I. Du geste
Le geste suit naturellement la voii , et se conforme comme elle au» sentiments de lime. C'est un langage muet, mais éloquent, el qui souvent a plus de force que la parole même.
Comme la télé a le premier rang entre les psrtiesdu corps, elle l’a aussi dans l'action. La première règle est de la tPiiir droite , et dans une assiette naturelle. La seconde, de conformer ses mouvements à la prononciation même et à l'action de l'orateur. Quand il s'agit de refuser ou de rejeter, et que nous marquons avoir quelque chose ou quelque personne en horreur el en eiècralion , alors, en même temps que nous repoussons de la main, nous détournons la têie pour marque d'aversion.
Ce qui domine principalement dans cette partie, c’est le visage. Il n’y a sorte de mouvement et de passion qu’il n'esprime. Il menace. il caresse, il supplie; il est triste, il est gai ; il est fier, il est humble ; il témoigne aux uns de l'amitié, aui autres de l'aversion. Il fait entendre une infinité de choses, et souvent il en dit plus que n’en dirait te discours le plus éloquent.
Je n'ai jamais pu comprendre comment l’usage des masques* a pu durer si longtemps sur lo théâtre des anciens; car certainement il ne se pouvait pas faire qu’il n’amorlit beaucoup la vivacité de l'action, qui paraît principalement sur le visage, qu'on peut regarder comme le siège et le miroir de tous les sentiments de l'ftme. N’arrive-t-il pas souvent que le sang, selon au’il est mis en mouvement par les différentes passions, tantôt couvre te visage d’une subite et modeste
1 Le j acteur* avaient du masque* qui Clair ni une espéra de casque qui couvrait toute la idio. et qui, outra lu traits du visage, repié.-cniaieot encore la barbe, les cbeveux, les oreilles, rt jusqu'au* oroemcotsque lu b rame» employaient dans I. ur coiffure. Cela sert à euleudro ce que dit Pbèdre dans ta Table du Slasque el du Keoard. Pri suaan tf sgiSaa MIC «alfa» vàlrraL O quai» spceieat taqailt car «Visai oon UaVac.
aura gardées pour In main droite. Il fa<it suspendre el soutenir le bras, après chaque geste, à côté de soi, jusqu'à ce que la période finisse ; et , lorsqu'elle est finie, les deux mains doivent tomber négligemment sur la chaire, si c'est là qu'on parle , et jamais en dedans ; ou tout de leur long sur la personne, si on parle debout , sans appui ; 'ou sur les deux genoux, si on parle assis sur une chaise. Il y a mille manières de varier ces gestes , que l’usage seul cl l’exercice peuvent apprendre.
Il y a une seconde espèce de geste qui regarde les étendues et les dimensions de chaque chose.
Pour marquer la hauteur, il n’y a qu'à élever les yeux le plus haut qu’il est possible, sans élever presque la tête, mais la détournant un peu de côté ou d’autre , el rabaisser ensemble les deux bras tout de leur long, mais les tenant éloignés du corps, en sorte que le dehors des mains soit tourné vers l’auditeur.
Pour marquer la profondeur, il n’y a qu’à baisser les yeux en terre , et porter du cOtè qui leur est contraire les deux bras élevés, montrant le dehors de la main qui sera vers l’auditeur , l’autre main demeurant plus élevée el plus en liberté.
Pour marquer la largeur , il suffit d’étendre en même temps les deux mains, commençant toujours devant soi el finissant aux deux côtés.en sorte que les mains soient au niveau du poignet, el que les yeux se portent en rond dans tout l’espace que les mains pourront marquer.
Pour marquer la longueur, il faut porter les deux bras ou deçà ou delà , jd’un même coté, en sorte que les mains soient au niveau du poignet , du coude , et au niveau l’une de l’autre, le dedans des mains étant tourné en bas.
La troisième espèce de geste regarde les passions. Cette matière est trop étendue pour pouvoir entrer dans un abrégé aussi court que celui-ci . où mon dessein n’est que de donner les règles les plus générales et les plus nécessaires; les maîtres suppléeront facilement le reste.
Les maîtres de l’art avcrlissent que le geste de la main doit commencer et finir avec le
sens1; parce qu’aolrement il faudrait qu’il précédât la parole , ou qu’il durât encore après. Or, l’un et l’autre seraient vicieux.
