureté, ni sous peine de châtiment; rar il faut tnujour- bien distinguer les fautes qui viennent de la légèreté de l’âge de celles qui parlent d’un fouds

d’indneilité et de mauvaise volonté. Je prie le lecteur de vouloir bien me pardonner si quelquefois je prends la liberté de citer en exempte ce que j'ai pratiqué moi-même pendant que j'émis chargé de la conduite de la jeunesse. Ce n’est point, ce me semble, par un motif de vanité que je le fais, mais pour mieux faire sentir l’utilité îles avis que je donne. J'étais venu à bout au collège de rendre les écoliers fort honnêtes à l'égard des personnes de dehors qui entraient dans la cour pendant leur récréation , el exacts , presque jusqu’au scrupule , à se rendre à chaque exercice au premier son de la cloche ; mais ce n’èlait point par menaces ni par châtiments. Je les louais eu public et les remerciais de l'honnêteté qu'ils témoignaient aux étrangers, dont clincun me faisait compliment , el de la promptitude avec laquelle ils quitmient leur jeu , parce qu'ils savaient que cela me faisait plaisir. J’ajoutais quelquefois qu'il y en avait certains qui manquaient à ces petits devoirs . par inadvertance sans doute, ce qui n'élait pas étonnant dans l’ardeur du jeu ; je "les priais cependant d'y faire attention et de suivre l'exemple du plus grand nombre de leurs camarades. Ces manières honnêtes me réussissaient beaucoup mieux que n’auraient pu faire toutes les réprimandes el toutes les menaces.

A1TICLB X.

Rendre l'élude aimable.

C’est ici l’un des points les plus importants en matière d’éducation . et en même temps l'un des plus difficiles. La preuve en csl que, parmi un Irès-grand nombre de maîtres , qui d'ailleurs ont beaucoup de mérite , il s'en trouve très-peu qui soient assez heureux pour venir à bout de rendre l'étude aimable à leurs disciples.

Le succès en ce point dépend beaucoup des premières impressions; et la grande attention des maîtres chargés d’enseigner les premiers éléments’ doit être de faire en sorte qu’un

v a ld impi Imii eivrre oporlrbll, ne sludia. qui «mare > nondàm point, oderit ; el anvirittidlnrm ira I prsa ceptam, eliaia ultra rudea annos rcfuiuvidei. » Oii.it.

1 bb. 1, cap. 1.)

enfant qui n’est point encore capable d'aimer l'élude ne la prenne point dès lors en aversion, de peur que l’amertume qu’il y aura d'abord sentie ne le suive dans un âge plus avancé. Pour cela , dit Quinlilicn , il faut que l’élude soit pour lui comme un jeu , qu’on lui fasse de petites interrogations, qu’on l'anime par la louange . qu'on lui donne lieu d'être content de lui-même et de se savoir bon gré d'avoir appris quelque chose. Quelquefois ce qu'i| refusera d’apprendre , on l’enseignera à qn outre pour le piquer de jalousie ; on proposera de petites disputes où on lui laissera croire qu’il a souvent le dessus ; on l’amorcera aussi par de petites récompenses auxquelles cet âge est sensible.

Mais le grand secret ' , dit encore Qninlilien , pour faire aimer l'élude aux enfants , c'est que le maître sache lui-mème s'en faire aimer. A ce pris jls I écoulent volontiers, ils se rendent dociles , ils lèchent de lui plaire , ils se font un plaisir de prendre ses leçons, ils reçoivent scs avis et ses corrections de bonne grèce, ils sont sensibles à ses louanges; ils s'efforcent de mériter son amitié en s’acquittant bien de leur devoir.

Il y a dans les enfants, comme dans tous les hommes, un fonds naturel de curiosité, c'est-à-dire un désir de connaître et d’apprendre , dont on peut profiter pour leur rendre l'étude aimable. Comme tout est nouveau pour eux , ils font des questions, ils interrogent, ils demandent le nom et l’usage de tout ce qui se présente à leurs yeux : il faut leur répondre sans témoigner ni peine ni chagrin , louer leur curiosité , la satisfaire par des réponses nettes et pré ises, ne leur en jamais donner de trompeuses et d’illusoires , car bientôt ils s’en aperçoivent et s’en rebutent.

En tout art et en toute science les éléments et les principes ont toujours quelque chose de sec et de rebutant : c'est pour cela qu'il est bien important d'abréger et de faciliter ceux des langues qu'on apprend aux enfants , et

1 « Dtictpuloa fd unum moneo, ut preerptores suos « non minus quara ips« sludia amenl... multùm bæc « pieu* confort studio. » ;Quint. Ilb. 2, cap. 9.)

d’en adoucir l'amertume par tout ce qu'on y peut répandre d'agrément.

Pueris dant crostula blandl

Doclores, elementa veliut ut disccre prima *.

Par la même raison, je crois la méthode de commencer par faire expliquer des auteurs préférable è celle de faire composer des thèmes, parce que celle-ci est plus pénible, plus ennuyeuse, et qu'elle allire aux enfants plus de réprimandes et plus de châtiments.

Quand ils sont élevés en particulier , un maître habile et allentif met tout en usage pour leur rendre l’étude agréable. Il prend leur temps, il étudie leur goût, il consulte leur humeur; il mêle le jeu au travail, il parait leur-en laisser le choix ; il ne fait point une règle de l’étude , il en excite quelquefois le désir par le refus même et par la cessation , ou plutôt par l’inlerruptiou ; en un mol, il se tourne en mille formes , et invente mille adresses pour arriver à son but.

