TRADUCTION DE LA MEME LETTRE
PAR H. L'ABBÉ MOKGAtLT.
JYum. 1. Comptez que rien ne me manque tant à présent qu'une personne sûre à qui je puisse m'ouvrir sur tout ce qui me fait de la peine, qui ait de l'amlde pour
et de la «ageue, avec qui j'oie parler sam rien feindre, dissimuler ni cacher. Car mon frère, à qui je pouvais m'ouvrir de mes plus secrèlcs pensées avec autant de sûreté qu'aux bois cl aux rochers, qui m'aime lendremeut, elqui est la simplicité meme, n'est plus ici, comme vous savex. Où élcs-vou». vous qui avez soulagé tant de fois mes soucis et mes peines par vos discours cl par vos conseils, oui me secondez dans les affaires publiques, et à qui je uc cache pas les plus particulières; enfin sans la participation de qui je ne saurais ni rien faire ni rien dire?
y. 2. Je suis si dépourvu de toute société, que je n'ai plus de bon que le temps que je passe avec ma femme, ma fille et mon petjl Cicéron. Car ces amitiés importantes et fastueuses que vous savez ne sont bonnes que pour paraître en public : elfes ne sont d'aucun usage familier. Cela est si vrai, que ma maison est pleine de gens tous les matins quand je vais a la place, et je suis escorté d'une foule de prétendus amis, sans trouver un seul homme dans tout ce nombre avec qui je puisse ou rire eu liberté, ou soupirer sans contrainte.
y. 3. Jugez si je vods attends, si je vous souhaite, et si je vous presse de venir. J’ai mille choses qui m'inquiètent Ct qui me blessent, dont il me semble qu'une seule promenade avec vous me fera raison. Je ne saurais vous écrire plusieurs petits chagrins domestiques, que je n’oserais confier au papier ni a ce porteur que je ne connais point. N'en soyez pourtant pas en peine : ils ne sont pas fort considérables ; mais ils louchent de prés, ils ne donnent aucun relâche, et je n’ai (tersonne qui m'aime de qui les conseils ou seulement l'entretien puissent les interrompre.
RÉFLEXIONS
Il n'esl pns possible de ne point remnrquer dans ces lettres de Cicéron un tour aivé, simple, naturel, qui est le caractère propre du style épistolaire, et eri même temps une finesse et une délicatesse d’c\ pression qui y répand des grâces inimitables. Rien n’y est affecté : tout y coole de source : on s'aperçoit aisément que Cicéron écrirait comme il parlait, c’est-à-dire sans art, sans élude, et «ans rouloir faire montre d’esprit. C’est par cette raison qu'on a toujours mis ses lettres beaucoup au-dessus de celles de Pline, qui , pour l'ordinaire , sont trop fleuries et trop travaillées, et qui paraissent moins belles aui bons connaisseurs, parce qu’elles le sont trop.
On voit aussi dans ces lettres de Cicéron de quelle adresse et de quels ménagements on a besoin pour concilier les esprits, et pour prévenir les suites fâcheuses des disputes et
moi el de le prudence, evec qui i'oee m'entretenir nui contrainte, ho, diulmnlallon et uns réserve : car je n'ai plus mon trére, qui est du meilleur caractère du monde , qui m’aime si lendiemeot, et à qui je pouvais ra'otivrirde mes plus serrâtes pensées avec autant de sùrelé qu'aux rochers et aux campagnes les plus désertes. Où étes-voos a présent, vous dont l’entretien et les conseils ont adouci tant de fois mes peines el mes chagrins . qui me seconde, dans les affaires publiques, et « qui je ue cache pas les plus particulières ; que je consulte également aor ce que je dois faire el sur ce que je dois dire T
K. 1 Je suis si dépourvu de toute société, que je ne me trouve en repos et à rnun aise qu'avec me femme, ma fille el mon petit Cicéron. Ces amitiés extérieures, que linléréi el l'ambition concilient, oc sont bonnes que pour paraître en public avec honneur, et ne aonl d'aucun usage dans le parliculier. Cela eal si vrai, que. quoique ma nui. son soit remplie tous les matins d'une foule de prétendus amis qui m’acrompagneni lorsque Je vais à la place, dans un si grand nombre il ne s'en trouve pas un seul avec qui Je puisse ou rire avec liberté, ou gémir sana contrainte.
