PROFESSION DE QUELQUES RELIGIEUSES DE LA VISITATION
Simile est regnum cæœlorum homini negoliatori, quærenti bonas margaritas, inventa autem una preliosa, abiit, et vendidit omnia quæ habuit, et emit eum. (MATTH. 13.)
C’est certes tres-à propos que Nostre-Seigneur dit, que le royaume des cieux est semblable à un marchand , lequel cherchant des perles , en treuve enfin une d’un si grand prix et si excellente au dessus de toutes les autres, qu'il va et vend tout céqu'ila pour l’achepter. Similitude par laquelle Nostre-Seigneur nous veut faire entendre, que les negociateurs du ciel qui cherchent cette perle de la fehcité eternelle, sont semblables à ce marchand, et si vous y prenez garde, vous verrez qu'ils font un mesmé negoce, je veux dire, qu'ils negocient de mesme façon.
Voyez ce marchand de l'Evangile, il cherche des perles, mais en ayant treuvé une, 1l s’y arreste, et à cause de son prix et de son excellence, il vend tout ce qu'il a pour se la rendre sienne : de mesme tous les hommes cherchent la felicité, mais pas un neantmoins ne la treuve, que celuy qui rencontre cette perle orientale de pur amour de Dieu, et qui l'ayant treuvée, vend tout ce qu’il a pour la posseder. Il est vray que l'homme est creé pour joüir de la felicité : et la felicité a tant de rapport et de convenance avec le cœur de l'homme, qu'il ne peut treuver de repos qu'en la possédant. Mais le malheur est, que les hommes
constituent la felicité chacun en ce qu'il ayme, les uns aux voluptez, les autres aux richesses, et les autres aux honneurs et dignitez : mais helas qu'ils sont trompez! car toutes ces choses ne sont point capables d’assouvir ny contenter le cœur. Ce que S. Bernard exprime merveilleusement bien par ces parolles : Ton ame, à homme, dit-il, est de grande estenduë, et nulle chose ne la peut remplir ny satisfaire que Dieu seul : Non capit eum nisiimago sui, anima capax illius est quæ nimirum ad illius imaginem creata (1). L'on en void l'experience en Alexandre-le-Grand , lequel apres avoir assujetti presque toute la terre sous son empire, ne fut pas neantmoins content, car un certain philosophe luy ayant fait accroire qu’il y avoit encore d’autres mondes que celuy-cy, il se mit à pleurer dequoy il croyoit ne les pouvoir tous conquerir. Considerez de grace, si celuy qui à possedé le plus eminemment les biens et les richesses de la terre que nul autre n’a pas esté content, qui est-ce qui le pourra estre ?
Certes, non-seulement les choses terrestres ne sont pas capables de satisfaire ny contenter nos cœurs, mais non pas mesme les celestes ; et cecy nous le voyons tres-bien en la chere amante de Nostre-Seigneur, la grande S° Magdelene, laquelle toute esprise de l’amour qu'elle luy portoit, apres qu'il fust mort et mis dans le sepulchre, retourna promptement pour le chercher devant nul autre; mais ne l’ayant pas treuvé, ains (2) des anges, elle ne se pust contenter, bien qu'ils fussent tres-beaux, et habillez à l'angelique. Les hommes pour beaux et magnifiquement ornez qu'ils puissent estre, ne sont rien au prix des anges, leur lustre n’a point d’esclat, et ne sont pas dignes de comparoistre en leur presence : aussi voit-on en l’Escriture saincte que jamais ils n’ont apparu aux hommes qu'ils ne soient tombez dessus leur face, n’estant pas capables de supporter la splendeur et l’esclat de la beauté angelique (Jug. 3). La tres-S"® Vierge mesme , qui à eu des eminences si grandes au dessus de toutes les pures creatures, et laquelle a esté si particulierement gratifiée au dessus de tous les anges, cherubins et seraphins, s’estonna neantmoins à la veuë de l’ange S. Gabriel, lorsqu'il la vint treuver, pour luy parler du tres-haut et sacré mystere de l’Incarnation (Luc. 1). '
Or la grande S'* Magdelene, toute esprise de l'amour de son divin Maistre, ne s'amuse poinct ny à la beauté de leur visage, ny à la blancheur de leurs vestemens, et moins encore à leur
(1) Sermon de la Dédicace, ci-avant. — (2) Mais.
