De l'éldgiace et de la délicatesse da latin
Quoiqu’on puisse dire des auteurs de la bonne latinité que tout y est pur et élégant, il faut pourtant avouer qu'on y rencontre en plusieurs endroits une certaine finesse d’élocution plus marquée qui se fait bien sentir et
V Epiât, ad AtUc. 21, lib. 13.
^ * Ub. 1, da Oral. a. 163.
discerner â quiconque a du goût : comme dans un parterre rempli de belles fleurs il y en a certaines d'un prix et d'une beauté exquise, que les connaisseurs nu confondent pas avec celles qui sont plus communes. On s'aper{oi! bientûl, dans ceux qui composent en latin, s'ils ont pris dans les anciens cette teinture d’une latinité Que et délicate. On voit souvent des discours uu la diction est pure, correcte, intelligible, mois dénuée de cette grâce dont nous parlons ; en sorte qu'on pourrait y appliquer ce mot de Tacite : magis extra vitia quàm cum virtutibus. . .
Cette Qnessc et cette délicatesse d'expression consiste quelquefois dans un seul mot, quelquefois dans une phrase entière. Jeu rapporleiai quelques exemples dans l'un et dans l’autre genre.
Satielas. Quand ce mol se dit de la nourriture , il est commun. Cibi satielas et fastidium subamar d aliquà re relevatur, autdulci miligalur (Cic.). Mais dans le sens figuré il a beaucoup d élegance. Quum naluram ipsam expleveris satielate vivendi... Ego mei salielatem magna labore meo superavi... Necesse est ut oralor aurium satietatem délectations vincat... Difficile dictu est quœnam causa sit cur ea qua maxime sensus nostros impellunt, et specie primé acerrimé commuent , ab iis celerrimè fastidio quodam et satietatt abalienemur... ilirum me desiderium tenet urbis. satielas autem provinciœ Cic.). Sicubi eum satielas hominum, aul negotii si quando odium ceperal (Tu.). On met quelquefois «a- (tas au lieu de satielas, et il n’est pas moins élégant.
El meo propinquo rare boc capio commodi ;
Ne que agri, ncque urbis, odium me uaquàm percipil:
Ubi sa lias cu-pit lier!, commuto iocum.
(Ter. Eun. 5, 6.)
Insolens. Jnsolentia. Ces mots, dans le figuré , sont communs. Insolens hostie. Vicions insolentia. Dans le propre ils ont beaucoup d'élégance. Ils sont composés de in pour non, et de soleo. 1s nultum verbum insolens, ncque odiosum . ponere solebat (Cic-). Insolens vera accipiendi (Sali.). Animus contumeliœ insolent (.Tac.), Ea requiru ntur « «x .
quorum sum ignarus et insolent... Mentor tliam loci ipsius intolentiâ... Profiter fori judiciorumque insolentiam , non modo tubsellia, verùm etiam urbem ipsam reformidat (Cic.). Offenderunt dures insolentia sermonis (L«v.). Quos nulla mali virerai vis, perdidére nimia bona , ac voluptates immodicœ , et eà impensiùs, quà avidiùs ex insolentiâ in tas se mèneront (Liv. I. 33 , n. 18).
Vtor . Ce verbe, dans le simple, n’a rien que de c ommun. Ad liberalitatem vectigalibus uti (Cic.; . Mais il a quelques autres significations fort élégantes. Statuit nihil sibi gravius faciendum, quàm ut illd maire ne uteretur (Cic.) : Tout ce qu'il crut devoir faire après un si mauvais traitement, fut de ne plus voir une telle mère. Adversis remis usi sumus (Cic.) : Nous avons eu les vents contraires. Quo nos medico amicoque usi sumus (Cic.) : Il était notre médecin et notre ami. Mihi si unquàm filius erit, nœ ille (acilime utelur paire (Tek); pour dire, ero facilis erga ilium.
Les noms diminutifs ont une grande grâce dans le latin , et c’est un des endroits par où cette langue l’emporte beaucoup sur la nôtre. Il suffit de les indiquer pour en faire sentir la délicatesse. Homines mercedulâadducli... In hortulis suis requiescil (Epieurus), ubi reculions molliter et delicalé nos avocat àrostris... Jthacam illam, in asperrimis saxulis tanquam mdulum afjixam, dicilur sapientissimus ut’r immorlalilali anteposuisse... Incurrit bac noslra laurus non solùm in oculos , sedjam etiam in t oculos matevolorum... /logo te... ut amori nostro plusculùm etiam, quàm concedit veritas, largiare... ut nosmetipsivivi gloriold nostr d perfruamur... Non vereor ne assentatiunculd quddam aucupari graliam tuam videur... N'arrationem mendaciunculis a spergere... Opus est limatulo et politulojudicio tuo... Tenuiculo apparalu signifient Balbum fuisse contenlum (Cic.). Jn unius mulierculœ animula sijactura facta fuerit... Quum oppida , qua quodam tetnpore florentissima fuerunt, nu ne prostrata et dirula ante oculos jacerent, capi egomet mecum sic cogitare : Uemt nos homunculi indignamur, si quis nostrùm interiit, aut occisus est, quorum vita brevior esse debet ; quum uno toco tôt oppidorum cadavera projette jaceant
(Sclp. in epist. ad Cic.). De quel pris est ce diminutif homunculi pour Taire senlir la petitesse de l'homme! et combien, pour marquer la force étonnante et ta continuité de la voix dans un anssi petit corps que relui du rossignol , le diminutif est-il nécessaire! Tanta vox tam par co in corpusculo, tam pertinax spiritus Plus.). Notre langue n'a point de mots pour rendre ces sortes de beautés.