.V.3. Jugea donc par là il je De dois pas attendre, souhaiter cl presser votre retour. J’ai mille choses gui m'inquiètent et me chagrinent, dont une seule promenatîe avec vous me soulagera. Je ne vous parierai point ici de plusieurs petits chagrins domestiques : je n'ose les confier au papier ni au poitcur de cette lettre, que je ne connais point. N'en soyez pourtant pas en peine : Ils ne sont pas considérable' ; mais Ils ne laissent pas de faire impression, parce qu'ils reviennent souvent, el que je n'ai personne qui m'aime véritablement dont les conseils ou l'entretien puissent les dissiper.
des brouilleries qui sont presque inévitables dans les familles; et de quel prix est un ami véritable, dans le sein duquel on puisse répandre en sûreté toutes ses peines et toutes ses inquiétudes.
Niais ce n’est pas de quoi il s’agit maintenant. Je ne dois examiner ici que ce qui a rapport à la manière de traduire. Il ms semble que c’est un exercice fort utile que de faire ainsi de temps en temps comparer aux jeunes gens deux traductions d’un même endroit, et de leur en faire remarquer à euxraèmes les différences en bien et en mal, surtout après qu’ils l’ont aussi traduit de leur télé. Par là ils en peuvent mieux sentir et les beautés et les défauts ; el ils apprennent ce qu’il faut suivre et éviter pour réussir dans la traduction.
Je laisse au lecteur à décider laquelle des deux traductions que je lui présente ici doit être préférée ; el je ne crois pas qu’il ait beaucoup 4e pciue à se déterminer. Mon ja*
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gement dans cette cause me paraîtrait suspect è moi-meme, et je craindrais quelque surprise du côté de l’amour-propre et de la prévention , M. Mongault ayant été autrefois mon disciple en rhétorique , où je me souviens encore que dès lors il se distinguait par un goût particulier et une élude exacte de la langue française Sans entrer dans un eiamen suivi de ces deux traductions, je me contenterai de proposer ici quelques réflexions et quelques doutes pour former le goût des jeunes gens.
N. 1. Le début par où commence la traduction de M. deSoint-Réal n'est guère naturel, et n'a point du tout l'air d’une lettre, Autant par voire lettre que par la copie que vous m’envoyez de celle de mon frire, je vois, etc.
Je vois qu'il y a une grande altération dans les sentiments et dans les dispositions où mon frire était à votre égard. Cela me paraît exprimé d'une manière beaucoup moins dure et moins choquante que dans la traduction de M. de Saint-Réal : Je vois une grande altération dans son amitié pour vous, et mime dans son estime. J'en dis autant de ce qui suit : ne sachant d'où peut venir un ressentiment si violent. M. Mongault a adouci cette pensée : je ne conçois pas ce qui a pu si fort aigrir mon frire.
N. 2. J’avais bien remarqué... qu’on l’avait prévenu contre vous, etqu'on avait rempli son esprit de soupçons fâcheux. Celte traduction de M. Mongault est naturelle et élégante; mais elle ne rend pas, ce me semble, toutes les beautés du latin. Jllud a me jam ami intelligebalur.... subeste nescio quid opinionis incommoda, sauctumque ejus animum, et insedisse quasdam odiosas suspiciones.
R y a une grande délicatesse dans ces mots, subesse nescio quid opinionis incommoda.
Toutes les expressions tendent b adoucir et 4 excuser l’indisposition de Quintus è l’égard de son beau-frère. Ce n’était point un jugement fixe ni injurieux , mais une prévention peu avantageuse, qui n’était pas encore bien déclarée, et qui ne se montrait point au dehors : c’est ce que signifie, subesse nescio quid opinionis incommoda. Mais comment rendre cela en français?
Sauciumque ejus animum. Cela présente
une belle idée : // avait l’esprit blessé. Cette pensée est omise dans M. Mongauil. Je ne sais si elle n’est pas trop fortement exprimée dans M. de Salnl-Réal : Son esprit était ulcéré.
N. 5. Celle légèreté, ou. pour parler ainsi, celle flexibilité de sentiments est ordinairement une marque de bon naturel. M. de Saint-Réal avait mis mollesse de sentiments, qui en français ne fait pas un bon sens, quoiqu’il réponde davantage au latin : esse hane agilitatem, ut ila dicam, mollitiemque nature® pleramqui bonilatis.
