De la manière de prononcer et d’écrire ie latin
Le don de la parole et l'invention de l'écriture sont deux avantages inestimables que la divine providence a bien voulu accorder & l'homme, et qu’il n’aurait jamais pu se procurer lui-même par se» seuls efforts.
« C’est, dit un grand homme en traitant « cette matière1, une invention merveilleuse o de composer de vingt-cinq ou trente sons « celte variété inGnie de mots, qui, n'ayant a rien de semblable en eux-mêmes A ce qui a se passe dans notre esprit, ne laissent pas « d’en découvrir aux autres tout le secret, et a de faire entendre à ceux qui n’y peuvent • pénétrer tout ce que nous concevons et < tous les divers mouvements de notre Ame.» C’est une seconde merveille, presque aussi admirable que la première1, d’avoir trouvé
1 Gram. rail. pag. 37.
1 Phanictt primi, ri famœ creditur. aitri
Mansuram rudibut vorem signare flgurit.
Lucas. 1. 3.
C’en de lut que noua vient rct art ingénieux
De peindre ta parole et de parier aux yeux ;
Et par iea traits divers de ligure* tracée»,
Donner de ta couleur et du corps aux pensées.
Bnâicur.
le moyen, par des Qgures tracées sur le papier, de parler aux yeux aussi bien qu'aux oreilles, de Gxer une chose aussi légère que ta parole, de donner de la consistance aux sons et de la couleur aux pensées.
11 est bon de rendre de bonne heure les jeunes gens attentifs à ce double bienfait dont on fait usage tous les jours, et presque A chaque moment, et dont il est fort rare qu'on marque jamais A Dieu sa reconnaissance.
La manière ancienne d’écrire et de prononcer faisant une partie essentielle de la grammaire, elle doit être enseignée aux enfants dès qu’ils commencent A étudier. Mais on peut réserver pour un âge plus avancé certaines observations qui supposent un jugement plus formé.
Il est absolument nécessaire aux jeunes gens de bien connaître la nature des lettres et le rapport qu’elles ont entre elles. Cette connaissance leur servira A mieux distinguer la cadence et l’harmonie des périodes, A découvrir l’étymologie de certains mots, A savoir comment on prononçait autrefois, et quelquefois même A entendre dans les auteurs des endroits fort obscurs, ou à restituer des passages corrompus.
Les anciens, en parlant, faisaient toujours sentir la quantité des voyelles , et distinguaient toujours dans la prononciation les longues des brèves. Nous observons cette distinction dans la pénultième des mots de plus de deux syllabes, amabam, circumdabam :
mais il n’en parait ordinairement aucune trace dans ceux de deux syllabes, dabam, itabam; ce qui est un défaut très- considérable. Par IA les vers latins perdent dans notre bouche une grande partie de leur grâce. C’est comme si en français nous prononcions patte . qui se dit des animaux, comme pâle, qui signifie de la farine détrempée avec de l’eau. M. Perrault, faute de connaître la nature des lettres, avait avancé que l’a de cano, dans ce vers de Virgile, arma virumque cano, devait se prononcer comme l’a pénultième de cantabo, dans ce vers critiqué par Horace, for~ tunam Priami canlabo et nobile bellum.
C’est, dit M. Despréaux en réfutant son adversaire, une erreur qu’il a sucée dans le collège, où l’on a cette mauvaise méthode de
prononcer les brèves, dans les dissyllabes latins, comme si c'étaienl des longues.
Les anciens confondaient quelquefois l’a et l't dans l'écriture, et apparemment aussi dans la prononciation. Quintilien remarque que de son temps on écrivait Acre au lieu de heri ; qu'on trouvait dans plusieurs livres sibe et gnose au lieu de libi et quasi , et que Tile- Live avait ainsi écrit '. De là vient sans doute que ces lettres se mettent indifféremment dans de certains cas : pelvem ou pelvim, nave ou nam. De là vient aussi que, comme dans la diphlhongue et l'e était fort faible, et que l'on n’y entendait presque que l'f, cette dernière lettre est demeurée [seule dans de certains mots : omnit pour omneis ; ce qui est si commun dans Salluste.
