‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 235 sur 298 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

OC DEVOIB DM ÉCOI.IEBS.

Quintilicn prétend avoir renfermé presque tous les devoirs des écoliers dans cet unique avis1 qu’il leur donne, d’aimer ceux qui les enseignent comme ils aiment les sciences qu’ils apprennent d'eux, et de les regarder comme des pères dont ils tiennent, non la vie du corps, mais l’inslruclion, qui est comme la vie de l’âme. En effet, ce sentiment de tendresse et de respect suffit pour les rendre dociles pendant leurs études , et pleins de reconnaissance pendant tout le temps de leur vie ; ce qui me paratt renfermer une grande partie de ce qu’on attend d'eux.

La docilité ’, qui consiste à se laisser conduire, à bien recevoir les avis des maîtres, et â les mettre en pratique, est proprement la vertu des écoliers , comme celle des mntlres est de bien enseigner. L'une ne peut rien sans l’autre; et, comme il ne suffit pas qu’un laboureur répande de la semence , mais qu’il faut que la terre, après avoir ouvert son sein pour la recevoir, la couve, pour ainsi dire, l’échauffe , l’entretienne et l'humectc , de même tout le fruit de l’instruction dépend de la parfaite correspondance du moître et du disciple.

La reconnaissance pour ceux qui ont travaillé à notre éducation fait le caractère d'un honnête homme, et est la marque d’un bon cœur. Qui de nous ‘, dit Cicéron, a été in-

' Tome I, Discours prrl. p. 61 et sulv.

*« Plura de olBclis doccnlium loeulus, disripulos id o unum intérim moneo. ui pneceplorc* sues non minus « quant ipsa studio ornent; et parentes esse, non quiet dem eorporutu, Srd turullutn, ereJant. o (Qi'i.stil. lit». % cap. U

>« Ct magistrorum oilirinm est, dorere; sic dlsclpu- « lorum prtebere se dociles : alioqut ncutrum sine altéra a suUk-iel. Et sicut frustra sparsrris semina, nisi ilia « pmmotlitus Inverti aulcus . ila eloquenlia coaleseere « nequilnisi social.) tradentls accipirnlisque conrordiâ. u (Id. ibid.)

v « Quia est nostrùm liberaliter educatua, eut non edu-

struit avec quelque soin, â qui la vue, ou même le simple souvenir de ses précepteurs, de ses maîtres , et du lieu où il a été nourri ou élevé , ne fasse un singulier plaisir ? Sénèque exhorte les jeunes gens â conserver toujours un grand respect pour leurs maîtres', aux soins desquels ils sont redevables de s’être corrigés de leurs défauts , ct d'avoir pris des sentiments d'honneur et de probité. Leur exactitude et leur sévérité déplaisent quelquefois dans un âge où l’on est peu en état de juger des obligations qu’on leur a’. Mais, quand les années ont mûri l'esprit et le jugement, on reconnaît que ce qui nous donnait de l’éloignement pour eux , je veux dire les avertissements, les réprimandes, et la sévère exactitude â réprimer les passions d’un âge peu prudent et peu considéré, est précisément ce qui le doit faire estimer et aimer. Aussi voyons-nous que Marc-Aurèle *, l’un des plus sages et des plus illustres empereurs qu’ait eus Rome, remerciait les dieux de deux choses surtout ; de ce qu'il avait eu pour luimême d'excellents précepteurs, et de ce qu’il en avait trouvé de pareils pour ses enfants.

Quinlilien, après avoir marqué les différents caractères d'esprit des jeunes gens, nous trace en peu de mots le portrait d’un écolier parfait selon lui, et certainement très-aimable. o Pour moi, dit-il, je veux un enfant que « la louange excite , qui soit sensible â la • gloire, qui pleure quand il se voit vaincu, o line noble émulation le tiendra toujours en o haleine; un reproche, une réprimande . le « piquera jusqu'au vif; l’honneur lui fera « tout faire. Il ne faut point craindre qu’un

« cator, cal non magister suas alque doctor, cul non o locut lire mutas, ubi Ipie alius sut doctus est, cum tt gretA recordatlone in mente verselur? * (Cic. pro Plana», n. 81.)

1 s Prteceplores saos adolescent veneretur ac sospiclat. « quorum beneâclo se vlllis exuit, et sub quorum tutelA « pos’lus eterert arlrs bonas. » 'Sert Epist. 83.)

