‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 241 sur 298 · C. Rollin · texte numérisé non relu

C. Rollin

Lettre de M. Rollin à M. Rousseau.

De Paru, ce 7 avril 1729.

Je vous avais marqué, monsieur, qu’il me restait une enquête à faire sur laquelle je complais beaucoup. Je l'ai faite, et le résultat a été que la personne qui en était l'objet ne convient point du tout à la place dont fl s'agit. sans pourtant qae ce jugement donne atteinte à sel mœurs: ainsi nous voilà dans unr nouvelle peine. Je né puis vous eiprimer, monsieur, quel poids c’est pour moi que la commission dont vous m’avez honoré. J’en send toute l'importance, et en vols toutes les suites. Je désire avec ardeur, avec passion, de répondre à l'attenté qu’à conçue de moi un prince si digne d'étre secondé danf scs bonnes intentions. Mais je crains de n’y pouvoir pal réussir, et celte crainte, je vous l’avoue, me trouble et me tourmente. Cependant Je ne me rebuterai pas. Je! frapperai à plusieurs portes : je mettrai lout de nouveaa mes amis en mouvement Mais ce qui est arrivé me rend bien timide et bien circonspect; car il est difficile de réunir plus de témoignages favorables qu’en avait là personne qu’on nous avait proposée. Vous demandez un ecclésiastique, prêtre ou non. Est-ce une condition nécessaire, el y a t-ll exclusion formelle pour tout laïqucT Ce n'eat pas qu'il soit plus aisé d’en trouver de ce genre, mais cela me mettrait plus au large. Le pays où vous êtes n'attire point d'honnétes gens. D'ailleurs on a de là peine à se transplanter, et à renoncer à tous scs amis et à toutes ses connaissances. Depuis ma nouvelle commission je m'adresse souvent à celui qui connaît à fond les bons sujets, et qui les fait tels. Uomt'ne, homlnem non habeo... Tu, gui corda nosti omnium, ostende guem elegeris. Je suis, monsieur, parfaitement.

Votre, etc.

Lettre de M. Rollin à 3f. Rousseau *.

Je n'ai point ici marqué à M. Mahuet, monsieur, d’où me venait le témoignage peu favorable à M. l'abbé D.;.. parce que j’ai cru ne devoir point commettre la personne qui a bien voulu me le donner ; mais ce ne doit point être un secret pour vous. Je ne l'explique point dans ma lettre, afin que vous puissiez la montrer à M. Mahuet. si vous le jugez à propos. Ayant su qu'un des disciples de M. D.... était conseiller au Châtelet, Je m'adressai à M. le lieutenant civil, qui est fort de mes amis, et le priai de s’informer du jeune conseil-

1 Celte lettre était inac’rce d«oa U précédente.

<*4#> 7.H <fH»

1er, quels étalent le caractère, les talents et les mœurs de son ancien maître. Il voulut bien s'en charger, surtout quand il sut qu'il s'agissait de l'éducation d'un Jeune prince, dont il connaît cl respecte fort le père. Il fit plus, et pour être informé de tout plus sûrement, il crut devoir s'adresser au père même, et c'est de lui qn'll a su que l'homme en question n'était point du tout propre à l'emploi qu'on lui destinait. Vous aviez grande raison, dans votre première lettre, de me marquer que vous craigniez extrêmement le zèle aveugle et dangereux de certaines personnes, qui ne songent qu'à l'avantage de leurs amis, et non à l'intérêt de ceux qui les consultent. Quod vilium procul abfore ab anifno meo, si quid do me promiltere possum, polliceor.

Lettre de Jf. Rotlin à 31. Rousseau.

De Par»*, ce ai avril 1739.

Ne vous lassez point, monsieur, de recevoir de mes lettres. SI vous étiez à Paris. Je vous rendrais compte de toutes mes démarches; Je le fais de la manière qui seule m'est possible. J’avais Jeté la vue sur oh sujet excellent, que je croyais être devenu libre par la mort toute récente de son écolier Je me suis adressé h la mère même que Je connais fort; mais elle tn'a appris que l’alné, élevé par le même précepteur, avait demandé par grâce qu’on l’engageât à demeurer toujours auprès de lui comme ami, fallût-il, pour l’y déterminer. lui donner la portion de bien qne la mort de son frère doit lui faire revenir. Voilà comme je voudiais trouver un maître pour votre Jeune prince, qui eût le talent de Inl faire aimer la vertu et l'étude, en se faisant aimer lul-méme; car je sais fortement persuadé que c’est l'unique moyen d'y réussir.

