‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 234 sur 298 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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Il me reste peu de choses à ajouter sur ce sujet , après tout ce que j‘cn ai dit dans les différentes parties de ce traité.

Les précepteurs tiennent la place des pères et des mères * : ils doivent donc en prendre les sentiments, et en avoir la douceur et la tendresse ; mais une douceur qui ne dégénère point en mollesse, et une tendresse qui soit réglée par la raison. Rien de ce que feraient les pères et les mères pour leurs enfants ne doit leur paraître au-dessous d’eux ; j’entends parlé certaines attentions, certains soins pour leur personne et pour leur santé, surtout quand ils sont encore dans un âge tendre, ou malades. Cette attention , ces soins , plaisent infiniment aux parents, cl servent beaucoup à leur mettre l’esprit en repos.

Par In même raison qu’ds tiennent la place des pères et des mères , ils ne doivent pas se regarder comme les maîtres absolus des enfauts , ni prétendre les gouverner à leur gre

1 Feu M. l'évéque d'Anger», et M. L« Pelletier, turien premier président.

*• Sumai ante omnla parenlis erg* discipulos »uos « antmum. ac succedere se in eorum locum, à quibus sibi « llberi iraduniur, exiulmet. » (Quint. Ub. 2, cap. 2.)

et selon leur caprice, sans aucune dépendance des parents, sans les consulter en rien, quelquefois même en défendant aux enfants , sous de grosses peines , de leur rien déclarer de ce qui se passe en particulier. Des maîtres qui n’agissent que par raison et selon les règles n’ont pas besoin d’imposer è leurs disciples ce silence et ce secret qui a quelque chose d’odieux et de tyrannique, et dont les parents ont un juste sujet de se plaindre. En communiquant leur autorité aux maîtres, ils n’ont pas prétendu s'en dépouiller eux-mêmes. Rien n'est plus juste ni plus raisonnable que de les consulter sur ce qui regarde la manière de conduire leurs enfants, d’agir en tout de concert avec eux , de prendre leurs avis , d'entrer dans leurs vues; en un mol, d’avoir de part et d'autre une confiance et une ouverture entière, qui laisse la liberté de se dire mutuellement tout ce que l'on croit pouvoir être utile aux enfants. Je suppose que les parents sont tels qu’ils doivent être, et qu’ils n’exigent rien qui soit contraire à une éducation chrétienne. S'il en était autrement, les précepteurs, en souffrant avec patience et condescendance tout ce qui se peut tolérer, ont la voie des remontrances douces et modérées. Quand elles sont inutiles, il ne leur reste que le parti de se retirer et de quitter un emploi oU il ne leur est pas permis de suivre les lumières de leur conscience , ni de s'acquitter de leur devoir ; mais de le quitter d’une manière honnête et polie, sans témoigner de mauvaise humeur , et sans rompre avec les parents.

Ce que j’ai dit de la bonne intelligence des précepteurs avec les parents doit s’entendre aussi par rapport au principal d’un college, quand les enfants y demeurent. C'est è loi premièrement qu’on les confie ; c’est lui qui est chargé de la discipline du collège, tant en public qu'en particulier; c'est lui qui répond de lout ce qui s'y passe. Or, sans la subordination dont je parle, il n'est point en état de s’acquitter des devoirs essentiels à la place et è la qualité de principal.

Parmi les vertus d'un bon maître, la vigilance et l’assiduité tiennent un des premiers rangs. Il ne peut les port, r trop loin, pourvu que ce soit sans gêne, sans contrainte et sans

affectation. Il est l’ange gardien des enfants. Il n’y a point de moment où il ne soit chargé do leur conduite. Si son absence ou son inattention (car l’une équivaut à l’autre) donne lieu à l’homme ennemi , qui tourne sans cesse autour d'eux , de leur enlever le précieux trésor de leur innocence, que répondra-t-il à Jésus-Christ qui lui demandera compte de leur àme , et qui lui reprochera d'avoir été moins vigilant pour les garder que le démon pour les perdre? Le malheur est que la plupart des mailres souvent ne sont avertis de leur obligation sur ce point que par une funeste expérience, qu’ils auraient dû prévenir par une sainte et religieuse sollicitude , qui fait le caractère propre de tout homme préposé à la conduite des autres : Qui prœest , in iollicitudine

