‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 244 sur 298 · C. Rollik · texte numérisé non relu

C. Rollik

Lettre de M. Rousseau à 31. Rollin.

A Broicllri, le l6 aeptemhre I7Î5.

On ne peut être plus touché que je le suis, monsieur, de la candeur et de la véritable amitié que vous me marquez dans votre jugement sur la petite ode que je vous ai envoyée. Je n’ai garde de songer à le combattre, puisqu'il s'accorde dans le fond avec ce que j'ai toujours pensé mol-mémc ; mais je crois devoir au respect que j'ai pour vous et pour M. l’abbé d'Asfeld une justification de mes sentiments sur l’intervention des divinités fabuleuses que j’y al Introduites, à l’exemple de tous les poètes anciens et modernes qui ont traité des sujets profanes. Ni eux ni moi ne les avons jamais regardés comme des êtres subsistants, mais simplement comme des êtres poétiques attribués à un art dont le privilège est de personnifier toutes les idées communes pour leur donner plus d'action et pour en faire des Images plus vives et plus sensibles : privilège qui lui est commun avec la peinture, a qui on n'a jamais disputé le droit de donner un corps aux passions, aux vertus, aux anges et à Dieu même. Il est vrai que dans un ouvrage chrétien rien ne serait plus monstrueux que le mélange de deux systèmes aussi opposés que celui de la religion et de la fable ; et c’est ce que votre ancien et illustre ami M. Despréaux condamne avec tant de raison dans le troisième chant de son Art Poétique; mais en même temps il condamne aussi la délicatesse de ceux qui dans des sujets profanes veulent ravir à (a poésie les ornements de la Fable , qui on sont le principal soutien; et c'est sur ce précepte, autorisé de l'exemple de tous les siècles . que je me suis cru en droit de me servir des mêmes ornements, cl de tâcher de faire ce qu'aurait fait Horace s'il avait eu le même sujet a traiter de son temps : car je ne pense pas que ni lui, ni aucun poêle sensé du paganisme, aient jamais regardé les divinités de la Fable que comme des génies subordonnés à l'Être suprême, suivant la doctrine de Platon; ou selon ma pensée et celle que doit avoir tout poêle chrétien, comme de simples expressions svnony mes des Idées vulgaires, et des figures inventées à dessein de les relever et de les peindre plus fortement à l'imagination : c'est ainsi que les Idées abstraites de la puissance, de la sagesse, de la valeur, de l'enthousiasme, etc., prennent lions la poésie le corps de Jupiter, de Minerve, j de Mars, d Apollon ; et Je suis persuadé, monsieur, que vous me rendez assez de Justice pour croire que dans ! mes ouvrages profanes Je n'ai jamais emplojé les per-

sonnages de la Fable que dans ce sens-là. Je conviens pourtant avec vous que j'aurais employé mon temps bien plus utilement pour mol et peut-être pour mes lecteurs, si je ne m’étais jamais écarté du système île la véritable religion, et qu’à le bien prendre, toute beauté empruntée d'ailleurs n'est qu'une beauté frivole et sans réalité : c’est ce que je pense aujourd’hui, mais ce que. par malheur pour moi, je n'ai pas pensé d’assez bonne heure. Comme mon principal intérêt est de me justifier auprès de vous sur mes sentiments et non pas sur mes eipressions, je n’allopgerai point celte lettre sur ce dernier article, si ce n’est sur l'épithète de Mère des plaisirs, qui est de M. Racine dans son idylle sur la Paix, et de blême, que M. Despréaux a employé dans cette belle ode que vous avez autrefois si noblement traduite en vers latins.

Le petit détail que vous me faites de ce qui vous reste d’ouvrage pour compléter votre histoire . me donne une merveilleuse envie de me voir plus vieux que je ne suis d’une année. Il n'est pas possible d écrire si rapidement cl si bien sans une assistance particulière de la grâce, et sans que le Saint-Esprit , que vous avez moisi pour guide, vous conduise la main. Permeltez-moi d’assurer ici M. le maréchal et M. l’abbé d’Asfrld de ma profonde vénération. Pour vous, monsieur, indépendamment des sentiments de respect et d’estime que je vous dois, je ne puis m’empécher de vous dire que je vous regarde, surtout depuis votre dernière lettre, comme le plus véritable et le plus solide ami que j'aie en ce monde.

