‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 243 sur 298 · C. ROLUS · texte numérisé non relu

C. ROLUS

l’on peut se fier. Je vous avertis {vourtant par avance que mes coffres seront bientôt vides, et que je deviendrai insolvable. On criera sans doute contre mol : mais, comme il n'y aura point de mauvaise foi de ma part, il me semble que les plaintes, en ce cas. lie seraient pas raisonnables. Vous voyez, monsieur, que j'envisage avec joie la fin de mon ouvrage, qui approche beaucoup. J’ai fait mettre au carroasc «te Bruxelles qui part aujourd'hui un paquet à votre adresse- où vous trouverez cinq exemplaires do mon neuvième vulume, qui est le nombre ordinaire que j’ai coutume de vous envoyer. Ils prendront au sortir de Bruxelles une rouie différente. L'un s'acheminera vers le Rhin, les autres vers Vienne. Je vous prie de leur donner une bonne escorte, c'est-à-dire une forte recommandation qui les fasse bien recevoir. Dites, en écrivant a RI. le duc et à madame la duchesse, que vous trouvez le livre fort beau, mais dites-lc d'un ton qui leur Impose, et qui ne leur laisse pas lieu d'en douter. Ils sont accoutumés A vous croire, et Jusqu'ici vous m'avez assez bien servi. S'il m'était permis d'employer a votre égard le langage que Cicéron tenait à Lucceius son historien, je vous prierais de vouloir bien . en leur écrivant de mon ouvrage, ne vous en pas tenir tout à fait A re que vous pouvez en penser, et de farder un peu la vérité en ma faveur. Mais ce que je n'oserais vous demander en français, je vais le faire en latin : cette langue ne rougit point. QtKHtfafn, qui semel verecundiœ /inet transierit, eum benè et naviter oportet esse impudentem : etiam atque etiam rogo te. ut ornes npus meum) vehementiùs etiam quàm fartasse sentis . amorique nostro pluscttlum etiam, quàm roncedit veritas, largiare. Souvenez-vous, monsieur, qtie vous été* chargé de faire ma conr aux deux personnes Illustres dont il s’agit, et de la faire de bonne sorte : je ne vous en dis pas davantage. Je m’ennuie extrêmement monsieur, de ne point recevoir de vos nouvelles, de ne point savoir en quel état est votre santé, et comment vous portez votre solitude. Car Je sens bien que Bruxelles est un désert pour vous en l'absence des personnes qui en faisaient pour vous tout l'agrément. Rien d humain ne peut remplir un tel vide. Je suis plus que je ne puis l'exprimer, monsieur, votre, etc.

Lettre de M. Rousseau à H. Rollin.

A Bruiclle», le i6 ■rjccmbr* 1735.

Je ne sais si je ne vous l'ai point déjà dit, monsieur, mais je ne puis trop le redire; je regarde votre ouvrage, non-seulement comme le meilleur modèle, que nous ayons dans le genre historique, mais comme uii corps de politique et de morale complet, et l'école la plus Instructive où les princes et les particuliers puissent apprendre leurs devoirs. Que penseriez-vous de moi, après un témoignage que vous ne sauriez, malgré toute votre modestie, vous refuser a vous-même, si je vous rendais le compte que vous me demandez de l usage que Je fol* de ma solitude, et si je vous menais à portée de comparer le frivole de mes occupation* avec la solidité des vôtres? Il ne s'en est pourtant rien fallu que je n'aie succombé à la tentation de vous en faire voir un essai en vous curoyant une ode que j’ai composée depuis

quelques mois sur la paix. Le sujet, qui ne peut être plus convenable au temps présent, a pensé m'y déterminer ; mais un petit sentiment de vanité, dont je ne suis point encore entièrement guéri, m a fait craindre, je vous l'avoue, de l'exposer a des yeux comme les vôtres, et la lecture de votre dernier volume achève de m’en ôter le courage. Si vous me demandez pourquoi je crains vos regards plus que je n ai paru craindre ceux du public, je vous répondrai par la remarque qu'un de vos anciens confrères en histoire fait sur la guerre où les Athéniens se laissèrent engager contro les Perses a la persuasion d'un orateur qui avait échoué sur Cléomène : Facilius visumest Aristagorte Milesio multos dveipere quàm unuin, qui si Cleomenem sotum fallere non potuit. id tamen in triginta millibus Atheniensium effecit. J’ai mille fois éprouvé qu'une même lecture faisait en moi deux effets contraires, celui d’échauffer mon génie, et de me faire en mètnc temps tomber la plume des mains. Mais des mouvements si opposés n’affcctcul que mon esprit ; mon cœur n'en connaît qu'un seul pour ceux qui me les inspirent, c’est celui d'une affectueuse et inviolable estime jointe a la vénération la plus parfaite ; cl c’est avec ces sentiments que je suis pour toute ma vie, monsieur, votre, etc.

Lettre de M. Rollin à M. Rousseau.

A CoUoiW*, co 2J août 1735.