Entre a rnis on doit se pardonner non-seulement les faiblesses el les défauts, mais même les loris réciproques. Ce dernier mot est bien plus juste que celui de l’autre traducteur, et même les outrages les uns des autre ; el rend mieux le latin, sire injurias.
N. 3. Je me promettais, ou plutôt je ne doutais point que celte entrevue ne suffit pour raccommoder tout. Je ne sais si noire langue souffre qu’on joigne ainsi deux verbes avec un régime qui nu convient qu’a l'un deux; car on ne peut pas dire : Je me promettais que cette entrevue ne suffit. N. 5. Je doule aussi que celte expression, les meilleures gens sont ceux qui se fâchent le plus aisément, puisse être d’usage, même dans le style épistolaire. Mais c’est de M. Mongauil, devenu en cela mon maître comme en bien d’autres choses, que je dois recevoir des leçons sur ce qui regarde les délicatesses de la langue française.
Lettre XVIII.
N. 1. Il y a dans le commencement de cette lettre un endroit fort obscur, et qui mériterait une longue dissertation ; mais je ne puis pas m’y élendre beaucoup. -ébestfrater if iMtnnct , et amanfissimus. Mttellus, non homo, sed litlus, atque aer, et solitudomera. Les deux traducteurs ont suivi la conjecture de quelques habiles interprètes ', qui corrigent ainsi cet endroit: abett frater bfiUnms, et amantissimusmei. Non homo, sed liltvs, atque aer, el solitudo mera. El l’un el l’autre lui donneul ce sens : Je n’ai plus mon frère, qui est
> Maltiplnc», Lambin, el lunius.
du meilleur caractère du monde, qui m'aime si tendrement, et à qui je pouvait m'ouvrir de mes plus secrètes pensées avec autant de sûreté qu'aux rochers et aux campagnes les plus désertes.
le doute que celte correction, quoiqu'elle ail de si bons garants, doive être admise.
1° Quand il s’agit de changer le texte d’un auteur, il faut y être comme forcé par une nécessité presque indispensable , cl par une sorte d'évidence : ce qui ne me parait pas se rencontrer ici.
2” Si par ces mots, littus, algue aer, et solitudo mera, on entend le profond secret dont le frère de Cicéron était capable, que fait ici aer? Peut-on dire qu’on confie son secret à nn homme comme à l'air ? Aussi les deux traducteurs ont omis ce mot.
3° Cicéron ne cherchait-il qu’un homme d’un profond secret, à qui il pût confier en sûreté ses plus secrètes pensées? N'avait-il pas besoin, comme il le dit lui-même, d'une personne dont l’entretien et les conseils pussent adoucir ses peines et ses chagrins?
k" Cette expression, nonhomo, porte-t-elle naturellement l’idée d'une louange et d’une qualité avantageuse? Les deux traducteurs l’ont bien senti, et l’ont supprimée.
5“ Ce qui suit, tuautem, qui. etc., ubinam et? semble supposer qu’auparavanl il a été parlé de plusieurs personnes: Mon frère est absent. Mélellus ne m’est bon à rien. Mais vous, mon cher ami, où êtes-vous?
6' Enfin, il me semble que le texte, sans y rien changer, fait uu fort beau sens. Cicéron avait dit auparavant qu’il n'avait personne avec qui il pût s’entretenir familièrement, ni s’ouvrir de ses peines pour en recevoir quelque consolation ; car, ajoule-l-il. mon frère, qui m’aime si tendrement, n’esl point ici. Pour Mélellus, ce n’est point un homme ordinaire, dont la conversation puisse m'êlre d’aucun secours : sa compagnie est pour moi comme la plus affreuse solitude, où l'on ne
voit que le ciel et les rochers, Mais vous, mon cher ami, dont l’entretien et les conseils ont adouci tant de fois mes peines et mes chagrins... où êtes-vous à présent? itelellus, non homo, sed littus, alque aer, et soliludo mera. Tu autem.... ubinam es?
Cependant je suis bien éloigné de condamner absolument l'autre sens, qui peut être fondé sur de bonnes raisons. Je me contente de proposer le mien, pour lequel j'ai aussi de fort bons garants. J’ai cru devoir insérer de temps en temps dans mes réflexions de ces sortes de critiques, pour former l’esprit des jeunes gens.
ha sum ab omnibus destitutus, ut tantum requietis habeam, quantum cum uxore, et (5liolù , et mellilo Cicerotie consumitur. Ces deux derniers mois, filiolàetmellito Cicerone, font toute la beauté de cet endroit , parce qu'ils expriment le langage naturel d'un père plein de tendresse pour des enfants tout aimables. Il n’est pas possible, je crois, de rendre ces mots dans notre langue : et les deux traducteurs y ont également renoncé.
