‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 52 sur 298 · De lutage des particules · texte numérisé non relu

De lutage des particules

J’avais oublié, dans la première édition de cet ouvrage, de traiter des particules, qui tie sont pourtant pas une chose indifférente, soit pour l’intelligence de la langue latine, soit pour la composition. On entend par ce mot les prépositions, les conjonctions, les adverbes, etc. Les particules contribuent beaucoup à la force, à la délicatesse, à l’agrément de cette langue, et elles en fout sentir le tour et la propriété. Rien ne sert plus à en marquer le génie et le caractère particulier qui la distingue des autres. Rien ne fait mieux connaître si un homme qui parle ou qui écrit aujourd’hui en latin possède les beautés et les finesses de celte langue, et s’il est bien versé dans la lecture des anciens auteurs. Car il arrive quelquefois, sans qu’on s’en aperçoive (et qui peut se flatter d’être entièrement exempt de ce défaut?), qu'on pnrlc français en latin, en suivant le môme tour, le môme arrangement, les mômes façons de s’exprimer que nous suivons dans notre langue, et qui sont absolument différentes dans la latine. Il est doue important d'apprendre aux jeunes gens l’usage que fout les bons auteurs de ces sortes de particules ; et cette élude peut con-

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venir ù toutes les classes, en proportionnant les remarques à la portée des écoliers.

Tursellin a composé sur celle matière un petit livre qui est d'un très-bon goût. Avant lui Stcuvèchius', Allemand fort habile, avait traité le même sujet avec beaucoup d'ordre et de précision. Ces deux livres peuvent être de quelque secours pour les maîtres. On y voit combien les particules servent non-seulement & lier ensemble les périodes ou les parties différentes d’une même phrase, mais encore à orner et à varier le style. Quelques exemples rendront la chose plus claire.

Préposition à oo ab.

Le premier mol qui se présenle dans Tursellin est la préposition <i ou ab. Il en apporte treixe ou quatorze différentes significations , qu'il appuie de plusieurs autorités : je n’en citerai qu'un petit nombre.

Si caput à sole doleat (Pun.), & cause du soleil.

Pecuniam numeravit ab œrario (De.), des deniers du trésor.

Vide ne hoc lolum facial à me (Cic.), ne fasse pour moi.

Mediocriter à doctrini instruit us, angustiùs etiam à naturà (Ctc.), du côté de l’instruction.... du côté de la nature.

Ab recenti memoria perfidies, aliquantà minore Cum misericordia auditi sunl (Liv.), à cause du souvenir encore récent de leur perfidie.

Homo ab epistolis, un secrétaire, un homme chargé d'écrire les lettres.

Enimverô.

Ce mol a plusieurs^significations différentes où il eutre quelque élégance.

Pour affirmer ou nier avec plus de force , pour insister fortement sur quelque chose. Tùm te abiiste hinc négus?.. . Nego enimverô (Plact.) Tune enimverô deorum ira admonuit (Liv.).

1 Le Une de cet ouvrage eat : Godesuilci Sleueeekli Huedani de particulil linguœ lalina liber. Il ■ été imprimé à Cologne en 1590.

TRAITÉ DES ÉT

Pour marquer la joie, la promptitude avec laquelle on fait quelque chose. 11H enimvirô se oslendunt, quod vellet, eue facturas (Cic.).

On l'emploie aussi pour l’indignation.

Enimverô hoc fererulum non est (Cic.).

Cet abverbe se construit en différentes manières.

Quorum rerum eà gravior est dolor , quo culpa major (Cic).

Eô tardiùs scripsi ad te, quod quo tidi te expectabam (Cic.).

Id eô faciliùs credebatur, quia similevero videbatur (Cic.).

Non eô dtco, C. Aquili, quo mihi veniat in dubium tua fides (Cic.).

Un maître attentif sait faire usage de ces sortes de remarques. Il n’en propose pas beaucoup à la fois, pour ne point trop surcharger la mémoire des Jeunes gens. Il les place à propos, selon les occasions qui se présentent. Il les appuie de plusieurs exemples pour les mieux inculquer ; et il lèche de les faire entrer ensuite dans les thèmes qu'il donne à composer. Je crois que celle sorte d’exercice peut beaucoup servir et pour l'intelligence de la langue, et pour l’élégance de la composition.

S. Des endroits difficiles et obscurs.

La difficulté et l'obscurité dans les auteurs peuvent venir, ou de ce qui regarde l’histoire, la fable, les antiquités, ou d’une construction embarrassée et quelquefois irrégulière; ou d expressions rares, métaphoriques, susceptibles de plusieurs sens ; ou de ce que le texte est peu correct, et qu'un même endroit se lit de plusieurs manières, qui souvent augmentent l’obscurité au lieu de la dissiper.

