LETTRES
Extrait d'une lettre du prince royal de Prune, écrite de Benusberg, le 22 janvier 1737, à M. Thiriot.
Faites lie ma part, je vous prie, une visite à l'illustre M. Rollln que j'estime et considère. Le plaisir que m'a causé la lecture de son Histoire, et de la manière d'étudier les humanités , m’engage à l'en remercier. C’est nn acte de reconnaissance que je crois lui devoir. Il développe les événements de i histoire ancienne avec beoucoup d'art et de noblesse Les mai I mes qu'il prescrit mettent dans un jour avantageux les sentiments de son coeur. Je lui souhaite, pour le bien de la société et pour l'bonneurde la France, une longue vie. Ce vœu est intéressé , à la vérité ; mais il est bien permis de l'étre à ce prix.
Je suis, monsieur, votre affectionné Frédéric.
Réponse de M. Bollin , du 9 février 1737.
Monseigneur,
Les termes me manquent pour témoigner à votre Altesse rot aie la vive reconnaissance dont m‘a pénétré l'honneur qu’elle m’a Tait de sc souvenir de moi, et de me prévenir d’une inauièrc si noble et si obligeante. Ce que vous avez ordonné qu’on me déclarât de votre part, monseigneur, au sujet de mes ouvrages, est le témoignage le plus flatteur que je puisse désirer. Le comble des voeux d un auteur est de se voir estimé et loué par un prince d'un goût si délicat, et qui écrit dans une langue étrangère avec tant d'élégance, de justesse et de dignité. C'est pourtant, monseigneur, ce qui me touche le inouïs dans ce qu'il vous a plu d’écrire à mon sujet. La bonté et l’effusion de cœur avec laquelle votre Altesse rojale s'exprime , et un vif amour du bien public, qui parait animer tousses semiments, me remplissent d'uno bieu plus juste admiration , parce que ce soûl là les grandes vertus d’un prince. Tout ce que je dois craindre, c’est que ce bon cœur et cet amour du bien public ne vous aient aveuglé eu ma laveur. Mais, quand cela serait ainsi, je me donnerais bien de garde de songer à vous tirer d’erreur. J'ai trop d'intérêt a couserver une estime qui m'est si glorieuse. J’ose dire, monsetgueur, que je la mérite , non par mes ouvrages , mais par la
respectueuse reconnaissance et la profonde vénération avec lesquelles j’ai l’honneur d’élre.
Monseigneur,
Pc votre Altesse royale,
Le très-humble et très-obéissant serviteur C. Roli.ir.
Lettre du prince royal de Prusse à U. Bollin, en réponse à la lettre que celui-ci avait eu l'honneur de lui écrire pour te remercier de son compliment.
A Rcnuibtrg, c* 30 de février
Monsieur,
Vous vous êtes si bien dépeint dans vos ouvrages 'peutêtre sans le savoir; , que je vous connais aussi intimement que si j'avais la satisfaction de vous avoir fréquenté longtemps.
Je respecte en vous, monsieur, le caractère d’un homme de probité , d'un homme intègre , et qui, rempli d’amour pour le genre humain, ne borne pas ses travaux a enseigner, niais à former les mœurs des personnes de tout âge. La France vous sera redevable, avec le temps, d'un peuple de héros, d’un peuple de savants que vous avez instruits , et qui , n’ayant pour but que la solide gloire , feront consister leur véritable grandeur dans des sentiments de cœur épurés de tout vice . et uniquement portés à la vertu. Nos Allemands , plus dociles à vos leçons qu'à celles de leurs parents, vont s'empresser à marcher dans la carrière que vous leur avez ouverte. La vertu, dépeinte avec les vives et belles couleurs dont vous composez son coloris, trouve des attraits pour un chacun , et vous assurez sou triomphe en diffamant le vice jusque sous l'appareil rie la grandeur du rang et de la plus splendide magmlkence. C’est là votre ouvrage, et ccst sans contredit par quoi vous égalez votre réputation à celle des souverains et des monarques.
Je me trouve fort flatté de ce que vous voulez bien distinguer ma faible voix dans un concert de laut de milliers de personnes qui chantent vos louanges.