Nam illœ ambitiosœ nostrae fucosœque amicilitr sunl in quodam splendore forensi, (ruetum domesticum non habent. Cette pensée est fort belle, parce qu’elle est dans le vrai. M. Mongault l’a ainsi rendue : Les amitiés extérieures, que l’intérêt et l'ambition concilient, ne sont bonnes que pour paraître en public avec honneur, et ne sont d’aucun usage dans le particulier. Les deux épithètes que Cicéron donne aux amitiés du monde, ambiliosœ et fucosœ, ne paraissent pas rendues ici avec assez d’exactitude. Ambitiosœ amicitiœ ne sont pas des amitiés que l'inlérét et l’ambition concilient, mais des amitiés de pompe, d'éclat, d'appareil, et, comme le dit M. de Saint-Réal, des amitiés importantes et fastueuses. Le fucosœ signifie aussi quelque chose de plus qu'extérieures, et marque de fausses amitiés, qui n’ont qu'un vain extérieur.
It. Preuves de la Divinité, tirée» ilu second livre de Cicéron sur la nature des dieux.
,V. 15. Quartam cautam (atTerl Cleanlhcs), eamquc vet A". 15. La quatrième preuve * de Cléanlhe, et ta plus maxlmaru, squabilitalem mollir, convcrafoncm cceli, io- lorte de beaucoup, c eit le mouvement réglé du clet, et
* Pour moolrar que Ica lu, mm,, oui lu*, di l>iiatax* d-* dirai.
lis, luna slderumquc omnium dislinclionem, varietatem, pulchritudinem. ordinem : quarum reram aspectus ipse salis indicarit. non esseea foiluita. Ut si quis in domuin aJiquam. aut in gymnasium, aul in forum venerit; qmmi v idéal omnium rerum ratiuocm. modum, disciplinât!), non posait ea sine causé fleri judicare, sed esse aliquem inlelligal. qui presit. et cui parealur : muliô magis in Untis inotionibus. tantisque vicissitudinibus, tam multarum reruin atque tantarum ordinibus, in quibus nlhil unquam immense et infinlta vétusté mentita ait, statuai necesae est, ab eiiquA mente tantos nature: motus gu* berna ri.
JV. 93- II le ego non mirer esse quemquam, qui sibi persuadeat, corpora quædam solida atque individus vl et gravilale ferri, mundumque efllci ornatissimum et pnlcberrimum ex eorum corporum concursione fortuit A ? Hoc qui exislimat fleri potuissc , non inleliigo cur non Idem pulel, si innumerabiles unius cl viglnll forme lillcrarum, vel aureæ. vel quates iibet, aliquo conjiciatur, posse ex hia in terram eicussis annales F.nnii, ut deincepa legi possinl elTici ? quod nescio an ne in uno quidéni versu posait tautum vaiere forluna.
JV. 91. Istl autem qucmadmodùm asseverant, ex corpusculis non colore, non qualilale aliquà, quam Grcci vocant. non sensu predilis, sed concurrentibus lemerè atque casu, mundurn esse perfeclum ? vel innumerabiles potiùs in omni puncto temporis alios nasci, aiios interire ?Qu6d si munlum cfficere potest concursus alomorum, cur porticum. cur tempium, cur domum. cur urbem non potest, quaisuol minùs operosa, et mullôquidem fariliora? Certè Ha temeré de mundo efTutiunl, ut mibi quidem nunquam bunc admirabiietn cœli ornatum, qui locus est proximus, suspexisse vidcanlur.