* a T.ttndm llios ndio habemus, quattidiû graves judl- « camus, et quamdtü bcnrO. ta illorum non inlelliglmus. « Quum jam ratas aliquid prudentlc colieglt, apparet « propter Ilia Ipsa amnrl à nobis deberc, propter qu« a non nmsbanlur, admonitlones. severllatem , et Incontt sulbe adolescentiæ custodlam. a (Id. de Bemf. lib. 5, cap. 6.)

> M. Aurel. Ilb. 1, g 17.

■ tel écolier s’abandonne jamais à la pa- « resse. » Mil ii t’/Ie detur puer, quart Ituis excilct, quem gloria juvet, qui viclui fleat. Hic erit alendut ambilu : hune mordebit objurgatio : Aune honor excitabit : in hoc desi~ diam nunquàm verebor.

Quelque cas que fasse Quintilien des qualités de l'esprit, il estime infiniment plus celles du cœur, sans lesquelles il compte les outres pour rien. Dans le même chapitre d'où j'ai tiré les paroles précédentes, il avait déclaré qu’il n'aurait jamais bonne opinion d'un enfant qui mettrait son élude il faire rire en contrefaisant les manières, la n.ine, et les défauts des autres. Il en rend aussitôt une admirable raison. « Un enfant , dit-il, pour a avoir véritablement de l’esprit , selon moi,

« doiL être bon et vertueux ; autrement, je « l’aimerais mieux un peu lent et tardif « qu’avec un mauvais caractère d’esprit. Non « dabit mi'Ai spem bonœ indolis, qui hoc imi- « landi studio pclet, ut rideatur. Nam pro- « bus quoque imprimis erit ille veré inge- « niosus : alioqui non pejus dixerim, tardi a esse ingenii, quant m ali. »

Il nous montre toutes ces qualités dans l’aîné de ses deux enfants, dont il peint le caractère cl déplore la perle, d’une manière si éloquente cl si touchante, dans la belle préface de son sixième livre. On me permettra d’en insérer ici un petit extrait qui ne sera pus inutile pour les jeunes gens, et où ils trouveront un modèle qui convient .fort à leur âge et à leur état.

Après avoir parlé de son cadet qui était mort è l’âge de cinq ans, et avoir décrit les grâces et la beauté de son visage , la gentillesse de ses paroles, la vivacité de son esprit qui commençait â briller â travers les voiles de l’enfance, il passe à son alnè. « 11 me res- <i tait après cela, dit-il, mon fils Quintilien « qui était tout mon plaisir, toute mon espé-

t « Unà pou hæc Quinlilianl met «pe ac voluptate nile- « tsar : et poterat luMlcere lolatio. Non enlm ftoscutos, a sicut prlor, ved.jam deetmum astalis togretsua aonuns, « certos aique de formalisa fruclus oateaderat. Juro... lias k nie ta illo vidisse vlrtule) ingenii ; non inodô ad per- « cipieodas disciplinas , quo iiihil preslaniius cognovi * plurlma csperlus, lludiiquc jam lum non coacli (sciunl <s prœccptores), sed piobitaiis, pietatn, bumanitaiis, lia bcralilatis... a

« rance, et il pouvait suffire pour ma conso- « lotion. Car, entré déjà dans sa dixième ana née, ce n’était plus des fleurs qu’il montrait « comme son jeune frère, mais des fruits tout a formés, et dont l’attente ne pouvait plus « tromper... J'ai bien de l’expérience, mais « je n’ai jamais vu dans aucun enfant, je no b dis pas seulement tant de belles dispositions b pour les sciences, ni tant de goût et d’ins clinalion pour l’étude (ses maîtres le sab vent;, mais tant de probité, de naturel, de b bonté d’âme, de douceur.de penchant â b faire plaisir et â obliger, que j’en ai connu a en lui.

a II avait , outre cela, tous les avantages o que donne la nature ' : un son’de voix charb mant , une physionomie douce, une facilité b surprenante à bien prononcer les deux lanb gués, comme s’il eût été également né pour a l’une et pour l'autre.

b Mais tout cela n’était encore que des espéb rances *. Je fais bien plus de cas de ses b rares vertus , de son égalité d’âme, de sa b fermeté , de la force avec laquelle il se roib dissait contre les craintes et les douleurs. b Car avec quel étonnement des médecins a a-t-il supporté une maladie de huit mois! b Sur le point de mourir, il me consolait lui— b même et me défendait de le pleurer. Son b esprit s’égarait-il quelquefois dans ces derb niers moments , il n'était occupé pendant • ces rêveries que de sciences cl d'études. b O vaines et trompeuses espérances ! etc. »