maintien plus que royal, ains elle va et tourne tout autour d'eux, regardant de tous costez; les anges luy demandent : Femme, pourquoy pleurez-vous? Mulier, quid ploras? Ils m'ont pris mon Maistre, dit-elle, et je ne sçais où ils l’ont mis; Tulerunt Dominum meum, et nescio ubi posuerunt eum (Joan. 20). Les anges luy demandent : Pourquoy pleurez-vous? comme luy voulant dire : N’avez-vous pas bien subjet de vous resjoüir, et d’éssuyer vos larmes en nous voyant? Quoy! la splendeur et beauté de nostre face, l’esclat de nos vestemens, et nostre magnificence plus grande que celle de Salomon, n'est-elle pas capable d’essuyer vos larmes? O non certes, son cœur ne se peut contenter à moins que de Dieu! Magdelene ayme mieux son Maistre crucifié, que les anges glorifiez.
L’espouse au Cantique des cantiques dit, que son bien-aymé l'ayant appellée, et ayant frappé à sa porte, passa outre, et que l'ayant ouverte, elle ne le treuva plus : Vox dilecti mei pulsantis, aperi mihi soror mea, amica mea, columba mea, immaculata mea, pessulum ostii mei aperui dilecto meo : ille ‘declinaverat, alque transierat. Quæsivi; et non inveni illum : vocavi, et non respondit mihr (Cant. 5). Je me leveray, avoit-elle dit auparavant, et iray tout à l’entour de la cité, et chercheray par les ruës et par les places publiques celuy que mon ame ayme et cherit. Elle avoit demandé aux gardes de la ville s'ils n’avoient point veu celuy que son ame aymoit : et les ayant rencontrez pour la seconde fois, ils la maltraitterent, dequoy elle se plaint, disant, que les gardes de la cité l’ont battue, l’ont blessée, et luy ont osté son manteau : /nvenerunt me custodes qui circumeunt civitatem, percusserunt me, et vulneraverunt me, tulerunt pallium meum mihi custodes murorum (Cant. 5). Puis enfin s'addressant aux filles de Sion : Je vous conjure (leur dit-elle), filles de Hierusalem, que si vous rencontrez mon bien-aymé, vous luy annonciez que je languis d’amour pour luy : Adjuro vos, fihæ Hierusalem, si inveneritis dilectum meum, ut nuntietis illi quia amore lanqueo (Cant. 5).
Tous ceux qui prattiquent l’amour sacré sçavent bien que ces blessures sont diverses, et qu’il blesse le cœur en plusieurs façons; mais specialement lorsqu'il se void arresté ou empesché de posseder ce qu’il ayme. L’Amante sacrée dit que les gardes l'ont blessée, à cause qu'ils l'ont arrestée; car rien ne blesse tant an cœur qui ayme Dieu, que de se voir retenu et empesché de le chercher. Or tout cecy n'est dit que pour servir de preface à ce discours.
Le royaume des cieux (dit Nostre-Seigneur) est semblable à un marchand qui cherche des perles, et lequel en avant treuvé une de grand prix, vend tout ce qu’il a pour l’achepter. Le pur amour de Dieu est cette perle precieuse, que les negociateurs du ciel cherchent : mais s'ils la veulent achepter, il faut qu'ils vendent tout ce qu’ils possedent. C’est le subjet pour lequel les anciens chrestiens ne se contentoient pas d'observer les commandemens de Dieu; ains pour acquerir cette perle inestimable, ils embrassoient encore la prattique des conseils, quittant et abandonnant sans reserve tout ce qu'ils possedoient : si que l’on peut veritablement dire, qu'ils n’avoient tous qu'un cœur et qu’une ame; car les mots de tien et de mien n'’estoient jamais entendus parmy eux (Act. 4).
Mais escoutez, je vous prie, ce que dit le Prince des Apostres à Nostre-Seigneur : Voicy que nous avons tout quitté et abandonné pour vous suyvre, quelle recompense en aurons-nous? Ecce nos reliquimus omnia, quid ergo erit nobis (Matt. 19)? Surquoy le grand S. Bernard luy parle en ces termes : 0 pauvre S. Pierre, quelle raison pensez-vous avoir d’exagerer ainsi l’abandonnement que vous avez fait de toutes choses, puisque vous n’estes qu'un pauvre pescheur, et n’avez quitté qu’une petite et chetive barque, et des rets; à quoy il respond luy-mesme: C’est bien tout quitter et abandonner, que de ne se plus reserver. de pretentions pour le monde, mais c’est encore beaucoup plus de se quitter et abandonner soy-mesme.