JY. 95. Præclarè ergo ArWtoteles : « Si essent, inquit, qui sub terri semper habilavissenl bonis cl lllustrlbus domiciliis, que esscnl ornala slgnis atque plciuris, instructaque rebus iis omnibus, quibus abundanl ii qui beat! putanlur, nec tamen exissenl unquam supra terram : accepissent autem famiet auditionc, essequoddam numen et vlm deorum ; deindè aliquo te in pore, patefaclis terrœ faueibus. ex iilis abditis sedibus evadere in hcc loca quœ nos incolimus, atque exire poluissent : quum repenté terram et maria, cœlumque vidissenl; nubium magnltudi* Dem, venlorumque vim cognovissent; aspexissentque soient, rjusque tutn magnitudtoem pulcbritudiuemque, lum etiam rfticientiam cognovissent. quod is diem efficerct, loto cœlo luce diffusé : quum autem terras nox opacAsset, lùm ccelum totum cernèrent astris dislinclum et ornatum, lunscqne luminum varlelatem lum erescenlis. tum scncscentls , eorumque omnium otlus et occasus, atque in omni «termine ratos Immulabilesquc cursus : h«c quum vidèrent, profectô et esse dcos, et h*c tanta opéra deorum este arbllrarenlur. »
jV. 96. Atque bæc quidem llle. Nos autem tenebras cogitemus lantas, quant® quondam eruptlooe alneorura ignluro Onitlmas regioncs obscuravisae dlcuntur , ut per biduum nemo hominem homo agnosceret : quum autem tertio die sol illuxissei. tùm ut revixissc sibi viderentur. Quôd si hoc idem ex «ternis tenebrls contingerel, ut subito lucem asplceremus : quænam species cœli videretur I
la distinction , la variété , la heauu1 , l'arrangement du soleil, de la lune et de tous les astres. Il n'y a qu'à les voir pour juger que rc ne sont pas des effets du basant. Comme quand on entre dans une maison, dans un rollége, dans un hôtel de ville, d’abord l'ctacle discipline et la sage économie qui s'y remarquent font bien comprendre qu'il y a là quelqu'un pour commander et pour gouverner : de même, et A plus forte raison, quand on voit dans une si prodigieuse quantité d’aitres une circulation régulière, qui depuis un temps infini ne s'est pas démentie un seul instant, c'est une nécessité de convenir qu'il y a quelque intelligence pour la régler.
JY. 93. Ici ne dois-je pas m'étonner qu’il y ail un homme qui se persuade que de certains corps solides et indivisibles se meuvent eux-mémes par leur poids naturel, et que de leur concours fortuit s'est fait un monde d'une grande beauté. Quiconque croit cela possible, pourquoi ne croirail-il pas que , si l'on jetait à terre quantité de caractères d’or, ou de quelque matière que ce fût , qui représentassent les vingt et une lettres, ils pourraient tomber arrangés dans un tel ordre, qu'ils formeraient lisiblement les annotes d’Ennius? Je doute si le hasard rencontrerait assez juste pour en faire un seul vers.
JV. 9t. Mais ces gens-là comment assurent-ils que dea corpuscules, qui n'ont point de couleur, point de qualité, point de sens, qui ne font que voltiger témérairement et fortuitement, ont fait ce monde-ci, ou plutôt en font à tout moment d'innombrables qui en remplacent d autres? Quoi I si le concours des atomes peut faire un inonde, ne pourrait-il pas faire des choses bien plus aisées, un portique, un temple, une maison, une ville? Je crois, en vérité, que des gens qui parlent si peu sensément de ce monde n’ont jamais ouvert les yeux pour contempler les magnificences célestes, dont je traiterai dans un moment.
A- 95. Aristote dit très-bien : a Supposons des hommes qui eussent toujours habité sous terre, dans de belles et grandes maisons, ornées de sculptures et de tableaux, fournies de tout ce qui abonde chez ceux que l'on croit heureux Supposons que, sans être jamais sortis de là, ils eussent pourtant entendu parler des dieux, et que. tout d’un coup, la terre venant à s'ouvrir, ils quittassent leur séjour ténébreux pour venir demeurer avec nous, que pcnseralenl-ils en découvrant la terre, les mers, le ciel; en considérant l’étendue des nuées, la violence des vents; en jetant les yeux sur le soleil; en observant sa grandeur, sa beauté, l'effusion de sa lumière qui éclaire tout? Et quand la nuit aurait obscurci la terre, que diraient-ils en contemplant le ciel tout parsemé d'astres différents ? en remarquant les variétés surprenantes de la lune, son croissant, son décours? En observant enfin le lever et le coucher de tous ces astres, et la régularité inviolable de leurs mouvements , pourraient-ils douter qu'il n'y eût en effet des dieux, et que ce ne fût la leur ouvrage? »
JV. 96. Ainsi parle Aristote. Figurons-nous pareillement d'épaisses ténèbres , semblables à celles dont le mont Etna, par l'éruption de ses flammes, couvrit tellement -es environs, que l'on fût deux jours, dit-on, sans pouvoir se connaître, et que le troisième, voyant reparaître le soleil, on se croyait ressuscité. Si nous sortions d'une éternelle nuit, et qu'il nous arrivât de voir la lu*
Sed nssidulUte quolidianâ, et roniueludlne oculorum avscscuni anlmi ; neque admlranlur , neque requirunt ralione* earum rerum, quassemper vident, proindé quasi noviias nos magis, quâin imgniludo reruir debeat ad eiquirendas causas escilare.
