‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 50 sur 298 · D« la propriété des mots · texte numérisé non relu

D« la propriété des mots

On doit avoir une attention particulière à bien faire remarquer la propriété des mots, c est-à-dire leur signification propre cl naturelle, et pour cela marquer, selon le besoin, leur origine et leur étymologie , d’où ils sont

dérivés, de quoi ils sont composés. Quelques exemples rendront la chose plus sensible.

Reus signiDe également les deux parties qui plaident. Reos appello, non e os modo qui arguunlur, sed omîtes quorum de re disceptatur lib. 2. de Orat. n. 183). Reos appello, quorum rcs est (ibid. n. 321). On appelle aussi reus celui qui s’est engagé par promesse ou autrement, et qui est ensuite obligé d’accomplir ce qu’il a promis. Reus dictas est a re quant promisit ac debet ( Paulus). D’où vient cette, belle expression de Virgile , eofi reus. Cependant reus est souvent opposé à pelilor. Quis erat pelitor ? Eannius. Quis reusl Flavius (pro Q. Rose. n. 42). El il parait que c’était là sa plus ordinaire signification.

Crimen , en bonne latinité, signifle accusation, et il vient peut-être du grec judicium. Jngrali animi crimen horreo...

Laudem imperaloriam criminibus avaritia obteri... Falsumcrimen, tanguant venenalum aliquod telum, in aliquem jacere (Cic.). Des personnes habiles croienlque ce mot, dans les bons auteurs, ne signifie jamais crime ; je n’oserais pas l’assurer.

Facinus signifie un coup de main , une action hardie. Quand il est seul, il signifie ordinairement un crime , une action noire. Nihil ibi fscinoris , nihil (lagitii pralermissum (Liv.’. Avec une épithète, il se prend également en bonne et en mauvaise part. Qui aliqup négocia intenti , praclari facinoris, aut botta arlis famam quærunl (Sallost.). Facin u i praclarissimum.pulcherrimum, reclissimum (CTc.). Voluntârio facinori veniam dari non opnrtere... Scelestum ac nefarium ladnus ;Cic.). Mais facinorosus ne se prend qu’en mauvaise part.

Socordia et desidia se trouvent joints dans la préface que Sallustc a mise à In tête de son histoire de Catilina ; socordiâ atque desidiâ bonum otium conterere. Ces deux mots ont à peu près la même signification, mais cependant avec quelque différence. Valla croit que l’un regarde l’esprit , cl l’autre le corps : Socordia est inerlia animi, desidia autem corporis. Je ne sais si cette distinction est bien fondée.

Socordia a pour racine cor, dont les com-

posés sont concors, dite ors, excors, venin , i et ««cors ou «oeorj, id est, sine corde. Ce | dernier signifie paresseux, lèche, négligent, nonchalant, indolent. Nolim cœlerarum re- [ rum te socordem eodem modo .Ter.'. 31. Glabrionem benè inslitutum avi Scmvolœ diligentiâ , socors ipsiut nalura negligensque tardaveral (Cic.). Socors futuri (Tac.), qui se soucie peu de l’avenir. On voit par là que « ocordia signifie lâcheté, paresse, négligence, lenteur. Pœnus advenu ab extremis orbis terrarum terminis nostrâ cunctatione et socordidjam hue progressas (Lrv.). Quinlilicn joint à ce substantif deux belles épilhètes pour peindre celte nonchalance qui aveugle et endort la plupart des pères et des mères sur les défauts de leurs enfants : si non cceca ac sopila parentum socordia est. Tacite oppose induslria à socordia. Languescet alioqui industria, inlendetur socordia. On expliquera dans la suite ce que signifie induslria.

Desidia vient de sedeo, dont les dérivés sont obses, presses, reses, deses, qui ont le génitif en idis. Ces deux derniers signifient paresseux, endormi, nonchalant , fainéant, oisif, lent, qui ne fait rien. Desidem rumanum regem inter sacetla et aras aclurum esse regnum rati... Sedemus desides domi, mulierurn ritu inter nos altercanles... Timere Patres residem in urbe plebem (Liv.). Reses aqua (Yar.), eau croupie. On voit par là ce que signifie desidia. Langori desidiœque se dedere (Cic.). Marcescere duidiâ et otio(Liv.). Virgile se sert heureusement de ce mot pour caractériser le faux roi des abeilles , que sa fainéantise rendait pesant et malpropre. Ille horridus aller Desidià, latamque trahens inglorius alvum; au lieu que le véritable roi, actif et laborieux , éclatait de beauté. Je ne puis m’empêcher d’ajouter encore le vers d’Horace si plein de sens : vitanda est, improba Siren, Desidia.