Tous les religieux et religieuses ont esté de tout temps fort loüez et estimez, à cause de ce parfait abandonnement qu'ils font de toutes choses. Et le grand S. Augustin reprochait aux Manicheens, dequoy parmy leur religion ils n’avoient rien qui approchast tant soit peu la pureté des vierges qui s’estoient renfermées dans les monasteres, lesquelles estoient pures comme des colombes, faysant vœu d’une perpetuelle chasteté : mais sur tout 1l exalte grandement le renoncement qu’elles avoient fait de toutes choses, disant, qu'elles avoient tellement quitté et abandonné tout ce qu’elles possedoient, que n’ayant rien en particulier, jamais ces mots pernicieux de mieu et de tien ne s’entendoient parmy elles.
Certes, les religieuses ont toujours esté en si grande estime parmy les anciens, que le bien-heureux S. Ignace martyr, eserivant à un de ses amis, luy recommandoit expressement d’honorer les vierges qui estoient congregées dans les monasteres, comme l'autel sacré de Dieu, et les veufves comme la sacristie, et il les
-recommandoit tant les unes que les autres à cause du grand renoncement qu’elles avoient fait de tous les biens de la terre, non-seulement de ceux qu'elles possedoient, mais encore des pretentions qu’elles pouvoient avoir d’en acquerir, comme aussi du renoncement parfaict qu’elles avoient fait d’elles-mesmes.
Or, c'est à ce renoncement parfaict de vous-mesmes, et de toutes les choses de la terre, que vous estes maintenant appellées, mes cheres sœurs, c’est une pretention bien haute que de conquerir le pur amour de Dieu, qui est la perle precieuse que vous cherchez, laquelle ne se peut achepter que par le renoncement de toutes choses : si vous la voulez posseder, il est en vostre pouvoir de l’acquerir, mais il vous faudra quitter et abandonner toutes les choses de la terre, et ce qui est encore plus difficile à faire, c’est qu’il faudra vous quitter vous-mesmes ; car le veritable amour de Dieu ne peut souffrir aucun compagnon, il ne veut point de rival , il veut estre seul dans nos cœurs, et y regner souverainement, et quand il cesse d’y regner, il cesse quant et quant d’estre avec nous.
Or il faut que nous scachions que nous avons deux nousmesmes qu'il faut renoncer totalement, et sans reserve, pour faire place à ce divin amour, dont le premier est ce nous-mesme exterieur, qui n’est autre que nostre corps; que S. Paul appelle le vieil homme; outre lequel nous avons encore un autre nousmesme spirituel, qui est nostre propre jugement, et nostre propre volonté, et c’est specialement au renoncement de ce nousmesme spirituel que consiste nostre perfection. IL faut bien vrayment renoncer et mortifier le corps : mais ce n’est pâs assez, il faut aussi mortifier l'esprit; car sans cela le renoncement du corps et des, choses exterieures seroit fort peu de chose. L’espouse au Cantique des cantiques dit, que si quelqu'un donne toute sa substance pour Dieu, et pour acquerir son pur amour, ilne l’estimera rien, croyant de n’avoir rien ou fort peu donné, pour achepter une perle si precieuse : S2 dederit homo omnem substantiam domus suæ pro dilectione, quasi nihil despiciet eam (Cant. 8).
Tous les religieux cherchent ou doivent chercher cette perle inestimable du sainct amour; mais pour l’achepter, il faut qu'ils quittent et abandonnent toutes choses; car autrement ils ne pourront parvenir au but de leur pretention, qui doit estre de se transformer tout en Dieu. Pretention certes digne d’un cœur genereux, et laquelle nous devrions tous avoir, nous despoüillant du vieil homme, c’est-à-dire, de tout ce qui est en nous
de terrestre, pour nous revestir du nouveau, qui est Jesus- Christ, cessant d’estre ce que nous sommes en la nature corrompuë pour vivre selon la grace.