Votre, etc.

Lettre de M. Rollin à M. Rousseau.

De Pari*, ce il février 1 7 3t> .

En différant de Jour en jour, monsieur, à vous écrire, dans la pensée que le petit paquet ne partirait pas si tôt, j’ai tant fait par ma paresse qu’li vous a été rendu sans aucune lettre de ma part, dont je vous fais mes excuses. Ce qui est dit de moi dans l'écrit latin aurait peut-être dû m’empêcher d'en faire les honneurs auprès de vous. Mais j'ai fait bien pis, car c'est moi qui ai conseillé à l'auteur de le faire imprimer; et j'ai cru devoir passer par-dessus ma répugnance en faveur de l'Université, Il qui je sentais bien que ce petit discours ferait beaucoup d’honneur- Je ne m’attendais pas qu'il me serait dédié. L’auteur est d’un mérite singulier. Il joint à une grande solidité et délicatesse de goût une érudition fort étendue, qualités qu’il est rare de trouver réunies ensemble dans une même personne. Il a entrepris une nouvelle édition de Tilc-Llve, accompagnée de remarques, mais sages et sobres, et réduites au nécessaire. L’ouvrage est achevé. 11 vient d’en donner au public le premier tome. 11 a mis à la tête une préface, dont je crois que vous serez extrêmement content. Je suis bien aise, monsieur, que vous connaissiez notre université par ses beaux endroits.

Mais j’ai quelque peine à voir que vous cherchiez à me faire connaître moi-méme par vos vers en m’adressant une épltre : honneur dont je ne me crois point digne. Je ne sais, monsieur, comment votre amitié vous aveugle à mon égard. Vous me croyez tout autre que je ne suis, et vous avez conçu de moi une idée qui me fait

s‘ent rougir. J’espère que dans votre épltre elle sera plus juste et plus conforme à la vérité. Je la recevrai avec beaucoup de reconnaissance. On m'adresse quelquefois de province des paquets chez madame Étienne, qui vend mes livres. Mais vous pouvez me l’adresser à moi-méme. Je compte pour rien une si petite dépense, surtout dans une occasion qui m'est si honorable.

Vous aurez mon dixiéme tome, monsieur, quelque temps après Pâques. Mon Histoire Ancienne finit vers le milieu de ce tome par la mort de Cléopâtre et par la réunion du royaume d'Égypte à l’empire romain. J'entre ensuite dans l'histoire des arts et des sciences, et de ceux qui s’y sont le plus distingués; ce qui pourra me conduire presque jusqu'à la moitié du douzième volume, dont le reste contiendra deux tables, l’une de chronologie, l’autre de matières. Je ne sais si je n'ai point entrepris au-dessus de mes forces. Mais, puisque j'ai commencé, il faut aller jusqu'au bout. L’ouvrage avance tous les jours, et certainement je n’y perds point de temps. Je suis, sans compliment, mais sans réserve, monsieur, votre, etc.

Epitre de M. Rousseau à M. Rollin.

Docte héritier des trésors de la Grèce,

Qui le premier, par une heureuse adresse,

Sus dans l'histoire associer le ton De Thucydide a la voix de Platon :

Sage Rollin, quel esprit sympathique T’a pu guider dans ce siècle critique,

Pour échapper a tant d'essaims divers D'àpres censeurs qui peuplent l’univers?

Toujours croissant de volume en volume,

Quel bon génie a dirigé ta plume?

Parque! bonheur enfin, ou par quel art.

As-tu forcé le volage hasard,

L'aveugle erreur, la chicane insensée,

L’orgueil jaloux, 1 envie intéressée.

De te laisser en pleine sûreté Jouir vivant de ta postérité,

El de changer pour toi seul, sans mélange,

Leurs cris d'angoisse en concerts de louange?

Tout écrivain vulgaire, ou non commun,

N’a proprement que de deux objets l'un,

Ou d’éclairer par un travail utile,

Ou d'attacher par l'agrément du style :

Car sans cela quel auteur, quel écrit Peut par les yeux percer jusqu à l'esprit?

Mais cet esprit lui-méme en tant d’étages Se subdivise à l'égard des ouvrages,

Que du public tel charma la moitié,

Qui très-souvent à L'autre fait pitié.

