IX. Pleine de merites et de graces
X. Aussi fut-elle etablie au plus haut lieu du paradis. XI. Et tout revient à la gloire du Fils.
XII, Exhortation à l’invocation et honneur de Nostre-Dame.
(2) Encore est-il.
Ce mesme Dieu avec sa saincte providence, voulant creer le monde spirituel de son Eglise, ÿ a mis comme en un divin firmament deux grands luminaires; mais l'un plus grand, l’autre moindre. Le lue grand c’est Jesus- Christ, nostre Sauveur et Maistre, abysme de lumiere, source de splendeur, vray soleil de justice; le moindre, c’est la tres-saincte Mere de ce grand Fils, Mere toute glorieuse, toute resplendissante, et vrayement plus belle que la lune. Or ce grand luminaire, le Fils de Dieu, venant icy-bas en terre, prenant nostre nature humaine, comme le soleil sur nostre hemisphere, fit la lumiere et le jour, jour bien-heureux et tant, desiré, qui dura trente-trois ans environ, pendant lesquels il esclaira la terre de l'Eglise par les rayons de ses miracles, exemples, predications, et de sa saincte parolle ; mais enfin, quand l’heure fut venuë en laquelle ce précieux soleil devoit se coucher, et porter ses rayons à l’autre hemisphere de l'Eglise, qui est le ciel et la troupe angelique, que pouvoit-on attendre, sinon les obscuritez d’une nuict tenebreuse ? La nuict aussi arriva tout aussi-tost, et succeda au jour; car tant d'afflictions et persecutions qui survinrent aux Apostres, qu'estoit-ce qu'une nuict? Mais cette nuict eut encore son luminaire qui l’esclaira, afin que ces tenebres fussent plus tolerables; car la bienheureuse Vierge demeura en terre parmy les disciples et fidelles. Dequoy nous ne pouvons aucunement doubter, puisque $S. Luc, au 2° chapitre des Actes, et au premier, tesmoigne que Nostre- Dame estoit avec les disciples au jour de la Pentecoste, et qu’elle perseveroit avec eux en oraison et communion : dont (1) quelques errans sont convaincus de faute en ce qu'ils ont estimé qu’elle mourut avec son Fils, à cause des parolles de Simeon, qui avoit prediet que le glaive transperceroit son ame; mais je declareray bien-tost ce passage, et monstreray par le vray sens que Nostre- Dame ne mourut pas avec son Fils, pour trois raisons. Cependant voyez les raisons pour lesquelles son Fils la laissa apres luy en ce monde. 1° Ce luminaire estoit requis pour la consolation des fidelles qui estoient en la nuict des afflictions. 2° Sa demeure icybas luy donna loysir de faire un grand amas de bonnes œuvres, afin qu’on pust dire d’elle : Plusieurs filles ont assemblé des richesses, mais tu les as toutes surpassées. 3° Quelques heretiques dirent tout aussi-tost que Nostre-Seigneur fut mort, et monté au ciel, qu'il n’avoit pas eu un corps naturel et humain, mais fantastique. La Vierge sa Mere demeurant apres luy servoit d’un asseuré tesmoignage pour la verité de sa nature humaine, com-
(4) D'où.
mençant par là à verifier ce que nous chantons d'elle : Cunctas hæreses interemisti (Offic.); Tu as ruiné, Vierge, et destruit les heresies. Elle vescut donc apres la mort de sa vie, c'est-à-dire, de son Fils, et apres son ascension, et vescut assez longuement, bien que le nombre des années ne soit pas bien asseuré; mais le . moins ne peut estre que de quinze ans, qui auroit fait arriver son aage à soixante-trois ans : c’est le moins, dis-je, d'autant que les autres, avec beaucoup de probabilité, la font passer jusques à septante-deux. Mais cela importe bien peu : il nous suffit de sçavoir que cette saincte arche de la nouvelle alliance demeura ainsi en ce desert du monde sous les tentes et pavillons, apres l’ascension de son Fils.
IT. Que si cela est certain Comme il l’est, il est aussi tres-certain qu’enfin cette saincte Dame mourut, non que l’Escriture le tesmoigne; car je ne treuve aucune parolle en l’Escriture où 1l soit dit que la Vierge soit morte : la seule tradition ecclesiastique est celle-là qui nous asseure, et la saincte Eglise, laquelle le confirme en l’oraison secrette qu’elle dit au sainct office de la messe de cette feste. Il est vray que l’Escriture nous enseigne en termes generaux que tous les hommes meurent , et n’y en a pas un qui soit exempt du trespas; mais elle ne dit pas que tous les hommes sont morts, ny que tous ceux qui ont vescu soient desjà trespassez : au contraire elle en exempte quelques-uns, comme Héhe, qui sans mourir, fut transporté sur le charriot de feu, et Enoch qui fut ravy par Nostre-Seigneur, avant qu'il ayt senti la mort; et encore S. Jean l’evangeliste, comme je pense estre le plus probable selon la parolle de Dieu, ainsi que je vous ay monstré cy-devant, le jour de sa feste en may. Ces trois saincts ne sont pas morts , et neantmoins ils ne sont pas exempts de la loy du trespas, parce qu'ils ne sont morts; ils mourront au dernier temps, sous la persecution de l’ante-christ, comme il appert au chapitre unziesme de l’Apocalypse. Pourquoy ne pourroit-on pas dire de mesme de la Mere de Dieu, à sçavoir, qu'elle n’est pas morte encore, mais qu'elle mourra cy-apres? Certes, si quelqu'un vouloit maintenir cette opinion, on ne sçauroit le convaincre par l’Escriture, et selon vos principes, Ô adversaires de l'Eglise catholique, il seroit bien fondé : mais la verité est telle, qu’elle est morte et trespassée aussi bien que son Fils et Sauveur; car, encore que cela ne se puisse preuver par l'Escriture, si est-ce que la tradition et l'Eglise, qui sont d'infaillibles tesmoins, nous en asseurent.