Induslria signifie proprement activité de T esprit, application, attention, travail, soin, diligence. Jngenium induslriâ alitur... Mihi in labore p erferendo induslria non décrit... Enilar ne desideres aut tndustriam meam , aut diligentiam... Perfectum ingenio, eluboratum induslriâ... Demoslhenes dolere se aiebat, si quandà opificum antelucanâ rictus

esset induslriâ (Cic.). Induslrius signifie aussi proprement un homme laborieux, actif, eigilant, fùràonoc. Homo nacus et induslrius... Homo vigilans et induslrius... In rébus gerendis vir acer et induslrius (Cic.). Comme c’est par le travail et l’application qu’on réussit dans les affaires, et qu’on se rend habile, je ne sais si indusfria ne pourrait pas aussi signifier industrie, adresse , habileté. Je n’oserais pas le nier , mais je doute qu’on en trouve des exemples , et je suis étonné que le petit dictionnaire imprimé chez Boudot ne lui ait donné que celte dernière signification, sans parler de l’autre , qui au moins est la plus ordinaire. Un mattre n’oublie pas de faire remarquer aux jeunes gens que ce mol s'emploie encore dans un autre sens : de, ou ex induslriâ, exprès, à dessein , de propos délibéré.

il est bon de faire discerner aux jeunes gens la signification de certains mots, dont ou n'aperçoit pas facilement la différence.

On confond assez souvent tutus et securus. Tutus signifie sûr, assuré, qui est sans danger, qui n'a rien à craindre; securus, qui est sans crainte , sans soin , sans inquiétude : quasi sine curà. De là vient ce beau mot de Sénèque : Tuta scelera esse possunt, secura nonpossunt '.

Il y a de la différence entre gratus et jucundus. Le premier signifie une chose qui nous fait plaisir, et dont on sait bon gré; le second , une chose agréable et qui cause de la juie. Or une chose peut nous faire plais, r et ne nous être pas agréable : comme d'être promptement instruit d’une nouvelle triste et fâcheuse , mais qu’il nous importe de savoir. Cicéron distingue ces deux significations. Ista veritas, etiamsi jucunda non est, mihi lamcn grata est {AU. lib. fi, episl. CG . Cujus officia jucundiora scilicet sœpé mihi fuerunl, nunquam tamen grativra ,iib. 4, episl, fam. G),’

Dans l'usage ordinaire, gaudere et lœlari se confondent, et sont indifféremment employés. Cependant, à parler exactement, ils ont une signification diüéreiile. traudium marque une juie plus modérée et plus intérieure, leetilia une joie qui éclate au dehors d'une manière

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plus vive cl moins mesurée. D'où vicnl que Cicéron Oit qu’il y a îles occasions où gaudere dectt lœtari non decet Tufc. lib. i, n. 61! .

Il distingue aussi amare 1 1 diligere. Quis tral qui putarel ad eum amorem. quem erga te habebam , poste atiquid aecedere? Tantum accessit, ut mihi nunc denique amare t idear, anteà dilexisse ad Alt lib. H, ep. 30) Il semble qu' amare marque un amour qui vient Ou cœur et 0e l'inclination; diligere, un amour fonOé sur l’estime.

Il peut arriver aux plus habiles gens de se tromper dans l’intelligence de certains mots dont l’usage est rare , tels que sont par exemple la plupart de ceux qui regardent les arts. Cicéron, dans une lettre b son ami Allicus, ne rougit point d'avouer qu'un matelot lui avait appris la véritable signification d’un terme de marine qu'il avait longtemps igno- . réc, et sur laquelle il s'était trompé '. Arbitrabar sustineri remos, quu m inhibere estent remiges jussi. ld non esse ejusmodi didici heri , qu um ad villam nostram navis appellerelur : non enim sustinenl, sed alio modo remigant. ld ab iiro*? remotissimum est... Inhibilio remigum mofum habet, et vehementiorem quidem, remigalionis navem converlenlis adpuppim. En effet, Cicéron, dans un ouvrage composé sept ou huit ans avant la lettre qui vient d'ètre citée, avait donne à ce mol inhibere le scuS qu'il reconnut depuis être faux '. Vt concitato navigio, quum remiges inhibuerunt, rclinel tamen ipsa navis motum et cursum su um intermisso impelu pulsuque remorum : sic in oralione perpetuâ, quum scripla deficiunt , parem tamen oblinet oralio reliqua cursum , scriptorum simititudine et vi concitatd.

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