Au collège, ce moyen n’est presque point praticable. Dons une chambre commune, dans une classe nombreuse, la discipline et le bon ordre demandent qu'on suive une règle uniforme et que tous la suivent exactement , et c’est ce qui en rend la conduite très- difficile. Il faut bien de la lêle , bien de l'adresse à uq maître pour tenir en main et conduire les rênes de tant d'esprits d'un caractère tout différent, les uns vifs et impétueui , les autres lents et phlegmatiques ; ceux-ci qu'il faut arrêter, ceux-là auxquels il faut lâcher la bride ; pour manier, dis -je, en même temps tous ces esprits, de sorle pourtant que, malgré celle différence de tempéraments, il les fasse tous marcher de concert , et les hmène tous au même point. 11 faut avouer qu'en fait d'éducation , c’est là ce qui demande le plus d'habileté et de prudence.

On ne parvient là que par beaucoup de douceur, de raison , de modération , de sapgfroid , de patience. 11 ne faut jamais perdre de vue ce grand principe , que l’étude dépend de 1a volonté, qui ne souffre point de contrainte : Sludium disetndi tolunlale quœ cogi non

togle

I Uor»|. i, 141. li £5.

pot» I, constat'. On peut bien contraindre le

corps, faire demeurer un écolier à sa table malgré lui. doubler son travail par punition, lé forcer do remplir une certaine tâche qui lui est imposée, le priver pour cria dq jeu cl de la récréation. E-t-cc étudier que de travailler ainsi comme un forçat? Et que reste-t il de cetto sorte d'élude, sinon la haine et des livres, et de la science , et des maîtres, souvent pour tout le reste de la vie? C'est donc la volonté qu’il faut gagner; tt elle se gagne par la douceur, l'amitié, la persuasion, et surtout par l'attrait du plaisir.

Comme nous naissons paresseux . ennemis du travail et encore plus de la contrainte , il n'est pas étonnant que, tout le plaisir se trouvant d'un rété et tout l'ennui de l'autre, tout l’ennui dans l’étude , tout la plaisir dans le divertissement, un enfant supporte l'une impatiemment et coure ardemment après l'autre. L'habileté du maitre consiste u jeter de l'agrément dons l'étude et à y faire trouver de la douceur. Le jeu et la récréation y peuvent beaucoup contribuer. C'est de quoi nous avons â parler dans l'article suivant

AXTICLK XI.

Accorder du repos et de ts récréation soi entants.

Bien des raisons obligent d'accorder du repos et de la récréation aux enfants. Premièrement le soin de leur santé, qui doit marcher avant celui de la science. Or rien n'y est plus contraire qu'une application trop longue et trop suivie, qui use insensiblemenl et affaiblit les organes, encore tendres dans cet âge, et incapables de soutenir de grands efforts. Ce qui me donne occasion d'avertir et île prier les parents de ne pas trop pousser b’urs enfants pour l'élude dans les premières années, et de se défier d'un plaisir flatteur qu’ils trouvent à les voir briller avant Ig temps ; car, outre que ces fruits précoces parviennent rarement â maturité*, et que ces progrès avancés ressemblent â ces semences qu'on jette sur la surface de la terre et qui lèvent incontinent,

' Quint. Ilb. 1, cap. 3.

• Id. ibld.

mais n’onl point de racines ; rien n'est plus

pernicicuv à la sanlê des enfants que ces c (loris prématurés , quoiqu’un ti en aperçoive pas d'abord le mauvais efTel,

S'ils sont nuisibles nu corps, ils ne sont pas moins dangereux pour l'esprit qui s'épuise et s'émousse par une application continue , et qui , aussi bien que la terre, a besoin , pour conserver su force et sa vigueur 1 , d’une alternative réglée de travail et de repos.

D'ailleurs, et nous avons déjà touché cette troisième raison *, les jeunes gens, après s'être un peu délassés, se remettent pins galment et de meilleur cœur à l'étude ; et ce petit relâche les anime d’un nouveau courage , au Heu que la contrainte les soulève et les rebute.

J'ajoute avec Quiutilien, et les jeunes gens sans doute ne me désavoueront point , qu'une inclination modérée pour le jeu ne doit point déplaire en eux . puisque souvent elle est une marque de vivacité. En effet, peut-on attendre beaucoup d'ardeur pour l'étude de la part d'un enfant qui. dans cet âge naturellement vif et gai , est toujours triste , ntorne et indifferent , même pour le jeu?

biais eu cela, comme en tout, il y a un sage milieu à garder ‘ , qui consiste â ne pas leur refuser le diverlissemeut , de peur qu'ils ne prennent l'étude en aversion; et à ne pas aussi leur en accorder trop , de peur qu'ils ne s accoutument à l'oisiveté.

Le choix sur ce point demande quelque attention. Ce n'est pas qu'il faille se mettre beaucoup en peine pour leur procurer des plaisirs ; ils en inventent assez eux-mèmes. Il suffit de les laisser faire , et de les observer sans contrainte pour les modérer quand ils s'échauffent trop.

Les divertissements qu'ils aiment le mieux ,

1 « Et quoque, que sensu carenl. ut tervare vim suais « possinl, alterné quiete relendunlur. a , Qust. Itb. i, cap. 3.)

« tTl fertllibus amis non esl Imperamlum ; eltA enlm « eibaurlel illol nunquem I nier mica fccundnai t lia a animorum tmpelus assiduui labor frangil... Nuseltur a ex assiduilale laborum. animorum habetauo quanlum a et Unguor. a (Ses. de Tranquill. animé, cap. 15.)

> Ibid

a « Modos [amen sfl retnlssionibus, ne anl odium stua diorum ra lant negane , ant oUi couuietudinam nt- « mie. ■ (Id. fbfd.)

Page 1