LIT. Asseurez donc qu’elle est morte, meditons, je vous supplie, de quelle sorte de mortielle mourut. Quelle mort fut tant hardie que d'oser attaquer la Mere de la vie, et celle de laquelle le Fils avoit vaincu, et la mort, et sa force, qui est le peché. Soyez attentifs, mes tres-chers auditeurs, car ce poinct est digne de consideration.
J’auray bien-tost respondu à la demande, mais il ne me sera pas si aisé de la bien preuver et declarer. Ma response est en un mot que Nostre-Dame Mere de Dieu est morte de la mort de son Fils. La raison fondamentale est parce que Nostre-Dame n’avoit qu'une mesme vie avec son Fils; elle ne pouvoit donc avoir qu'une mesme mort : elle ne vivoit que de la vie de son Fils, comme pouvoit-elle mourir d'autre mort que de la sienne? C’estoient à la verité deux personnes, Nostre-Seigneur et Nostre- Dame, mais en un cœur, en une ame, en un esprit, en une vie; car si le lien de charité lioit et unissoit tellement les chrestiens de la primitive Eglise, que S. Luc asseure (Act. 2) qu'ils n’avoient qu'un cœur et une ame, combien avons-nous plus raison de dire et de croire que le Fils et la Mere, Nostre- Seigneur et Nostre-Dame, n’estoient qu'une ame et qu’une vie?
Oyez le grand apostre S. Paul : il sentoit (si bien) cette union et liaison de charité entre son Maistre et luy, qu'il fait profession de n'avoir point d'autre vie que celle du Sauveur : Vivo ego, etc. (Gal. 2); Je vis, mais non jà (1) moy, ains Jesus-Christ vit en moy. O peuple! cette union, ce meslange et liaison de cœur estoit grande, qui faysoit dire telles parolles à S. Paul; mais non pas comparable avec celle qui estoit entre le cœur du Fils Jesus et celuy de la Mere Marie ; car l'amour que Nostre-Dame portoit à son Fils surpassoit celuy que S. Paul portoit à son Maistre, d’au- tant que les noms de mere et de fils sont plus excellents en matiere d'affection, que les noms de maistre et de serviteur : c’est pourquoy, si S. Paul ne vivoit que de la vie de Nostre-Seigneur, Nostre-Dame aussi ne vivoit que de la mesme vie, mais plus parfaictement, mais plus excellemment, mais plus entierement que si elle vivoit de sa vie; aussi est-elle morte de sa mort.
Et certes, le bon vieillard Simeon avoit longtems auparavant predict cette sorte de mort à Nostre-Dame, quand tenant son enfant en ses bras il luy dit : Tuam ipsius animam pertransivit gladius ; Ton ame sera transpercée par le glaive, le glaive transpercera ton ame. Car considerons ces parolles; 1l ne dit pas : Le
(1) Déjà.
glaive transpercera ton corps, mais il dit : Ton ame. Quelle ame? La tienne mesme, dit le prophete. L'ame donc de Nostre- Dame devoit estre transpercée, mais par quelle espée? par quel cousteau? le prophete ne le dit pas, neantmoins; puisqu'il s’agit de l'ame, et non pas du corps, de l'esprit, et non pas de la chair, il ne faut pas l'entendre d’un glaive materiel et corporel, ains d'un glaive spirituel et qui puisse atteindre l’ame et l'esprit.
Or je treuve trois glaives qui peuvent porter leurs coups en l'ame. Premierement, le glaive de la parolle de Dieu, lequel, comme parle l’apostre, est plus penetrant qu'aucune espée à deux taillans. Secondement, le glaive de douleur duquel l'Eglise entend les parolles de Simeon : Tuam, dit-elle, ipsius animam doloris gladius pertransivit : cujus animam mærentem, contristantem et dolentem, pertransivit gladius. Troisiesmement, le glaive d'amour, duquel Nostre-Seigneur parle : Non veni mittere pacem, sed aladium (Matth. 10); Je ne suis pas venu mettre la paix, mais le glaive, qui est le mesme que quand il dit : Ignem veni mittere (Luc. 12); Je suis venu mettre le feu. Et au Cantique des cantiques, l’Espoux estime que l’amour soit une espée par laquelle il a esté blessé, disant : Tu as blessé mon cœur, ma sœur, mon espouse. De ces trois glaives fut transpercée l'ame de Nostre-Dame, en la mort de son Fils, et principalement du dernier, qui comprend les deux autres.
Quand on donne quelque grand et puissant coup sur une chose, tout ce qui la touche de plus pres en est participant et en reçoit le contre-coup : le corps de Nostre-Dame n’estoit pas joinct et ne touchoit pas à celuy de son Fils en la passion; mais quant à son ame, elle estoit inseparablement unie à l'ame, au cœur, au corps de son Fils, si (1) que les coups que le beny corps du Sauveur receut en la croix ne firent aucune blessure au corps de Nostre-Dame, mais ils firent des grands contre-coups en son ame, dont il fut verifié ce que Simeon avoit predict.