1° La connaissance de la fable, de l’histoire, des coutumes anciennes, est absolument nécessaire à un maître pour être en étal de bien entendre et de bien expliquer les auLeurs. Il ne doit pas s’arrêter trop longtemps sur ces matières, mais il ne doit pas les ignorer ni

les négliger. Ce point ne doit pas faire l'essentiel de l'explication, mais il en doit faire partie. Il y a une érudition obscure, mal digérée, chargée de fails inutiles et peu intéressants, en un mot, plus capable de gAler l’esprit que de le former. On peut appliquer ici ce que dit Quintilicn à un autre sujet : Jnter virtutes grammalici habtbitur aliqva nescire '. Mais aussi il y a sur ce point une ignorance qui ne pourrai! venir que de paresse, et qui ne serait pas pardonnable à des personnes qui font profession de belles-lettres, qui passent une partie de leur vie sur les livres anciens, et qui, par leur étal, sont chargées d'en donner aux autres l'intelligence. Je me propose de parler ailleurs de cette matière, et de la traiter avec quelque étendue.

2" Quand c’est l'embarras de la construction qui forme l'obscurité, elle est tout d’un coup dissipée en rangeant les mots dans leur ordre naturel. Cette phrase, qui est au commencement de Tite-Live, Ulcumque erit.juvabit lamen rerum geslarum memoriœ principes l errarum populi pro virili parle et me ipsum consuluisse, peut d’abord embarrasser les jeunes gens. Elle n'a plus rien d’obscur pour eux quand on en fait ainsi la construction -.juvabit et (id est, etiom) me ipsum consuluisse pro virili parte memori® rerum gestarum populi principis terraram. Cet endroit du sixième livre, ita omnia constante tranquilla pace, ut eà vix fama belli perlata videri posset, a certainement quelque obscurité, qui disparaît dès qu'on en fait l'ordre : ita omnia tranquilla (supp. erant) pace constante, ut, etc.

3° Quelquefois la difficulté vient de certaines constructions extraordinaires ou irrégulières qu'un mot peut éclaircir.

Eà melioribus usuras vins, dit Romulus en parlant aux Sabines qui avaient été enlevées, quôd annixurus pro se quisque rit, ut, quum suam vicem functus officia sit, parentum etiam palriaeque expleat desiderium *. C’est la dernière partie de cette’ phrase qui a quelque obscurité. On la rend plus claire en

< Llb. i, t. a.

> Uv.ttb.i, n. 19

lui donnant un peu plus d'étendue. Ut quum secundùm suam vicem, seu, quod ab se pro prié spécial, tuo quisque functus officio sit, id est, quum su® quisque conjugi amorem praslilerit quem vir uxori debeat. tumulaliorem insuper impendat carilatis modum j quo patriæ et parentum amissorum illis jaeturam desideriumque expleat.

Mine patres, hinc riras orabant iSabina mulieres) ne se sanguine nefando soceri générique respergeret 1 : ne parrieidio macula • rent part us suos , nepotum illi , liberùm ki progeniem. 11 n'y a d’obscurité que dans le second membre. Elle consiste dans ces derniers mots, nepotum... liberùm... progeniem, qui signifient nepotes et libéras : et encore plus dans Ces premiers, ne parrieidio rnacu lurent parlus suos. EU** appellent parricide le crime par lequel les beaux-pères et les gendres s’entre-tueraient les uns les autres ; et elles les conjurent d'épargner cette honte , cette tache è leurs Dis et A leurs petits-fils, à qui l’on reprocherait que leurs pères ou leurs grands-pères avaient été des parricides *. Un habile interprète croit qu’il but nécessairement substituer orbarent a la place do macularcnt; mais il se trompe, et cet exemple nous apprend qu’il ne faut pas facilement changer les telles.

Quia occisione propé occisos Volscos morerc sua sponte arma posas, id fides abierit *. La construction de ces derniers mots n'eat pas ordinaire, et elle demande un mol d'éclaircissement. Quia fides abierit , fides non sit, id est, credi non possit, occisions propé occisos Volscos movere sud sponte armaposst, quia, inquam, credi non possit id ita esse....

Sunt et belli sicul paris jura1, justeque ea non minus quàm fortiter didicimus gerere. A quoi se rapporte ea? Le sena l'emporte ici sur la syntaxe. L’on sent bien que btlla doit être sous-entendu.

Filiam valer avertentem eausam doloris... elicuit, comiterlsciscilando, ut fa lerstur s, etc.

> Lit. llb. 1. a. 18.

* Taoaq- Fab.

» Uv. lib. 3. n. 10.

« Liv. ISb. b, b. ït,

• Liv. lib. 6, o. 34.

«•«§> «si

Ceite expression, filiam pater tlieuit ut, etc., est rare, et demande d'étix* expliquée.

b" D'autres fois, une métaphore moins commune, on une expression susceptible de plusieurs sens embarrasse le lerteur.

