‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 17 sur 106 · SERMON SUR DES PAROLLES DU CANTIQUE DES CANTIQUES · texte numérisé non relu

SERMON SUR DES PAROLLES DU CANTIQUE DES CANTIQUES

signalés. L'un est de l'enfant prodigue, lequel non-seulement se separa de son pere, mais encore consomma tout son bien en desbauches. Vous sçavez qu'il est dit de luy en l'Evangile qu'il s’en alla au pays eloigné : Abtt in regionem longinquam (Luc. 15). Or quand on va loin, il faut beaucoup de tems pour retourner. Neantmoins, apres tant de desbauches et une si longue absence, lorsqu'il retourna à son pere, non-seulement il le receut sans se courroucer contre luy, mais qui plus est, il l'embrassa et le caressa tendrement, l’ayant fait vestir somptueusement, il luy fit un festin en signe de la joye qu'il avoit de son retour, et le traita avec tant de benignité, d’amour et de tesmoignage de bienveillance, qu'il sembloit luy vouloir monstrer plus d'affection apres ses desbauches, qu’il n’avoit fait auparavant. L'autre exemple est du bon larron, auquel Nostre-Seigneur donna semblablement la mammelle de longanimité, l’attendant à peuitence jusques au dernier periode et extremité de sa vie, où il manifesta admirablement sa debonnaireté, luy donnant le paradis de prime assaut, au premier acte de repentance qu'il fit, sans aucune sorte de mortification precedente. Voilà donc quelles sont les mammelles de l'Espoux.

Mais apres que l'Espouse luy a dit : Melora sunt ubera tua vino; Vos mammelles sont meilleures que le vin : fragrantia unquentis optimas, car elles respandent des odeurs tres-suaves, qui ne sont autres que les sainctes inspirations que Nostre-Seigneur va respandant dans les cœurs fidelles, par lesquelles il les sollicite à se convertir et retirer leurs affections des choses de la terre. Car encore que les mammelles de Nostre-Seigneur soient tres-douces, et meilleures mille fois que le vin des delices mondaines, neantmoins nous ne nous en approcherions jamais, s’il ne nous attiroit par le moyen de ses divines odeurs.

Quelques docteurs ont encore Interpreté ces parolles : Meliora sunt ubera tua, etc., en une autre maniere, entendant, par les mammelles de N.-S., les consolations celestes et divines : car qui ne sçait que les consolations divines sont infiniment meilleures que le vin des consolations de la terre? Aussi n'est-ce pas merveille si les unes sont comparées au laict, et les autres au vin; d'autant que le vin comme vous sçavez, se tire du raisin. Prenez un raisin et l'espreignez : pour la premiere fois vous en tirerez du vin; mais retournez-y la seconde, il le faudra bien presser, et si vous n’en tirerez plus qu’un peu de suc bien aspre et amer; mais apres, si vous y retournez pour la troisiesme fois, vous n'en trerez plus rien du tout. Ainsi en est-il des consola-

tions du monde : car au commencement, et pour un peu, vous y treuverez certain goust, qui vous donnera quelque sorte de suavité grossiere et impure, laquelle en fin finale se terminera en aspreté et amertume, et si apres vous y retournez cent fois, vous n’y treuverez plus que du desgoust. O certes! les mammelles de ce divin Sauveur, c’est-à-dire ses consolations sainctes et sacrées, ne sont pas de cette sorte; car plus elles sont tirées, et plus elles sont fecondes. Voyez une femme qui allayte un petit enfant, bien qu'il ayt teté suffisamment, si de là à peu de temps il retourne à la mammelle il y treuvera tousjours de quoy se rassasier de nouveau : avons-nous esté consolez aupres de Nostre-Seigneur ? retournons-y si souvent que nous voudrons, nous y treuverons tousjours de nouvelles consolations, car cette source de sa poitrine sacrée est inepuisable et ne se tarit jamais, de sorte que c'estavec tres-grand subjet que nous pouvons dire que ces mam- . melles sont infiniment meilleures que le vin de tous les conten- . tements du monde.