Y a-t-il beaucoup de jeunes gens parmi nous , dont on puisse dire avec vérité autant de bien qu’en dit ici Quintilien de son fils? Quelle honte serait-ce pour eux , si , nés et élevés dans le christianisme, ils n'avaient pas même les vertus des enfants païens! Je ne crains point de le répéter encore ici : docilité,

1 « Eiiam ilia fortuite aderant omnia, vocis jucundiias a elarilasque, orn suavitas, et In ulrAcumque linguâ, « lanquam ad eam deraiun nalus esset, espressa proprie* « tas omnium lillerarum. o

1 « Sed bcc spes ad hue. Ilia majora : conslantia, gra- « vitas, contra dolores etiam ac melus robur. Nam quo a illeanlmo, quA medicorum admiratione, mensium oclo « valeludinem lulil! Ut me in su prenais consolatus est! a Qukm, etiam deficicns, jamque non noster , ipsum il* « lum aliénât» mentis errorem circa solas littéral non « bobult I s

obéissance; respect pour les maîtres , porlè jusqu’à la tendresse, et source d’une reconnaissance éternelle ; ardeur pour l'élude, et goût merveilleux pour les sciences ; éloignement du vice et du désordre; fonds admirable de probilé, de bonté, de douceur, d'honnêteté , de libéralité; patience même , courage et grandeur d’Ame dans le cours d’une longue maladie. Que manque-t-il donc A toutes ces vertus? Ce qui seul pouvnit les rendre véritablement dignes de ce nom , et devait en être comme l’Ame et en faire tout le pris , le don précieux de la foi et de la piété, la connaissance salutaire du médiateur, un désir sincère de plaire à Dieu et de lui rapporter toutes scs actions.

Voilà ce qui relève infiniment toutes les autres qualités des enfants chrétiens , et ce qui seul mérite de leur être proposé comme on modèle parfait et digne en tout d’être imité. Ils peuvent le trouver dans deux saints illustres , dont la scien ce et la vertu ont fait tant d'honneur à l'Eglise, je veux dire saint Basile et saint Grégoire de Nazianze.

Ils étaient tous deux sortis de familles fort nobles selon le monde , cl encore plus selon Dieu. Ils naquirent presque en même temps ; et leur naissance fut le fruit des prières et de la piété de leurs mères, qui dès re moment même les offrirent à Dieu, dont elles les avaient reçus. Celle de saint Grégoire, le lui présentant dans l'église . sanctifia ses mains par les livres sacrés qu'elle lui fil toucher.

lis avaient l'un et l’autre tout ce qui rend les enfants aimables, beauté de corps, agrément dans l’esprit , douceur et politesse dans les manières.

Leur éducation fut telle qu’on peut se l’imaginer dans des familles où la piété était , s'il est permis de parler ainsi, héréditaire et domestique, et où pères, mères, frères, sœurs , aïeuls de côté et d'autre, étaient tous des saints, et la plupart des saints fort illustres.

Le naturel heureux que Dieu leur avait accordé fut cultivé avec tout le soin possible. Après les études domestiques , on les envoya séparément dans les villes de 1a Grèce qui avaient le plus de réputation pour les sciences, et. ils y prirent les leçons des pins excellents maîtres.

Enfin ils se rejoignirent A Athènes. On sait que cette ville était comme le théâtre et le centre des belles-lettres et de toute érudition.

Elfe fut aussi comme le berceau de l’amitié fameuse de nos deux saints; ou du moins elle servit beaucoup à en serrer les noeuds d’une manière plus étroite. Une aventure assez extraordinaire y donna occasion. Il y avait è Athènes une coutume fort bizarre par rapport aux écoliers, nouveaux venus, qui s’y rendaient de différentes provinces. On commençait par les introduire dans une assemblée nombreuse de jeunes gens comme eux , et IA on leur faisait essuyer mille brocards , mille railleries , mille insolences ; après quoi on les menait aux bains publics en cérémonie,