IHssipàtm res nondùm adulla discordiâ forent • : quas fouit tranquilla modéra tio impéril, tique nulriendo perduxit , ut bonam fruqtm tibertatis matant jam viribus ferre postent. Cet endroit est admirable, et pour le fond de la réflexion même, et pour la manière dont elle est exprimée. Mais d’où est tirée la métaphore qui en fait la principale beauté? car c’est par où doit commencer l'explication de eet endroit, qui sans cela ne peut être bien entendu. Tlte-Live a-t-il en rue les soins d'une nourrice et la nourriture douce et légère dont l'enfance a besoin avant que de pouvoir digérer un aliment plus solide? ou bien se propose-t-il pour objet de sa comparaison la chaleur modérée de la terre qui, après avoir enflé et attendri le grain et eu avoir hit sortir d’abord une petite pointe verdoyante, la fortifie insensiblement, et, la conduisant par divers degrés è sa maturité, la met enfin en état de porter le poids de l'épi? J'ai vu deux habiles professeurs , partagés sur l’tnieliigence de ce passage, appuyer chacun leur sentiment de raisons fort plausiblés,- et certainement la chose n'est point sans difficulté.

Tlle- Lire termine la description du supplice des enfants de Brutùs par cette excellente réflexion : Nudatos virgis cadunl , securiq ue feriunt ; quum inter omne lempus pater, vultusque et os ejus, speelaculo esset , «m inertie anima palrio inter publiées peentt minitterium *. On donne b ces derniers mots. animo palrio, deux sens tout opposés Les uns prétendent qu'ils signifient que dans cette occasion la qualité de consul l’emporta sur celle de père, et que l’amour de la patrie étoufla dans Brutus tout sentiment de tendresse pour son fils. Ce vers de Virgile, Vincet amor patriœ *, et le caractère d'insensibilité et de dureté que Plutarque donne b

> Lit. hb. s, a. 1.

•lib. », n. 5.

» Smld. VI, 81», - Vils PdNIo,

Brutus, semblent appuyer ce premier sent. D'autres, au contraire, soutiennent, et leur sentiment parait bien plus raisonnable et plus fondé dans la nature, que ces mots signifient qu’à travers ce triste ministère que la qualité de consul imposait à Brutus, quelque effort qu’il fît pour supprimer sa douleur, la tendresse de père éclatait malgré lui. Et le vers de Virgile emporle nécessairement ce sens , puisqu’il marque qu’il y aurait un combat entre les sentiments de la nature et l’amour de la patrie, et qu’enfin ce dernier l’emporterait, rincer amor patries.

Ces sortes de difficultés peuvent servir à former le jugement des jeunes gens, à leur donner un goût de critique juste et exact, et à jeter dans leurs études une variété et une gaîté qui les leur rend plus agréables.

5“ Il y a un autre genre de difficultés qui viennent de la corruption du texte. Il me semble qu’on doit cette justice aux bons auteurs de l’antiquité, quand on trouve dans leurs ouvrages des endroits d’une obscurité impénétrable et dépourvus de tout sens, de croire que le texte est vicieux et qu’il y manque quelque chose ; et alors on a rccoursaux conjectures.

üignosesse, qui armis (Volas) cepissent, eorum urbem agrumque volanum esse '. M. le Febvre substitue dignumesse, id est, exquum.

Non jam orationes modo Manlii, sed facta popularia in speciem, tumuttuosa eadem, qui mente fièrent, inluenda cranl *. Gronovius éclaircit cet endroit en changeant deux lettres, et substitue inluenti. Facta popularia in speciem, tumultuosa eadem, qui mente fièrent inluenti, erant.

Sic libris falalibus edilum esse, ut ’quandà aqua albana abundâsset, lùm, si eam ttomanus triti emisisset, Victoriam de f'eienlibus dari *. La faute est évidente, uf... dari, soit qu’elle vienne de l’inadvertance de l’auteur ou de l'ignorance du scribe.

Pline le naturaliste parle ainsi du vermisseau d’où se forme l’abeille* ; idquud ex-

> Lit. lia. «, «. 4».

• Ltb. e. a. i4.

■ Llb. b. B. 15.

* Pitn. HU. Bat. ilb. 11, cap. i«,

«*e#> «sa

celsum est, primùm vermirulus videtur candidus.jacens transversus, adhærensque ila; ut pascere videatur. Ces derniers mois, ila ut pateere videatur, qui étaient dans toutes les éditions et dans tous les manuscrits, ne forment aucun sens raisonnable : aussi ontils fort embarrassé tous les interprètes qui se sont donné la torture pour les expliquer ou pour y substituer une autre leçon. Cet endroit a été parfaitement rétabli par le simple changement de quelques lettres : ita ut part cerœ videatur. Comme ce vermisseau est blanc, et qu'il lient à la cire, il parait en faire partie. On doit cette restitution, l'une des plus heureuses qu’on ait en ce genre, au savant P. Pelau, et, après lui, au P. Hardouin , qui, avant que d'avoir vu la note de son confrère, avait corrigé cet endroit de la même manière ; et il appuie cette correction par un passage d'Aristote qui en démontre la nécessité.

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