Du sénateur la gravité s'offense D’un agrément dépourvu de substance :

Le courtisan se trouve effarouché D'un sérieux d'agrément détaché.

Tous les lecteurs ont leur goût, leurs manies,

Quel auteur donc peut fixer leurs génies?

Celui-là seul qui, formant le projet De réunir et l’un et l'autre objet,

Sait rendre à tous l'utile délectable,

Et l'attrayant utile et profitable.

Voilà le centre et l'immuable point,

Où toute ligne aboutit et se joint.

Or, ce grand but, ce point mathématique,

C'est le vrai seul, le vrai qui nous l'indique.

Tout hors de lui n'est que futilité,

Et tout en lui devient sublimité.

Sur cette règle, ami , le moindre UKdipe Peut deviner la source cl le principe De re succès, qui pour loi parmi nous Accorde, unit, et fisc tous les goûts.

La vérité simple, naïve et pure,

Partout marquée au coin de la nature,

Dans ton Histoire offre un sublime essai.

Où tout est beau parce que tout est vrai ;

Non d'un vrai sec et crûment historique,

Mais de ce vrai moral et théorique,

Qui, nous montrant les hommes tels qu'ils sont, De notre cœur nous découvre le Tond :

Nous peint en eus nos propres injustices,

Et nous fait voir la vertu dans leurs vices.

C'est un théâtre, un spectacle nouveau,

Où tous les morts sortant de leurs tombeaux, Viennent encor sur une scène illustre Se présenter à nous dans leur vrai lustre;

Et du public dépouillé d'intérêt.

Humbles acteurs, attendre leur arrêt.

Là, retraçant leurs faiblesses passées,

Leurs actions, leurs discours, leurs pensées,

A chaque état ils reviennent dicter Ce qu'il faut fuir, ce qu'il faut imiter;

Ce que charun, suivant re qu'il |>eut être,

Doit pratiquer, voir, entendre, connaître;

Et leur exemple en diverses façons Donnant à tous les plus nobles leçons,

Rois, magistrats, législateurs suprêmes,

Princes, guerriers, simples citoyens mêmes,

Dans ce sincère et fidèle miroir Peuvent apprendre et lire leur devoir.

Ne pense pas pourtant qu’en ce langage Je vienne ici, préconiseur peu sage,

Tenter ton zèle humble, religieux,

Par uu encens à toi-même odieux.

Ka>surr-loi : non , j'ose te le dire,

Ce n'est pas loi, cher Rollin, que J'admire. J'admire en loi, plus justement épris,

L'auteur divin qui parle en les écrits,

Qui par ta main retraçant ses miracles,

Qui par la voix expliquant ses oracles,

T'a librement, et pour prix de ta fol,

Daigné choisir pour ce sublime emploi :

Mais qui pouvait sur tout autre en ta place Faire à son choix tomber la même grâce,

Et jusqu'à moi la laisser parvenir,

S'il m'eût jugé digne de l'obtenir.

11 a voulu montrer par le suffrage Dont sa faveur couronne tou ouvrage,

Quelle distance il met entre celui Qui comme toi ne se cherche qu'en lui,

Et tout esprit qu'aveugle la fumée

De ce grand rien qu'on nomme renommée,

Fanlûine errant, qui, nourri par le bruit,

Fuit qui le cherche, et cherche qui le fuit;

Mais qui, du sort enfant illégitime,

El quelquefois misérable victime,

N’est rien en soi qu'un être mensonger,

Une ombre vaine, accident passager,

Qui suit le corps, bien souvent le précède,

El plus «ouvent raccourcit ou l'excède.

C'est lui pourtant, lui, dont tous les mortels Viennent en foule adorer les autels.

C'est cette idole à qui tout sacrifie,

A qui durant tout le cours de leur vie Grands et petits follement empressés Offrent leurs vœux , souvent mul exaucés.

Non que l'espoir d'un succès équitable Dans son objet ail rien de condamnable.

Ni que le cœur doive s'y refuser,

Quand le principe est de s'y proposer Du roi des rois la gloire souveraine,

Ou du prochain l'utilité certaine.