A travers la ville, escortés et précédés par tous ces jeunes gens qui marchaient deux A deux. Lorsqu’on y était arrivé, toute la troupe s'arrêtait, jetait de grands cris, et faisait mine de vouloir enfoncer les portes, comme si l’on refusait de les leur ouvrir. Quand le nouveau venu y avait été admis, pour lors il recouvrait sa liberté. Grégoire, qui était arrivé le premier A Athènes , et qui sentait combien celte ridicule cérémonie était contraire et coûterait au caractère grave et sérieux de Basile, eut assez de crédit parmi scs compagnons pour l’en faire dispenser. Ce fut IA ', dit saint Grégoire de Nazianze, dans l’admirable récit qu’il fait lui-même de cette aventure, ce qui dotina lieu à notre sainte amitié , ce qui commença A allumer en nous cette flamme qui depuis ne s'éteignit jamais , et ce qui perça nos cœurs d’un trait qui y demeura toujours. Heureuse Athènes, s’écrie-t-il, et source de tout mon bonheur I Je n'y étais allé que pour acquérir de la science : et j’y découvris le plus précieux de tous les trésors, un ami tendre et fidèle: plus heureux en cela que Satll, qui, ne cherchant que des Anesscs, trouva un royaume.

Celte liaison, formée et commencée comme i

je viens de le dire, sc-fortiüa toujours de plus en plus, surtout lorsque ces deux amis, qui n'avaient rien de secret l’un pour l’autre, s’ouvrant mutuellement leurs cœurs , curent

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reconnu qu’ils avaient tous deux le même but et cherchaient le même trésor, je veux dire la sagesse et la vertu. Ils vivaient sous le même toit , mangeaient à la même table , avaient les mêmes exercices et les mêmes plaisirs, et n'étaient, & proprement parler, qu'une même ame : union merveilleuse , dit saint Grégoire, qui ne peut être réellement produite que par une amitié chaste cl chrétienne.

Nous aspirions tous deux également à la science, objet le plus capable d’exciter des sentiments d'envie et de jalousie; et néanmoins , absolument exempts de celle passion subtile et maligne , nous ne connaissions et n'éprouvions entre nous qu’une noble émulation. Chacun de nous, plus sensible a la gloire de son ami qu'à la sienne propre, cherchait, non à l'emporter sur lui , mais à lui céder et à l'imiter.

Notre principale étude et notre unique but était la vertu. Nous songions à rendre notre amitié éternelle en nous préparant nous-mêmes à la bienheureuse immortalité, et en nous détachant de plus eu plus de l'amour des choses de la terre. Nous prenions pour conducteur et pour guide la parole de Dieu. Nous nous servions nous-mêmes de maîtres et de surveillants , en nous exhortant mutuellement à la piété ; et je pourrais dire, s’il n’y avait point quelque sorte de vanité à s’exprimer ainsi, que nous nous tenions lieu de régie l’un a l'autre pour discerner le Taux du vrai, et le bon du mauvais.

Nous n'avions aucun commerce avec ceux de nos compagnons qui étaient pétulents, violents ou déréglés dans leurs mœurs ; et nous ne fréquentions que ceux qui, par leur modestie , leur retenue et leur sagesse, pouvaient nousaider et nous soutenir dans le bon dessein que vous avions, sachant qu'il en est des mauvais exemples comme des maladies contagieuses, qui se communiquent aisément.

Ces deux saints, et l'on ne peut trop le répéter aux jeunes gens, brillèrent toujours parmi leurs compagnons par la beauté et la vivacité de leur esprit, par leur assiduité au travail, par le succès extraordinaire qu’ils eurent dans toutes leurs études, par la facilité et la promptitude avec laquelle ils saisirent

toutes les sciences qu’on enseignait à Athènes, belles-lettres, poésie, éloquence, philosophie; mais ils se distinguèrent encore plus par une innocence de mœurs qui était alarmée à la vue du moindre danger, et qui craignait jusqu’à l’ombre du mal. Un songe qu’eut saint Grégoire dans sa plus tendre jeunesse, et dont il nous a laissé en vers une élégante description . contribua beaucoup à lui inspirer de tels sentiments. Pendant qu'il dormait , il crut voir deux vierges de même âge et d’une égale beauté, vêtues d'une manière modeste, et sans aucune de ces parures que recherchent les personnes du siècle. Elles avaient les yeux baissés cri terre', et le visage couvert d’un voile qui n'empêchait pas qu'on n’entrevtt la rougeur que répandait sur leurs joues une pudeur virginale. Leur vue, ajoute le saint, me remplit de joie ; car elles me paraissaient avoir quelque chose au-dessus de l’humain. Elles, de leur côté , m’embrassèrent et me caressèrent comme un enfant qu’elles aimaient tendrement; et, quand je leur demandai qui elles étaient, elles me dirent, l'une, qu’elle était la pureté ' , et l'autre la continence *, mais toutes deux les compagnes de Jésus- Christ, et les amies de ceux qui renoncent au mariage pour mener une vie céleste. Elles m’exhortèrent d'unir mon cœur et mon esprit au leur, afin que, m’ayant rempli de l’éclat de la virginité, elles pussent me présenter devant la lumière de la Trinité immortelle. Après ces paroles elles s’envolèrent au ciel, et mesyeui les suivirent le plus loin qu'ils purent.