Je vous ai une reconnaissance particulière de votre Histoire Ancienne, et je me crois obligé de vous la témoigner. Mon estime vous est acqui.se : elle vous était due il y a longtemps. C'est uu tribu que votre mérite
est en droit d'exiger de toute le monde ; je serai toujours avec ces mêmes sentiments ,
Monsieur,
Votre très-affectionné Frédéric.
Lettre de M. Rollin du 1 de mai 1737, en envoyant le tome onzième de l'Histoire Ancienne.
Mon«eigneur,
Souffrez que j’aie l'honneur de présenter à votre Altesse royale le onzième volume de mon Histoire Ancienne. Le bon accueil qu’elle a fait à ceux qui l'ont précédé me fait espérer qu elle voudra bien encore recevoir favorablement celui-ci. Je souhaite, monseigneur, qu’il soutienne auprès de vous la réputation de ses alliés. Je inc trouxe heureux de pouvoir fournir à votre Altesse royale quelque lecture capable de l'amuser agréablement dans des moments de loisir dont elle sait faire un si bon usage. Il est rare de trouver des princes qui aient un goût aussi déclaré pour tout ce qui regarde les belleslettres et les sciences. Outre le plaisir qu'elles vous causent, monseigneur, ( et en est-ll un plus solide?) elles vous rendent avec usure une partie de l’honneur que vous leur faites, en vous attirant l'estime et l'admiration de tous ceux qui apprennent avec quelle ardeur et quel succès vous vous y appliquez. La naissance fait les princes, mais le mérite seul fait les grands princes : celui de cultiver et de protéger les sciences et les savants n’en est pas uu médiocre; et quand il se trouve joint aux autres grandes qualités, II ne contribue pas peu à en relever le prix et l'éclat, comme on le voit dans le second Sclplon l'Africain. Vous ne me saurez pas mauvais gré, monseigneur, de vous comparer à cet illustre Romain, dans l'éloge duquel les historiens font entrer ce goût exquis pour les belles-lettres, qui vous est commun avec lui, et qui vous distingue de presque tous les princes de notre temps. J'y trouve bien mon intérêt, puisque c'est ce goût exquis qui m'a procuré les témoignages d’estime , j'ai pensé dire et d'amitié , que vous m avez donnés d’une manière si touchante. J en conserverai toute ma vie une vive reconnaissance; et je me ferai gloire d'élie avec un profond respect cl un parfait dévouement ,
Monseigneur,
I)e votre Altesse royale ,
Le très-humble , etc.
Réponse du prince royal de Prusse à la lettre précédente.
A Rappin, le 1 j nui 1737.
Monsieur,
J’ai reçu avec bien du plaisir les deux derniers volumes de l’Histoire Ancienne que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Vous ajoutez aux obligations que je vous ai déjà celle d'un nouveau plaisir que la lecture de votre bel ouvrage m'a causé. Je l’ai lu , je l'ai dévoré , et Je le relirai encore.
S'il est certain que les génies heureux , ces hommes que le ciel a doués de talents d’une manière si distinguée , sont obligés de les employer pour l'utilité publt-
I que , il n'en est pas moins sûr que le public , et chaque Individu en particulier, doit reconnaître les peines et les recherches de ceux qui travaillent pour lui. Je m’acquitte de ce devoir, et je vous paie avec un peu de fumée le plaisir très-réel que je dois à vos soins et à vos peines.
Je vous prie de croire que je m'intéresse véritablement à votre conservation. Je me flatte , avec une grande partie du public , que l'Histoire Ancienne ne sera pas le dernier fruit de votre plume.
Dans mes complaintes au ciel des Injustices qui m’affligent. il y entrera tout un article de ce qu'il ne yous b pas fait immortel.
Je suis avec une estime toute particulière , Monsieur Roilin ,
Votre très-affectionné Frédéric.
Lettre de M. Rollin du 20 août 1738.
