‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 96 sur 298 · Fictions ingénieuses · texte numérisé non relu

Fictions ingénieuses

Les poëmps d’Homère sont remplis de Actions qui sous l’enveloppe d’une fable ingénieusement inventée cachent d’importantes vérités, et des instructions très-utiles pour la conduite de la vie. J’en rapporterai seulement deux.

Clrcé.

Les compagnons d’Ulysse ont l’imprudence d’entrer cliex cette dangereuse déesse sans avoir pris aucune précaution '. Elle leur fait d’abord un fort bon accueil. On leur sert à manger. Elle leur présente d’un vin délicieux : mais elle mêle dans tout ce qu'on leur sert un poison secret , propre à leur faire perdre absolument le souvenir de leur patrie. Ensuite elle les frappe de sa baguette : ils sont changés en pourceaux , relégués dans une étable , et réduits à la vie et à la condition des bêles. Voilà une image bien sensible du triste étal où la volupté réduit un homme qui a le malheur de s’y livrer. Il est vrai qu'Ulysse échappe aux dangereux attraits de Cirré. C’est qu'il ne S’y était exposé que par la nécessité de délivrer ses compagnons; et Mercure était venu exprès lui montrer une racine, seule rapable dé le garantir du funeste poison de cette déesse; Horace semble supposer qu'il ne but point, comme avaient fait scs compagnons, la liqueur que Circé lui présenta : en quoi il est contraire à Homère. Ses vers sont trop beaux pour n’être pas ici rapportés.

Sirenum voees et Circes pocula nôstl :

Quæ si cam socils stultus cupldusque blblsscl.

Sut» dominé merctrice fuiisrl turpls et excors ;

Yixisset canis immuodiu, vel arnica iulo sus *.

* Odys. I. x.

* Hor. ep. 2, lib. 1,

Sirènes.

Homère , p8r celle Ingénieuse fable ', Tune des plus belles de l'antiquité, nous a voulu faire connaître qu'il y a des plaisirs qui paraissent fort innocents, H qui sont pourtant très-dangereux. Les SirètteS étaient des espèces de nymphes marines . qui, par la doutenr de leur voix et l'harmonie de leurs chants, attiraient dans le précipice ceux qui avalent la curiosité de les entendre. C'est pourquoi un poêle les appelle fbrt spirituellement la douce peine, la joie cruelle, l'agréable mort des passants 3 :

Sirenas, hitarern uaviganlium pa-oim.

BlanrlaaijQe ihorlci, gautllunique rrmirlr,

Quas ncmo quomtam deierebal auditas,

Fallai Ulj&iea dtcllur reliquisse.

Ulysse; averti du danger où il allait être eiposé, avait pris la précaution de boucher les oreilles de tous ses compagnons avec de la cire, et, pour lui, il s'était fait lier h un mât, pour être en état d'entendre les Sirènes sans péril. Quand il fut près de leur Uemeure : Approcher,, lui dirent-elles d'une vois harmo tiieuSe, approcher de tiotis, généreux prince, qüi méritez lant d’éloges, et qui êtes l’ornement et la gloire des Grecs. Voilà le premier appât auquel il est rare d’échapper, la louange , In (laiterie. Écoutez notre voix. Jamais personne n'a passé ici sans prêter l'oreille à nos doux concerts. Il est assez naturel à des personnes fatiguées par une longue navigation de s'accorder cet innocent plaisir. L’exemple de tous les autres qui se le sont permis en est une nouvelle raison. Quiconque nous a entendues s’en retourne également instruit et charmé par nos chansons. Elles piquent en même temps et l'espiil par la curiosité , et les sens par l’allrait du plaisir. Qu'y avait-il de criminel en tout cela? qu’y paraissait-il même de dangereux? Cependant c’en était fait d'Ulysse, si ses compagnons l'eussent cru et feussenl délié. Vaincu par le

> Odj». L xu.

s Martial.

charme de leur voix, il ne se souvenait plus de toutes ses belles résolutions, et des ordres qu’il avait lui-même donnés de ne le point délier. Il avait sauvé ses compagnons par sa prudence, en leur bouchant les oreilles avec de la cire : ils le Sauvèrent à leur tour par la salutaire ‘résistance qu’ils lui firent. Il n’est point d’autre moyen d’échapper aux attrbits du plaisir et de la mollesse, dangereuses sirènes, surtout pour la jeunesse, que de fermer les oreilles et de fuir comme les compagnons d'Ulysse, ou d'être bien lié comme le fut Ulysse lui-même. ■

Dca dieux et de la religion.