Tout cela n'était qu’un songe, mais qui fit un effet très-réel sur le cœur du saint. Il n'oublia jamais celle image si agréable de la chasteté, et il la repassait avec plaisir dans son esprit. Ce fut, comme il le dit lui-même, une étincelle de feu qui , s'enflammant de plus en plus , l'embrasa d'amour pour une continence parfaite.

Ils avaient grand besoin, lui et Basile, d'une

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telle vérin pour se soutenir nu milieu des périls d’Athènes, In ville du monde In plus dangereuse pour les moeurs, A cause de ce concours extraordinaire de jeunes gens qui s’y rendaient de toutes parts, et qui y apportaient chacun leurs vices et leurs dérèglements. Mais, dit saint Grégoire, nous eûmes le bonheur d'éprouver dans cette ville corrompue quelque chose de pareil à ce que disent les poètes d’un fleuve qui conserve la douceur de scs eaux au milieu de l'amertume de celles de la mer, et d’un animal qui subsiste au milieu du feu. Nous n’avions aucun commerce d’amitié avec les méchants. Nous ne connaissions a Athènes que deux chemins : l’un qui nous conduisait à l'église et aux saints docteurs qui y enseignaient; l’autre qui nous menait au* écoles, cl chez nos mailres de littérature. Pour ceux qui conduisaient aux fêtes mondaines, aux spectacles, aux assemblées, aux festins, nous les ignorions absolument.

Il semble que des jeunes gens de ce caractère, qui se séparaient de toute société, qui n'avaient aucune part aux plaisirs et aux divertissements de ceux de leur Âge , dont la vie pure et innocente était une censure continuelle du dérèglement des autres, devaient être en butte à tous leurs compagnons , cl devenir l’objet de leur haine ou du moins de leur mépris et de leurs railleries. Ce fut tout le contraire; et rien n’est plus glorieux à la mémoire de ces deux illustres amis, et, j'ose le dire, ne fait plus d'honneur à la piété même, qu’un tel événement. Il fallait en effet que leur vertu fût bien pure , et leur conduite bien sage et bien mesurée, pour avoir su, non-seulement éviter l'envie et la haine, mais s'attirer généralement l’estime, l'amour, le respect de tous leurs compagnons.

C’est ce qui parut d’une manière bien éclatante, lorsqu'on apprit qu'ils songeaient à quitter Athènes pour retourner dans leur patrie. La douleur fut universelle. Les cris et les plaintes retentissaient de toutes paris. Les larmes coulèrent de tous les yeux. Ils allaient perdre, disaient-ils, tout l'honneur de leur ville cl la gloire de leurs écoles. Les maîtres et les écoliers, joignant aux prières et aux plaintes la force et la violence, protestaient qu'ils ne les laisseraient point aller, et qu’ils

ne consentiraient jamais A leur dèparl. Il fallut effectivement que l'un d’eux cédât A un empressement si extraordinaire, et que l'on pourrait plutôt appeler une violente conspiration : ce fut Grégoire. On peut juger quelle fut sa douleur.

Je ne sais s’il est possible d’imaginer un modèle plus parfait pour les jeunes gens que celui que je viens d’exposer à leurs yeux, où l’on trouve réunis tous les traits qui peuvent rendre la jeunesse aimable et estimable : noblesse du sang, beauté d'esprit, ardeur incroyable pour l'élude, succès merveilleux dans toutes les sciences, manières polies et honnêtes, modestie étonnante au milieu des louanges et des applaudissements publics , et, ce qui relève infiniment toutes ces qualités, une piété et une crainte de l)ieu que les mauvais exemples ne firent qu’accroître cl fortifier. On peut lire, dans le troisième tome des lettres de M. du Guet, un caractère admirable de ces deux grands saints , composé exprès pour des écoliers qui répondaient sur quelques-uns de leurs traités.