On me parla hier d'un sujet dont on me dit bcaucoop de birn pour le caractère et poor les mœurs, et qu'on croit très-propre â inspirer à un Jeune prince, avec des principes de religion, des seniimenlsdc noblesse et de générosité. C'est an prêtre, âgé de plus de quarante ans. d'une physionomie fort modeste, mais fort revenante ; un peu timide dans le pemier abord, mais dont l’esprit se développe à mesure que l’on converse avec lui. Je fais grand fond sur les personnes qui m’en rendent témoignage, et qui m'en ont parlé au hasard etsans dessein, s’étant trouvées avec mol dans une compagnie où II fut fait mention de la commission dont on a bien voulu me charger. J'approfondirai la chose avec tout le soin et toute l’attention dont je serai capable ; et pour entrer dans les vues de son Altesse, je commencerai par m’assurer. autant qu’il sera possible, des mœurs et du caractère. Je vois avec surprise cl avec admiration jusqu'où votre prince porte sur ce point la justesse et la solidité du jugement, en appuyant principalement sur ces qualités préférables à tout le reste, et les mettant beaucoup an-des-us du savoir et de tout ce qui n'a qu'un éclat cxtéiicur. Il est rare qu'on pense de la sorte. Il a grande raison de désirer qn'un mnitre se renferme uniquement dans son emploi, et ne se mêle de nulle autre chose; c'est le moyen le plus sûr d’y réussir, et de se faire estimer et respecter de tout le monde. Pour ce qu4 regarde madame la princesse d’Auvergne, il peut compter qu elle ignorera absolument qu'on se soit

adressé à mol pour ce sujet, à moins qu’elle ne l’apprenne d'ailleurs, ce qiit pourra bleri ârtlver; plusieurs personnes en étant Iriinferméespar le* enquêtes que Je suis obligé de faire.

Après que je me serai bien assuré des mœurs, j’examinerai ce qui regarde l'érudition. Je rie serai pas, sur cet article, plus difficile que vous. Il me semble, quand on trouve les autres qualités, qu’il doit suffire qn'dn maître, en se préparant, soit en étal de donner à son élève les instructions nécessaires. Or. il me sera aisé de connaître par mol-méme de quoi est capable celui dont on m’a parlé. Je lui ai déjà insinué que je le prierais de se préparer en particulier sur quelques endrotts d'auteurs, pour voir comment II s’y prendrait avec un Jeune homme. Je ne pourrais pas en user ainsi avec bien des maîtres qui font les Importants, et qui se croiraient déshonorés de subir cette sorte d'examen, que je crois absolument nécessaire, mais que je tâcherai d’adoucir par toutes les honnêtetés possibles.

Tout ce que vous me marquez dans vos lettres, monsieur, du caractère de madame la duchesse d’ A remberg me fait grand plaisir, et me paraît bien propre à rendre la conditiori d un précepteur douce et agréable, ce qui n'est pas un petit avantage. Il me semble qu’un homme de bon esprit, et d’une humeur sociable, sera à son aise chez vous. Pour mol, je me regarde déjà comme un ancien ami de la maison , et je porte la liberté Jusqu'à y briguer une place, pour laquelle j'ai besoin aussi du suffrage de madame la duchesse ; c’est relie de principal du collège domestique qui va s'y établir. S’il ne faut, pour mériter ses bonnes grâces, qu’aimer tendrement le Jeune prince, et désirer de tout le cœur de contribuer h son éducation, j’ose espérer que J'en suis très-digne. Quel plaisir j’aurais d’assister à ses petits exercices, de lui rendre compte de ses études, d'être le témoin de ses progrès! tout cela sous la direction de S. A. M. le Duc, qne je regarde comme le grand-maître de notre petit collège. Il ne dédaignera pas. Je croîs, cette qualité; et, à l’exemple du grand Paul-Emile, l'honneur du siècle, Il se fera un plaisir, et même un devoir, d’animer quelquefois par sa présence les études de son fils et le zèle du maître. Je me trouverai bien heureux si Je puis, dè loin, aider et seconder en quelque chose des intentions si pures et si louables. Je suis, monsieur, avec un sincère attachement.

Votre, etc.

lettre de M. Roi lin à 3f. Rousseau.

Pari*, I* x mai 1729.

J'ai trois nouveaux sujets à vous proposer, monsieur (car celui dont je vous ai écrit en dernier lieu n’est plus sur les rangs); l’un prêtre, l’autre diacre, le troisième simple clerc : les deux premiers d’environ trente-cinq ans , et le dernier de près de trente.