Monseigneur,
Votre Altesse royale , par les marques d'estime el de bonté qu’elle m'a données jusqu'ici, m'a mis en droit de lui présenter tous les ouvroges que je pourrai composer dans la suite. Je prends donc la liberté, monseigneur , de vous envoyer les deux derniers tomes de 1 Uistoirc Ancienne elle premier de l'Histoire Romaine. J'ai grand intérêt que ce nouvel ouvrage trouve auprès de votre Altesse royale un accès aussi favorable que le premier. Les lettres obligeautes qu’il vous a plu de m'écrire au sujet de IHMoirc Ancienne ont été pour moi l'approbation la plus flatteuse que je pusse souhaiter. Beaucoup de personnes à qui je les ai lues m'ont fort pressé de les rendre publiques en les joignant à met livres, et J’y étals assez porté de rooi-méme. Peut-être que l'amour-propre» qui est bien subtil, m'inspirait ce désir ; car rien ne pouvait me faire plus d'honneur. Il me semble pourtant que mon piincipal motif était de faire connaître dans tous les pays ou mes livres sont portés un prince qui pense et parle en prince , qui à toutes les autres qualités dignes de sa naissance en joint une assez rare dans les personnes de votre rang , monseigneur, qui est d'aimer les belles-lettres et les sciences, de les cultiver avec goût et sucrés, sans préjudice aux devoirs essentiels de leur état, de protéger et ri'bonorer ceux qui en font profession , et par là de les porter à se rendre de plus en plus utiles au public. C’étaient là, monseigneur, si je ne me trompe , mes vues. Mais le respect que je dois à votre Altesse royale, el la crainte de lui déplaire, m’ont arrêté tout court. Les mêmes raisons m'ont empêché de donner communication de ces lettres par écrit à qui que ce soit , quoique j'en aie été fort sollicité, excepté à la reine seule , qui , après m'en avoir demandé la lecture, a souhaité que je lui en donnasse copie. Que ne dois-je point faire et quels Intérêts ne devais-je point saerlfler pour me conserver l'estime d'un prince qui , oubliant ce qu'il est et ce que je suis , m’a prévenu avec une bonté et une amitié (car j'ose me servir de ce terme), dont je ue perdrai jamais le souvenir?
J'ai l'honneur d’étre avec le plus profond respect et le plus parfait dévouement,
Monseigneur,
De votre Altesse royale
Le , etc.
Réponse du prince royal de Prusse à la lettre précédente.
A Rrnutbcrg, le 4 «eplen»! le 1738.
Monsieur,
Vous vous êtes attiré si fort ma confiance pvr l'Histoire Ancienne que vous avez écrite, que Je suis persuadé de l'excellence de tout ce qui sortira de voire plume; j'attends vos productions nouvelles avec toute I impatiente d'un lecteur affamé de bonne lecture : très-peu capable de leur donner du prix par mes suffrages. Je n'ai de capacité que pour en sentir les beautés et pour les admirer.
Je vous remercie en particulier du plaisir que me procurent vos soins , et de ce que vous voulez bien m’envoyer vos nouveaux ouvrages. Je souhaite de tout mon cœur que le Thucydide de noire siècle puisse voir prolonger le fil de ses jours comme ceux du roi Ézéchlas: ce vœu vous paraîtra peut-être intéressé par la part que Je prends aux ouvrages que vous publierez; mais je puis vous assurer que l'estime que j’ai pour votre personne n'y participe pas moins. Un sage historien est un phénix bien rare, et ce que je puis souhaiter de mieux aux grands hommes de ce siècle , c’est que dans les Ages futurs lis trouvent des Rollins pour écrire leur histoire.
Puissiez-vous jouir longtemps de l'estime de vos contemporains, et me procurer maintes et maintes fois le plaisir (ic vous remercier et d'applaudir h vos nouveaux écrits.
Je vous envisage, vous autres savants, comme ceux qui doivent servir de phare et de fanal au faible genre humain , comme des étoiles qui devez nous éclairer dans toutes sortes de sciences, et comme des hommes qui pensent pour nous, tandis que nous agissons pour eux.
Jugée donc, monsieur, si je me départirai jamais de l'estime véritable avec laquelle je suis,
Monsieur Rollin,
Votre très-affectionné ami ,
Frédéric.
Lettre de 31. Rollin. en envoyant le tome second de l’ Histoire Romaine.
Da 8 jain 1789.