N. 97. Qu!$ cn,m **unc bomlnem dlierlt, qui , quum tam cerlos cœll moins, lam ralos aslrorum ordine*. lamque omn a Inter se connexa et apta vidertt, neget In hls ullam Incsse rationem. eaque «*a$u flerl dirai, qua* quanto conilllo gemniur, nullo ronslllo assequl possumus? An quum machinailone quAdam moverl aliqnld vldcmus. ut sphteream. ut horas. ut alla permulta; non dubltamus quln ilia opéra sint rationls : quum autem Impetum rœli ndmlrabili cum relerllate moverl vertlqne vldrnmus, coostantlssimè ronflcientcm viclssiludines annlversarias cum autnmA soluté et conservalione rerum omnium ; dubilnmua quln ea non «olùm ralione fiant, sed etiam eicellentl dlvinAque ralione?
RÉFLEXIONS
Qtinnd on lil cette traduction, qui est de M. l'abbé d'OIivet, on croit lire un original. Tout y est coulant et naturel. L énergie et la beauté du texte latin y août rendues avec une fidélité qui n’a rien de forcé, rien de contraint. Du moins cola me parait ainsi. La c rainte d’être trop long ne me permet pas de m'étendre beaucoup sur ce qu'ou pourrait y remarquer : je ne ferai que quelques légères observations.
N. 15. Collège. Il me semble que ce mot, dans notre langue, offre une autre idée que celui de gymnasium en latin, ou il ne signifie ordinairement qu'un lieu d’eiercice corporel.
Ibid, llùlct de ville. Je sens bien qu’on a rendu oinsi forum, faute d'un autre mut qui edt rapport à nos usages. Forum ne peut-il pas signifier ici un lieu où i on rendait la justice ; un lieu on se tenaient les assemblées du peuple ; et où par conséquent on remarquait un certain ordre et une certaine subordination?
Ibid. Pour commander et pour gouverner. Ces deux mots signifient è peu près la même chose. Le latin dit plus: eut aliquem intelligat , quipraesil, et cui pareatur : «qu’il j a quelqu'un qui gouverne, et qui se fait
mlérc pour la première fols, qoe te ciel nous paraîtrait beau! Mais, parce que noua sommci falti à le voir, noi esprits n'en sont plus frappés, et ne a’cmbarraasenl point de rechercher les prlndpea de ce que nous avona lou- Jourt devant les yeux : comme si c'ètall la nouveauté, plutôt que ht grandeur des choses, quf dût eiclter notre curiosité!
,Y. 97. Fst-cc donc être homme que d'attribuer, non à une cause intelligente , mats au hasard, tea mouvements du ciel si certains, le cours des astres si régulier, toutes choses st bien liées ensemble, si bien proportionnées, et conduites avec tant de raison, que notre raison s'y perd elle memcV Quand nous voyons des machines qui se meuvent arltllctellemenl, une sphère, une hnrioge, et autres senihtabtes, nous ne doutons pas qoe l'esprtt n'att eu part à ce travail. Douterons-nous que le monde soit dirigé, Je ne dis pas simplement par une Intelligence, mais par une excellente , par une divine Intelligence , quand nous voyons te ciel se mouvoir avec une prodigieuse vitesse, et faire succéder annuellement l'une é l’autre les diverses saisous qui vivifient, qui conservent tout?
« obéir. » Car on peut commander, et n’être pas obéi.
Ibid. Depuis un temps infini. J’ai cru , pour conserver 6 la preuve que j’apporte ici toute sa beauté, pouvoir substituer cette expression ii celle dont s’est servi le traducteur, depuis une éternité ; d’autant plus que les termes latins paraissent m'en laisser la’ liberté: immensa et infinila vetuslas.