Or maintenant si ces parolles sont adressées par l'Espoux à l'Espouse, que pensez-vous qu’il luy veüille dire?S. Bernard explique ce passage admirablement bien : Osculetur me osculo oris sui (Cant. 1), qu'il me baise d’un baiser de sa bouche, dit cette Espouse à son bien-aymé, baiser qui ne signifie autre chose, au dire de ce grand sainct, que le doux repos de la contemplation, où l'ame, par une affection amoureuse, desengagée de toutes les choses de la terre, s'occupe à considerer et contempler les beautez de son celeste Espoux, sans se ressouvenir d'assister le prochain, et le secourir dans ses necessitez : à quoy ce divin Espoux, qui veut que la charité soit bien ordonnée, luy respond : Tu desires, ma sœur, ma bien-aymée, que je te baise d’un baiser de ma bouche, afin de t’unir à moi par la contemplation. Certes, tu as raison, c’est une chose tres-bonne, tres-excellente et desirable, que celle que tu demandes : mais ce n’est pas assez, car tes mammelles sont meilleures que le vin, c'est-à-dire qu'il est meilleur d'assister le prochain, et porter le laict de la saincte exhortalion aux foibles etignorans, que d’estre tousjours occupé en des hautes contemplations, de sorte que quelquefois il faut quitter l'un pour l’autre. Je ne dy pas qu'il ne faille point mediter et contempler ; à non certes! il faut bien baiser Nostre-Seigneur du baiser de sa bouche, pendant cette vie mortelle, ce qui se fait en la meditation et contemplation, où l'ame se remplit de bonnes pensées et sainctes considerations, qu’elle convertit par apres à l'utilité du prochain. Mais je dy, qu'il faut

faire l'un pour se rendre plus capable de l’autre, principalement quand la charge et l’estat auquel on est appellé, y oblige : en somme, c’est-à-dire qu'il ne faut mediter et contempler qu’autant qu'il est requis pour bien faire ce qui est de son devoir, chacun selon sa vocation.

Mais si ce sont les compagnes de l’Espouse, qui luy disent : Meliora sunt ubera tua vino, tes mammelles sont meilleures que le vin; le mesme$. Bernard l'explique en cette sorte : O que vous estes heureuse, nostre chere compagne, de jouyr ainsi des chastes et amoureux baisers de vostre celeste Espoux! mais cependant que vous estes ainsi submergée dans cet ocean de delices, nous autres pauvres et chetives, demeurons privez de l’aide et du secours qui nous est necessaire, au deffaut duquel nous sommes en danger de nous perdre ; doncques vos mammelles sont meilleures que le vin.

Or, quelles sont les mammelles que les compagnes de l’Espouse desirent si ardemment, et sans lesquelles elles ne peuvent subsister ni se maintenir ? La premiere est la mammelle de compassion, par laquelle l’on supporte et l'on a pitié des foibles, des infirmes et des pecheurs ; ce qui fait qu'avec une grande charité on leur compatit, on les console, et on les flatte et caresse pour les attirer à Dieu, et leur ayder doucement à se retirer du mauvais estat auquel ils sont plongez; en un mot, par cette compassion on se fait une certaine façon semblable à eux pour les gagner plus facilement, et c’est la marque de la vraie devotion et de la bonne oraison , que de se faire, à l'exemple du grand Apostre, tout à tous pour les gagner tous. Voulez-vous sçavoir si vous avez fait une bonne oraison, et si vous avez baisé Nostre-Seigneur du baiser de sa bouche, regardez si vous avez la poitrine pleine de douces et charitables affections envers le prochain, et si vostre cœur est disposé à le secourir en toutes ses necessitez, et le supporter amoureusement en toutes sortes d'occasions, car l’oraison qui nous enfle, et nous fait presumer d’estre quelque chose de plus que les autres, et qui nous porte à mespriser le prochain, comme imparfaict, nous le faysant corriger de ses deffauts avec arrogance et sans compassion, n’est pas bonne; et cette oraison n’est point faite en charité, verité et sincerité. Il arrive quelquefois que nous nous treuvons le cœur tout aride : mais si nous celebrons avec reverence et devotion le sainct sacrifice de la Messe, ou que nous assistions aux divins offices, ou fassions une bonne oraison, nous en sortons avec la poitrine si remplie de charité et de sainctes affections, qu'il semble que

nous ne pouvons durer, que nous n'ayons treuvé quelqu'un pour luy faire part des consolations que nous avons reçuës de la main liberale de Nostre-Seigneur.