Le prêtre est de Paris, d’une famille honnête, qui a eu de l’éducation. Il a fait de bonnes études en théologie. et estiicencié en Sorbonne. Il a l'air tout à fait revenant, des manières bonnétes et polies, et parait dans I la conversation avoir de l'esprit. On dit qn'll a toujours eu du goût pour les belles-lettres, et qu’tl est fort

pable d'en inspirer à un jeune homme. Il a du talent pour la prédication, et il rend actuellement service dans une paroisse à un curé qui l'emploie pour Taire les prônes. On rend aussi bon témoignage à sa probité. Je ne sais l ieu de tout cela de moi-méme. ni de personnes qui le connaissent à fond. Comme II a été en Sorbonne sur les bancs, je découvrirai quelqu'un de sa licence qui pourra me marquer au juste ce qu’il pense de ses moeurs et de son caractère : car on connaît pour l’ordlnaire n Tond ceux avec qui l'on se trouve en licence. Je souhaiterais qu'il eût déjà élevé des jeunes gens ; car l'expérience du passé est un bon garant pour l'avenir. Mais il n'a jamais eu le dessein de s'appliquer à l'éducation de la jeunesse, et ce ne sont que des raisons domestiques qui le portent maintenant à y songer.

Le diacre est du diocèse de Cbâlons-sur-. Saône. On est sûr de sa piété , de sa probité, de ses mœurs. Il a demeuré quatre ans chez M. Isabenu, greffier du parlement, qui est un irès-hunuétc homme, et Tort de mes amis, qui pendant ce temps a pu le connaître, cL qui m'en a dit beaucoup de bien. 11 n de la galté et de la douceur dans le caractère, et a su prendre de l'autorité sur les écoliers qu’il instruisait. On peut compter sur une assiduité et une exactitude parfaites a s’acquitter des devoirs de maître, et sur une inclination naturelle à se renfermer uniquement dans les fonctions de son emploi. Il a beaucoup d'érudition, a bien lu les auteurs grecs et latins, et est fort capable de les expliquer aux jeunes gens : c’est de quoi je suis témoin par moiméme. Il est actuellement dans le collège de Iteauvals, où l'on est fort content de lui, et où l'on serait bien fâché de le perdre. Après tout cet étalage, me direzvous. que lui manquc-t-li donc? Une partie qui n'est pas indifférente, j'entends une certaine politesse, et un savoir-vivre, qui se fait sentir en tout, qui se communique insensiblement a un jeune écolier, qui lui forme l'esprit et les manières, et qui influe en tout. Cette qualité lut manque jusqu’à un certain point : Nihil est ab omni parte beatum.

Le simple clerc réunit en lui presque toutes les qualités du diacre, excepté l’érudition qui n’est pas si grande, mais qui est plus que suffisante pour Instruire un jeune homme. En récompense il a ce qui manque à l’autre, c'est-à-dire des manières honnêtes, polies, insinuantes. Il est dans une maison où l’on est fort content de IuL 11 doit bientôt entrer dans le collège de Beauvais, et il y est fort désiré : c'est pourtant le principal de ce collège qui me l’a Indiqué. Voilà bien du discours, monsieur, mais pour ne vous point fatiguer davantage, verbum non ampliûs aidant.

Lettre de M. Rollin à M. Rousseau.

De Ptrîe, ce 17 mai.

Je suis encore, monsieur, entre la crainte et l'espérance. Des trois sujets proposés, j’ai préféré, comme vous, sans hésiter, le simple clerc. U est tel, je crois, que nous le souhaitons ; et l’on est sûr , autant qu'on peut l'être humainement, de sa piété, de sa probité, de ses bonnes mœurs, de son bon caractère d'esprit, et de son habileté à enseigner Le témoignage d une communauté où U a été plus de quinze ans, d'abord comme écolier,

(puis comme maître (c'est celle de M. Durienx ), dont tous les supérieurs disent beaucoup de bien de lui en tout genre ; un tel témoignage n'est point suspect. Je ne vous le donne point cependant pour un homme impor- I tant ni merveilleux. Ceux qui se croient tels ne le sont guère à mon avis, et je redoute ces précepteurs, qui sont ordinairement le. fléau d'une maison, où l'on ne rend jamais à leur mérite tout ce qu'ils s’imaginent lui être dû. Celui dont il s'agit a un mérite solide, mais accompagné de beaucoup de simplicité et de modestie. Après les témoignages qu'on m'avait rendus de son érudition, jo n’en doutais en aucune sorte : mais il n’a pas été fâché que je m on assurasse par moi-méme. Je l'ai fuit. A l'ouverture du livre il m'a expliqué quelques endroits de Tile-LIve, en très-bons termes, sans hésiter ni sans chercher >es mots, se tirant fort bien des difficultés qui s’y sont rencontrées, sentant fort bien luimême, et faisant sentir les beaux endroits. Il joint à tout cela des manières honnêtes et polies, et, ce qui est encore plus important et d'une nécessité absolue auprès d'un seigneur vif eomine le vôtre, le talent de se faire aimer et respecter.