Monseigneur,
Quoique votre Altesse royale connaisse parfaitement l'histoire dont je prends la liberté de lui envoyer le second tome, qui sera bientôt suivi du troisième ; je me persuade néanmoins que les grandes qualités des héros qu'elle vous remet sous les yeux, et qui sont si fort de votre goût, vous en rendent toujours la lecture agréable et nouvelle. Vous y reconnaîtriez une grande ressemblance de caractère entre votre Altesse royale et plusieurs des plus fameux Romains, si votre modestie ne yous rendait distrait sur ce point. Ils connaissaient bien
en quoi consistent la solide gloire cl lu véritable grandeur, et ils ne se lalsaient point éblouir par le vain éclat de certaines qualités et de certains avantages extérieurs, qui peuvent exciter l'admiration du vulgaire , mais qui . dans le fond, ne rendent point les hommes plus estimables, parce qu'à proprement parler, c'est par le cœur que les hommes sont tout ce qu'ils sont. I.es lettres dont votre Altesse royale a daigné m'honorer me paraissent toutes remplies de ces sentiments. Je les garde trè -soigneusement comme un litre de noblesse, pour moi, et une preuve bien glorieuse des marques d'estime et de ronskdération que mes ouvrages m'ont attirées de votre part. Quoique je m'en sente peu «ligne, comme je compte n’en être redevable qu'à votre bonté, j’espère que votre Altesse voudra bien me les continuer.
Je suis avec la plus vive reconnaissance et le plus parfait dévouement,
Monseigneur,
De votre Altesse royale.
Le, etc.
Réponse du prince royal de Prusse à la lettre précédente.
A Bri lin, ce 4 juillet 1 7 3q.
Monsieur Rollin,
J’ai vu par votre lettre que vous m'envoyez le second tome de votre Histoire Romaine; je 11e doute point que ce nouvel ouvrage ne réponde uux excellentes productions que nous avons de votre plume, et à l'idée avantageuse qu'en 0 le public.
La carrière que vous courez vous donne le droit de faire la leçon aux souverains ; vous pouvez leur faire entendre la voix de la vérité que la flatterie rend inaccessible au trône ; il vous est permis de fouetter le vice ceint du diadème sur le dos des tyrans et des monstres dont fourmillent les annales de l'univers, et de corriger d'une manière indirecte ceux dont le rang fait respecter jusqu’aux défauts. Je juhaite pour le bien de l'humanité que vous puissiez rendre les rois hommes, cl les princes citoyens ; je suis sûr que ce serait la plus belle récompense de vos peines, et peut-être le plus digne salaire que jamais historien ail obtenu.
Je vous prie de croire que je m'intéresse vivement à votre gloire, et que je ne suis pas moins charmé de vos ouvrages que je me réjouis de l’état vigoureux et robuste de votre sauté.
Veuille le ciel prolonger des jours dont vous faites un usage si salutaire, et vous combler de toutes les bénédictions que je vous souhaite!
Je suis,
Monsieur Rollin,
Yotre irès-affeclionné
Frédéric.
Lettre de 31. Rollin, du 19 septembre 1739.
Monseigneur,
Je me rendrais Indigne des bontés que votre Altesse royale a eues jusqu'ici pour moi , si je manquais à vous témoigner la part que j'ai prise à ce que le roi votre père
a fuit tout récemment en voire faveur. Toutes les grandeurs, toutes les fortunes du monde ne soûl rien sans la paix de l'âme et sans une certaine douceur intime que répand dans le cœur une union parfaite entre des personnes que la nature et le sang lient enscinbtc par des nœuds si étroits. Je souhaite, monseigneur, que celle union, qui fait le bonheur de la vie, aille toujours eu croissant, et ne laisse rien dans votre esprit qui en puisse troubler la tranquillité et la joie.
Votre Altesse royale, monseigneur, ne se trouvera-t-elle point à la fin importunée et accablée de mes livres , qui vont si fréquemment se présenter devant elle? S'ils deviennent trop libres et trop hardis, j'ose le dire, monseigneur, c'est votre faute et la suite du trop bon accueil que vous leur faites. Reçus si gracieusement par un prince que son goût exquis pour les sciences et pour toutes les productions de l'esprit ne distingue et ne relève pas moins que sa haute naissance, Ils croient valoir quelque chose, et paraissent avec confiance devant votre Altesse royale. J'ai intérêt qu'elle les soutTre toujours avec la méine patience et la même bonté.