La seconde mammelle que desirentles compagnes de l'Espouse, est la mammelle de congratulation, par laquelle on se console et rejouit du bien et avancement du prochain, comme du sien propre. Treuvez-vous quelqu'un qui ait commencé à servir Dieu fidellement, et qui ait fait quelque progres au chemin de la saincte devotion?il s’en faut rejouyr avec luy, etluy donner courage, non-seulement de perseverer, mais encore de s’avancer, et ne se point lasser ni decourager pour les difficultés qu’il rencontrera, luy representant l'excellence du bien auquel nous pretendons, l’exhortant à marcher diligemment et fidellement tandis qu'il est jour et qu'il y a lumiere : Courage! luy devonsnous dire, nous avons dejà quelque peu avancé au chemin de la vie spirituelle, allons un petit peu plus avant, nous ferons bien encore une lieuë de chemin, puis nous en ferons davantage ; et ainsi se passionner pour acheminer les ames à Dieu. Nous avons un rare et excellent exemple de cecy au glorieux S. Paul, quand il disoit avec un cœur plein d’une ardente charité : Je meurs tous les jours pour vous, à Corinthiens! Quotidiè morior propter vestram qloriam (1. Cor. 15). C'est-à-dire l’extreme soin et le grand desir que j'ay de vostre salut, me fait mourir tous les jours. Et ce traict de ce mesme apostre n'est-il pas admirable, quand pressé de la vehemente affection qu'il avoit du salut des Juifs, 1l quittoit en telle sorte son propre interest, qu’il desiroit d’estre anatheme pour eux : Optabam anathema esse à Christo pro fratribus meis (Rom. 9); lui qui aymoit tant son divin Maistre, qu'il disoit : Je ne vis plus en moy-mesme, mais c’est Jesus-Christ qui vit en moy : Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me Christus (Gal. 2).

Voulez-vous voir encore un bel exemple de cette ardente charité pour le salut du prochain, vous le treuverez en la vie du bien-heureux sainct Martin. Ce grand serviteur de Dieu ayant sainctement parachevé le pelerinage de sa vie, et se voyant sur le poinct d'entrer en sa tant desirée patrie, pour recevoir la recompense de ses travaux, et baiser Nostre-Seigneur du baiser de sa bouche, par une parfaicte union avec sa divine Majesté, déjà son ame battoit des ayles pour s'envoler sur ce bel arbre de l'immortalité; quand un grand nombre de religieux et d’enfans spirituels qu'il avoit engendrez à Nostre-Seigneur, s’affligeant autour deluy, commencerent à pleurer, et luy dire : Helas! mon Pere, nous voulez-vous quitter ? voulez-vous laisser vostre trou-

peau sans pasteur à la mercy des loups, qui, sans doute, le raviront apres vostre depart? Ayez pitié de vos enfans, et ne leur ostez pas sitost la mammelle de vostre charité. Ce qu’entendant, ce grand serviteur de Dieu, touché d'une affection paternelle et depouillé de son propre interest, levant les mains et les yeux au ciel, où son cœur avoit dejà pris place, il dit ces belles parolles : Domaine, si adhuüc populo tuo sum necessarius, non recuso laborem; O Seigneur, quoyque par vostre grace je me voye prest à jouyr du bien apres lequel j'ai tant soupiré, neantmoins si je suis encore necessaire à ces ames pour leur salut, je ne refuse point de demeurer davantage en cet exil, je me resigne entierement à vostre tres-saincte volonté.

Voilà enfin quelles sont les mammelles de l’Espoux et de l'Espouse, voilà les fruicts d’une parfaicte oraison, laquelle se fait non seulement à certaines heures et à certains temps limitez, mais encore par des eslevations d'esprit et des eslancemens du cœur en Dieu, que l’on appelle oraisons jaculatoires, et par des actes frequents d'union de nostre volonté avec celle de Dieu, qui se peuvent faire à tous moments, et en toutes sortes d'occasions.