Il s'agit maintenant, monsieur, d'obienir pour sa sortie le consentement de la maison où il est, sans quoi il ne croit pas pouvoir honnêtement la quitter. Il y est attaché par les liens de la reconnaissance, parce qu'on lui a toujours témoigné beaucoup de bonté et qu'on en a usé fort généreusement à l'égard d un frère qu’un procès a retenu à Paris huit ou neuf mois, cl qu’on n'a pas souffeit qui logeât ni qui mangeât ailleurs que dans cette maison. Ce sentiment de rccunuai»$ance ne diminuera rien dans votre esprit du mérite de ce maître. J’ai prié un professeur du collège de Beauvais, qui l'a placé dans cette maison, de voir les parents, et de tâcher d'obtenir d'eux un ronsrnlemrnt qui doit leur coûter cher. J'en attends le succès, non sans inquiétude : car si ce sujet m'échappait encore, me voilà dans le même état et dans la même peine où j'étais des le commencement.

Je lui ai fait lecture, monsieur, de la lettre de madame la duchesse, que vous avez eu la bonté de m’envoyer, ne croyant rien plus propre à calmer les craintes qu il a sur les difficultés qui se rencontrent dans les grandes maisons pour l’éducation des enfants. On ne peut pas penser plus solidement ni plus raisonnablement qu'elle fait sur ce sujet; et 11 y a tout lieu d'espérer que Dieu bénira et fera réussir une éducation parfaitement soutenue de tous côtés comme il parait que celle-ci le sera. Je inc trouverai heureux d’y pouvoir contribuer en quelque chose, et d'entrer dans les vues d’un père et d'une mère si dignes de respect. Je suis, monsieur, tout à vous.

Lettre de M. Rollin à M. Rousseau.

De Pari», ce a3 mai 1729.

Notre affaire, monsieur, est enfin conclue. On a obtenu le consentement, non sans peine. II a coûté bien des larmes à la pauvre mère de l'enfant, à qui l'on enlève «on précepteur. La perte de la moitié de son bien ne l'aurait pas tant affligée, et elle en aurait fait volontiers le sacrifice pour le retenir, si elle avait été la maîtresse.

Heureusement les personnes par le conseil de qui sc ; conduit M. Bardon (c’est ainsi qu'on appelle notre pré- 1 cepteur), frappées des grandes suites que peut avoir pour le bien public la bonne éducation d'un jeune prince, l’ont fortement déterminé par celte raison, qui a été aussi dans son esprit la dominante. Connaissant, comme je fais, monsieur, par vos lettres les sentiments de leurs Altesses, qui cherchent, non le brillant et le merveilleux, mais le solide, j’ai tout lieu d'espérer que Dieu bénira notre choix, et le fera réussir. L'enfant est fort aimable, a de l'esprit, et, ce qui est bien plus estimable, a un bon rieur. Le père et la mère ont les meilleures intentions du monde, et regardent l'éducation de leurs fils comme leur grande affaire. Le maître qu'on lui destine a un grand fonds de probité et de religion, les manières douces, honnêtes, insinuantes; et a le talent de se faire aimer et respecter. Il ne pourrait manquer à tout cela qu'une seule chose, à laquelle sans doute vous aurez pourvu ; c'est un bon et sage domestique pour servir le jeune prince, choix qui n'est guère moins important ni guère moins dlllicile que celui d'un bon précepteur. Vous savez ce que dit un de nos poètes de vos grandes maisons :

M itima quirque «loinu» »cr»i* e»t plcm «aperbi*.

Et l'on serait moins à plaindre, s'ils n’avaient que ce défaut : mais souvent c’est le moindre C'est par eux ordinairement que les enfants apprennent des choses qu'ils devraient ignorer toute leur vie, et qu'ils se remplissent de principes indignes de leur naissance. Je sais que l'assiduité du maître, qui est une de ses principales qualités, peut parer une partie de ces dangers : mais elle ne les écarte pas tous. Je suis persuadé que cette précaution ne vous aura pas échappé.