Outre les exemples de quelques saints illustres du christianisme , tels que les deux que j'ai proposés , il est bon que les jeunes gens en cherchent eux-mèmes.dans les livres sacrés. Ils y trouveront le jeune Samuel , qui, par sa piété et sa vertu , se rendait également agréable A Dieu et aux hommes : Puer autem Samuel proficiebal atque crescebat , et placebat lam Domino quàm hoimnibus Ils y admireront un saint roi qui dès l’âge de huit ans, marchant sur les traces de David , fut toujours attentif à plaire en tout à Dieu : Fecit quod placitum erat coram Domino , et ambulant per omnes lias David patrie sut5. Ils y verront Tobie le père, après avoir passé lui-mème sa jeunesse dans l'innocence, en fuyant la compagnie de ceux qui allaient adorer les veaux d’or, en ne faisant paraître rien de puéril dans sa conduite , et gardant exactement toutes les observances de la loi dès l’âge le plus tendre ; Solus fugiebat consortia omnium... Nihil puerile gessit in opéré 3... Date et his similia secunditm legem Dei puerulus obser-

' 1 Brg. 3, 28.

• 4 lUd. 1% a.

* Tob. cap. 1.

ts abat; ils le verront , dis-je , élever son fils de la même sorte, en lui enseignant dès son enfance à craindre Dieu et à s'abstenir de tout péché : Quem ab infantiâ timtre Deum docuit, et abstinere ab omui peccato'. Ils seront surpris de trouver, longtemps avant le christianisme, un courage véritablement héroïque et chrétien dans les sept frères Machabécs, tous déterminés à mourir par les plus cruels supplices plutôt que de violer la loi de Dieu : Paraît sumus mort , magis quàm patrias Dei legei prœvaricari

Mais c’est dans la source même de la sainteté et de la piété qu'ils doivent aller puiser leurs sentiments, c’est-li-dirc dans Jésus- Christ , qui , pour sanctifier l’enfance et l'adolescence, a bien voulu naître enfant, et dans la suite donner aux jeunes gens l'exemple de toutes les vertus qui leur conviennent, par son exactitude à aller au temple aux jours marqués , par son attention à écouter les docteurs, par la sagesse et la modestie de ses réponses; par son application il faire l'œuvre de son père, et à exécuter ses ordres, sans consulter en cela ni le sang ni la nature ; par sa parfaite soumission à ses parents; enfin par le soin qu'il a pris de faire paraître au dehors devant Dieu et devant les hommes , à mesure qu’il avançait en âge, des progrès sensibles de la grâce et de la sagesse , dont il avait reçu la plénitude dès le premier moment de son incarnation.

* Tob. e»p. i.

« 2 Mâchât). 7, 2.

Conclusion de cet ouvrage.

Me voici arrivé à la fin de mon ouvrage. Je crois ne l’avoir entrepris que par des vues du bien public, pour être de quelque secours, si je le pouvais , aux jeunes gens et & ceux qu’on charge de leur éducation. Je n’ai point cherché à y rien dire qui pùl faire la moindre peine à aucun de mes confrères, ni a qui que ce soit. Si pourtant cela était arrivé contre mon dessein , cl sans que je m'en fusse aperçu , je les prie de ne pas me l'imputer, cl d'interpréter en bonne part ce qui me sera échoppé sans mauvaise intention.

Après cet avertissement , il ne me resle qu’â prier celui qui est le maître unique des hommes; de qui vient toute lumière et tout don excellent; qui dispense les talents comme il lui plaît, et qui en donne le bon usage; â qui seul il appartient de parler au cœur aussi bien qu'a l'espiit : de le prier, dis-je, qu’il veuille répandre sa bénédiction sur cet ouvrage, sur l'auteur, sur les enfants, sur les pères, tes mères, b s maîtres, les domestiques; en un mot, sur tous ceux qui sont employés à l’éducation de la jeunesse, en quelque lieu et dans quelque collège qu'ils soient : et en particulier qu'il daigne verser abondamment ses grâces sur l'université de Paris, y conserver et y augmenter de plus en plus non-seulement le goôt des sciences et de l'étude , qui y a toujours régné, mais encore plus celui de la piété et de la religion , qui en a fait jusqu'ici la plus solide gloire. Amen.

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