‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 19 sur 106 · EXHORTATION · texte numérisé non relu

EXHORTATION

tirast de ce miserable estat où vous estiez, pour vous donner l’estre afin que vous fussiez ses serviteurs. Si donc estant devant Nostre-Seigneur en recognoissance que vous estes ses subjects et serviteurs, vous vous baissez et inclinez le corps jusques en terre, de laquelle vous avez esté tirez, baissez vos ames par humilité devant vostre Dieu, jusques au rien duquel vous estes la race.

L'autre conclusion qu’il faut tirer, c’est qu’estant descendus au rien, remontant à l’estre que Dieu nous a baillé, et considerant de poinct en poinct combien nous sommes despendans de luy, et combien nous sommes obligez à le servir, 1l nous faut faire une exclamation à nostre ame : Nonne Deo subjecta eris anima mea (Psal. 61)? O mon ame, ne seras-tu pas subjette à Dieu ? Comment, si Dieu m'a creée, et non-seulement creée, mais racheptée d’entre les mains d’un si cruel et barbare tyran avec tant de sang ; si je luy ay voüé et presté fidelté, qui me separera jamais de son service? Escoutez comme David estoit en cette resolution : Quasi jumentum factus sum apud te, et ego sempér tecum (Psal. 72); Je suis fait comme un cheval envers vous, et je suis tousjours avec vous ; voulant dire : Je vous sers si humblement, que je ressemble à un cheval mené par la bride apres vous, à mon Dieu ! Et de vray, comme dit S. Paul : Quis plantat vineam et de fructu ejus non edit (1. Cor. 9)? Qui est celuy qui plante une vigne et ne mange poinct de son fruict? Si Jesus- Christ nous a plantez, n’est-ce pas la raison que nous luy rapportions tout le service que nous pourrons?

Mais outre tout cela, nous avons une autre raison de servir Dieu, c'est que nous nous servons de toutes les creatures, et icelles nous servent volontiers en intentions que nous servions Dieu pour elles; car elles, ne pouvant pas servir Dieu, lequel estant esprit, ne peut estre servy que par esprit, elles nous servent à cette fin que nous servions Dieu tant en leur nom qu'au nostre; de maniere qu'encore à raison de cecy, nous sommes obligez à servir Dieu, et ceux qui ne le serviront pas en recevront un terrible reproche au jour du jugement; car c’est pour cela qu'il est dit que toute la terre, c’est-à-dire toutes les creatures, s’esleveront contre les pecheurs : Totus orbis pugnabit contra insensalos (Sap. 5). Pour toutes ces raisons, il se faut resoudre de servir Dieu fidellement.

De cette resolution il nous faut passer à l’execution d'icelle . c'est-à-dire, de servir Dieu le mieux qu'il nous sera possible : or est-il qu'entre toutes les façons de servir Dieu, la plus excel-

lente, c’est de le servir autant que nous le pouvons en la façon qu'il est servy en paradis; car c’est luy qui nous enseigne à demander que son service soit fait en la terre comme au ciel; or il n’y a pas de difference entre servir Dieu et fayre sa volonté. Que si nous voulons sçavoir comme Dieu est servy au ciel, escoutez David : Bieu-heureux, dit-il, sont ceux, Seigneur, qui habitent en vostre maison, car ils vous loüeront és siecles des siecles : Beati qui habitant in domo tua, Domine, in sæcu/a sæculorum laudabunt te (Psal. 83). Là on ne sert plus Dieu en visitant les malades, là on ne visite point les prisonniers, là on ne jeusne plus, là on ne fait plus l’aumosne, là on ne rechaufte plus les refroidis, là on ne vestit plus les nuds; pource que l'hyver est passé et s’est retiré, Hyems transit et recessit (Cant. 2). On n’entend autre chose au ciel que ce chant d’allegresse, Alleluya, qui est le langage de ce pays; car on n’y dit autre chose, et avec une seule parolle ils disent tout ce qu'ils veulent dire. O saincte parolle! laquelle seule exprime tant de grandes conceptions. C’est ce service auquel le prophete vous invite à cette heure, disant : Benissez maintenant le Seigneur, Ecce nunc benedicite Dominum (Psal. 133).

Mais oyez comme cela se fait, car vous me pourriez dire : Et quoy, les bien-heureux dans le ciel n’ayment-ils pas Dieu? Aymer, mes freres, c’est vouloir et desirer du bien, et l’on ne sçauroit dire quelle difference il y a entre la bienveillance et l’amitié, ne plus ne moins on ne sçauroit dire quelle difference il y a entre hayr et vouloir du mal à une personne. De quoy j'entre en admiration, comme il se peut fayre que l’homme ou l'ange ayment Dieu, et comme Dieu s’ayme soy-mesme; car si aymer est desirer du bien à une personne, comment voulez-vous qu'on ayme Dieu à qui on ne sçcauroit desirer aucun bien; car puisque Dieu est toute sorte de bien, on ne luy sçauroit desirer aucun bien qu'il ne l’aye plus parfaictement qu’on ne luy sçauroit desirer, et si il l’a, pourquoy le luy desirera-t-on? Et puis au

bout de tout cela, le bien en Dieu est essentiel; de maniere que

comme ceseroit chose hors de propos de s'amuser à desirer qu'un ânge soit ange, puisque c’est sa nature d’estre ange, et de desirer que les Mores soient noirs, puisque c’est leur nature : aussi semble-t-il hors de propos de desirer que Dieu aye quelque bien, puisqu'il a tout bien par nature.

Quelqu'un me dira qu’on peut bien desirer à un ange qu'il soit ange, c’est-à-dire, la continuation en son estre : ainsi en Dieu, dites-vous, la consequence n’en vaut rien, la raison est, pource

Page 1