Mais outre ce que nous avons dit pour l'explication de ce passage : Meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis ophimis; vos mammelles sont meilleures que le vin, et respandent des odeurs plus suaves que les onguentsles plus exquis, plusieurs docteurs qui ont escrit sur ce subjet, disent que par ces mammelles nous sont representez les deux Testaments : à scçavoir, par la mammelle gauche, l'Ancien Testament, qui contenoit une loy de crainte ; et par la mammelle droicte, le Nouveau Testament, qui contient une loy toute d'amour; et disent qu'avec ces deux mammelles il faut eslever les enfans de l'Eglise, qui sont les chrestiens , d'autant qu'il les faut soutenir par la crainte, et les animer par l'amour, lequel sans la crainte vient aisement à se relascher, et la crainte sans l'amour abat et allanguit le cœur et l'esprit. Mais cette mammelle de la crainte n’est pas la mammelle des espouses, ains celle des serviteurs et des valets à qui il faut donner la crainte des chastiments, pour les ranger à leur devoir, et à l’observance des commandements de Dieu. Certes, la crainte de l'enfer est un motif des plus puissants que nous puissions avoir pour nous tenir en bride, et nous empescher de transgresser la loy de Dieu; c'est pourquoy cette crainte est bonne. Mais pour les espouses, ce motif est trop grossier et trop bas, car elles ne veulent point d’autres mammelles que celles de l'amour.

D'autres docteurs ont dit queles mammelles de Nostre-Seigneur

nous representent la foy et les sacrements. La foy nous est donnée par la parolle : Fides ex auditu, auditus autem per verbum Dei (Rom. 10). Car la parolle de Dieu est un laict qui nourrit les ames, et nous ne pouvons avoir la foy que par cette divine parolle, ni participer aux saincts sacrements, si nous ne sommes fidelles à croire ce qu’elle nous enseigne. Mais je n’aurois jamais fait si je me voulois estendre sur toutes les considerations que font les docteurs sur ce passage : je m'’arresteray seulement sur les deux suivantes, et diray queles mammelles de Nostre-Seigneur " sont l’esperance et l’amour. Or ces deux mammelles sont proprement celles des espouses ; car encore que l’esperance des recompenses eternelles ne soit pas un motif si noble et si excellent que celui de l'amour, il est pourtant quelquesfois expedient de s’en servir pour nous animer à l'amour. Et David mesme, duquel l’ame estoit vraiment espouse, puisqu'il estoit selon le cœur de Dieu, confesse neantmoins qu'il se servoit de ce motif : {nchnavi cor meum ad faciendas justificationes tuas in ælernum propter retribulionem (Psal. 118); O Seigneur, dit-il, j'ay incliné mon cœur à garder vos commandements à cause des grandes recompenses que vous donnez à ceux qui les observent.

Il arrivera quelquesfois que nous aurons de l'amour, autant ou plus que jamais, et neantmoins nous croyons le contraire, d'autant que nous n’en avons pas le sentiment. Or certes, il y a bien de la difference entre l'amour qui nous fait operer le bien, et le sentiment de l’amour, je veux dire ce sentiment qui remplit nostre ame et nostre esprit d'une grande satisfaction, et donne à nostre cœur une consolation si sensible, que quelquesfois elle rejaillit jusques au dehors. Or quand Dieu nous soustrait ce sentiment, il ne faut pas se decourager, ni penser que nous n'avons point d'amour, pourveu que nous ayons une forte resolution de ne luy vouloir jamais deplaire, qui est ce en quoy consiste le parfaict et veritable amour, et alors il est bon de retourner nostre cœur à la mammelle de l’esperance pour l’encourager et conforter, l’asseurant qu'il jouyra un jour de ce qu’il ayme, et que si maintenant ce divin Espoux semble s’absenter, ce ne sera pas pour toujours.