Le soin du maître doit s'étendre sur les domestiques qui servent les enfants , et ce n’est pas là une de ses moindres obligations, quoiqu'elle soit pour l'ordinaire ignorée ou négligée. Car, comme le remarque Quintilien *, il n'y a pas moins de danger à craindre de la part de domestiques vicieux que de celle des compagnons d’étude, qui pour l'ordinaire ont plus d'éducation et d'honneur : Nec lulior inter tervos motos, quàm ingrnuos parum modestos . conrersatio est. La règle est donc de ne jamais laisser un enfant seul avec les domestiques, à moins qu’on ne soit bien sûr de leur probité et de leur piété; car il s’en trouve de tels, qui ne peuvent être ménagés avec trop de soin par les parents et par les maîtres.

Comme les enfants , surtout dans un âge tendre , ont l'esprit volage et léger, il est bon que le maître, pendant les études même qu'ils font en particulier, ne les perde point de vue Sa présence seule contribue beaucoup à les rendre plus attentifs, en Axant et arrêtant leur imagination; et elle leur épargne bien des distractions et des négligences, qui sont la source des fautes qu’ils font dans leurs compositions . et qui donnent lieu ensuite à des réprimandes et à des punitions que le maître aurait pu prévenir par une attention plutôt assidue qu'incommode et pressante.

* Rom. 12, 8.

» Lib. 1, cap. 3.

C’est ce que Quintilien insinue par ces mots : Assiduus sit potiùs quàm immodicus.

L’assiduité ne doit point paraître difficile dans le collège , où les maîtres sont absolument libres pendant tout le temps des classes, ce qui les rendrait entièrement inexcusables s’ils y manquaient; au lieu que la même assiduité est fort dure et fort gênante dans les maisons particulières, où le précepteur est chargé de ses écoliers pendant toute la journée. Il est de la sagesse des parents , et je puis dire qu’il est aussi de leur intérêt , de s'appliquer, autant qu'il leur sera possible, à adoucir ce joug, en laissant chaque semaine au maître une liberté entière pendant une après-midi, et prenant sur eux-mêmes le soin de veiller pendant ce temps- là sur leurs enfants Il n’y a point de santé qui puisse soutenir une gêne si continuelle, lin précepteur a besoin de respirer, de voir ses amis , d'entretenir ses connaissances, de consulter sur ses études cl sur les difficultés qui se rencontrent dans l'éducation; eu un mol.de n’étre pas toujours tête à tête avec son écolier. On ne saurait dire combien cette cendescendance de la part des parents est propre à encourager les maîtres, et à rendre leur zèle plus vif et plus vigilant.

J'ai déjà averti qu'ils ne doivent jamais agir par passion, par humeur, par caprice. 0 est là un des plus grands défauts en matière d'éducation , parce qu’il n'échappe jamais aux yeux clairvoyants des écoliers, qu'il rend presque inutiles toutes les bonnes qualités du malire, et qu’il ôte à ses avis et à scs remonl rances presque toute autorité. Ce qu’il y a de fâcheux, c'est que ceux qui agissent le plus par humeur sont ceux qui s’en aperçoi vent le moins, et que souvent même ils sauraient mauvais gré à quiconque entreprendrait de les en avertir, ce qui est pourtant le meilleur office que leur puisse rendre un ami.

J'ai honte de rapporter ici certains termes injurieux dont on se sert quelquefois à l'égard des écoliers, cruche , béte, âne, cheval de carrosse, etc. ; et je ne le ferais point, si je ne savais que ces termes se trouvent encore dans la bouche de quelques maîtres. Est-ce la raison, est-ce la politesse, est-ce le bon esprit , qui dictent un tel langage ? Ne voit-on

pas clairement qu’il ne pcnt être qne l'effet, oo d’une basse éducation qu’on a reçue, ou d’une grossièreté d’esprit qui ne sent point ce que c’est que la bienséance, ou d’un caractère violent et emporté qui ne peut se contenir?