Je compte, monsieur, que vous aurez la bonté de me marquer quelque détail sur le départ du maître. Je ne sais si vous avez à Bruxelles les livres nécessaires pour l'instruction d'un enfant, les cartes de géographie, et autres choses pareilles. Mon sentiment est, comme vous l'avez pu voir dans mon livre, qu'on apprenne aux jeunes gens la langue française par principes : ce qui sc faisant régulièrement tous les jours un quart d'heure tout au plus, les mène fort loin, et peut être pour eux d'une grande utilité. Le maître pour cela a besoin d'une grammaire française, des remarques sur lu langue, afin de tirer de ces livres, souvent remplis d'un grand fatras, ce qu'il est à propos d’en apprendre aux jeunes gens, et ce qui sc trouve à leur portée. Si je devais expliquer Phèdre à un enfant, je me croirais obligé de consulter auparavant un bon commentaire, pour l’entendre bien moi-même avant que d’entreprendre de le faire entendre aux autres. Il on est ainsi de tous les auteurs, qui ont chacun leurs difficultés particulières. Il est important de fournir un maître de tous les livres dont il peut faire usage pour son élève. Je désire fort, par exemple, qu'on apprenne aux enfants mille choses curieuses pour la nature et pour les arts, ce qui regarde les métaux, les minéraux, les plantes, les arbres, les fourmis, les abeilles, etc. Les maîtres les plus habiles ignorent souvent tout cela, et j’avoue pour moi que ces choses me sont presque toutes inconnues. Mais on s informe des TKA1TÉ. DES ÉT.

livres où elles se trouvent. Un maître un peu curieux et studieux les parcourt, cl en lire ce qui peut être utile cl agréable à son écolier. Ces curiosités, quand on en sait faire choix, remplissent l’esprit d’un jeune homme de bien des connaissances qui ne sont pas inutiles dans la suite. Tout cela ne se fait pas par forme d'étude : c’est en jouant, en conversant, en se promenant. Mais tout cela demande des livres. Je n’épargnerai guère la bourse de M. le Duc; et il sera bon de l’avenir de se défier un peu de mol sur cet article, comme d'un homme qui s’est gâté le goût dans la lecture des anciens auteurs. et dans l'étude qu’il a faite des Grecs et des Uomains, qui lui ont appris à ne pas fuire grand cas do l’argent, et à ne le trouver estimable que par le bon usage qu’on en peut faire. Heureusement je le trouverai dans les mêmes principes, car c’est là véritablementélre prince : et je suis persuadé aussi que madame la duchesse répondrait comme cette illustre Romaine, à qui l’on demandait où étaient ses bijoux et ses ornements : Voila mes bijoux, dit-elle en montrant ses enfants, de l’éducation desquels elle prenait un soin particulier.

Je suis un trop grand causeur. Excusez la prolixité de ma lettre, et la liberté que je prends de vous assurer de mou parfait attachement.

Lettre de J/. Rollin à M. Rousseau.

De Pari», ce 5 juin 17x9.

Nous attendons maintenant, monsieur, que son Altesse nous marque à peu prés le temps du départ, afin que M. Bardou en avertisse les parents de son écolier. Plus je l'approfondis, plus je me confirme dans la pensée que j'ai eue dès le commencement, qu’il était tel à peu près que yous le désirez, et je me flatte que sa qualité dominante sera une entière docilité poursuivre les avis de M. le Duc. El cela est bien raisonnable. 11 tient sa place; il supplée à ce que ses occupations ne lui permettent pas de faire; Il entre dans ses devoirs et scs obligations : il doit donc aussi entrer dans toutes ses vues, et n être à proprement parler que le ministre et l’exécuteur de ses louables desseins. Il est heureux de trouver dans une personne si distinguée par sa naissance et par son rang un père si raisonnable, si sensé, si plein de bonnes intentions. Je puis assurer qu’il se fera un plaisir, comme un devoir, d’y répondre avec une parfaite docilité.