Il est dit dans la Genese, qu'un ange estant apparu à Jacob pres le gué de Jabot, il lutta toute la nuict contre luy, et quand l’aube commença à poindre, l’ange le voulant quitter : Laissemoy aller, luy dit-il, ne me retiens pas davantage : Dimutte me, jam enim ascendit aurora (Gen. 32); Non, dit Jacob, je ne vous laisseray point aller que vous ne m'ayez donné vostre be-

nediction : Non dimitlam le, nist benedixeris mihi. Or, cette benediction que Jacob demandoit si instamment, nous signifie l'esperance de jouyr de Dieu en la vie future. Mais l’Espouse, tout esprise de l'amour de son divin Espoux, ne se contente pas de l’esperance de le posseder un jour en la gloire eternelle, ains elle veut encore jouyr de sa presence dés cette vie mortelle; et afin d'obtenir cé bien, voyez quelle diligence elle fait pour le treuver, apres que par la négligence qu’elle eut à luy ouvrir sa porte, il fut passé outre : Surgam, et circuibo civitatem, per vicos et plateas quæram quem diligit anima mea (Cant. 4). Je me leveray, dit-elle, et chercheray celuy que mon ame ayme et cherit, par toutes les rues et les carrefours de la cité. Voyez, Je vous prie, avec quelle promptitude elle court apres luy, et comme elle passe parmy les gardes de la ville, sans craindre aucune difficulté; puis enfin l'ayant treuvé, voyez avec quelle ardeur elle se jette à ses pieds, et luy embrassant les genoux, toute transportée de jove : Inveni quem diliqit anima mea; lenui eum ; nec dimittam, donec. introducam illum in donum matris meæ (Cant. 3) : Ah! je le tiens, dit-elle, le bien-aymé de mon ame; je ne le laisseray point aller, que je ne l’aye introduit dans la maison de ma mere.

Mais considerez, je vous prie, l’ardent amour de cette espouse : certes, rien ne la peut contenter que la presence de son bienaymé; elle ne veut point de benedictions, ni ne s’arrete point à l’esperance des biens à venir, comme Jacob; elle ne veut que son Dieu, et pourveu qu’elle le possede, elle est contente. Enfin, dit-elle, j'aye treuvé celuy que mon ame ayme, je le tiens et ne le quitteray point que je ne l’aye introduit en la maison de ma mere, qui est la Hierusalem celeste, qui n’est autre que le paradis, et là encore je ne le quitteray point : car non-seulement je ne le voudray pas, mais je serai alors si parfaictement unie avec luy, que jamais aucune chose ne m'en pourra separer : voilà donc quel est l'amour de l’espouse envers son bien-aymé.

Nous avons, ce me semble, bien monstré, par ce que nous avons dit, quelles sont les mammelles de Nostre-Seigneur; il faut maintenant savoir comment et de quelle sorte on les peut tetter. Je dy en premier lieu, que pour avoir le bonheur de tetter les mammelles de Nostre-Seigneur, il se faut rendre semblable aux petits enfans; car vous savez que ce n'est qu'à eux à qui on donne les mammelles. Mais comment ferons-nous pour ressembler à des petits enfans ? Escoutez l’apostre sainct Pierre, insiruisant et donnant cette leçon aux premiers chrestiens : Soyez,

dit-il, sans dol et sans feintise, comme des petits enfans nouveau-nés : Sicut modo genitiinfantes sine dolo(r. Petr. 2); lecon qu'il avoit apprise en l’école du Sauveur, lorsqu'il disoit à ses apostres : Soyez simples comme des colombes. Considerez, je vous prie, comme toutes ces parolles se rapportent bien; car sainct Pierre dit : Soyez sans dol et sans feintise, qui est autant comme sl disoit : Ayez une grande simplicité.

Mais pour tetter ces divines mammelles, il faut encore avoir faim. Vous voyez quelquesfois des enfans qui ne veulent point prendre la mammelle, parce qu’ils ont l'estomac tout rempli de catarrhe, de maniere que n'ayant point de faim, on ne les peut faire tetter, quoique la nourrice les provoque et leur presente son sein. [l faut donc avoir faim pour tetter les divines mammelles de nostre Sauveur. Mais quelle est la faim de lame? elle n’est autre que le desir : certes, si nous n’avons un grand desir de l'amour divin, nous ne l’obtiendrons jamais; car comment pourrions-nous l’obtenir, et recevoir des consolations de Nostre-Seigneur, venant à luy nostre entendement tout distraict, nostre memoire remplie et occupée de mille choses vaines et inutiles, et nostre volonté attachée aux choses de la terre? Il faut donc avoir l'estomac de nos ames vide, si nous voulons tetter les mammelles de Nostre-Seigneur, et recevoir ses sainctes graces. Ainsi que Nostre-Dame nous l’apprend en son sacré Cantique, quand elle dit, que Dieu à remply de biens ceux qui avoient faim, mais que les riches, c’est-à-dire ceux qui étoient pleins et rassasiez des choses de la terre, 1l les a rejettés, et ne leur a rien donné : Æsurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes (Luc. 1); parolles par lesquelles cette saincte Vierge nous apprend que Dieu ne communique ses graces et ne remplit de biens sinon ceux qui ont cette faim spirituelle, et qui sont vides d’euxmesmes, et des choses terrestres et mondaines. O Dieu! mes cheres filles, ayons donc cette faim, je vous prie; ayons un grand desir de l’amour de Nostre-Seigneur, et tâchons de nous rendre semblables aux petits enfans, afin qu’il nous donne ses divines mammelles à tetter, et qu’il nous prenne entre ses bras, et nous mette sur sa sacrée poitrine.