Mais si l'amour d'un chatouilleux encens Enivre seul notre esprit et nos sent;

Si , rrjetant la véritable gloire,

Nous nous bornons à l'honneur illusoire De fasciner par nos faibles clartés D'un vain public les yeux débilités,

Sans consulter par d'utiles prières L'unique auteur de toutes les lumières.

En quelque rang que le ciel nous ail rais.

Petit» ou grands, ne soyons |»as surpris Qu au lieu d'encens, le dégoût populaire De notre orgueil devienne le salaire ;

Uu que du moins nos succès éclatants Soient traversés par tous les rnutre-lempt Dont l'Ignorance ou l'envie hypocrite Troublent toujours tout aveugle mérite Qui n'écoutant , n'envisageant que sol ,

Borne à lui seul son objet et sa loi.

C'est là peut-être , ami , je le confesse (Car c'est ainsi que l'orgueil nous abaisse).

Ce qui, du ciel Irritant le courroux.

M'a suscité tant d'ennemis jaloux ,

Qu'une brutale et lâche calomnie Acharne encor sur ma vertu ternie;

Et qui toujours dans leurs propres couleurs Cherchent la mienne et mes traits dans les leurs; Triste loyer, châtiment lamentable D'un amour-propre, il est vrai, plu» traitable El de vapeurs moins qu'un autre enivré.

Mais danssoi-méme encor trop concentré.

Et ne cherchant dans ses vains exercicea Qu'à contenter ses volages caprices!

Quelques efforts qu’ait toutefois tenté De leur courroux l'âpre raalgnité

Pour Infecter l'air pur que je respire.

J’ai su tirer au moins . ou , pour mieux dire ,

Le ciel m a fait tirer par ses secours Un double fruit de leurs alTreut discours :

L’un d'entrevoir, que dis-je? de connaître Dans ce fléau la justice d’un maître Qui ne tolère en eux des traits si faux Que pour punir en nous de vrais défauts:

L'autre d'apprendre à ne leur plus répondre Que par des mœurs dignes de les confondre;

A les laisser croupir dans le mépris Dont le public les a déjà flétris ;

A fuir enfin toute escrime inégale ,

Qui d’eux à nous remplirait l'intervalle.

Car le danger de se voir insulté N'est pas restreint à la difficulté De réfuter les fables romancières De ces fripiers d’impostures grossières ,

Dont le venin non moins fade qu’amer Se fait vomir comme l'eau de la mer.

Il est aisé d'arrêter leurs vacarmes,

Et de les vaincre avec leurs propres armes :

Ce n’est pas là le danger capital.

Le vrai péril est le piège fatal

Que leur noirceur tend à notre Innocence

Pour l’engager dans la même licence.

Pour la changer en colère, en aigreur.

En médisance, en chicane, en fureur.

Nous réduisant enOn pour tout sommaire A n 'avoir plus nul reproche à leur faire,

Dés qu’envers nous leurs crimes personnels Nous ont rendus envers eux criminels.

Qu'arrlvc-t-ll de ces lâches batailles ,

De ces défis, embûches , représailles?

C’est qu'en croyant par l'effort de nos coups Nous venger d'eux, nous les vengeons de nous; Qu'en travaillant sur de si faux modèles,

Nous devenons leurs copistes fidèles,

Donnant comme eux, ridicules héros,

A nos dépens la comédie aux sots,

Et leur montrant bassement avilie Notre sagesse habillée en folie.

Le bel honneur, d'attrouper les passants Au bruit honteux de nos cris indécents!

Quelle pitié de prendre ainsi le rhangel N'allons donc point pour blâme ou pour louange Dépayser des talents estimés,

Et du public peut-être réclamés.

En détournant leur légitime usage A des emplois indignes d’un vrai sage ;

Et nous vengeant par de plus nohlcs traits. Songeons au fruit qu’à de bien moindres frais Peut retirer un solide mérite Des ennemis que le sort lui suscite.

Tous ces travaux dont il est combattu ,

Sont l’aliment qui nourrit sa vertu.

Dans le repos clic s’endort sans peine :

Mais les assauts la tieuaenl en baleine.

Un ennemi, dit un célèbre auteur.

Est un soigneux etdorte précepteur;

Fâcheux parfois, mais toujours salutaire.

Et qui nous sert sans gage ni salaire ;

Dans ses leçons plus utile cent fols Que ccvarnts dont la timide voix Craint d’éveiller notre esprit qui sommeille Par des accents trop durs à notre oreille.