N. 94. Oui n’ont point de sent. Celte expression est ambigué. Elle peut signifier 1*1 sens, comme la vue, l'ouïe, etc., et le jugement. N'nurnil-il pas été plus clair de mettre, qui n'ont point de sentiment ?
Ibid. Voltiger témérairement. Je n'aurais pas cru que ce mol en français pùl signifier au hasard, comme temeré en latin.
N. 97. Si bien proportionnées. Je rte blâme point celle traduction ; mais je ne sais si elle rend bien ici la force du mot original. Car aptus, outre sa signification ordinaire, que le traducleur parait avoir suivie, en a une autre plus fine et plus délicate, qui est conjunclus, alligalus, comme : fulgentem gladium e lacunari, set i equini aptum, demitli jussit. (Cic) filon sané optabilis ista quidem est apta rudenlibus fortuna. (Cic ) Or, dans cet endroit, aptus a certainement cette dernière signification : tamque omnia inter se connexa et opta.
Le traducteur a rapparié ces mois aux (loin membres précédents, au lieu qu’ils regardent en général tous les autres mouvements du ciel.
Conduites avec tant de raison , que notre raison s'y perd elle-même. Cette traduction est fort heureuse. Elle rend toute la force du tour latin, et ne lui cède point en beauté : qutr quanto consilio gerantur, nullo consilio assequi possumus-
Rien ne peut être plus utile aux jeunes gens, pour leur apprendre les régies et les beautés de la langue française, que de leur faire traduire de pareils endroits d’auteurs, et de comparer ensuite leurs traductions avec celles des habiles maîtres qu’on a en main, en y joignant les réfleiions nécessaires. Cet eiercice est facile pour ceux qu’on enseigne en particulier, et il n’est pas tout à fait impraticable pour ceux même qui étudient au collège. Car ces sortes de matières de traductions n’étant proposées que rarement, et étant tirées de differents livres, il est difficile que les écoliers aient tous ces livres: et d’ailleurs il ne leur est pas toujours aisé de deviner de quel auteur elles sont tirées. On peut aussi dans les classes faire quelquefois traduire sur-le champ aux écoliers de pareils endroits, soit de vive voix, soit par écrit, et substituer ces jours-là à la correction de leurs thèmes ce travail, qui ne demandera pas beaucoup plus de temps, et qui leur sera infiniment utile.
Il n'y aura pas moins de profit pour eux à leur lire quelques endroits de traductions vicieuses, en les obligeant d’en porter leur jugement, d'en marquer les défauts, et, s’il se peut, de les corriger sur-le-champ.
Je me contenterai d’en apporter ici un exempte. C’est l'endroit du traité de Cicéron Intitulé Brutus, où il est parlé des Commentaires de César.
Tùm Brutus: Orationes quidem ejus (Cæsaris) mihi vehementer probanlur ' ; complure» autem legi. Alque eliam commentarios qnosdam scripsit rerum suarum : vatdè quidem, inquam, probandos: nudi enim sunt, recii, et venusli.omniornatuorationis, tanquam veste, detracto. Sed dum voluit alios haberc parata, undè sumerent qui vellent scribere hisloriam,
• In Bmlo, MH d« cUr. Orat p. *ià
inepiis gratum forlossé férit, qui volent ilia calamistré inurerc: sanns quidem homines a scribendo déterrait. Nihil enim est in historié purâ et illuslri brevitate dulcius.
Voici comment M. d’Ablancourt a traduit ce passage dans sa préface sur les Commentaires de César.
« |l a laissé, dit Brutus, des commentaires « qui ne se peuvent assez estimer. Ils sont n écrits sans fard et sans artifice, et dépouillés a de Inut ornement, comme d’un voile. Mais, a quoiqu'il les ait faits plutôt pour servir de « mémidres que pour tenir lieu d’histoire, a cela ne peut surprendre que les petits csa prils, qui les voudront peigner et ajuster: < car par là il a fait tomber la plume des a mains à tous les honnêtes gens qui vou- « draient l’entreprendre. »
Il y a dans cette traduction des endroits faibles, et même quelques fautes contre le sens, que des érotiers un peu forts, et déjà versés dans le latin, apercevront facilement.