L'amour a accoustumé de faire recevoir les contre-coups des afflictions de ceux que l’on cherit : Quis infirmatur, et ego non infirmor (ur. Cor. 11)? Qui est malade , que je ne le sois ? qui reçoit un coup de douleur, que je n’en recoive le contre-coup? dit le saint Apostre ; et neantmoins l’ame de S. Paul ne touchoit pas de si pres au reste des fidelles, comme l'ame de Nostre-Dame touchoit et attouchoit de fort pres, et de si pres que rien plus, à Nostre- Seigneur, à son ame et à son corps, duquel elle estoit la source,
(4) Tellement.
la racine, la mere. Ce n’est donc pas merveille si je dy que les douleurs du Fils furent les espées qui transpercerent l’ame de la Mere. Disons un peu plus clairement : Une flesche dardée rudement contre une personne, ayant outre-percé son corps, percera encore celuy qui se treuvera tout touchant et joinct à luy. L’ame de Nostre-Dame estoit joincte en parfaicte union à la personne de son Fils; elle estoit collée sur elle : Anima Jonathæ conqglutinala est ad animam David, dit l’Escriture (r. Reg. 18); L’ame de Jonathas fut liée ou collée à celle de David, tant leur amitié estoit estroite; et partant les espines, les cloux, la lance qui percerent la teste, les mains, les pieds, le costé de Nostre-Seigneur, passerent encore et outre-percerent l’ame de la Mere.
Or, je puis bien dire avec verité, ô S* Vierge, que vostre ame fut transpercée de l'amour, de la douleur et des parolles de vostre Fils ; car, quant à son amour, Ô comme il vous blessa, lorsque vous voyez mourir un Fils qui vous aymoit tant, et que vous adoriez tant! Quant à sa douleur, comme elle vous toucha vivement, touchant si mortellement tout vostre playsir, vostre joye, vostre consolation! et quant à ces parolles si douces et si aigres tout ensemble, helas! ce vous furent autant de vens et d’orages pour enflammer vostre amour et vos douleurs, et pour agiter le navire de vostre cœur presque brisé en la tempeste d’une mer tant amere! l'amour fut l’archer; car sans luy la douleur n’eust pas eu assez de mouvement pour atteindre vostre ame ; la douleur fut l'arc qui lançoit les parolles interieures et exterieures, comme autant de dards qui n'avoient d'autre but que vostre cœur. Helas, comme (1) fut-il possible que des sagettes (2) tant amoureuses fussent si douloureuses? ainsi les esguillons emmiellez des abeïlles font extreme douleur à ceux qui en sont picquez, et semble que la douceur du miel avive la douleur de la pointe. C’est la verité, à peuple! plus les parolles de Nostre-Seigneur furent douces, plus furent-elles cuisantes à la Vierge sa Mere, et le seroient à nous si nous aymions son Fils. Quelle plus douce parolle que celle qu’il dit à sa Mere età S. Jean, parolles tesmoins asseurez de la constance de son amour, de son soin, de son affection à cette saincte Dame? et neantmoins ce furent des parolles qui sans doute luy furent extremement douloureuses. Rien ne nous fait tant ressentir la douleur d’un amy que les asseurances de son amour : mais revenons à nous, je vous prie. Ce fut donc alors que l’ame de Nostre-Dame fut transpercée du glaive.
(4) Comment. — (2) Flèches.
IV. Et quoy! me direz-vous, mourut-elle alors? J'ay desjà dit que quelques-uns qui l'ont ainsi voulu dire ont fort erré, et que l’Escriture tesmoigne qu'elle estoit encore vivante au jour de la Pentecoste, et qu’elle persevera avec les Apostres aux exercices de l’oraison et communion, et de plus que la Tradition est qu'elle a vescu plusieurs années depuis. Mais oyez, je vous prie : n’arrive-t-il pas souvent qu'une biche est blessée par le veneur, et que neantmoins elle s'eschappe avec son coup et sa playe, et va mourir bien loin du lieu où elle a esté blessée, et plusieurs jours apres ? Ainsi certes Nostre-Dame fut blessée et atteinte du dard de douleur en la passion de son Fils sur le mont de Calvaire, et ne mourut toutesfois pas à l’heure, mais porta longuement sa playe, de laquelle enfin elle mourut. O playe amoureuse! à blessure de charité, que vous fustes cherie et bien-aymée du cœur que vous blessastes !
Aristote raconte que les chevres sauvages de Candie (Pline en dit de mesme des cerfs) ont une malice et ruse, ou plutost un instinct admirable; car estant transpercées d’une flesche, elles recourent au dictame par le moyen duquel la flesche est expulsée et retirée du corps. Mais qui est le chrestien qui n’ayt esté quelquesfois blessé du dard de la passion du Sauveur? Qui est le cœur qui ne soit atteint, considerant son Sauveur foüetté, tourmenté, garroté, cloüé, couronné d’espines, crucifié? mais je ne sçay si je le dois dire, que la plupart des chrestiens ressemblent aux hommes de Candie, desquels parle l’Apostre; il dit : Cretenses mendaces, ventres pigri, malæ bestiæ (Tit. 1); Les Candiots sontmenteurs, ventrescoüards (1), mauvaises bestes (2). Au moins puis-je bien dire que plusieurs ressemblent aux chevres sauvages de Candie; car ayant esté blessez et atteints en leur ame de la passion du Sauveur, ils recourent incontinent au dictame des consolations mondaines, par lequel les dards de l’amour divin sont rejettez et repoussez de leur memoire. Au contraire, la S® Vierge se sentant blessée, cherit et garda soigneusement les traicts dont elle estoit outre-percée, et ne voulut jamais les repousser. Ce fut sa gloire, ce fut son triomphe; et partant elle desira d’en mourir, et en mourut enfin, si qu’elle mourut de la mort de son Fils, bien qu’eile n’en mourut pas sur l'heure.