Mais ressouvenons-nous que ceux qui entreprennent de transmuer et transformer le metail en or pour faire ce qu'ils pretendent, il faut qu'ils ayent une grande peine, et qu'ils y apportent un tres-grand soin, et encore ne sçay-je s'ils le pourront fayre. Or je sçay bien pourtant pour fayre ce qu'ils pretendent, il faut qu'ils reduisent leur metail en poudre, et qu'apres, pour le purifier, ils le fassent passer par le feu et la coupelle plusieurs fois, parce, disent-ils, que s'ils le pouvoient tant purifier, qu'iln y restast plus qu'une certaine matiere ou liqueur qui est descenduë du ciel, il leur seroit facile de parvenir à ce qu'ils pretendent, et qu'ils y seroient enfin parvenus. |
De mesme les ames qui ont fait cette genereuse entreprise de se transformer toutes en Dieu, que ne doivent-elles pas faire pour s'aneantir, se confondre, s’abandonner, et renoncer s0ymesmes, jusques à ce qu’elles soient tellement purifiées, que rien ne demeure en elles que ce qui est de celeste, qui n’est autre que l’image et semblance de la divine Majesté? Mais pour faire cette transformation, il se faut grandement humilier, à l'exemple de nostre divin Sauveur, duquel l'apostre S. Paul dit, qu'il s’est aneanty soy-mesme : Exinanivit semetipsum (Philip. 2), c'est-àdire, qu’il a pour un temps resserré toute sa gloire en la partie superieure de son ame, laissant sa partie inferieure exposée à la mercy de toutes les souffrances, abjections et respugnances qui luy devoient arriver en sa passion. O que c'est une chose admirable! de voir que Nostre-Seigneur s’aneantisse et se vuide ainsi de sa propre gloire, pour des creatures si chetives comme nous sommes, et qui correspondent si peu à son amour!
Il s’est rendu obeyssant jusques à la mort, et la mort de la croix : Factus est obediens usque ad mortem, mortem autem crucis (Philip. 2). Il se despoüille de sa propre gloire pour nous en revestir. ILest done bien raisonnable que nous nous despoüillons de nous-mesmes et de toutes choses, et qu’à son exemple nous obeyssions jusques à la mort, et la mort de la croix, pour luy tesmoigner nostre amour, sans nous ennuyer de la grandeur ny de la longueur de nos souffrances, quand bien elles devroient durer jusqu’à la mort, puisqu'elles ne sçauroient jamais approcher, ny entrer en comparaison avec celles que ce divin Sauveur a souffertes pour nous.
Or pour faire cela, il faut aggrandir nostre courage, et ne nous
rendre jamais pour les difficultez, ains combattre vaillamment sans nous estonner, non plus de la quantité de nos ennemis, que de la longueur du combat. Nous aurions vrayement raison de nous en estonner, si nous nous appuyons en nos forces : mais1l faut se confier en la vertu de Dieu qui nous fortifiera, si nous combattons genereusement pour son amour, disant à l’imitation de son divin Apostre : Je suis plus fort lorsque je me sens plus foible : Cum enim infirmor, tunc potens sum (x. Cor. 12); parce que c'est en la vertu de Dien que je m’appuye : et si bien il nous arrive de commettre des Inperfections en combattant, il ne nous en faut-point estonner, ny perdre courage, pourveu que nous ayons tousjours la volonté de nous amender. Despoüillonsnous donc du vieil homme, pour nous revestir du nouveau.
Nostre-Seigneur voulant remettre l’homme en l’estat d’innocence, et le voulant revestir de la grace qu'il avoit perduë par son peché, voulut mourir tout nud sur la croix, d'autant que les habits que nous portons sont les marques du peché : car vous sçavez qu'aussi-tost qu'Adam eust peché en contrevenant au commandement de Dieu, s’appercevant qu’il estoit nud , il commença d'avoir honte de luy-mesme , et se fit des habits le mieux qu'il put de feüilles de figuier : Consuerunt folia ficus, et fecerunt sibi perizomata (Gen. 3); parce que devant qu'il eust peché, il n’avoit point d’habits. Adam et Eve estoient tout nuds avant leur peché : et Nostre-Seigneur, par sa nudité en la croix, montroit son extreme pureté, et de plus, qu'il remettoit les hommes en l’estat d’innocence : mais la principale raison pour laquelle il voulut mourir nud , fut pour nous monstrer comme il faut, si nous lui voulons plaire, que nous nous despoüillions de tout et reduisions nostre cœur en la mesme nudité qu’estoit son sacré corps sur la croix, le despoüullant de toutes sortes d’affections, desirs et pretentions. Or, c’est ce que nous devons faire, si nous voulons achepter cette perle precieuse du sainct amour.
Un jour le grand abbé Serapion fut rencontré tout nud par quelques personnes emmy (1} les ruës d’une ville, lesquelles muës de compassion luy dirent : Ha! mon Pere, qui vous a mis en cet estat, et qui vous a osté vos habits : C’est ce livre, leur dit-il, qui m'a ainsi despoüillé, monstrant le livre des Evangiles qu'il portoit tousjours avec soy : et moy, je vous asseure que rien n’est si propre pour nous conduire à une entiere resolution de nous despoüiller, non seulement des choses extérieures, ains
(1) Emmy, parmi, au milieu.