Il ne faut point prélendre qu’on puisse donner sur la matière que je traite ici des règ'es fixes cl certaines , telle chose, comme le remarque Quinliheii, convenant à l'un, qui siérait mal à un autre, sans qu'on puisse trop quelquefois en rendre de raison: jusquelà que, dans quelques uns', les vertus de la prononciation sont sans grâce, el dans quelques autres les vices mêmes ne déplaisent pas. Ainsi chacun*, pour former son action, ne doit pas seulement consulter les règles générales , mais encore étudier avec soin son naturel propre et ses qualités personnelles.
Mnis le précepte le plus important de tous, soit pour la voix , soit pour le geste , c’est d'étudier la nature . de la regarder ici , aussi bien que dans tout le reste , comme le meilleur maître el le plus sOr guide qu'on puisse suivre, et de faire consister la perfection de l’art dans une parfaite imitation de la nature , qu'il lâche seulement , à la manière des peintres , d’embellir un peu el d'orner , mais sans jamais s’écarter de la ressemblance. Quand les enfants sont ensemble en liberté, qu'ils s'entretiennent et parlent avec quelque chaleur, ils ne se mettent point en peine de chercher ni le Ion . ni le geste , tout leur vient comme machinalement, parce qu’ils ne font que suivre l'impression de la nature. Pourquoi-, lorsqu'on les exerce à la déclamation , les trouve- t-on pour l'ordinaire presque muets, immobiles, embarrassés, déconcertés? C'est qu'ils croient que pour lors il faut parler et agir d’une manière toute différente; en quoi ils se trompent fort. C'est pourquoi on ne peut de trop bonne heure, dans les classes, lorsqu'il s’agit de faire porter les enfants ou de leur faire réciter leurs leçons, les accoutumer à prendre un ton naturel, c’est-à-dire tel qu’ils l’ont dans leurs entretiens familiers. J'endisautauLdequiconque doit prononcer eu
• Qulnlll.
■ « ta qalbuadam rirlatra non habent grtilam, In a quibu»d.iDl villa i|i«a détectant. »
■ o Qune nom quiaque, nec tantàm ex cnmmnnl- « bu, preceniif . aed eiittn ex naluift auâ captai eonal- « lium funnaud« aeltonia. *
Di
-Hfr 682
public. Ce que je dis Ici n'est point contraire à l’étude du geste et de la vois , que j'ai si fort recommandée. Celte étude a dû précéder dons le cabinet; mais, dans ta prononciation même, l'orateur ne doit point paraître y songer. Il fant que tout coule de source , que l’art soit devenu nature en lui, que sa voix et son geste ne montrent rien d' étudié , et qu'il se souvienne bien de ce grand principe , qui regarde généralement toutes les parties de l'éloquence :
Rien n'est beau que le vrai ; le vrai «fut fat aimable •.
AlTICt.lt ni.
t)ea composition* et de* actions publiques.
C’est par les compositions, soit en vers, •oit en prose, que les régents font le plus d’houneur à leurs collèges , et qu'ils établissent d'une manière plus éclatante leur propre réputation. L'université s eu dans tous les temps des poètes et des orateurs célèbres, qui se sont piqués de la maintenir en possession de la gloire qui lui est acquise depuis si longtemps de briller et d'exceller en tout genre de littérature ; et chaque professeur doit regarder celte gluire de l’université comme un précieux héritage qu'il est otiligé de conserver, et même, s'il se peut, d'augmenter par son travail et son application.
Les compositions dont je parle ici se font ordinairement pour célébrer le nom et les actions des princes , des généraux d'armée , des ministres , des magistrats , eu un mot, de tous les grands hommes qui se distinguent par quelque endroit que ce puisse être : et c’est comme un hommoge public que l’uoiversilé rend è la vertu et au mérite.
Mais il faut se souvenir que cet hommage n’est dû en effet qu’à la verlu et au mérite, et que , quand il n'est point fondé sur la vérité , il dégénère en une honteuse adulation . qui déshonore également et celui qui prodigue les louanges et celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable, et ne le faire même ordinairement
qu’avec modestie et retenue , en évitant ces exagérations outrées qui ne servent qu'à rendre douteux ce qu'on dit.