V. Or si ne faut-il pas s’arrester 1cy ; ce subjet est agreable à mon advis : Nostre-Dame mourut de la mort de son Fils, maïs son
(1) Paresseux. — (2) L’Apôtre cite et sanctionne un vers du Crétois Epiméuide.
Fils, de quelle mort mourut-il? Voicy des nouvelles flammes, chrestiens : Nostre-Seigneur souffrit infiniment en son ame et en son corps; ses douleurs ne treuveront point de comparaison en ce monde. Voyez les afflictions de son cœur, voyez les passions de son Corps; considerez, je vous supplie, et voyez qu'il n’y a point de douleurs esgales aux siennes : mais neantmoins toutes ces douleurs, toutes ces afflictions, tous ces coups de main, de roseau, d’espines, de foüet, de marteaux, de lance, ne pouvoient le faire mourir. La mort n’avoit pas assez de force pour se rendre victorieuse sur une telle vie, elle n'y avoit point d’accez : comme mourut-il donc?
0 chrestiens, l'amour est aussi fort que la mort : Fortis ut mors dhlectio (Cant. 8). L'amour desiroit que la mort entrast en Nostre- Seigneur, afin que par sa mort il pust se respandre en tous les hommes. La mort desiroit d'y entrer, mais elle ne pouvoit d’ellemesme; elle attendit l'heure, heure bien-heureuse pour nous, à laquelle l'amour luy fit l'entrée, et luy livra Nostre-Seigneur pieds et mains cloüez. Si que ce que la mort n'eust peu faire, l'amour, aussi fort qu'elle, l’entreprit et le fit. Il est mort d'amour, ce Sauveur de mon ame; la mort n’y pouvoit rien que par le moyen de l'amour : Oblatus est, quia ipse voluit (Isa. 53); Ila esté offert, parce qu'il l'a voulu.
Ce fust par eslection qu'il mourut et non par la force du mal : Ego pono animam meam, nemo tollit eam à me, sed ego pono eam (Joan. 10). Tout autre homme fust mort de tant de douleurs ; mais Nostre-Seigneur, qui tenoit en ses mains les clefs de la mort et de la vie, pouvoit tousjours empescher les efforts de la mort et les effects des douleurs : mais non, il ne voulut pas; l’amour qu'il nous portoit (comme une Dalila) luy osta sa force, et il se laissa volontairement mourir; et partant il n’est pas dit que son esprit sortit de luy, mais qu'il le rendit : Enusit spiritum. El S. Athanase note qu'il baissa la teste avant de mourir : /nclinato capite, emaisit spiritum, pour appeler la mort, laquelle autrement n’eust osé s'approcher. C'est cela qui le fait crier à pleine voix en mourant, pour monstrer qu'il avoit assez de force pour ne mourir pas, s’il luy eust pleu. C’est la resolution qu'il donne luy-mesme : Majorem charitatem nemo habet, quam ut animam suam ponat quis pro amicis suis (Joan. 15). Personne n'a plus grande charité que de donner sa vie pour ses amis.
Il est donc mort d'amour, et c’est ce qui fait que son sacrifice de la croix fut un holocauste, parce qu'il y fut consumé par ce feu invisible, mais d'autant plus ardent, de sa divine charité, qui le
rend sacrificateur en ce sacrifice, et non les Juifs ou Gentils qui le crucifierent, d'autant qu'ils n’eussent sceu luy donner la mortpar leurs actions, si son amour, par le plus excellent acte de charité qui fut oncques (1), n’en eust permis et commandé le dernier effect, puisque tous les tourmens qu'ils luy firent fussent demeurez sans effect, s’il n’eust voulu leur permettre la prise sursa vie, et leur donner force sur luy : Non haberes potestatem adversum me, nist tibi datum esset desuper (Joan. 19); Vous n’auriez aucune puissance contre moy, si elle ne vous estoit donnée d’en-haut.
VI. Or, puisqu'il est certain que le Fils est mort d'amour, et que la Mere est morte de la mort du Fils, il ne faut pas doubter que la Mere ne soit morte d'amour. Mais comment cela? Vous avez veu qu'elle fut blessée d’une playe d'amour sur le mont de Calvaire, voyant mourir son Fils; dés-lors cet amour luy donna tant d’assauts, elle ressentit tant d'eslancemens, cette playe receut tant d’inflammations, qu’enfin il fut impossible qu’elle n’en mourust : elle ne faysoit que languir, sa vie n’estoit plus qu’en defaillances et ravissemens, elle se fondoit en elle-mesme par tant de chaleur, si qu’elle pouvoit bien dire ordinairement : Sfpate me floribus, fulcite me malis, quia amore lanqueo (Cant. 2); Appuyez-moi de fleurs, environnez-moi de pommes, car je languis d'amour. Amnon, espris de l’amour infasme de Thamar, en devient si malade, qu'on le voyoit mourir et desseicher. O que l'amour divin est bien plus actif et puissant! son object, son principe est bien plus grand; c’est pourquoy ce n’est pas chose estrange, si je dy que Nostre-Dame en mourut, elle porta tousjours en son cœur les playes de son Fils : pour quelque temps, elle les souffrit sans mourir, mais enfin elle en mourut sans souffrir. O amor vulneris! 6 vulnus amoris! O passion d'amour! 6 amour de la passion !