Mais ne dois-je pas craindre moi-même, monseigneur, d'en abuser, en prenant la liberté de faire passer sous vos jeux les programmes de plusieurs exercices qu'un Jeune homme de qualité a soutenus dans un collège dont J'ai été longtemps principal? Ce jeune homme porte un nom bien connu dans notre histoire. C'est un prodige, et je n'al jamais rien vu de semblable, ni qui en approchât. Dans ces exercices, qui se sont faits devant de nombreuses assemblées, je l'ai interrogé, toujours à l’ouverture du livre, et souvent en me contentant de lui lire moi-même plusieurs endroits des auteurs grecs qu'il expliquait très-bien en me les entendant seulement lire. Outre ce qui est indiqué dans les programmes, il a vu en hébreu les cent premiers psaumes de David et les deux premiers livres des Rois. Comme cette étude est étrangère à celle des belles-lettres auiquclles on se borne dans les collèges, on ne lui a permis d'y mettre par jour qu’un quart d’heure. Ce Jeune homme eut treize ans accomplis la veille du dernier exercice qu'il a soutenu : il ne prend pas un quart d'heure sur s es récréations.
Pardonnez-moi, monseigneur, toutes mes importunités et toutes nies Impolitesses , elles ne diminuent rien du profond respect et du parfait dévouement avec lesquels j'ai l’honneur d'étre.
Monseigneur,
De votre Altesse royale ,
Le, etc.
Réponse du prince royal de Prutse.
A Rcnmbcrj;, le |5 oclobit* 1739.
Monsieur Rollin,
Je suis étonné de la rapidité étonnante avec laquelle vous travaillez h l'Histoire Romaine, dans un âge où le cours ordinaire de la nature nous permet à peine de vivre; vous instruisez donc encore le public lors même que vous semblez déjà enjamber l'éternité? Vous nous ferez croire tout ce que l'antiquité a feint du chant harmonieux des cygnes ayant leur mort. L'Histoire Romaine de M. Rollin me semblera un phénomène plus '
merveilleux que tout ce que la Fable rapporte, et il sera constant que la vivacité de votre composition et l’excellence de vos ouvrages ne se démentiront aucunement, malgré le poids des aunées et le fardeau de l'âge ; il n'en est ainsi que de ces fleuves qui ne roulent jamais leurs ondes plus fort ni plus rapidement que plus Ils s’éloignent de leur source.
Jal admiré les progrès du jeune Gueselin. J'Ignore s'il est parent de ce fumeux Bertrand Du Gucsrlin, dont le nom ne périra point tant que l’on conservera le souvenir de la probité et de la valeur; peut-être que le jeune homme dont vous me parlez fera, avec le temps, autant d'honneur aux lettres que Du Guesclin en fil à l'épée. Il est plus d'un chemin pour arriver a la gloire; la carrière des héros est brillante à la vérité, mais elle est teinte du sang humain : celle des savants a moins d'éclat; mais elle conduit également à l'immortalité, et il est plus doux d'instruire le genre humain que d'étre l'instrument de sa destruction.
Je vous suis d'ailleurs bien obligé de la façon dont yous prenez part à ma satUfticlIoii ; les arts et les sciences établissent une espèce de société dans le monde, et il |>arait naturel que tous ceux qui ont te bonheur d'en être devraient participer mutuellement aux bonheurs qui arrivent a leurs membres quelconques, et partager plutôt leur joie que de s'entre-persécuter comme il n'arrivc que trop dans la république des lettres.
Je devais donc m'attendre aux sentiments que vous 111e témoignez : je vous assure cependant que je n'en suis pas moins reconnaissant, et que je regrette beaucoup de renfermer en moi ce qui pourrait vous eu être un témoignage, étant avec bien de l'estime ,
Monsieur Rollin,
Votre très-affectionné
Frédéric.
Lettre de M. Rollin au roi de Prusse, sur son avènement à ta couronne.