Il y a une manière de louer si outrémenl fausse, et qui heurte si ouvertement te goût et le jugement public, qu'il ne faut.ee me semble , qu’un peu de sens commun pour l'éviter. C'est ainsi que Néron , lorsqu'il flt l’oraison funèbre de l'empereur Claude son prédécesseur, fui écouté avec attention dans tout le reste 1 ; mais, quand il vint à parler de sa prudence et de sa sagesse , on ne put s'empêcher de rire, quoique la harangue fût fort éloquente et composée par Sénèque , qui avait l'esprit très-agréable et le style très-fleuri , selon le goût de son siècle, mais qui manquait quelquefois de jugement,
SI est un autre défaut moins choquant en apparence, mais non moins condamnable, parce qu’il Messe la religion : c’est d'attribuer aux princes des qualités qui n’appartiennent qu'à Dieu, en les regardant comme les maîtres de la nature , qui en disposent à leur gré, qui changent l’ordre des saisons comme il leur plaît , et leur faisant croire qu’en donnant le titre de ministre ils en donnent aussi le mérite : flatterie impie, qu'on ne pardonne pas même à un païen *, qui , parlant à un empereur qui se faisait traiter de dieu , et qui l’avait chargé de l'éducation de jeunes princes ses petits-neveux , le prie de lui inspirer tout l’esprit dont il a besoin pour remplir un si noble emploi, et de le rendre tel qu'il l'a cru *. Il y a, pour me servir d’une expression de I Ecriture, une oreille jalouse qui écoule avec indignation de tels discours, *S taris zeti audit omnia *; et l'on ne peut dire combien de tels blasphèmes , car je ne crains j point de les appeler ainsi , sont capables d'at-
1 « Cetera prool* snimi* audita. Posiquani ad provta demlam sapieuilamque Oeaii. ncroo naui tempe rare, !; a quanquam oralio, a Se net A cumposiui, mul.ùm cutiOl « preferrel, ut f utt ittl vlro Ingenium aaMenuui , et letn- « ports illius aurlbus accommudatum. a (Tac. Annal.
Ilb. 13. cap. 3 )
* Quln Uieo.
> « Ut quantum nobls expectalionla adjeett, tantàm tort grnli ad.plrel : deiterque ac soleils ads.t, et me. qua- « lem esse crcdldtt. facial, o (Qciitr. t apraf. ltb. S.)
• Sap. 1. 10.
• Desprélus, EpU. S.
tirer de malheurs et de malédictions sur un royaume chrétien.
Le goût de la saine éloquence inspire des manières bien différentes, et donne surtout pour ce qui regarde les éloges une prudente discrétion et une soge sobriété. Il faut , dans cette matière, imiter autant qu'on le peut l'adresse ingénieuse et pleine d'art des anciens , qui savaient louer d'une manière One et délicate, et quelquefois même en paraissant faire toute autre chose. Cicéron, dans son beau plaidoyer pour Ligarius, dit qu’il espère que César, qui n'oublie rien que lei injures qu’un lui a faites . se souviendra de rattachement inviolable que les frères de Ligarius ont eu pour lui : Qui oblivisei nihil soles pritter injurias 1 . Un mot jeté de la sorte dans un discours vaut un panégyrique entier.
Horace *, en marquant qu'il ne se sent pas assez de force pour décrire les éclatantes \ 10 toires d'Auguste, semble n'avoir en vue que de répondre à ceus qui l'exhortaient è renoncer à la satire : mais son véritable dessein est de louer ce prince d'une manière qui puisse ne point blesser son extrême .délicatesse sur le sujet des louanges : Cui malé si palpere , reealcilrat undique tulus. Ce qu’il se fait répliquer par Trèbalius, qu'au moins il pourrait célébrer les vertus privées et pacifiques d’Auguste, sa justice, sa constance, sa grandeur d'âme, comme Lucilius l'avait fait a l'égard de Scipion ; ce tour, dis-je, est du même goût, et a quelque chose encore de plus flatteur, par la comparaison indirecte de ce prince avec un aussi grand homme que Scipion.
M. Despréaux , digne disciple d'Horace, a imité en plusieurs endroits l’habileté de son maître à louer ; mais je ne sais s’il en est un plus beau et plus ingénieux que celui où il met l’éloge de Louis XIV dans la bouche de la Mollesse s.
Hélas 1 qu'est devenu ce temps, cet benreni temps Où les roi* «'honoraient du nom de fainéants !...
Ce doux siècle n'esl plus. Le ciel impitoyable A placé sur le Irôae un prince Infa.igable :
' Pro Llgarlo, n. 33.
• Llb. 3. Sat. 1.
* Lutrin, ch. 3.