Helas! son thresor estoit au ciel, c’est-à-dire son Fils; son cœur n'estoit donc plus en elle : là estoit le corps qu’elle aymoit tant, estant os de ses os, chair de sa chair; là voloit ce sainct aigle : Ubicumque fuerit corpus, ibi congregabuntur et aquilæ (Matth. 24). Bref, son cœur, son ame, sa vie estoit au ciel, comme eust-elle peu demeurer en terre? Donc enfin, apres tant de vols spirituels, apres tant de suspensions et d'extases, ce sainct chasteau de pudicité, ce fort d’humilité ayant soustenu miraculeusement mille et mille assauts d’amour, fut emporté et pris par un
(1) Jamais.
dernier et general assaut : et l'amour qui en fut le vainqueur, emmenant cette belle ame comme sa prisonniere, laissa dans le corps sacré la pasle et froide mort. O mort! que fais-tu dans ce corps, estimes-tu de le pouvoir garder? ne te souvient-il point que le Fils de cette Dame dont tu possedes le corps t'a vaincu, t’a battu, t’a rendu son esclave? Ah! jà n’advienne (1) qu'il te laisse en la gloire de cette tienne victoire; tu sortiras tantost autant honteusement comme tu y es superbement, et l'amour qui t'a logé en cette saincte place par un certain excez., revenant à soy-mesme dans bien peu, t'en ostera possession.
Le phenix meurt par le feu, et cette saincte Dame mourut d'amour. Le phenix assemble des busches de bois aromatique, et les posant sur la cime d’un mont, fait sur ce buscher un si grand mouvement de ses ailes, que le feu s’en allume aux rayons du soleil. Cette Vierge, assemblant en son cœur la croix, la couronne, la lance de Nostre-Seigneur, les posa au plus haut de ses pensées, et faysant sur ce buscher un grand mouvement de continuelle meditation, le feu en sortit aux rayons des lumieres de son Fils. Le phenix meurt en ce feu-là ; la Vierge mourut en celuy-cy , et ne faut pas douter qu’elle n’eust en son cœur gravé les armes de la Passion. Ah! si tant de vierges, comme S'e Catherine de Sienne, S® Claire de Montefalco, ont bien eu cette grace, pourquoy non Nostre-Dame, laquelle ayma son Fils, et sa mort, et sa croix incomparablement plus que ne firent oncques tous les saincts et les sainctes? Aussi n’estoit-elle plus qu amour , et en nostre langage l’anagrame de Marie n’est autre chose qu'aymer : Aymer c’est Marie, Marie c’est aymer. Allez, allez heureux, 6 beau phenix ardent el mourant d'amour, dormez en paix sur le lict de charité!
VIT. Aïnsi donc mourut la Mere de la vie. Mais comme le phenix ressuscite bien-tost apres sa mort, et reprend une nouvelle et plus heureuse vie; ainsi cette bien-heureuse Vierge ne demeura gueres (ce ne fust au plus que trois jours) sans ressusciter, son corps ne fust point subjet à la corruption apres la mort, corps qui n'en receut jamais pendant sa saincte vie. La corruption n’avoit point de prise sur une telle integrité. Cette arche estoit du bois incorrupüble de Sethim, contre l'autre ancienne. Ah! cela se croit des corps d'Helie et Enoch, lesquels, comme il est dit en l'Apocalypse, mourront, mais pour trois jours seulement
(4) Il n’arrivera pas.
et sans corruption : combien plus de la Vierge, de laquelle la . chair immaculée a une si estroite alliance avec celle du Sauveur, qu'on ne sçauroit imaginer aucune imperfection en l'une, que le deshonneur n'en rejaillisse sur l’autre! Tu es poudre, et tu retourneras en poudre; cela fut dit au premier Adam et à la premiere Eve, le second et la seconde n'y ont point eu de part : et c’est une regle certes bien generale , mais non point sans exception, comme j'ay monstré d'Helie et d'Enoch. La ville de Jericho fut generalement pillée et saccagée, mais la maison de Raab fut privilegiée et exempte du sac, parce qu’elle avoit logé une nuict les espies (1) du grand duc (2) Josué. Le monde et tous ses habitans sont subjets au sac et pillage, et au feu general; mais ne vous semble-t-il pas qu'il y ayt raison d’excepter Nostre-Dame et son corps? corps qui receut et logea non les espies, mais le vray Josué, le vray Jesus; et non pour une nuict, mais bien pour plusieurs : Beatus venter, beata ubera. Les vers butineront nos corps, mais ils ont reveré celuy qui a produit le corps de leur Createur.
Le pontife Abiathar s’estoit rangé à la sedition d'Adonias, et estant descouvert et surpris : Tu devois mourir, dit Salomon; mais, parce que tu as porté l'arche de l'alliance devant mon pere, tu ne mourras pas. Certes, selon les loix generales, la Vierge ne devoit pas ressusciter avant le jour de la generale resurrection,, ny mesme estre exempte de la corruption; mais l'honneur qu'elle a eu de porter devant le Pere eternel, non l'arche de l'alliance, mais le Fils unique, le Sauveur, le Redempteur, Ja rend exempte de toutes ces regles. N’est-il pas vray que, nonobstant ces regles, plusieurs ressusciterent au jour de la resurrection : Multa corpora sanctorum qui dormierant resurrexerunt (Matth. 27)? Et pourquoy non la Vierge, à laquelle, dit le grand Anselme, nous ne devons refuser aucun privilege, ny honneur qui soit accordé à aucune creature simple?