U sc flatte, monsieur, que vous voudrez bien aussi l’aider de vos avis, et il n'attend de succès pour les soins qu'il prendra dans l’éducation du jeune prince qui lui est confié, qu'aulantquc vous voudrez bien le conduire et le diriger. Il me prie de vous demander pour lui celte grâce, et je sens eu effet qu'il en aura un extrême besoin; et que ce sera pour lui un grand soulagement de pouvoir s'adresser à vous avec confiances, vous consulter dans scs doutes, vous exposer scs petites peines, s'il en a, cl surtout apprendre de vous ce qu'il pourra peut-être y avoir à changer dans sa conduite et dans ses manières. Je lie vous le donne point, et lulmeme sc donne encore moins pour parfait. Mais j'espère qu'il profitera de tous les avis qu’on lui donnera. Il se dévoue tout entier à l’éducation qu’il entreprend : toutes ses études particulières ne seront que pour le jcuue

«*«$> 75 4 «fi*»

prince. 11 se remplira lui-même l’esprit de tout ce qu’il sera bon d’enseigner à son élève. C’est pour cela que je vous ai marqué qu’il serait nécessaire qu’il eût beaucoup de livres. Ceui qui regardent l’élude !de la langue latine et des auteurs sont plus communs, et votre lettre m’apprend qu’il les trouvera tous à Enghien. J en ai été un peu étonné : car ce n’est pas de quoi sont ordinairement meublées les maisons de campagne des grands. Outre ces livres je désire qu’il en puisse avoir où se trouvent mille choses rares et curieuses sur la physique, sur les arts, sur l'agriculture, etc. Un maître n'étudle pas à fond ces matières, c’est l’occupation de toute la vie : mais, à l'exemple de l'abeille, H cueille dans chaque livre et sur chaque fleur un suc non moins utile qu’agréable à son disciple. 11 y a beaucoup de remarques curieuses dans les Mémoires de l’académie des Sciences 11 en est de même de ce qu'ont donné les plus habiles gens dans chaque genre, sur la botanique, l’anatomie'des plus petits insectes, les coquillages de mer, etc. Tout cela coûte à un maître, même pour le parcourir simplement, et ne coûte rien à un écolier pour l’apprendre. 11 doit dire ce maître comme Horace :

Ego api» malin»

More modnquc

Grata carpenti» thym» per l«borem

Pltmmum, circa ne mui, uridicjue

Tiburi» ripa», operoia parvu*

Carmina fingo.

Ce soin est pénible, per laborcm plurimum : mais il est bien utile au disciple. Je souhaiterais qu’un Jeune homme, surtout quand il est né prince, fût instruit de tout. Notre maître, aussi bien que moi qui fais le savant dans mou livre, et taille de la besogne aux autres. Ignore [une partie de tout cela : mais II est en état et dans la résolution de l’apprendre par rapport à son élève. Je ne me presserai pas de faire acheter d’abord beaucoup de livres, et me bornerai aux nécessaires : quand 11 sera sur les lieux, et qu’il aura connu ceux dont 11 aura besoin, et qui vous manqueront, il sera radie de vous les envoyer.

Ayant été Interrompu hier par une visite dans le temps que je vous écrivais, je ne pus achever ma lettre, et j’en al été bien aise, parce que le soir on me remit en main celle dont son Altesse m’a honoré. On ne peut Tien de plus obligeant, et je vous avoue, monsieur, que je suis confus de toutes les marques de bonté que me donne M. le Duc. Je mets ma réponse dans votre paquet. étant bien aise qu elle passe par vos mains, et qu elle acquière par la un mérite qu’elle n’a point par elle-même.

La mère de l’écolier que quille M. Bardon m’est venue voir dans le dessein de faire une nouvelle tentative pour le retenir : mais ç’a été inutilement. Ainsi la voilà dûment avertie de son départ. 11 prendra trois semaines ou un mois pour terminer quelques petites affaires, à moins que son Altesse ne voulût qu’il pressât davantage son voyage. Je vous en donnerai avis dans le temps, et il le fera aussi de son côté. Il n’est plus besoin, monsieur, que je vous témoigne tout ce que je pense a voire ( égard.

Lettre de Jf. Rollin à M. Rousseau.

Paria, e* 4 1719.

M. Bardon part mercredi prochain, monsieur, par le carrosse de Bruxelles. Voilà bientôt mon ministère conduit a son terme pour un certain point. Je ne serai point entièrement eu repos, que je n’apprenne par votre canal le succès qu’il aura eu, ou du moins qu’on aura lieu d’en espérer. J’ai dit, monsieur, que je serais bientôt libre, mais jusqu’à un certain point seulement. Car je prétends bien faire valoir la qualité de principal que j’ai briguée, et qu’on m a accordée de si bonne grâce. Ce litre inc donnera droit üc diriger les études, de m informer des progrès, et de donner de temps en temps mes avis, quand ce ne serait que pour conserver ma qualité. S’il arrivait au jeune prince de vouloir trop s’appliquer a l’étude, et de ne pus jouer assez, c’est pour lors que je ferai usage de mon autorité; et si mes réprimandes de loin ne produisaient pas leur effet, je ne sais si je n irais pas sur les lieux pour me faire obéir. Pour le présent, qu’il me permette de l’embrasser avec encore plus de tendresse que de respect : car je ne puis pas ne point aimer tendrement un jeune enfant dont on me dit tant de bien. Je suis, monsieur, tout à vous.