Il brave mes douceurs, il est sourd à ma volt;
Tous les jours il m'éveille au bruit de ses exploits : Rien ne peut arrêter sa vigilante audace ;
L'été n'a point de feux, l’hiver n'a point de glace : l'entends a son seul nom tous mes sujets frémir.
En vain deui lois la paix a voulu l’endormir ;
Loin de moi. son courage, entraîné par la gloire,
Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. »
Voilà un modèle parfait: et quiconque aura l'art de faire entrer dans une pièce de vers quelque chose de pareil , peut compter sûrement sur les suffrages du public.
Les louanges et les éloges ne sont pas la seule matière des poèmes ci des actions publiques. On peut choisir d'autres sujets , qui ne fournissent pas moins à l’orateur et ne plaisent pas moins aux gens de bon goût; comme sont les dissertations sor l'éloquence, sur la poésie, sur l'histoire, ou sur quelque matière de littérature. On en trouve des exemples dans le recueil qu’on vient de donner de quelques pièces en vers cl en prose de professeurs de l’université.
Comme les discours dont je parle, soit panégyriques, soit dissertations, se font principalement pour l’éclat et la parade, je sais que, selon les règles de la saine rhétorique, on peut y étaler avec pompe les richesses de l'éloquence , et que l’art , qui doit se cacher ailleurs, peut se montrer ici avec plus de liberté. Mais cependant il faut le faire avec retenue , se souvenir qu'un discours solide et plein de choses emporte toujours les suffrages ; ne point chercher à mettre partout de l'es-^ prit, j'entends de cet esprit et de ces pensées qui brillent comme le clinquant; et surtout éviter ces tours affectés et ces espèces de pointes qui peuvent plaire à une multitude ignorante, mais qui révoltent tout auditeur sensé et judicieux.
Le panégyrique de Trajan par Pline le jeune, le recueil de pareils discours intitulé Panegijrici veteres, et, encore plus que cela, les ouvrages de Sénèque, peuvent fournir beaucoup de pensées è un orateur; mais il doit les réformer sur le style de Cicéron. Ôn trouve aussi, pour ce genre, de grand, modèles dans les oraisons funèbres et dans les discours académiques des modernes.
chaque métier pour les ouvriers. Alcibiade, trouvant un maître qui n’avait rien des ouvrages d’Homère ' , ne put s’empêcher de lui donner un soufflet, et le traita d’ignorant et d'homme qui tic pouvait faire que des écoliers ignorants. Ne pourrait-on pas dire quelque chose de pareil d'un professeur qui serait sans livres?
Il est difficile d'avoir du goût pour les lettres sans en avoir pour les livres, qui font la consolation d’un homme d’esprit , surtout dans la vieillesse , comme Cicéron le marque si élégamment dans une lettre à son ami Allicus, où il le prie de lui réserver sa bibliothèque, destinant pour cet achat une partie de ses revenus. Bibliolhecam tuam cave cuiquam detpondeas , quamvis acrem amalorem inveneris : nam ego omnes meas vindemiolas eù reservo , ut illud subsidium senecluti parem *. Dans une autre lettre il témoigne que cette acquisition le mettra au comble de ses vœux , et le rendra l'homme le plus heureux qui soit nu monde. Noli desperare fore tif libros tuos facere postim meos. Quod si assequor, supero Crassum divitiis ; alque omnium agros, lucos, prata contemno.
Dans le moment même que j’écris ceci , j’apprends qu’un professeur, touché du même désir que Cicéron, et entrant dans son goût, ne craint point de se charger d’une rente viagère de quatre cents livres pour acquérir et s’approprier la bibliothèque d'un de ses confrères, mort depuis peu dans l'université, et qui avait fait un bon usage de ses livres5. Je souhaite que l’exemple de l’un et de l’autre ait beaucoup d’imitateurs.
Nous avons grand intérêt de réveiller parmi nous, ou plutôt de conserver ce goût de science et d’érudition qui a toujours régné dans l'université, et de nous animer d’une noble émulation par le souvenir de ces grands hommes qui lui ont fait tant d'honneur, et dont les noms sont si connus et si respectés dans tout l'empire de la littérature : Budé,
• Ællan. Ub. 3. c. 38.
• Lib. 1. Ep. 9.
» C’esl M. Hcuxet, auteur de deux livres latins falls pour les commençants, dont j’ai parlé ailleurs, et qui préparait encore d'autres ouvrages fort utiles pour la jeunesse.