Mais enfin, si l'on me presse pour scayoir quelle certitude nous avons de la resurrection de la Vierge, je respondray que nous avons tout autant que de son trepas. L’Escriture, laquelle ne contredit ny à l'une de ces deux veritez, ny à l’autre, n'en establit aussi ny l'une ny l’autre par des parolles bien expresses ; mais la saincte Tradition, qui nous enseigne qu'elle est decedée, nous apprend avec esgale asseurance qu'elle est ressuscitée; et si quelqu'un refuse credit à la Tradition pour la resurrection, il ne sçauroit convaincre celuy qui en fera de mesme pour la mort
(4) Espions. — (2) Duc, du latin Duz, qui conduit, chef. | |
ettrespas. Mais nous, quisommes chrestiens, croyons, asseurons, -et preschons qu’elle est morte, et bien-tost ressuscitée, parce que la Tradition le porte, parce que l'Eglise le tesmoigne; et si quelqu'un veut contredire, nous avons à luy respondre, comme fit en pareil cas l’Apostre : S? quis videtur contentiosus esse , nos talem consuetudinem non habemus, neque Ecclesia Dei (1. Cor. 41); Que s’il y a quelqu'un qui semble estre contentieux, nous n'avons point telle coustume, ny aussi les Eglises de Dieu. VIII. Or ce n’est pas assez de croire qu’elle est ressuscitée; car il faut encore establir en nostre ame qu'elle n’est pas ressuscitée pour mourir l’autre fois comme fit le Lazare, mais pour suivre son fils au ciel, comme firent ceux qui ressusciterent au jour que Nostre-Seigneur ressuscita (Matth. 27). Le Fils, qui receut son corps et sa chair de sa Mere venant en ce monde , ne permit pas que sa Mere demeurast icy-bas, ny selon le corps, ny selon l'ame; mais bien-tost apres qu’elle eust payé le tribut general de la mort, il la tira apres soy au royaume de son sainct paradis. C’est ce que tesmoigne l'Eglise, appellant cette feste Assomption, fondée sur la mesme Tradition par laquelle elle est asseurée de la mort et resurrection.
Et certes, les cigognes ont cette naturelle pieté envers leurs peres et meres desjà caduques et vieux, que lorsque l’aspreté de la saison et du temps les contraint à faire passage et retraitte en lieu plus chaud, elles les saisissent, s’en chargent, et les portent sur leurs aisles, pour en quelque façon contre-eschanger le bienfait qu'elles ont receu en leur education. Nostre-Seigneur avoit
receu son corps de celuy de sa Mere, et avoit esté porté longuement en son sacré ventre, entre ses chastes bras, et mesme lorsque, par l’aspreté de la persecution , il fallut faire passage et retraitte en Egypte. O Seigneur, dit la Cour celeste apres la mort de la Vierge, Exurge in præcepto quod mandasti (Psal. T). Vous avez commandé l'assistance des enfans à l’endroict de leurs peres vieux, et l’avez gravée si avant en la nature, que les cigognes mesmes en pratiquent la loy; levez-vous en ce commandement que vous avez fait, et ne permettez pas que ce corps qui vous a engendré sans corruption en reçoive maintenant par la mort; mais ressuscitez-le, et le'saisissez sur les aisles de vostre puissance et bonté, pour le transporter du desert de ce bas-monde en ce lieu de felicité immortelle. Il ne faut pas douter que le Sauveur n’ayt voulu observer ce commandement qu'il a fait à tous les enfans, au plus haut poinct de perfection que l’on peut
imaginer. Mais qui est l'enfant qui ne ressuscitast sa bonne mere s’il pouvoit, et ne la mist en paradis apres qu’elle seroit decedée? Cette Mere de Dieu mourut d'amour, et l’amour de son Fils la ressuscita, et en cette consideration, laquelle, comme vous voyez, est toute raisonnable, nous disons aujourd'huy : Quæ est ista queæ ascendit de deserto, delicus affluens, innixa super dilectum suum? Qui est celle-cy qui monte du desert si abondante en delices, estant appuyée sur son bien-aymé? C'est le subjet de nostre feste, c’est l’occasion de cette grande allegresse que tous les saincts celebrent en l'Eglise militante et triomphante.
IX. Quand le patriarche Joseph receut son pere Jacob au royaume d'Egypte en la Cour de Pharaon, outre le favorable accueil que le roy mesme luy fit, ne doutez pas que les principaux courtisans ne luy allassent au devant, et ne fissent toutes sortes de demonstrations d’une grande resjouyssance. Et comme douterons-nous qu'à l’Assomption de la tres-saincte Mere du Sauveur, tous les anges n’ayent fait feste et celebré sa venuë par toutes sortes de cantiques de joye ? auxquels joignant nos vœux et affections, nous devons faire une solemnelle feste avec des voix et chants de triomphe : Qui est celle-cy qui monte du desert, abondante en delices?