A qui des deux eu effet m’adresser Dans les besoins dont je me sens presser?

Est-ce au flatteur qui me loue et m'encense ? Est-ce à l'ami qui me tait ce qu'il pense?

Par tous les deux séduit au même point,

Mon ennemi seul ne inc trompe point Du faible ami dépouillant la noblesse.

Du vil flatteur dédaignant la souplesse,

Son émétique est un breuvage heureux,

Souvent utile, et jamais dangereux :

Car si celui dont la main le prépare D'empoisonneur porte déjà la tare ,

Qu'ai-je à risquer? De son venin ebétif Son venin même est le préservatif.

S’il m'a taxé d’uue infirmité feinte,

La vérité, du même coup atteinte,

Saura bientôt trouver plus d'un moyen Pour rétablir son crédit et le mien.

Mais par malheur, si du mal véritable Il trouve en moi le signe Indubitable;

S'il m'avertit, par ses cris pointilleux ,

D’un vrai levain, d’un ferment périlleux Qui de mon sang altère la substance ,

Alors sa haine . et la noire constance Dont me poursuit son courruux effronté,

Sans qu'il y songe, avancent ma santé.

C'est une épée, un glaive favorable,

Qui, dans ses mains malgré lui secourable,

M ouvrant le flanc pour abréger mou sort.

Perce l'abcès qui me donnait la mort.

SI je guéris, l'intention contraire De l'assassin ne fait rien à l'affaire :

De son forfait toute l'utilité Reste à moi seul , à lui l'iniquité.

C'est donc à l’homme envers la Providence Une bien folle cl bien haute imprudence. D'attribuer à son inimitié Ce qui souvent n'est dû qu’à sa pitié.

Ces contre-temps , ces tristes aventures,

Sont bien plutôt d'heureuses conjonctures.

Dont le concours l'assiste et le soutient ;

Non comme II veut, mais comme il lui convient. L'Être suprême en ses lois adorables,

Par des ressorts toujours impénétrables ,

Fait, quand il veut, des maux les plus outrés Naître les biens les plus inespérés.

A quel propos vouloir donc par caprice Intervertir l'ordre de sa justice,

Et la tenter par d'aveugles regrets.

Ou par des voeux encor plus Indiscrets

O si du ciel la bonté légitime

Daignait cnûn du malheur qui m'opprime

Faire cesser le cours injurieux!

Si son flambeau dessillant tous les jours,

A ma vertu si longtemps poursuivie Rendait l'éclat dont l'implacable envie.

Sous l'épaisseur de ses brouillards obscurs, OITusquc encor les rayons les plus purs!

Cette prière Innocente et soumise ,

Je l'avoùrai, peut vous être permise.

Vous en avez légitimé l’ardeur Far votre vie et par votre candeur.

Votre innocence inflexible et robuste N'a point plié sous un pouvoir injuste:

Votre devoir est rempli : tout va bien ;

Soyez en pais, le ciel fera le sien.

Il a voulu se réserver la gloire De son triomphe et de votre victoire,

Et prévenir en vous la vanité,

Qu'en votre cœur eût peut-être excité Une facile et prompte réussite Attribuée à votre seul mérite ;

Vous épargnant ainsi le dur fardeau Et les rigueurs d'un châtiment nouveau.

Dans nos souhaits, aveugles que nous sommes, Nous ignorons le vrai bonheur des hommes. Nous le bornons aux fragiles honneurs,

Aux vanités, aux plaisirs suborneurs;

A captiver l'estime populaire ;

A rassembler tout ce qui peut nous plaire;

A nous tirer du rang de nos égaux;

A surmonter enfin tous nos rivaux.

Bonheur fatal ! dangereuse fortune,

Et que le ciel , que souvent Importune L'avidité de nos trompeurs désirs,

Dans sa colère accorde à nos soupirs!

Ce n'est jamais qu'au moment de sa chute, Que notre orgueil voit du rang qu'il dispute La redoutable et profonde hauteur.

Ce courtisan qu'enivre un vent flatteur,

Vient d'obtenir par sa brigue fuueslc La place duc au mérite modeste :

Pour l'exalter tout semble réuni ;

Il est content. Dites qu'il est puni.