TRAITÉ DES ÉT
Turoèbe, Ramus, Lambin, Muret, Buchannm , Passerai , Casaubon , tous professeurs dans l’université, ou au collège royal.
C’est ce goût des belles- lettres et des livres qui a procuré à la France tant de célèbres imprimeurs, qui ont porté l’art de l'imprimerie ou souverain degré de perfection. Je ne puis m’empécher d’insérer ici ce qu’on trouve dansM- Baillet au sujet des fameux Etienne’, qui ont rendu leur nom immortel, non-seulement par la netteté et la beauté de leurs caractères hébreux, grecs, et romains, mais encore par leur exactitude sans exemple, par leur habileté, et par le grand désintéressement qui leur fit préférer l’intérêt du public au leur.
On sait, dit cet auteur la belle économie de la maison de Robert Etienne. Il ne recevait dans son imprimerie que des ouvriers habiles en grec cl en latin, et capables d’êlre maîtres ailleurs. Il avait outre cela des valets et des servantes è qui il était défendu aussi bien qu'à tous les ouvriers de l'imprimerie, de parler autrement que latin. Sa femme et sa fille l’entendaient fort bien , et étaient de concert avec tous les domestiques pour ne point parler autrement; de sorte que les magasins, les chambres, la boutique, la cuisine, en un mot depuis le (oit jusqu'à la cave, tout parlait latin chez Robert Etienne. Ce généreux imprimeur avait ordinairement chez lui dix hommes de lettres, tous des pays étrangers, faisant tous lui l’office de correcteurs des impressions. Non content de l'application avec laquelle il travaillait à la correction de toutes les épreuves qui sortaient de ses presses , il exposait en public les feuilles imprimées et non tirées, el promettait quelque récompense à ceux qui y trouveraient des fautes.
Rien n'était plus admirable que la boutique de ce célèbre imprimeur, pour le zèle, pour l'ardeur , pour le goût des livres et des sciences , pour l'application et l'exactitude à s’acquitter de ses devoirs, pour le désintéressement, pour la noblesse d'âme et de sentiments , et pour l'amour du bien public. Ce
* Jugement des Sov. I. I.
* Idem, t. (>.
«*«#> 7IMÎ <***.
ne sera pas sans doute nous faire tort , ni déshonorer notre état, que de nous proposer un si beau modelé à imiter. C’a été ma vue dans cette petite digression , que je prie le le lecteur de me pardonner.
ABTICLK V.
Application de quelques règles particulières à la conduite et a l'intérieur des classes.
Je n’ai rien rapporté dans cet ouvrage que ce qui se pratique ordinairement dans les classes, à l'exception de deux articles qui regardent l'étude de la langue française et celle de l’histoire, auxquelles je souhaiterais qu'on donnât plus de temps et de soin qu'on n’a coutume de le faire. Je comprends dans l’étude de l'histoire celle de la géographie , de la chronologie, de la fable et des antiquités. On a lieu souvent d’en parler dans les classes ; mais , pour l’ordinaire , elles n’y sont point enseignées d’une manière suivie et réglée, par principes et par méthode.
On convient que ces éludes font une partie importante de l’éducation des jeunes gens, et qu’elles sont pour eux, ou d’une nécessité absolue , ou du moins d’une très-grande utilité : mois on doule qu’elles puissent entrer dans le plan des classes, oh la multiplicité des matières qu’on y enseigne ne laisse aucun vide ; certainement la chose n'est pas sans difficulté. Je ne la crois pourtant pas absolument impraticable.
Premièrement, pour ce qui regarde la langue française , une demi-heure donnée deux ou trois fois par semaine à cette étude peut suffire , parce qu’elle doit se continuer pendant le cours de toutes leurs classes. Jusqu'à ce qu’on ait composé un livre , à l’usage des jeunes gens , où l’on fasse entrer les règles de la grammaire les plus nécessaires , et les principales observations de M. de Vaugelas, du P. Bouhours , etc., sur la langue française , les maîtres peuvent se contenter d’expliquer les unes et les autres de vive voix à leurs écoliers, et d’en faire l’application à quelque bel endroit d’un livre français. Quinze ou vingt règles et observations suffiraient pour une année.
L’histoire pourrait se distribuer de la ma-
nière qui suit : celles de l’ancien et du nouveau Testament seraient pour les trois premières classes , sixième, cinquième et quatrième; la fable et les antiquités, pour la troisième ; l’histoire grecque, pour la seconde ; l’histoire romaine jusqu’aux empereurs, pour la rhétorique ; enfin l’histoire des empereurs, pour la philosophie.