Crassus, dans Cicéron, reproche à Colla * qo’en retranchant l'f, et pesant trop sur l’a dans la diphlhongue et, il ne prononçait pas comme les anciens orateurs, mais comme les moissonneurs , qui , au rapport de Varron, disaient vtltam pour veillam ou villam. Un défaut assez approchant de celui-là est encore aujourd'hui fort ordinaire à beaucoup de personnes, qui prononcent l'f à peu près comme l’e dans les mots ou l’f se trouve devantun n, comme ptrinceps, ingens, ingenium, induo, au lieu qu'il le fout prononcer dans ces mots comme on le fait dans la préposition in, et lorsque l’f est suivi d’autres lettres : immitis, primut.
La voyelle u était prononcée ou par les Latins, et elle l'est encore ainsi par les Italiens et par les Espagnols. Cueulus se prononçait comme nous dirions coucoulous, d’où vient le mot français coucou; et ces mots, dans l'une et l’autre langue, n'ont été formés qse par onomatopée, c’est-à-dire imitation du son, pour marquer le chant de cet oiseau. Or cette prononciation donne aux mots latins une grâce et une douceur particulières. Nous en conservons quelque chose dans les mots où l’u est suivi d'un m ou d’un
> un. s, ap.7.
* • Quirf Cou» dos ter, cujos ta ma lata, Su I pin, dodm nanqaan Itntlarls , ol Vota litteram toits* , et a ple- « ntasimam dlcai, non mlfal oratores antlqaos, sed mes- « oores vtderl* Imitait, a (Ub. 3, de Oral, n *6.)
n : dominum, dederunt, qu’il ne faut pas prononcer comme si c’était un o plein dominom, ce qui est pourtant assez ordinaire.
Parmi les quatre liquides I, r, m, n, les deux premières méritent parfaitement ce nom : car elles sont effectivement coulantes, et se prononcent avec facilité et vitesse. L'm a un son fort sourd : c'est pourquoi Quintilien l’appelle mugientem litteram. Il remarque que, comme elle a quelque chose de pesant, autrefois on la retranchait à la fin, die’ banc ; et que, quand même on récrivait' , elle ne sc prononçait presque point : rnuflum ille et terris jaetatus, et alto. Ainsi voilà encore dans ce vers une douceur et une gréce de prononciation qui nous est inconnue.
L'a est appelée sifflante à cause du son qu'elle fait : c’est pourquoi anciennement on la retranchait à la ün : sereins' fuit, dignu' loco. Il y a des mots français où l’on supprime celte même lettre dans la prononciation , quoiqu’elle demeure dans l’écriture : Vous nous faites... Les Romains faisaient toujours sonner l’a, et la prononçaient pleinement au milieu du mot, comme au commencement : mfaerfa, comme séria. Us doublaient même cette lettre au milieu, quand elle èta l précédée de voyelles longues : cauaaa, cossus , divissiones ; et c’est ainsi que Cicéron et Virgile écrivaient *. Notre langue adoucit cette lettre au milieu, et elle a fait passer cette prononciation dans le latin.
Le z se prononçait chez les Latins d'une manière fort douce, et qui, selon Quintilien, répandait beaucoup d'agrément dans le discours '. Il répondait à peu près à notre s entre deux voyelles, muse, mais eu y joignant quelque chose du son du delta après l’a. C'est ainsi qu'en grec les Doriens le prononçaient et l’écrivaient : oupioSu pour mp iç» ; ce qui certainement a beaucoup de douceur. Quelques-uns croient que le d se prononçait avant l's : Mezentius.lUedsentius.
1 « Etiamsi tcribltar, lamen perùm cxprimitur : edeo n ut penê cujusdem nov*s Huera sonum reddaL d (Qciht. lib- 9, cap. S.)
* « Quomodô et Ipsam ( Ckeronem ) et Vtrgtliam « ecrlptlsse . meaut eorum docent n { Qointil. lib, 1 , cep. 13.)
s Quint- 1. 12, cep. 10.
On voit, par le rapport de certaines lettre* entre elles, comme du 6 et dn p, du d et du t, pourquoi certains mots s'écrivent d’une manière et se prononcent de l'autre*. Quinlilien remarque que dans oblinuit la raison demande un t, mais que les oreilles n'entendent qu'un p. Il en est ainsi dans toutes les langues. Nous prononçons granl esprit, grant homme, quoique nous écrivions grand esprit, grand homme.
