‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 15 sur 106 · IL · texte numérisé non relu

IL

encore de nous-mesmes, que la consideration de l’incomparable despotillement et nudité de Nostre Sauveur crucifié.

Que me reste-t-1l plus à vous dire, mes cheres sœurs, sinon de vous convier d’escouter ce que le grand S. Paul dit au second chapitre de son Epistre aux Philippiens : Fratres, hoc enim sentile in vobis, quod et in Christo Jesu; Taschez, dit-il, mes freres, de ressentir en vous ce que Nostre-Seigneur Jesus-Christ a ressenty. Qu'est-ce que ce grand Sainct veut dire par ces parolles? veut-il que nous ressentions pour nostre divin Sauveur cet amour tendre et affectif qu'il a ressenty pour nous sur la croix; veut-il que nous pleurions de compassion sur ses douleurs ? O non certes! ce n’est pas ce que Nostre-Seigneur demande de nous, que l'amour tendre et affectif, qui nous fait jetter des larmes, et nous cause tant de desirs sans effects; car l'enfer est plein de ces desirs. Et vaines sont ces tendretés que nous voudrions pourtant avoir comme sinostre bien en depandoit. Il neles faut certes ny desirer, ny rechercher puisqu'elles ne servent pour l'ordinaire que d’amusement et n’appartiennent qu'à des esprits foibles. C’est donc l'amour effectif que S. Paul veut que nous ressentions , et que Nostre-Seigneur demande de nous, et c’est cet amour qu'il nous a specialement monstré sur la croix, en souffrant tant de tourmens pour nostre salut.

Mais voulez-vous sçavoir ce que ce divin Sauveur a particulierement ressenty, et ce que S. Paul veut que nous ressentions avec luy? c’est cet aneantissement. Il s’est aneanty, ils’est vuidé de luy-mesme, 1l faut que nous en fassions de mesme, nous aneantissant et nous vuidant de nous-mesmes, c’est-à-dire de toutes passions, inclinations, aversions et respugnances au bien ; nous exerçant à la continuelle mortification de nous-mesmes, et de nostre amour-propre, à l’imitation de ce sainct apostre qui disoit qu'il ne vivoit plus en luy-mesme, puisqu'il avoit crucifié son amour, où que son amour estoit crucifié (Gal. 2). Il vouloit dire, qu'il avoit tellement mortfié son amour-propre, qu'il avoit entierement aneanty, et qu'il n’avoit plus d'amour que pour Nostre-Seigneur crucifié. Certes, il avoit bien raison, ce grand Sainct, de dire qu'il ne vivoit plus en luy-mesme; car ostant l'amour-propre de nos ames, c'est leur oster la vie, et leur donner la mort; mais heureuse mort, qui nous fait mourir à nous-mesmes, pour nous faire vivre à Dieu. Aymez donc tellement, mes tres-cheres filles, celuy qui est mort pour nous unir à s0y, et pour nous tesmoigner la grandeur de son amour, que rien ne puisse plus vivre en vous que luy, afin que vous puissiez

veritablement dire avec S. Paul: Vivo autem, jam non ego, vévit verd in me Christus (Gal. 2); Je vis, mais non point moy, ains c’est Jesus-Christ qui vit en moy.

Enfin l'amour a osté la vie à nostre divin Maistre, il ne reste donc plus, sinon que nous mourions d’amour pour luy, ou du moins que nous ne vivions plus que pour son amour ; mais non pas d’un amour tel quel, ains d’un amour semblable et correspondant au sien autant qu'il nous sera possible : je ne dy pas egal, car nous ne le pouvons, mais je veux dire d’un amour fort et courageux, qui croisse emmy les contradictions, sans nous lasser jamais de souffrir pour ce divin Amant. Soyons donc bien aises, pour luy tesmoigner nostre amour, de nous rendre semblables à luy en son abjection, et en ses souffrances , puisque l'amour egale les amans. Et considerez, Je vous prie, ce que fit le grand S. Paul, pour pouvoir dire veritablement ces parolles : Je vis, mais non plus moy, ains c’est Jesus-Christ qui vit en moy. Quelles persecutions, quelles mortifications, quelles sortes d’abjections, de tourmens et de douleurs n’a-t-il pas soufferts? Escoutez ce qu'il dit en son Epistre aux Corinthiens : Jusques à cette heure, nous avons esté blasphemez et persecutez à outrance , injuriez et mesprisez Jusques-là, que nous sommes estimez la ballieure du monde : Purgamenta hujus mundi facti sumus, omnium peripsema usque adhuc (1. Cor. 4). Or chacun sçait bien qu'il n’y a rien de plus vil dans une maison que les ballieures, si que l'on ne void jamais assez tost l'heure qu’elles en soient dehors : de mesme veut dire S. Paul, les hommes nous ont en si grande horreur, qu'ils ne verront jamais, ce leur semble, assez tost l'heure qu'ils ne nous ostent de devant leurs yeux. Nous sommes comme la pelure d’une pomme; car si le monde est une pomme, nous en sommes la pelure qu’on jette là, comme une chose de neant.