Lettre de M. Rollin à M. Rousseau.

De Pari», ce *4 noinabw 17*9.

J’ai fait mettre, monsieur, au carrosse de Bruxelles qui partit hier, sous 1 adresse de M. le duc d Aromberg, un paquet où II y a quatre exemplaires du premier voluroe de l’Histoire Ancienne que je commence a donner au public, deux pour M. le Duc et pour madame la duchesse avec une lettre pour chacun d’eux, un troisième pour vous, cl le quatrième pour M l’abbé Bardon. Quand mes présents passent par vos mains, monsieur, ils y acquièrent un nouveau mérite, et vous savez leur donuerdu prix. Vous m'avez déjà rendu ce service pour le premier ouvrage dans uu temps où à peine étals- je connu de vous, du moins où je n avals point encore avec vous la liaison qui s est formée depuis, et dont Je me fais honneur. Maintenant à titre d amitié j'ai lieu d espérer que vous ne serez pas fâché de faire encore valoir ce dernier ouvrage. J'aurais grand intérêt de vous demander la même grâce que Cicéron demandait à son futur historien, cl de vous prier de vous laisser un peu aveugler en faveur de l'amitié : Amorique noslro plu*culum etiam, quàtn concedit veritas , largiare. Mai*, quand je serais tenté de le faire, je ne sais si la véracité, pardonnez-moi ce terme, dont vous faites profession, vous permettrait d'avoir pour moi cette complaisance, et je ne sais même si elle réussirait auprès d'un prince et d’une princesse du goût exquis dont sont les vôtre», et à qui il est difficile d'en Imposer. Je me borne donc, monsieur, à vous prier de procurer à mon livre 1 acc« le plus favorable que vous pourrez, et de faire Pas>e avec lui aux illustres personnes! qui vous le présenter? les respectueux compliments de l’auteur qui leur est in lièremeut dévoué. Vous savez avec quelle sincérité est, monsieur, votre très-humble, etc.

Rollin.

Je ne fais point encore réponse à SI. l'abbé Bardon, et je vous prie de lui en faire mes excuses.

Lettre de M. Rollin à Al. Rousseau.

Dr ('■rit, rc 3o <(rrcmbr® *739.

Je craindrais, monsieur, que mes présents à la fln ne vous devinssent à charge, si celui que je vous envole n’élall d'un genre qui ne pourra pas certainement vous déplaire. C’est le Discours que M. Coffin. principal du collège de Beauvais, a prononcé sur lu naissance de monseigneur le dauphin, au 110m et par ordre de l'université. Vous y reconnaître; sans doute le goût que nous avons tous puisé dans la même source. J'ai fait mettre au carrosse de Bruxelles, sous l'adresse do M. le Duc, un petit paquet où il y a six exemplaires de ce discours : un pour M. le Duc. un pour vous, un pour M. l'abbé Bardon, que je salue de tout mon cœur; pour les trois autres, M. le Duc les remettra en telles mains qu’il lui plaira. Ce n'est pas seulement l'orateur, mais M. le recteur de l'université , qui me chargent de les lui présenter comme une marque de leur profond respect. Permettez-moi pour le commencement de la nouvelle année qui va commencer, de vous souhaiter h tous saris exception les bénédictions du ciel les plus précieuses, et de vous assurer en particulier du slnrèrc et parfait attachement avec lequel, monsieur, je suis tout à vous sans compliment. Rollin.

Réponse de M. Rousseau.

A Br uicl le», le 10 janvier 1730.

Je me suis chargé avec bien du plaisir, monsieur, de vous remercier de la part de M. le duc d'Aremberg, de celui que vous lui avez fait en lui envoyant le Discours de M. Coffin. Nous l avons lu avec une aalisfaction infinie, et nous l'avons trouvé excellent tant pour le choix et l’ordre des choses qui y sont dites, que pour la manière et le tour dont elles sont exprimées. L'orateur a embelli son sujet de tous les ornements dont U était susceptible : son discours est plein de traits louchants qui remuent et attendrissent l'Ame, et sa latiuilé est la plus parfaite qu'on puisse imaginer. Son Altesse vous prie, monsieur, de vouloir bien vous charger de sesremercimems pour l’auteur, et d'assurer en même temps 31. le recteur de sa profonde estime. Pour moi, monsieur, quand je serais aussi bon orateur que M. Coftin, je ne pourrais jamais vous cxpiiiuer toute la vénération que j'ai pour votre vertu, tous les vœux que je fais pour votre bonheur, et toute la tendresse avec laquelle je vous suis, monsieur, inviolablement dévoué.