Je n’entends pas qu’on explique en classe toutes ces histoires aux jeunes gens ; cela demande trop de temps, et serait absolument impossible. Mon dessein serait qu’on leur donnât tous les jours une certaine tâche à lire chez eux en particulier, dont on leur ferait rendre compte de temps en temps dans la classe. Pour cela il faudrait avoir des livres composés exprès pour les jeunes gens.
Nous en avons deux excellents pour l’histoire sainte ; savoir le Catéchisme historique de M. l’abbé Fleury, quipeutservirensixième; cl l’Abrégé de l’ancien Testament , imprimé chez Jean Dcsaint, dont les journaux de Paris et de Trévoux ont parlé furl avantageusement. Ce dernier peut servir pour la cinquième et la quatrième. Le premier est un abrégé succinct, fait exprès pour les cnfatfs, et qui est à la portée des plus faibles. L’autre a beaucoup plus d’étendue , et renferme ce qu’il y a de plus beau et de plus remarquable dans l’ancien Testament, soit pour les faits, soit pour les sentiments et les maximes. L’auteur y a ajouté d’excellentes réflexions , dont il a déjà donné trois volumes.
On pourrait, entre ces deux histoires, en insérer une qui a pour titre, Abrégé de /’ Histoire sainte. .. par demandes el par réponses, et qui est moins succincte que celle de M . Fleury, et moins étendue que celle de M. Mesengui. Klle est composée avec soin, et renferme plusieurs réflexions très-utiles.
Je souhaiterais qu’on nous donnât aussi sur la fable un petit traité propre à être mis entre les mains des jeunes gens. En attendant , on peut faire usage de celui du père Gautruche ou du père Jouvenci. J’ai déjà parlé d’un petit abrégé des Antiquités romaines , imprimé en 1700, qui pourrait servir jusqu’à ce qu’on en eût un plus étendu.
Ce qui nous manque le plus est une histoire grecque et une histoire romaine , composée .
exprès pour les jeunes gens. Je me suis en- | gagé avec le public pour la première . et je vais y travailler très-sérieusement ; d'autres pourront tourner leurs vues et leur travail du côté de l’histoire romaine. En attendant , on peut faire usage de l’Histoire universelle de M. de Meaux , qui , à la vérité, est un abrégé très-court pour les faits , mais dont on est avantageusement dédommagé par les excellentes réflexions qui se trouvent dans le même volume. On a un autre Abrégé de l’Histoire romaine, traduit de Laurent Echard, qui est fort bon pour ce qu’il contient. L’Histoire des Révolutions de la république romaine, par M. l’abbé de Ver lot, et celle du triumvirat, peuvent suffire aux jeunes gens pour leur donner une juste idée des derniers temps de la république. ■!
Ce serait un travail fort utile , et . ce me semble, assez facile, que d’abréger ce que M. de Tilleinont nous a laissé sur l’histoire des empereurs romains. On trouve dans celle hisloire des exemples éclatants des plus grandes vertus, et des modèles parfaits de la manière de gouverner les peuples. Celte leclure conviendrait exlrêmemeeut aux philosophes, et les préparerait également à l’étude de la théologie i l h celle du droit. De celle manière, les jeunes gens auraient une connaissance raisonnable de l’histoire ancienne, et seraient bien plus en état d’étudier ensuite l’histoire moderne.
Sur la simple exposition que je viens de faire , tout le monde sans doute conviendra qu’il serait à souhaiter qu’un tel plan pût s’exécuter; et l’on sent que des jeunes gens instruits de la sorte rem porteraient du collège une infinité de connaissances agréables et utiles, qui leur seraient d’un grand usage pour tout le reste de la vie. il ne s’agit donc que d'examiner si ce plan est praticable ou non. Or, de la munière dont je le propose , il me semble qu’il est très-facile de le réduire en pratique ; car je ne demande aux professeurs que de marquer tous les jours â leurs écoliers line certaine lâche , et de leur prescrire un certain nombre de pages â lire dans les livres d'histoire que je suppose qu’ils auront entre les mains, et de leur faire rendre compte de temps en temps de celte lecture, qui chaque
jour pourrait aller è une demi-heure. Je sais bien qu’il peut se faire que plusieurs emploieront mal ce temps , ce qui arrive de même pour toutes les autres études : mais, comme celle-ci est beaucoup plus agréable, il y a tout lieu d’espérer que le grand nombre s’y portera avec plaisir, surtout si l’on a soin de la mettre en honneur, de la faire entrer dans les exercices publics , de proposer des prix et des récompenses pour ceux qui s’y distingueront , et d’employer tous les moyens que l’industrie d’un maître habile et zélé ne manque pas de lui suggérer.