Nudi sunt, recii, et venusti , ne me parait pas assez fidèlement rendu par ces mots, il t sont écrits sans fard et sans artifice, qui ne font pas seidir que celle simplicité, exprimée par les premiers mots, nudi, recii, a beaucoup de grâce et d'élégance, renusti.
Mais le traducteur n’a point du tout entendu ces mots, onini ornalu orationis, tanquam veste, detracto, qui font pourtant une des grandes beautés de ce passage : dépouillés de tout ornement, comme d’un voile. L’ornement fut-il jamais comparé à un voile? Le propre de ce dernier est de cocher, de couvrir, de voiler : et l'ornement, qui est comme le vêlement du discours, sert, au contraire, à en relever et à en faire valoir la beauté. Le sens de cet endroit est donc que les Commentaires de César sont d’un style simple , naturel , et en même temps pleins de grâce et d’élégance , quoique dénués de tout ornement et de toute parure.
Cela ne peut surprendre que les petits esprits, etc. Le latin n'est point encore ici rendu, ineptis gratum fortassè fecit. Le dessein de César, en écrivant ses Commentaires, n’avait été que de fournir des mémoires, des matériaux à ceux qui voudraient en composer une histoire en forme. En cela , dit Brutus ,
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il peut avoir f vit plaisir à île petits esprits, qui ne craindront point d’en défigurer les grâces naturelles par le fard et l'ajustement qu'ils y ajouteront.
Je ne sais si cette expression , à tous le s honnêtes gens, convient ici : sanos guident homines a scribendo deterruit. Quand on parle de composition et d'ouvrage d'esprit, il ne s'agit point d' honnêtes gens, mais de gens de bon sens , d’ écrivains sensés.
line critique de celte sorte , faite avec modestie, et de manière qu'on commençât par faire dire aux jeunes gens ce qu'ils pensent, serait , ce me semble, fort propre non-seulement à leur apprendre la langue , mais encore plus è leur former le jugement.
De la composition.
Quand les jeunes gens seront en état de produire quelque chose d'eux-mêmes . il faudra les exercer dans la composition française , en les faisant commencer par ce qu'd y a de plus facile et de plus â leur portée, comme sont des fables et des récits historiques. Iis doivent être aussi formés de bonne heure au style épistolaire , qui est d'un usage universel pour tous les âges et pour toutes les conditions , et où cependant l'on voit peu de personnes réussir , quoiqu'un air simple et naturel, qui parait une chose assez facile, en doive faire le principal ornement. Il ne faut pas leur laisser ignorer les bienséances qui doivent être gardées selon la qualité et le rang des personnes â qui l’on écrit; et l’on peut facilement s’en faire instruire, quand on n’en a pas l'expérienre par soi-même.
A ces premières compositions l’on fera succéder des lieux communs, des descriptions, de petites dissertations, de courtes harangues et d’autres choses pareilles. L'important serait de les tirer toujours de quelque bon auteur, dont on leur ferait ensuite la lecture, et qui leur servirait de modèle. J'en apporterai quelques exemples.
Mais un des exercices les plus utiles pour les jeunes gens, et qui tient quelque chose des deux genres d'écrire dont j'ai parlé, sa-
voir la traduction et la composition , c'est de leur proposer quelques endroits choisis des auteurs grecs ou latins , non pour en faire de simples traductions eu l’on est assujetti aux pensées de son auteur, mais pour les tourner à leur manière, en leur laissant la liberté d’y ajouter ou d’en retrancher ce qu’ils jugeront à propos. Par exemple, la vie d'Agrirola par Tacite , son gendre , est un des plus beaux morceaux de l'antiquité pour la vivacité de l’expression, pour la beauté des pensées, pour la noblesse des sentiments; et je ne sais s’il y a aucun autre ouvrage plus capable de former un sage magistrat, un intendant de province. Un habile politique. J'y joindrais volontiers l’admirable lettre de Cicéron è son frère Quintus. J'avais coutume d'engager les bons écoliers, au sortir de la rhétorique, è composer en français, pendant les vacances, la vie d’Agricola; et je les exhortais à y faire entrer toutes les beautés de l'original, mais en se les rendant propres par le tour qu’ils y donneraient, et tâchant même, si cela était possible, d’enchérir quelquefois sur Tacite. J'en ai vu plusieurs y réussir d’une manière qui m'étonnait, et je crois que les plus habiles maîtres dans la langue n'en auraient pas été mal contents.