Aussi fut-ce la plus belle et magnifique entrée qui fut jamais veuë au ciel apres celle de son Fils ; car, quelle ame y fut jamais receuë si pleine de perfections, si richement parée en vertus et privileges? Elle monte du desert du monde inferieur, mais neantmoins tant parfumée de dons spirituels, que le ciel, hors la personne de son Fils, n’a rien de comparable. Elle monte, sicut virqulla fumi ex aromatibus myrrhæ et thuris (Cant. 3); Qui est celle (est-il dit au Cantique des cantiques) qui monte du desert comme une colomne de fumée, parfumée de myrrhe et d’encens, et de toutes les poudres d’un parfumeur? La reyne de Saba vint, comme vous sçavez, visiter le roy Salomon pour considerer sa sagesse et le bel ordre de sa Cour, et à son arrivée elle luy donna une grande quantité d'or, de parfums et de pierres precieuses : Non sunt allata ultra tam mulla aromata, quam ea quæ dedit regina Saba regi Salomont (11. Reg. 10). Mais la Vierge montant au ciel en la Cour de son Fils, y porta tant d’or - de charité, tant de parfums de devotion et vertus, tant de pierres precieuses de patience et souffrance, qu'elle avoit supportées pour son nom, que tout cela reduit en merites, on peut bien dire que jamais on n’en porta tant au ciel, jamais on
n’en presenta tant à son Fils, comme fit cette saincte Dame. Voulez-vous voir clâir en cette doctrine? Sçachez qu'en matiere de bonnes œuvres , il n'y a personne qui commence si-tost à en faire, ny qui continue si diligemment, comme fit Nostre- Dame : car quant à nous autres, nous commençons bien tard à en faire, et si nous en faysons, bien souvent nous les perdons par le peché, et ne continuons pas, si que l’amas ne s’en treuve pas fort grand ; car, bien qu’à l’adventure nous assemblons quelques deniers de merite, ce n’est que quelquesfois, et bien souvent nous jouons et dissipons nostre argent en un coup de peché : et si bien par la penitence nous sommes restablis, si voyez-vous qu'il y a bien du mauvais mesnage en nos affaires; car nous perdons beaucoup de temps, et si (1) nos forces demeurent affoiblies apres le peché, et mesme apres la penitence, si que nostre amas ne peut estre grand. Mais parlons des plus parfaicts. S. Jean-Baptiste mesme, vostre grand patron, à peuple, n’a pas esté exempt du peché veniel. Or, le peché veniel alentit (2) nos œuvres, retarde nos progrez, empesche nostre advancement. Mais nostre saincte Dame ayant esté comblée de graces en sa conception, dés qu'elle eut l’usage de sa raison, n’a jamais cessé de profiter et croist re de plus en plus en toute sorte de vertus et de graces, si que l’amas d’icelles en fut incomparable : Multæ filiæ congregaverunt divitias, sed tu supergressa es universas (Prov. 3); Plusieurs ames ont assemblé des richesses, mais vous les avez toutes surpassées.
X. O qu’elle fut abondante en delices, puisqu'elle avoit esté si abondante en bonnes œuvres et travaux en ce monde! aussi futelle establie au plus haut lieu de la gloire des saincts. Pharaon defera tant à Joseph, que son pere estant arrivé en Egypte, illuy dit : Ton pere et tes freres sont venus vers toy; le pays d’'Egypte est à ton commandement, fais habiter ton pere ettes freres à la meilleure terre (Gen. 47). Mais en cette saincte journée en laquelle Nostre-Dame arriva au royaume de son Fils, pensez comme le Pere eternel luy aura dit : Toute ma gloire est tienne, à mon bien-aymé Fils, ta mere est venuë vers toy; fais-la habiter au plus haut grade (3), en la meilleure et plus eminente place de ce royaume. Il ne faut pas douter de cela, chrestiens : Nostre-Seigneur venant en ce monde, chercha la plus basse place qui y fust, et n’en treuva point de plus basse par humilité que la Vierge; maintenant 1l la remonte en la plus haute du ciel par
(4) Aussi. — (2) Rend lentes. — (3) Degré.
gloire : elle luy donna place selon son desir, il la luy donne maintenant selon son amour, l’exaltant sur les cherubins et seraphins.
XI. Mais voyons le reste de la sentence que nous avons choisie pour subjet : elle dit enfin que cette saincte Dame montant du desert abondante en delices, est appuyée sur son bien-aymé. C'est la conclusion de toutes les loüanges que l'Eglise donne sainctement aux saincts, et surtout à la Vierge; car nous les rapportons tousjours à l'honneur de son Fils, par la force et vertu duquel elle monte et a receu la plenitude des delices. Avez-vous pas remarqué que la reyne de Saba portant tant de choses precieuses en Hierusalem, les offrit toutes à Salomon ? Ah! tous les saincts en font de mesme, et particulierement la Vierge; toutes ses perfections, toutes ses vertus, toutes ses fehicitez sont rapportées, consacrées et dediées à la gloire de son Fils, qui en est la source, l’autheur et le consommateur : So Deo honor et gloria; À Dieu seul honneur et gloire : tout revient à ce poinct. Si elle est saincte, qui l’a sanctifiée sinon son Fils? si elle est sauvée, qui en est le Sauveur, sinon son Fils? /nnixra super dilectum suum. Tout son bonheur est fondé sur la misericorde de son Fils. Voulez-vous que Nostre-Dame soit un lys de pureté et innocence? ouy, elle l’est à la verité, mais ce lys a sa blancheur du sang de l'agneau auquel elle a esté blanchie, comme les estoles de ceux qui dealbaverunt eas in sanquine Agni (Apoc. 7), Qui les ont lavées au sang de l’Agneau. Si vous l'appellez rose pour son extreme charité, son vermeil ne sera que le sang de son Fils. Si vous dites qu’elle est une colomne de fumée soüefve et gracieuse, dites tout aussi-tost que le feu de cette fumée c’est la charité de son Fils, le bois c'est la croix d’iceluy. Bref, en tout et par tout elle est appuyée sur son bien-aymé. C'est ainsi, Ô chrestiens, qu'il faut estre jaloux de l’honneur de Jesus-Christ, non pas comme les adversaires de l'Eglise, qui pensent bien honorer le Fils refusant l'honneur deu à la Mere : où au contraire l'honneur porté à la Mere estant rapporté au Fils, rend magnifique et illustre la gloire de sa misericorde.