L’Escriture saincte nous enseigne, que quand ce divin Sauveur de nos ames estoit en ce monde, conversant avec les hommes, il caressoit les petits enfans, les embrassoit et les prenoit entre ses bras, comme il fit le petit S. Martial, ou S. Ignace martyr, suivant l'opinion de plusieurs docteurs, qui disent que Nostre- Seigneur le tenant un jour entre ses bras, et le considerant, il

se tourna vers ses disciples, et leur dit ces parolles : En verité, je vous dy, que si vous n’estes faicts comme ce petit enfant, vous n’entrerez point au royaume des cieux : Amen dico vobis, nisi ef ficiamant et converst fuerilis, sicut parvulus 1ste non Pihrabiiis an regnum cœlorum (Matth. 5). Cela veut dire que si nous n'avons la simplicité, douceur et humilité d’un petit enfant, et si nous ne nous reposons par une entiere resignation, et parfaicte confiance, entre les bras de Nostre-Seigneur, comme l’enfant entre les bras de sa mere, nous n’entrerons point en son royaume.

Or, le sainct prophete David parle excellemment bien de cette humilité au psalme cent trente : Domaine , non est exaltatum cor meum, neque elah sunt oculi mei. Seigneur, dit-il, je n’ay point le cœur hautain, et mes yeux ne sont point eslevés ; il veut dire: encore que vous m'ayez eslevé à des honneurs et à des faveurs si grandes, que de me porter dessus vostre poitrine, et me donner vos divines mammelles à sucer, neantmoins je n’ay point eslevé mon regard en choses hautes, ni n’ay point retiré mes yeux de dessus la terre, qui est mon origine, et en laquelle je dois retourner, ains j'ai tousjours porté la vue basse, en la consideraüon de mon neant et de mon abjection ; mon cœur ne s’est point enflé d’orgueil pour les grandes graces que vous m'avez faites : Neque ambulavi in magnis, neque in mirabilibus super me. Je n’ay point cheminé plus hautement qu’il ne m'appartenoit, je n’ay point porté mon entendement à la recherche des choses curieuses et admirables.

Certes, ce sainct prophete savoit bien qu'il faut approcher de cette divine Majesté avec une grande simplicité et humilité : Si je ne me suis abaissé et humilié, dit-il, voici, à Seigneur, ce que je veux qui m'arrive : Sicut ablactatus est super matre sud, 1ta retributio in animä med. C’est que vous me separiez de vous, et me relriez vos sacrées mammelles, et je demeurerai comme l'enfant sevré avant le tems, qui ne fait plus que languir, pleurer, gemir, se lamenter, et regretter sa perte : si donc je n'ay tousjours esté bas, vil et abject à mes yeux et à mon propre jugement, ainsi soit-il fait à mon ame. Voilà ce que le prophete veut qu'il luy arrive, s’il ne marche devant Dieu en esprit d’humilité. O! certes, il est vray que cette vertu a un pouvoir incomparable par dessus toutes les autres, de nous eslever à Dieu et nous rendre capables de sucer ses divines mammelles, lesquelles il ne donne qu'aux petits et humbles de cœur : c’est pourquoy Je vous exhorte, mes cheres filles, pour finir ce discours, de vous exercer fidellement en la prattique de cette vertu; car par icelle

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