Donc pour acquerir et achepter cette perle precieuse du sainct amour, et pour parvenir à cette transformation à laquelle nous pretendons, il nous faut resoudre d’estre ainsi rejettez, mesprisez, mortifiez, et tenus comme le rebut du monde et une chose de neant. Nous abandonnons bien les choses exterieures, direzvous : mais de sousmettre nostre propre jugement pour l’assujettir à celuy d’une superieure, et renoncer tellement à nostre propre volonté, qu'elle soit tousjours absolument subjette et obeyssante à ses ordonnances ; c’est une chose bien difficile et mal-aisée à faire, il est vray, mes cheres filles, et pour cela vous avez besoin d’un grand courage, et d'une grande magnanimité.

Mais si la difficulté vous estonne, je vous presente trois petites considerations, qui vous feront cognoistre l’entreprise estre plus facile que vous ne pensez, et qui vous donneront de la consolation.

La premiere est, que celuy qui vous appelle à la conqueste de son tres-pur amour, est assez puissant pour vous ayder à parvenir au but de vostre entreprise : confiez-vous donc en luy, et luy dittes hardiment : Commandez, Seigneur, à nos ames, tout ce qu’il vous plaira, et nous donnez la force de le faire, et d’accomplir entierement vostre saincte volonté, afin de nous rendre agreables à vostre divine Majesté; faites par vostre grace que nous allons à vous; vous avez commencé en nous l’œuvre de nostre perfection, nous ne voulons jamais douter de vostre bonté que vous ne la paracheviez, si nous cooperons fidellement avec vous. :

La seconde consideration qui vous relevera le courage, c’est de sçavoir en quoy il consiste : je vous ay dit que vous aviez besoin d’un grand courage et d'une grande magnanimité pour parvenir au but de vostre entreprise, il est vray; mais en quoy pensez-vous que consiste cette grandeur de courage et cette magnanimité? c'est certes en la petitesse de courage, et vous l'aurez d'autant plus grand, que vous serez plus petites en l’estime de vous-mesmes. Ressouvenez-vous de cette parolle tant admirablement bien inculquée dans le cœur des Apostres par Nostre-Seigneur : Si vous n’estes faits, leur disoit-il, comme un petit enfant, vous n’entrerez point au royaume des cieux; Amen dico vobis, nisi conversi fueritis, et efficiamini sicut parvub , non intrabitis in regnum cœlorum (Matth. 18). Certes, si nous voulons parvenir à la perfection, il nous faut estre semblables en courage aux petits enfans, c’est-à-dire humbles comme eux, doux, souples et faciles à tourner à toutes mains comme eux. Mais remarquez, je vous supplie, comme Nostre-Seigneur a fait merveilleusement bien paroistre la grandeur de son courage és plus excellens actes de l'amour qu'il nous a monstré avoir pour nous en sa mort et passion, ne faisant autre chose que de laisser faire de luy tout ce qu'on vouloit, constituant la grandeur de son courage à se laisser tourner au gré et à la volonté d’un chacun. C'est aussi en quoy le nostre doit paroistre, et en quoy il veut que nous l’imitions, non pas tant à faire, comme à laisser faire en nous, et de nous tout ce qu’on voudra, non-seulement par sa divine Majesté, mais aussi par nos superieurs, nous rendant maniables, souples et humbles comme des petits

enfans; car nostre grandeur consiste en nostre petitesse, et nostre exaltation en nostre humiliation.

La troisiesme consideration, qui vous doit estre de tresgrande consolation, est l'honneur que vous avez de venir faire vos vœux sous la protection de nostre glorieuse Maistresse la tres- S® Vierge, laquelle, comme une mere-perle a tousjours vescu emmy la mer de ce monde, sans recevoir aucune goutte d’eau salée, je veux dire, sans estre aucunement abbreuvée des vains . plaisirs terrestres, ains elle a tousjours vescu dans une admirable pureté en la prattique de toutes sortes de vertus, mais specialement d’une profonde humilité et abjection. Vertus par lesquelles elle s’est renduë si agreable à Dieu, qu’il l’a choisie pour estre sa mere.

Confiez-vous donc aux merites de cette S* Vierge, et ne dou tez point qu'elle ne vous assiste tres-particulierement, et ne vous prenne en sa tres-saincte protection, si vous venez à faire l’offrande de vos vœux avec humilité et simplicité de cœur, puisque ce sont ces vertus jointes à celle de suivre fidellement les attraits et les inspirations celestes qui ont le plus reluy en elle, durant le cours de sa vie mortelle. Vertus lesquelles sans doute, avec son ardente charité, luy firent meriter la grace d’estre advantagée de plus grandes faveurs que ne fut, ny ne sera jamais aucune creature humaine ou angelique, ayant eu l’honneur d’appartenir de si pres à l’humanité tres-saincte de nostre divin Sauveur et Maistre, lequel je supplie avec le Pere, et le Sainct-Esprit, vous donner sa grace en ce monde, et sa gloire en l’autre. Amen.

DIEU SOIT BENY

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