11 lui fallait cette place éclairée,

Pour mettre en jour sa misère ignorée.

N'allons donc plus par de folles ferveurs Proscrire au ciel scs dons et ses faveurs. Demandons! ui la prudence équitable,

La piété sincère, charitable :

Demandons-lul sa grâce, son amour;

Et. s'il devait nous arriver un jour De fatiguer sa facile indulgence Par d'autres vœux, pourvoyons-nous d'avance D'assez de zèle et d'assez de vertus Pour devenir dignes de ses refus.

Lettré de M. Rollin à M. Rousseau.

Pari», re to mira i;36.

U n'est guère possible, monsieur, de donner à un ouvrage de plus grandes louanges que relies dont votre admirable épllrc est remplie à l'égard du mien. J'avoue cependant que vous le faites d'une manière dont je ne puis raisonnablement me 6cnlir blessé. Vous relevez et faites valoir avec des expressions et des pensées aussi élégantes qu'énergiques, et qui partent encore plus du cœur que de l'esprit, le rare bonheur qu'a eu mon Histoire Ancienne d'être reçue avec un applaudissement presque général. C’est un fait dont je suis obligé de reconnaître la vérité, mais auquel je ne m’accoutume point, et qui me parait toujours nouveau, et toujours surprenant. Plus je m'examine moi-inéine, plus je considère ce que je suis et ce que je puis, moins je conçois comment le public a pu se prévenir en ma faveur aussi généralement qu'il l'a fait, et je n'en vois point d'autre cause que celle à laquelle vous me rappelez, qui devrait éteindre en moi tout sentiment de vanité, et nie remplir d'une vive et perpétuelle reconnaissance pour celui à qui seul je dois ce succès, et de qui j'attends d'autres faveurs inûnimenl plus importantes. Voilà, monsieur, ce qui fait que votre épilre, quelque flatteuse qu'elle soit pour moi , ne me choque point. Elle me loue, et m'instruit encore davantage. Elle met dans tout son jour le succès de mon ouvrage, et elle en montre en même temps la véritable cause et le véritable auteur, auquel je dois faire remonter toutes les louanges et tous les applaudissements qu'il m'attire. Je le dois : niais le fais-je ?

Je voudrais pouvoir me flatter de remplir ce devoir, comme il me semble, monsieur, que j'accomplis celui de la recon naissance à votre égard. Mon cœur en est pénétré ; et la liberté avec laquelle je vais vous parler de quelques endroits de votre épitre qui m ont fait de la peine, en sera pour vous une bonne preuve. Mais, avant tout, je vous supplie, en me jetant à vos pieds, de me supporter, et de supporter ma folle, en faveur du motif qui m'y fait tomber. J'ai bien plus besoin que saint P, u! de prendre cette précaution. L'tinam sustineretis modicum quid insipientiœ me<f! sed et supportait me. Æmulor enim vos Dei (rmulatione.

Je trouve donc, monsieur, en premier Heu, que vous retombez trop souvent et trop fortement contre ceux qui vous ont critiqué mal à propos. J'avais déjà fait celte réflexion sur plusieurs de vos pièces. Quand ou a repoussé ces sortes d'ennemis une ou dcui fois, ils ne méritent plus d'être réfutés que par le silenee, cl, comme vous le dites si bien, on ne doit plus leur répondre que par des mœurs dignes de les confondre. D'ailleurs, de telles disputes intéressent peu les lecteurs, qui sont fâchés de voir de si beaux vers employés à un si frivole usage, et en quelque sorte perdus pour eux. On est charmé de voir dans votre épilre ce que vous dites sur le durèrent goût des hommes par rapport aux ouvrages d esprit, sur futilité de l'histoire, sur ce qui en fait le vrai caractère, sur l'avantage qu'on peut tirer des reproches justes ou injustes que nous font nos ennemis, et sur d'autres matières pareilles. On lit et relit ces endroits toujours avec un nouveau plaisir ; parce que.

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outre l'agrément, on y trouve d'utiles instructions. Mais les disputes et les plaintes personnelles ne nous apprennent rien, sinon qu'il reste toujours beaucoup d’aigreur dans l’esprit de celui qui se croit offensé.

M. l’abbé d'Asfeld, à qui je lus avant-hier votre épilre, mais sans le prévenir, et sans lui marquer ce que je pensais, en a jugé précisément comme moi, et surtout pour ce qui suit.