Il y a une grande finesse dans plusieurs noms et verbes composés de la proposition suit . dont le propre est de diminuer la force et la signification de ces mots. Subagreslis. Subrusticus. Subcontumeliosê. Quia trislem semper, quia lacilurnum. quia subhorridum atque incultum videbant... Subrauca vox.
Sublurpiculus. Subdubitare.Subirasci.Subinvidere. Suboffendere. (Cic.)
Les verbes fréquentatifs, appelés ainsi parce qu’ils signifient que la chose dont il s'agit se fait fréquemment , ont aussi quelquefois une grâce particulière. Il suffit d’en avertir. Factilo. Declamito. Lectilo. Ad me scribas ve- /l'm, vel potiùs scriplites (Cic.). Aiunt eu m qui benè habitet , sœpiùs ventitare in agrum (Pus.).
La lecture de Cicéron est bien propre à faire senlir celle finesse et cette délicatesse d'élocution dont je parle. J’en rapporterai quelques exemples plus longs et plus suivis.
1° Libandus est ex omni g entre urbanitatis facetiarum quidam lepos , quo tanquam sale perspergalur omnis oratio (lib. 1 , de Oral. u. 159). Voila précisément quelle est la latinité de Cicéron. Quelle finesse dans ce mot libandus leposl 11 l’emploie souvent ailleurs fort élégamment. Nulla le vincuta impediunl ullius cerlœ disciplina, Masque ex omnibus quodeumque le maxime specie veritatis motet (lib. 5, l'use. 821. Omnibus unum in locum coactis scriptoribus , quod quisque cummodissime pracipere videbatur, excerpsimus, et ex variis ingeniis excetlenlissima quaque libuvimus (2 de 1 nu. V). Non sum tam ignarus causarum, non tam insolens in dicendo, ut omni ex genere orationem aucuper, ut omnes undique flosculos carpam atque delibem (pro Sext. 119.)
2“ üabeat tamen ilia in dicendo admiralio aosumma laus umbram aliquam et recessum,
qui) magis id quoi erit illuminaium txslare algue eminere videatur (3 de Oral. n. 99). Tous les termes sont choisis et sont propres à la peinture, d'où la métaphore est tirée : ambra, recessus, illuminaium, txslare, eminere. Et ce passage nous avertit de ne pas nous attendre à trouver cette délicatesse dont nous parlons également répandue dans tout le discours.
1 3“ Dicebat Isoerales , doclor singularis, se calcaribus in Fphoro, conlrà aulem in Théopompa frenis uli solere : allerum enim exultantem verborum audaciâ reprimebat, allerum cunclanlem et quasi terecundanlem incitabal. Pieque eos similes effecil inter se, sed tanlùm alleri affinxit. de allero limavit, ul id conformarel in ulroque , quod ulriusque nalura palerelur (lib. de Oral. n. 36).
Il y aurait ici beaucoup de choses à observer : je ne m’arrête qu'à ces deux mots, alleri affinxit, de allero limavit , qui me paraissent d’une grande justesse cl d'une grande élégance. Qu'on y substitue adjtcil et delraxit, qui leur sont synonymes, quelle différence!
Alleri affinxit. Affingere. en bonne latinité, signifie adjungere. Se illi vera laus detracld oratione noslrà, nec falsa afficla esse videatur (pro leg. Man. 10 . Faeiam ut mtelligatis in lolâ illâ causa quid res ipsa fuient, quid error affinxeril , quid invidia confiant ! pro Cluenl. 9).
Me allero limavit. Ce mot dans le simple n’a rien qui frappe. In arbores exacuunt limanlque cornua elephanti (Pus.). Mois dans le figuré sa signification a toujours quelque chose de beau et de remarquable. Il signifie quelquefois seulement retrancher, et d’autres fois orner, parce que c’est en ôtant le superflu que la lime polit et perfectionne les ouvrages. Il est pris ici dans le premier sens , de allero limavit; aussi bien que dans cet autre passage de Cicéron : de luâ beneficà protijùque nalurd limavit aliquid poslerior an nus propler quamdam Irisliliam temporum ep. 3, 1.8). Limare pour signifier polir, orner, perfectionner, est aussi fort élégant. Seque hcec t fa dira, ut ars aliquid limare non possit.,.. Hcec limantur à me politiùs (Cic.). Limandum expoliendumquc se alicui permiltere (Plis. jun.).
La comparaison de plusieurs passages où les mômes mots sont employés peut servir beaucoup aux jeunes gens, et même aux maîtres, pour enrichir leur mémoire d’un grand nombre de manières de parler élégantes, et pour leur donner le goût de la bonne et de la pure latinité. Le Trésor latin de Robert Etienne, cl, à son défaut, le dictionnaire de Charles Etienne, qui est l’abrégé du Trésor, et dont un habile maître ne peut se passer, lui fournira une foule d'exemples parmi lesquels il choisira ceux qui conviendront le mieux à son dessein. L’Apparat latin de Cicéron ne lui sera pas d'une moindre utilité. Le soin qu'il prendra de faire un extrait des plus beaux passages et de les transcrire ne sera pas une peine inutile ni pour lui ni pour ses disciples, surtout s'il est attentif à faire entrer dans ses thèmes une bonne partie de ces phrases choisies qu’il leur aura dites de vive voix.