Lettre de AI. Rollin à Al. Rousseau.

De Pari», ce ab avril 17J0,

J'ai été longtemps , monsieur, sans faire réponse à votre dernière lettre, parce que j’ai cru que rien ne pressait, ou. pour dire le vrai, parce que je suis paresseul. Nous ne pouvons assez vous remercier, M. Coffin et moi, de la bonté que vous avez eue de faire tenir sa harangue à M. le prince Eugène. Parlant de vos mains et munie du 6ccau de votre approbation, elle est bien sûre du succès. Qu! oserait vous contredire Y

Ce que vous me mandez de M. Bardou m’a fait un

extrême plaisir. J’ai toujours cru qu’il convenait tout h fait au jeune prince. Ce que j'en ai appris de temps en temps par votre canal me confirmait dans ma pensée. Je vous avoue pourtant, monsieur, que l'importance de l’emploi, les difficultés qui en sont inséparables, et, plus que tout cela, le vif désir et l'intérél que j'avais de ne m’être pas trompé, me laissaient dans le Tond du cœur une secrète crainte que mon choix ne fût pas approuvé jusqu'au bout. Ce n'est pas seulement par respect pour l’illustre famille qui m'avait honoré d'une confiance sans mesure, mais par amour-propre, que je souhaitais avec tant d'ardeur que le travail du maître que j'avais Indiqué eût un heureux succès. Après une assez longue épreuve, et un témoignage sincère et éclairé comme le vôtre, je n'al plus de doute, et il ne me reste plus que la joie d'avoir été assez heureux pour réussir dans l'affaire du monde qui me tenait le plus au cœur.

Je reconnais le bon goût de M. le duc et de madame la duebesse à ce que vous me mandez du dessein qu’ils ont de ne pas attendre jusqu'à la lin de ta carrière pour marquer à M. Bardon leur reconnaissance. C'est une faute que commettent presque tous les parents, souvent même les mieux intentionnés, de différer jus^ qu'à la fln des études le bien qu'ils veulent faire à un maître ; et ils perdent par là une partie du fruit qu'ils en auraient pu tirer. Je conv iens que les honnêtes gens ne sont point Intéressés; et je puis ajouter que M. Bardon l'est moins que tout outre, ne m’ayant jamais rien touché, ni en parlant d'ici, ni depuis qu'il est arrivé à Bruxelles, sur cet article : mais les gens de bien sont reconnaissants, et je suis persuadé que quelques gratifications ajoutées de temps en temps aux appointements ordinaires (je ne sais pas où montent ceux de M. Bardou) font beaucoup d’impression sur un maître, et lui donnent la moitié plus d'esprit et de courage. Et après tout, où peuvent aller pendant le cours .de dix ans ces gratifications? et diminuent-elles de beaucoup le revenu d'un gros seigneur? M. Bardon est heureux d’avoir affaire à un prince quia encore plus de générosité d’âme que de noblesse de naissance.

Il y a dans le premier tome de mon Histoire un endroit où j’ai été fort occupé de lui cl de vous; c'est celui où je parle de Sciplon Émilien , page l*2i, et je no crois pas vous faire tort ni à l’uu ni a l’autre, en donnant à M. le duc le personnage et le caractère d'un aussi grand homme que Sciplon, et à vous celui do Poljbe. qui ne contribua pas peu par ses conseils à inspirer à cet illustre Romain ces sentiments de générosité à l’égard de sa famille, qui le firent encore plus admirer que ses exploits guerriers et que ses victoires. C'est l'endroit de mou livre que j’ai travaillé avec lo plus de plaisir.

On a commencé de cette semaine à imprimer le second volume; et, si l'imprimeur*, me Uent parole, j'espère être en état de vous l'envoyer au mois de septembre. Je ne sais si à la fin vous ne vous plaindrez pas d’être accablé de mes livres : mais du moins, monsieur ne le soyez pas des protestations réitérées d'estime et d'allachcmcnlque ne cessera de vous faire voire irèshumble et très-obéissant serviteur,

Page 1