Les anciens faisaient sonner fortement l'aspiration, surtout avant les voyelles, ce qui donnait beaucoup de grâce et de force A la prononciation. Mene lliacis occumbere campis Pion potuisse, tuâque animam hanc effundere dexlrâ! (Æn. I, 101.) Si Perqama dextrà Defetidi possent, etiam bac defensa fuissent. (Æ.v. Il, 29t.) Ces admirables vers perdeut une partie de leur beauté, si l'aspiration n'est pas fortement marquée. C’est un défaut très- ordinaire aux jeunes gens, et surtout aux Parisiens , dont l'attention des maîtres peut aisément les corriger.
On a fait plusieurs remarques utiles et importantes sur l'velj consonnes, que le* anciens sans doute ne prononçaient pas tout h fait comme nous. Il n'est pas inutile que les jeunes gens en soient instruits, et qu'ils sachent ce que c’était que le digamma troHcum, c'est-i-dire un double gamma, caractère destiné pour marquer l'e consonne : terminait, pour terminavit. L'empereur Claude, tout maître du monde qu'il était, n’eut pas le crédit de le faire recevoir au nombre des lettres latines.
On doit conclure de ces observations, et de beaucoup d'autres pareilles , que la manière dont les humains prononçaient le latin était en plusieurs choses très-différente de celle dont nous le prononçons aujourd'hui; qu’ainsi leur prose et leurs vers perdent une grande partie de leur grâce dans notre bouche, comme nous voyons que les nôtres sont extrêmement défigurés par les étrangers qui ignorent notre manière de prononcer. Ils avaient mille délicatesse» en prononçant qni nous sont absolument inconnues. Ils (jislmg uaient l'accent dé U quantité, çt ils savaient
1 Lib. 1, cap 13.
fort bien relever une syllabe sans la faire longue, ce qne nous ne somme* poinf aecoumé» à observer. Ils avaient même plusieurs sortes de longues el de brèves, dont ri* faisaient sentir la différence. Le people était très-délicat sur ce point, et Cicéron * témoigne qu'on ne pouvait faire une syllabe pial longue ou plus brève qu'il ne fallait dans les vers d'une comédie, que tout le théâtre ne s’élevât contre cette mauvaise prononciation, sans qu'ils eussent d'autre régie que le discernement de l'oreille, qui était accoutumée â sentir la différence des longues et des brèves, comme aussi de f élévation ou de l'abaissement de la voit, en quoi constate la science des accents.
De telles observations snr la manière de prononcer el d’écrire des anciens peuvent être fort utiles, et même agréables aux jeune* gens, pourvu que les maîtres en sachent faire un choix judicieux, qu'ils les placent à propos, et qu'ils n'en proposent pas en même temps un grand nombre, ce qui pourrait devenir ennuyeux et rebutant. Ils peuvent, en attendant qu'ils consultent les originaux mêmes, s'instruire en peu de temps el sans beaucoup de travail sur cette matière dans la Méthode latine de Porl-Boyal, d'où j'ai tiré la plus grande partie des réleiions que j’ai Mites sur ce sujet. Ce livre, quoiqu’il ne soit pas sans defaut, les peut mettre en état d'apprendre A leurs écoliers bien de* chose* egalement utiles el curieuse*.
Ils y verront qu’il est mieux d'écrire sumpsi, détient, vtndico, autor ou aüclor, convicium, ftcundus, felix, femina, fenus, fétus , laergrna, paena, patriciui, trihunicius, fictidus, novicius, quatuor, quicquid, Saltus tius Appultius, sidus,solemnis, sollislimum, suifur, subsiciva ou subsecrca, et beducoup d’autres semblables observations appuyée» de preuves et d'autorités.
' « In versa quidam Ihealra Iota Rétamant, tttuu
« una ayilaba nul brevlot aut longlor. Nec vtro mullln ludo pedes novil, DK ullos numeroi lenel ; nec lltud, a quod otTendii, auteur aut In quo offendat, intentait : « ci tamen omnium longitudinal» et Uni vu aient In tonie, u lient fliiiUrum grauumque vovgm, jndioluo) ipsn m- « tura in auribiu nosuù coUaccrii. (Orac. n. 1U-)