Ma seconde réflexion (et c’est ici que j'ai encore plus besoin de votre indulgence et de votre patience, et que je dois répéter avec saint Paul que je suis un Imprudent, un indiscret, in insipientiâ dico, ut mtnùt sapieni dico 1, ma seconde réflexion regarde la manière dont vous parlez de vous-même dans quelques endroits de votre épilre. Les sentiments, non-seulement de probité, mais de religion et de piété, qui y éclatent de temps en temps, m'ont touché presque jusqu'aux larmes, et J’y ai été sensible au delà de tout ce que je puis vous dire. Mais j'aurais désiré que dans d'autres endroits vous vous fussiez exprimé en des termes plus timides, et qui marquassent moins d'assurance.

Vous n'ignorez pas combien le public est prévenu contre vous. Certaines pièces de vers, qu’on dit être contraires à la religion et à la pureté des mœurs (car Je ne les ai point lues), vous ont absolument décrié dans son esprit, et ce sentiment est presque universel. C’est devant ce public, justement alarmé et indigné du tort que font ces dangereux vers à la piété et aux mœurs, que vous paraissez aujourd'hui trop plein, ce me semble, de confiance en vous-même et dans votre vertu, comme si elle était sans tache et sans reproche. Une innocence bien reconnue, une réputation bien affermie, qu’on entreprend de décrier par de fausses et de noires accusations, est en droit de se défendre avec force, et même avec quelque hauteur, conlre la calomnie. Mais, quand on y a donné quelque lieu, un ton plus doux et plus humble convient quand on parait devant ses juges. Le repentir du passé peut seul nous réconcilier avec eux.

Je vols avec joie tout ce public sc réunir à louer vos j poésies, et à en admirer la justesse, la force, l’énergie. Mais je voudrais, comme le souhaitait Cicéron pour son frère, qu’on ne mit point d’exception à vos louanges : Aon patiar te cum exception? laudari.

Au reste, monsieur, ce n’est point le tribunal seul du public qui m’occupe à votre égard. J’cn envisage un autre bien plus terrible, qui m’inquiète, qui me trouble, qui m’alarme pour un ami que J’aime avec toute la tendresse possible, mais que j’aime pour l’éternité. Si j’agis Ici avec imprudence, si je manque aux égards que je vous dois, si je pousse la liberté jusqu’à l’Indiscrétion, pardonnez, je vous en ronjurc, toutes ces faules à un zèle peut-être trop vif et trop inquiet, mais qui part du tendre cl sincère allacement avec lequel vous savez que je suis, monsieur, votre, etc.

Lettre de Jf. Itollin à 31. Rousseau.

À Pjf!.*, cc 17 mai Ijjfi,

Je compte, monsieur, vous envoyer dans huit ou dix Jours le dixième volume de mon Histoire Ancienne avec les exemplaires destinés pour Vienne. Je vous prie de TRAITÉ DES ET,

vouloir bien me marquer l’adresse que Je dois mettre sur le paquet qui contiendra ces livres et que Je ferai porter au carrosse de Bruxelles.

Je ne puis vous dissimuler, monsieur, que depuis ma dernière lettre il m'est toujours resté dans l’esprit une peine secrète, parce que je ne sais comment je suis dans le vôtre. Je me flatte néanmoins que nulle imprudence, nulle indiscrétion n’est capable de changer vos sentiments à mou égard. Si j’ai fait quelque faute, le fond d'où vous savez qu elle part doit la faire entièrement oublier. De ma part, rien ne donnera jamais atteinte à une amitié fondée sur une solide et sincère estime, et sur un attachement aussi tendre que respectueux. Ce sont les sentiments avec lesquels je suis et serai toujours, monsieur, votre, etc.

Lettre de 31. Rollin à 31. Rousseau.

A Pari», ce w) nai lj36.

Je n’ai garde, monsieur, de consentir que vous ôtiez mon nom de votre excellente épilre, et que vous en retranchiez ce qui me regarde : mon amour-propre en souffrirait trop. Je considère cette épilre, non-seulement comme une pièce qui fixera le jugemeut des bons connaisseurs sur mou Histoire, mais (ce que j estime infiniment plus) comme un témoignage public de votre amitié pour moi, dont je me suis toujours fait et dont Je me ferai toujours honneur.