Le 17 juin 17^0
Sire ,
Quand ma vive reconnaissance pour toutes vos bontés ne m'engagerait pas à témoigner h votre Majesté la part que je prends avec toute l'Europe à son avènement à In couronne. Je me croirais obligé de le faire pour l’intérêt cl comme au nom des belles-lettres et des sciences, que vous avez non-seulement protégées jusqu'ici, mais cultivées d’une manière si éclatante. Il ine semble qu'elles sont montées en quelque sorte avec vous sur le trône, et je ne doute point que votre Majesté ne sc propose de les faire régner avec clic dans ses Étais, en les y mettant en honneur cl en crédit. Mais, Sire, un autre objet bien plus important m'occupe dans ce grand événement, c'est la joie que je sais qu’aura votre Majesté de faire le bonheur des peuples que la Providence vient de confier à scs soins. Permeltez-moi de le dire à mon tour : les lettres dont votre Majesté m'a honoré, et que je conserve bien soigneusement, m’ont fait connaître le fond de son cœur, entièrement éloigné de tout faste, plein de nobles sentiments, qui sait en quoi consiste la vraie grandeur d'un prince, et qui a appris par sa propre expérience à compatir au malheur des autres.
C>st on grand avantage pour votre Majesté d’étre bien convaincue qu elle n’est placée sur le trône qoe pour veiller de la sur toutes les parties de son royaume ; pour y établir l’ordre et y procurer l’abondance ; surtout pour employer son autorité à y faire respecter celui de qui seul elle la tient, et de qbi elle a l'honneur de tenir la place sur la terre. Les richesses , la gloire, la puissance, sont en ses mains. C'est lui qui donne le conseil la prudence, la force. C’est par lui que les rois régnent, et que les législateurs rendent la justice. Qu'il lui plaise, Sire, de vous combler, vous et votre royaume, de ses plus précieuses bénédictions, et pour les renfermer toutes en un mot, qu'il lui plaise dévoua rendre un roi selon son ca*ur. C’est ce que Je ne cesserai de lui demandrr pour vous, persuadé que Je ne puis mleuv vous témoigner avec quel profond respect et quel parfait dévouement Je suis.
Sire,
De votre Majesté,
Le, etc*
Itéponse du rot de Prusse à la lettre précédente.
D« K.im»berg, le 17 juillet tj^o.
Monsieur Rollin,
J'ai trouvé dans votre lettre les conseils d'un sage, la tendresse d'une nourrice, et l'cmprcsscmcnt d’un ami : je vous assure, mon cher, mon vénérable Rollin, que je vous en ai une sincère obligation, et que les marques d’amitié que vous me témoignez me sont plus agréables que tous les compliments très-souvent faux ou insipides que Je ne dois qu’a mon rang ; je ne cesserai point défaire des vœu 1 pour votre conservation, et je vous prie de m'aimer toujours, et de vous persuader que je serai tant que je viv rai plein de considération pour vous et d'estime pour votre mémoire. Yale.
Fuêuéric.
lettre île M. Rollin au roi de Prusse, en lui envoyant le tome quatrième de l’Histoire Romaine.
Le aa juillet 1740.
Sire,
Mes livres osent paraître devant votre trône, avec quelque crainte a la vérité, mais avec encore plus de confiance. Ils ne se présentent pas néanmoins devant votre Majesté pour en être lus, mais seulement pour en être vus, et pour lui faire tua cour. Rien d’autres soins vous occupent maintenant Instruit à fond des actions vertueuses et des grandes qualités des rois, tant anciens que modernes, vous songez, Sire, à les égaler, et, s'il se peut, à les surpasser. L'Furope parait attendre de votre Majesté qu’elle lui donnera le modèle d’un prince attentif à remplir exactement tous les devoirs de la royauté, et ils sont grands. C’est l'agréable espérance dont sc flatte aussi,
Sire.
De votre Majesté ,
Le, etc.
Réponse du roi de Prusse à la lettre précédente.
A Charlollenboarg, ce 3 jüôi 17.40,
Mon cher Rollin,
J'attends votre nouveau volume avec Impatience : je suis persuadé que vos ouvrages ne se démentiront jamais, et que monsieur le cardinal, monsieur de Fonlcnclle et monsieur Rollin ne radoteront de leur vie; c'est une vérité qui commence à recevoir une évidence géométrique; je suis du moins orthodoxe sur cet article, et plcio d’estime et d'amitié pour vous. Yale.
Frédéric.
Lettre de JJ. Rollin au roi de Prusse.