J’étais ici, monsieur, quand votre lettre m'a été rendue. J'en fis la lecture en présence de M. le maréchal et de M. l'abbé d'Asfelu. L'un et l'autre ont été bien Tâchés que vous n'ayez pas succombé a la tentation, ou plutôt que vous n'ayez pas cédé à la bonne pensée que vous aviez eue de m envoyer votre nouvelle pièce sur la paix. J aurais lieu, monsieur, de vous faire quelques plaintes sur ce sujet, mai» j'aime mieux me réseiver à vous faire des réméré inienls. quand j'aurai reçu la pièce en question. C’est au nom des deux Hères que je vous la demande. Vous pourrez adresser l'enveloppe à M. le maréchal, rue Neuve-dos-Pctiu-Chainps, à l'hôtel de Salni-Pouange. Si je pub trouver u mordre sur vos vers, il me semble que je suis bien disposé a le faire, pour me venger des louanges excessives que vous ne cessez de me donner. Ma critique, quelque sévère qu’elle puisse etie , ne diminuera rien de la sincère estime et ou tendre dévouement avec lequel je suis, monsieur, votre, etc.

Lettre de M. Rollin à Jf. Rousseau.

A Paria, ce 10 1735.

Votre lettre, monsieur, m’a trouvé à Paris, où je suis revenu de Colombes, pour aller avec M. le maréchal d'Asfeld et M. l'abbé son frère à une terre que le premier a achetée a trois ou quatre lieue* de Reims, et où il a fait bâtir une maison. Nous partons demain matin pour revenir a Colombes vers le *20 du mois prochain.

Je u'al pas manqué de lire à M. l'abbé d'A>feld la pièce que vou* avez eu la bonté de m'envoyer, et dont Je ne puis assez vous remercier. Nous y avons reconnu et admiré le style de l'auteur, c'est-à-dire beaucoup de noblesse dans les pensées, de force et d’énergie dans ' les expressions, de richesse et de justesse dans les ri-

mes. et partout un génie vraiment poétique. Nous avons été fâchés d’y voir un mélange de divinités païennes qui régnent dans toute l'ode et en sont l'Ame, et qui. selon noua, ne signifient rien. Vous ne serex pas étonné, monsieur, que je pense ainsi après ce que j’ai écrit sur ce sujet dana mon traité sur les études, où j’ai traité cette question avec quelque étendue. II me semble que, sans le secours de ces divinités, ou qui ne sont rien, ou qui sont de véritables démons, l’ode n’aurait pas eu moins de grandeur et de sublimité. Nous aurions souhaité. M. l'abbé d’Asfeld et moi , qu'elle eût été dans le style de celles que vous avez composées d’après David, et qu'une personne de votre mérite et de votre réputation eût montré que le christianisme, loin d'éteindre le feu poétique, en était la véritable source.

Mère de a plaisirs. Ce mol se prend ordinairement en mauvaise part.

Les sujets de Cybèle. Je ne sais si cette expression présente une idée claire des habitants de la terre.

La mort blême. J'ignore si cette épithète est noble et poétique comme pâle.

De son sang immortel vit boi'Illotcveh les flots. Cela n'esl-il point outré?

Armée invincible et voûte inaccessible, sont des rimes fort riches : mais je ne sais pas si ces épithètes sont propres au sujet dont il s'agit ici.

Où les fils d'Aloüs. etc. Celte histoire peu connue, parce qu'llomére n’est pas lu, frappera peu de personnes.

Et quel siècle jamais, etc. Je ne puis m’empèrher d’étre fâché qu'une tirade si vive et «I noble soit gâtée, pardonnez-moi celte expression, par le paganisme qui la précède et la suit.

Dans la justice même ont leur plus sur recours. J’ai peur que ce vers ne blesse tous les tribunaux de la justice.

Grands dieux, etc. Quel dommage qu’une prière 6l belle et si touchante, au lieu d'être adressée à Dieu, le soit aux démons! DU gentium, dœmonia.

Oubliez, monsieur, et pardonnez-moi ma témérité.

Vous avez raison de croire que mon Histoire n'occupera pas le tome dixième entier, l.esdeux faits que j'y traite, savoir, la guerre de Mithridale et le règne de Cléopâtre, n'iront pas tout à fait à la moitié du volume. J’entre après cela dans l'histoire des arts et des sciences cl des grands hommes qui s'y sont distingués. Elle occupera le reste du dixième tome, le onzième entier, et peut-être une partie du douzième, qui finira par deux tables, l'une de chronologie, l'autre des matières. Une main étrangère travaillera à ces deux tables, et m'en épargnera la peine. Je compte qu'en moins d'une année j'aurai achevé tout l’ouvrage. Le public voudrait que j'en entreprisse un autre, non moins long et non moins intéressant. Si je suivais mon Inclination, j'y renoncerais des à présent sans hésiter. L'Age ort je suis parvenu m'avertit que ma vie ne peut pas durer encore longtemps, et que la fin n’en peut être fort éloignée. Mais ce qui suivra cette fin n’en a point, et mérite bien qu’on s'y prépare sérieusement. Un poète païen me l'enseigne cl me fait honte.

Sic mihi larda flouot ingraUqne lempora, qo* aprin Coitiiliumque moraolnr agrndi gnaviter, iû, qaod Æqaè piaprribua proJnl, lorupleliboi Æqttt- nrjjlecium pueri* «embuaque noeebil.

Quand j'aurai achevé mon Histoire Grecque . j’examinerai bien sérieusement devant Dieu ce qu'il demandera de moi : car, si Je ne me (rompe moi-méme. Je crois souhaiter sincèrement de connaître cl de faire sa volonté. Je m’ouvre ainsi à vous, monsieur, comme à un véritable ami. que j'csllme, que je respecte, et que j'aime de tout mon coeur.

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