Je reconnais, monsieur, que dans ce que je vous ai écrit sur cette pièce, j'ai trop compté sur le jugemeut d autrui, n'ayant jamais lu aucun des vers trop libres qu’on vous impute, et ne connaissant point les arrêts dont vous me parlez. J'ai trouvé ici les esprits presque généralement prévenus contre vous, je parle des personnes les plus modérées et les plus équitables; et je me suis laissé entraîner sans examen à une opinion que je croyais bien fondée : en quoi, monsieur, je reconnais que j'ai fait une grande faute, dont je vous demande pardon de tout mon cœur, et qui me laisserait une douleur inconsolable, si votre lettre ne roc faisait connaître que cette faute, quelque sensible qu elle vous ail été, ne change rien de vos dispositions à mon égard.

J'ui d’autant plus de tort de m être livré aveuglément à des jugements étrangers, que depuis que J’ai Tait une amitié particulière avec vous, je n ai rien connu de votre part que de sage, de réglé, de vertueux. Vos lettres ne respirent partout que probité, que raison, et même que religion. J en ai parlé ainsi à tous mes amis. Je me suis fait un plaisir d'en montrer quelques endroits plus propres a faire connaître vos sentiments et votre caractère. Je n’ai pu vaincre les préjugés anciens, et j'ai eu le malheur d'y céder moi-même, au lieu de les combattre et de les surmonter par ce qu'une longue expérience m'avait fait connaître de vos dispositions. Mon imprudence et ma témérité m'auront du moins procuré cet avantage, d effacer de mon esprit tout soupçon, et d'en écarter tous les nuages, qui, sans cela, y auraient toujours laissé quelque obscurité.

Mais ne sera-t-il point possible, monsieur, de dissiper aussi ees nuages par rapport au public? C’est maintenant ce qui m’occupe, et sur quoi je vous prierai dans la suite de me donner toutes les ouvertures qui vous

viendront dons l'esprit. Je sais que le témoignage de la bonne conscience peut suffire en beaucoup d’oorasion* à 1 homme de bien, et que pourvu que devant Dieu elle ne lui reproche rien de toutes les choses dont on lui fait des crimes, ce sentiment intérieur peut seul le houtenir contre toutes les attaques du dehors. Je sais aussi qu’une souffrance humble et chrétienne de calomnies si noires, et si capables de révolter la nature, est un sacrifice d'un grand prix devant Dieu, et bien propre a expier les fautes passées; et qui n’a pointa s'en reprocher? Je souhaiterais néanmoins que, s’il y a quelque voie d’apaiser ces bruits si injurieux à votre réputation, on les tentât, quand ce ne serait que par charité pour beaucoup de gens de bien, qui s'engagent, sans le savoir, dans des jugements très-injustes et très-criminels devant Dieu.

Pour ce qui me regarde, monsieur, je vous supplie de jeter dans le Teu ma lettre, si cela n’est pas déjà fait : je n'ajoute point, et d'oublier tout ce qu elle contenait de téméraire et d'injuste; la vôtre me répond pleinement de voire bon cœur, et du pardon sincère que vous m’accordez. Plaise a Dieu d'en faire autant à mon égard!

On mettra samedi prochain un paquet de livres au carrosse de Bruxelles. Vous y trouverez cinq exemplaires de mon dixième volume : les deux reliés en veau fauve, sont pour leurs Altesses M. le duc et madame la duchesse, auxquels vous savez, monsieur, que vous êtes chargé de faire ma cour. Des trois autres l'un est pour vous, le second pour M. Bardou, et le dernier pour M. Viol and. Outre cela, vous trouverez dans le paquet deux exemplaires du recueil des hymnes que M. Collin a faites pour le nouveau Bréviaire de Paris. Il vous prie, monsieur, d'eu accepter un : l’autre est destiné pour Al. Bardon.

Je finis, monsieur et cher anii, le cœur resserré de douleur pour celle que je vous ai causée si imprudemment, mais cependant plein de confiance, ou plutôt d'assurance, que vous êtes toujours le même à mon égard : comme, de mon oôté, ce qui m’est arrivé n’a fait que redoubler mou estime, mon respect, et ma tendresse au vôtre.

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