Rien n'est plus propre à nous convaincre de quels égarements l'esprit humain est capable, lorsqu'il s’est une fois éloigné de la véritable religion , que la description qu'IIomère nous fait des dieux du paganisme. Il faut avouer qu’il nous en donne une étrange idée.. Ils se querellent , ils se font des reproches , ils se disent des injures. Ils font des lignes, et prennent parti les uns contre les autres. Quelquesuns sont blessés dans les eombats contre les hommes, et lout près de périr. Le mensonge, la fourberie , le vol même, sont des gentillesses parmi eux. L’adultère, l’inceste, les crimes les plus détestables, perdent toute leur noirceur dans le ciel, et y sont même en honneur. En un mot, Homère a attribué â ses dieux non-seulement toutes les faiblesses de la nature humaine , mais encore toutes les passions et tous les vices des hommes ; au lien qu’il aurait dû plutôt . comme le dit si bien Cicéron , donner aux hommes les perfections des dieux, Humana ad deos transtulil : divino mallem ad nos C’est pour cette raison, comme on l’a déjà remarqué , que Platon a chassé Homère de sa république, comme coupable de lèse-majestê divine , et que Pytliagore a dit qu’il était cruellement tourmenté dans les enfers pour avoir semé dans ses poèmes des fictions si impies. Mais ; selcn la tcmarque d'Aristote, il n’a fait en cela que gui-

* t. Taie. a. 67.

vre ce que la renommée avait publié avant lui. De tels excès nous montrent ce que nous devons à notre libérateur.

D’un fond si noir et si ténébeux sortent pourtant de vives étincelles de lumière, bien capables d’éclairer l’esprit : restes précieux de ces vérités primitives que l’auteur de la nature avait gravées dans le cœur de l'homme, et qu’une tradition constante et universelle y a conservées malgré la corruption générale. C'est à ces maximes fondamentales de la reli gion qu’il faut surtout avoir soin de rendre attentifs les jeunes geqs. Je me contenterai d'en rapporter ici quelques-unes, qui sont les plus importantes.

1. lTn dieu suprême, unique, toul-poissent, dont les décrets forment la destinée.

Malgré cette multiplicité monstrueuse de dieux qui parait dans Homère, on voit clairement que ce poète reconnaît un premier être, un dieu supérieur, de qui tous les autres dieux étaient dépendants. Jupiter parle et agit partout eu maître, comme étant infiniment supérieur en pouvoir et en autorité à tous les autres dieux ; comme pouvant par une seule parole les chasser tous du ciel , et les précipiter dans le fond du Tartare ; comme l’ayant fait à l'égard de quelques-uns d'eux : et tous généralement reconnaissent sa supériorité et son indépendance. Un endroit seul suffira pour nous faire connaître quelle idéales anciens avaient de Jupiter.

« Ce maître du tonnerre avait appelé tous « les dieux à une assemblée '. Ils se placent i tous autour de son trône avec un silence « respectueux ; il leur parle en ces termes : « Dieux et déesses, écoutcz-moi, et qu'aucun « de vous ne s’avise d’enfreindre ce que j’au- « rai dit, ni de s’opposer à mes ordres, mais « qu’ou s’y soumette, afin que j’exécute mes a décrets éternels. Celui de vous qui descendra k pour secourir les Troyens ou les Grecs en- « courra mon indignation, et ne regagnera « l’Olympe qu’après avoir été traité d’une « manière peu convenable à un dieu ; ou plu-

* B. vin. 1-32.

« tôt je les précipiterai dans les profonds abt- « mes du Tartare ténébreux ', dans ces ca- « vernes affreuses de fer et d’airain qui sont » sous la terre, et autant au-dessous de l’em- « pire des morts que le ciel est au-dessus de « la terre. Vous connaîtrez alors combien je a suis plus puissant que tous les dieux. Et « pour vous convaincre de ma puissance, sus- « pendez du haut des deux une chaîne d'or, « et tachez de la tirer en bas tous tant que « vous êtes de dieux et de déesses. Tous vos « efforts ensemble ne pourront jamais m’è- « branler ni me faire descendre en terre. Et « moi, quand il me plaira , je vous enlèverai « tous sans peine, vous, la terre et la mer. Et « si je lie ensuite cette chaîne au sommet de a l'Olympe, toute la nature suspendue de- « meurera lé sans action : tant mon pouvoir a surpasse celui de tous les dieux et de tous « les hommes, quand même ils uniraient leurs a forces. A ces terribles menaces tous les dieux a demeurent étonnés et interdits. Ils recon- « naissent que la force de Jupiter est invina cible, et que rien ne peut lui résister. »

Après cela on ne doit pas être surpris que le poêle représente Jupiter comme auteur de la dettinie, qui n'est autre chose que la loi émanée de lui, et à laquelle tout est soumis et dans le ciel et sur la terre *. Le destin, selon lui, c’est le décret de Jupiter : Atoc Ce décret est ce qui fixe les événements. C’est là proprement cette nécessité , cette loi irrévocable, à laquelle Jupiter lui-même est soumis.... Et une preuve que cette doctrine est la doctrine d'Homère, c’est qu'il n'a jamais parlé de la fortune, ; et que par conséquent on ne connaissait point de son temps cette divinité aveugle que les siècles suivants ont adorée.

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