Parmi ceux qui se chargent de l’éducation de la jeunesse il y en a plusieurs que l’étal serré de leurs affaires, ou même souvent une pauvreté entière, obligent d’entrer dans celle profession, et ils ne doivent point en rougir. Le célèbre Origène enseigna la grammaire pour avoir de quoi subsister, et il eut le bonheur de conserver pendant toute sa vie le sou venir et l’amour de la pauvreté où son père l’avait laissé en mourant. C’est un beau modèle pour les maîtres. Le salaire qu’ils retirent de leurs peines est certainement bien légitime et bien mérité. Je voudrais cependant que ce ne fût point là le seul motif, ni même le motif dominant qui les y engageât ; mais que la volonté de Dieu et le désir de se sanctifier y eussent la principale et la première part. La dureté des parents oblige souvent les maîtres à marchander avec eux , et à disputer sur le prix. Il serait à souhaiter que d’un cété la générosité des pères et mères, et de l’autre le désintéressement des maîtres , ôtassent lieu à ces sortes de conventions, qui ont, ce me semble, quelque chose de bas et de sordide. Il est beau, pour les derniers, de compter un peu plus qu’on ne fait ordinairement snr la Providence; et je n’ai jamais vu qn’elle ait manqué à ceux qui s'y sont Gés pleinement.

Si les vues intéressées sont indignes d'un précepteur véritablement chrétien, celles de la vanité et de l’ambition ne le sont pas moins. J’ai toujours admiré ce que dit saint Augustin du motif qui engagea Nébridc à se charger de l’instruction de la jeunesse, motif bien opposé aux deux défauts dont je parle ici. Il était ami intime de saint Augustin * , et avait quitté son pays, ses biens et sa mère, pour le suivre à Milan, sans autre raison que de s’occuper avec son ami à la recherche de la vérité et de la sagesse , qu’ils cherchaient tous deux avec nne égale ardeur. Il ne put refuser à ses prières instantes d’entrer en qualité de sons-maître chez Véréconde, qui enseignait les belles-lettres à

* Conte», tlb. S, cap. 10.

Milan. Ce ne fut point, dit saint Augustin, le désir du gain qui porta Nébridc à prendre cet emploi, puisqu'il en aurait trouvé de bien plus importants s'il l’avait voulu ; et encore moins des vues de vanité ou d’ambition. Il avait toujours évité de se faire connaître aux grands do monde, n'ambitionnant que l’obscurité d’une retraite paisible, où il pût donner tout son temps à l'étude de la sagesse.

Cet eiemple m’en rappelle un autre qui n’est pas moins admirable 1 , et qui regarde l’éducation d’un jeune homme de grande qualité. Le père, plein d’ambition , ne songeait qu'a élever son Gis dans les dignités du siècle; et la mère, véritablement chrétienne, qu'à le rendre grand dans le ciel. Elle crut n’y pouvoir réussir que par une sainte éducation; et, pour cela, elle proposa à un solitaire, qu'elle avait prié de venir & Antioche, de quitter sa montagne et sa retraite pour se charger du soin de son (ils. Elle l'en conjura d'une manière si vive et si tout hante, en lui protestant qu’il répondrait de l'àme de cet enfant, qu’il ne crut pas pouvoir s’en défendre. Le succès répondit à l’espérance de celle pieuse mère. L’enfant , conduit par son excellent précepteur , Gl des progrès extraordinaires dans les sciences, et encore plus dans la piété. Gai, civil, affable, honnête à l’égard de tout le monde, il s'insinua, par cet extérieur agréable, dans l'esprit de ses compagnons; ce qui lui donna moyen d'en gagner plusieurs, et de les porter a embrasser la vertu. C’est saint Chrys istôme, témoin oculaire de ce fait, qui en a écrit l’histoire , mais bien plus au long que je ne l’ai rapportée ici.

Ce que je conclus de ces deux exemples , et par où je Guis ce chapitre, c'est que la piété est, de toutes les qualités d'un précepteur , la plus essentielle , la plus importante, celle qu'il faut préférer à toutes les autres , et qui y ajoute un prix iriQni. Elle inspire aux maîtres nn zèle, nne ardeur, un empressement pour le salut de leurs disciples , qui attirent ordinairement sur eux la bénédiction du ciel. J’ai rapporté ailleurs un bel exemple de ce zèle dans la personne de saint Augustiu ', qui

> S. Cbrjsosl. de Vitâ monte, tlb. 2, cap.lt.

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