La chronologie est jointe naturellement à l’histoire : et rien n’est plus aisé ni plus court que d’en donner une idée générale aux jeunes gens, qui leur fasse connaître dans quel temps à peu prés se sont passés les événements qu’ils lisent; c’est tout ce qu’on peut demander d’eux. Il ne faut jamais manquer non plus à leur faire connaître eu gros l’auteur qu’on leur explique, les principales circonstances de sa vie, et le temps où il a vécu. Un jour que j’expliquais au .collège royal l'endroit où Quiutilien parle des historiens grecs, un jeune homme me demanda pourquoi il n’y était point fait mention de Plutarque. On lui en avait expliqué plusieurs Vies , mais on avait omis de lui apprendre dans quel temps et sous quels empereurs il avait vécu.
Pour ce qui regarde la géographie, on peut de même l’apprendre aux jeunes gens, sans que cette instruction leur coûte beaucoup de temps ou de peine. La manière la plus simple, la plus aisée, qui se place le plus facilement dans la mémoire, et qui y fixe plus nettement les événements historiques, c’est d’être eiact, à mesure que dans l’explication de l'auteur il se rencontre une ville, un fleuve , une tic , 6 les montrer sur la carte. En suivant un général d’armée dans scs expéditions, comme un Annibal, un Scipion, un Pompée, un César, un Alexandre, les jeunes gens auront occasion de repasser tous les lieux mémorables de l'univers, et de so graver pour toujours dans l’esprit la suite des faits et la situation des villes. Quand ils auront été un peu rompu dans celte routine , il sera très-facile de leur enseigner les degrés de longitude , de latitude , et tout ce qui re-
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garde la sphère. On se trouve aussi fort bien, pour leur apprendre la géographie moderne, de les engager quelquefois eu famille A lire quelques pages de la gazelle', et de les obliger A montrer sur la carte les différents licui dont il y est parlé. Tout cela n'est point une élude ; et cependant cela leur apprend la géographie d’une manière plus durable que toutes les leçons réglées qu'on leur en donne dans les formes.
Ce que je dis ici suppose que les enfants ont dans leurs chambres des cartes de géographie; et c'est A quoi l'on ne doit jamais manquer. Je ne sais s’il serait impossible d’en mettre aussi dans toutes les [classes. Il suffirait d'avoir une Mappemonde en grand , avec des cartes de l'Empire romain , de la Grèce, de l'Asie Mineure , et quelques autres pareilles. La dépense n'irait pas fort loin , et elle pourrait tomber sur les écoliers , parce qu’il faudrait renouveler ces caries de temps en temps. Je sais que cette pratique a été mise en usage dans quelques collèges avec succès. Peut-être aussi pourrait-on y ajouter deux tables de chronologie, dont l'une descendrait jusqu’à Jésus-Christ, et l'autre jusqu’A nous.
Quand je propose ces différentes études , je ne prétends pas qu’elles doivent faire négliger celle de la langue latine, non plus que celle do la langue grecque. On peut aisément, si je ne me trompe , les concilier ensemble. Ce qui doit dominer dans les classes , c’est l'explication. Je voudrnis surtout que celle de l'auteur grec ne manquât jamais, et qu’on y donnât tous les jours une demi-heure. C’est peu de chose; mais, quand ce temps est employé régulièrement, il va fort loin nu bout d'un an. La récitation des leçons est ce qui demande le moins de temps, parce que c'est où il y a le moins à profiter pour les écoliers. Un quart d'heure, ce me semble, peut suffire, du moins dans les classes qui ne sont pas si nombreuses : d'autant plus qu’elle revient deux fois par jour; et que le samedi, où l'on fait répéter les leçons de toute la semaine , on y donne plus de temps.
L’attention d'un maître zélé pour le bien de ses écoliers, et sagement avare du temps, saura lui en faire ménager tous les moments avec tant d'économie, qu'il en trouvera suOi—
fisammenl pour toutes les études dont j’ai parlé.