Ce l4 septembre 17.40*
Sire,
Je prends encore une fois la liberté de vous écrire en vous envoyant l'édition in-quarto de mon Traité des Études, qui sera bientôt suivie de celle de l'Histoire Ancienne. Quelque honneur et quelque plaisir que me fassent les lettres de votre Majesté , je ne dois pas abuser de la bonté qu’elle a de répondre régulièrement auz miennes, et je me crois obligé désormais à ménager avec plus de soin que je 11'al fait jusqu’ici un temps devenu si nécessaire cl si précieux pour tout un royaume. Mes livres, Sire, seront donc mes lettres. Ils vous parleront pour moi; et quand vous y lirez de belles actions de quelque grand prince, votre Majesté supposera, s’il lui plaît, que ce sont de ma part autant de compliments pour elle, ou du moins autant de vœux. Je les chargerai de vous bien témoigner mon respect, ma vénération, ma reconnaissance, et surtout mon tendre attachement; car cette expression me devient permise. Votre Majesté, non-seulement me permet , mais m’ordonne de l’aimer toujours. Et comment pourrais-je ne le pas faire? Comment pourrais-je n'élrc pas vivement touché et attendri de l'effusion de cœur avec laquelle vous avez bien voulu m'écrire depuis votre avènement à la couronne? Le* rois ne se piquent pas d'ordinaire d’avoir des amis, et il est rare qu’ils en aient de véritables. L'intervalle qu'ils mettent entre eux et le reste des hommes est trop grand pour donner Heu à l'amitié, laquelle en effet suppose une sorte d'égalité. Votre Majesté n'en use pas ainsi. Elle descend du trône jusqu'à son serviteur, et par là trouve le moyen de le mettre de niveau avec elle pour en faire son ami. Oui , Sire, je le serai toute ma vie. Mais c'est trop peu pour moi ; que me reste-t-ll encore de temps à vivre? Je souhaite l'élre pendant toute l'éternité ; cet unique vœu dit beaucoup de choses. Je suis avec des sentiments que je ne puis exprimer avec assez de force et d'énergie ,
Sire,
De votre Majesté,
Le, etc
Lettre de M. Thiriot à M. Rollin.
Paria, le l3 octobre 1740,
Monsieur,
J’ol reçu les ordres de sa Majesté le roi de Prusse de vous témoigner qu'il ne lui a pas été possible de vous écrire. Nous avons le chagrin desavoir que ce monarque
«**#> 7 2 il
est Attaqué d'une fièvre quarte qui, are que je crois, tend cependant a sa fin. Sa .Majesté m'ordonne de vous aller faire des compliments de sa part, et de vous remercier des deux volumes In-F» que je lui avals envoyés de la vôtre. On m'a appris votre retour à Taris pour la fin de ce mois, cl que vous alliez de là à Colombe, où je compte aller remplir les ordres de sa Majesté, et présenter mes lrè>-humbles respects à monsieur le maréchal d'Asfrld, et à monsieur son frère.
Je suis avec beaucoup d'attachement, et une singulière vénération ,
Monsieur,
Votre, etc.
Lettre de madame d'Orléans, abbesse de Chelles, à il. Hullin
J'ai appris, monsieur, avec bien de la consolation, et sans surprise, que vous aviez réuni en vous la grandeur d'ànie des premiers Itomains et l'activité de la foi des premiers chrétiens; Il y a longtemps que je vous vois rempli de l’un et de l'autre de ces sentiments, et c’est ce qui m'attache à vous par des liens indissolubles.
J'ai été bien fâchée de n'avoir pas été avertie de In visite que vous m'avez rendue, j'aurais tout quitté pour vous voir; j’espère que yous reviendrez , et je vous en prie : je serai libre d'ici à vendredi jusqu'à trois heures; et depuis le jeudi de la Pentecôte jusqu'au Saint-Sacrement, j'aurai tout mon temps à moi, madame d'Orléans allant à Bagnolet. Ne me refusez pas, monsieur, la grâce que Je vous demande; vous savez quel a toujours été mon attachement et ma vénération pour vous, et vous pouvez croire combien ce que vous venez de faire redouble en moi ces sentiments, puisqu'à toutes les grandes qualités que j'ai vues en vous, vous y avez ajouté celle de généreux confesseur et défenseur de la vérité. Que la grâce qui vous en a donné la force demeure toujours en vous, et demandez à Jésus-Christ de la répandre sur moi, afin que je vive de la fol, et que je demeure fidèle à la vérité qu'il a daigné me foire connaître.
Sr d'Orléans.