Et pour tesmoigner la pureté de l'intention de l'Eglise en l'honneur qu’elle rend à la S' Vierge, je vous represente deux heresies contraires, qui ont esté contre le juste honneur de Nostre-Dame : l’une par l’excez, qui nommoit Nostre-Dame deesse du ciel, et luy offroit sacrifice, et celle-cy fut maintenuë par les Collyridiens; l’autre par le deffaut, qui rejettoit l'honneur que
les catholiques font à la Vierge, et celle-cy fut des Antidicomarites. Les fols tiennent tousjours les extresmitez, et sont contraires ensemble. L'Eglise, qui va tousjours par le chemin royal, et se tient dans le milieu de la vertu, ne combattit pas moins les uns que les autres, mais determina contre les uns que la Vierge n'estoit que creature, et que, partant, on ne devoit luy faire aucun sacrifice; elle establit contre les autres, que neantmoins cette saincte Dame, pour avoir esté Mere du Fils de Dieu, devoit estre recognuë d’un honneur special, infiniment moindre que celuy de son Fils, mais infiniment plus grand que celuy de tous les autres saincts. Aux uns, elle remonstre que la Vierge est creature, mais si saincte, mais si parfaicte, mais si parfaictement alliée, jointe et unie à son Fils, mais tant aymée et cherie de Dieu, qu'on ne peut bien aymer le Fils, que pour l’amour de luy,on n'ayme extremement la Mere, et que pour l'honneur du Fils on n’honore excellemment la Mere. Mais, aux autres, elle dit : Le sacrifice est le supreme honneur de latrie, qui ne doit estre porté qu'au Createur; et ne voyez-vous pas que la Vierge n’est pas la creatrice, mais une pure creature, quoy que tresexcellente? Et pour moy j’ay accoustumé de dire qu’en certaine facon, la Vierge est plus creature de Dieu et de son Fils que le reste du monde, pour autant que Dieu a creé en elle beaucoüp plus de perfections qu’en tout le reste des creatures; qu’elle est plus racheptée que le reste des hommes, parce qu'elle a esté racheptée non seulement du peché, mais du pouvoir et de l’inclination mesme du peché, et que rachepter la liberté d’une personne qui devoit estre esclave avant qu'elle le soit, est une grace plus grande que de la rachepter apres qu’elle est captive. Tant s’en faut que nous voulions mettre en comparaison absoluë le Fils avec la Mere, comme nos adversaires croyent, ou font semblant de croire pour le persuader au peuple.
Bref, nous la nommons belle, et belle plus que tout le reste des creatures, mais belle comme la lune qui reçoit sa clarté de celle du soleil; car elle reçoit sa gloire de celle de son Fils. L’espine appellée Aspalathus, dit Pline, n’est pas de soy odoriferante; mais si l’are en ciel vient fondre sur elle, il luy laisse une odeur de suavité incomparable. La Vierge fut l’espine de ce buisson ardent, mais non bruslé, que vit le grand Moyse, Rubum quem viderat Moyses conservatum agnovimus luam sanchiam virginitatem, dit l'Eglise, et certes, de soy, elle n’estoit pas digne d’aucun honneur, elle estoit sans odeur; mais puisque ce grand arc du ciel, ce grand signe de la reconciliation de Dieu
avec les hommes, vint petit à petit fondre sur cette saincte espine, premierement par grace dés sa conception, puis par filhiation, se rendant entierement son Fils et reposañt en son precieux ventre, la suavité en a esté si grande, que nulle autre plante n'en à jamais tant eu; suavité qui est tant agreable à Dieu, que les prieres quien sont parfumées ne sont jamais deboutées (1), ny inutiles ; mais toujours l'honneur en revient à son Fils, duquel elle a receu son odeur. Son Fils est nostre advocat, elle nostre advocate ; mais bien diversement : je l’ay dit cent fois. Le Sauveur est advocat de justice; car il plaide pour nous, alleguant le droict et raison de nostre cause : il produit nos pieces justificatives qui ne sont autres que sa redemption, que son sang, que sa croix; il confesse à son Pere que nous sommes debiteurs, mais il fait voir qu'il a payé pour nous. Mais la Vierge et les saincts sont advocats de grace : ils supplient pour nous qu'on nous pardonne, et le tout par la passion du Sauveur; ils n’ont pas pour monstrer de quoy nous justifier, mais s’en confient au Sauveur. Bref, ils ne joignent pas leurs prieres à l’intercession du Sauveur; car elles ne sont pas de mesme qualité, mais aux nostres. Si Jesus-Christ prie au ciel, il prie en sa vertu : mais la Vierge ne prie que comme nous en la vertu de son Fils, mais avec plus de credit et de faveur. Voyez-vous pas que tout cela revient à l'honneur de son Fils, et en magnifie sa gloire?
XIT. C’est pourquoy toute l'antiquité, pour honorer Nostre-Seigneur, à tant honoré sa Mere. Regardez le christianisme : de trois eglises, les deux sont sous l’invocation de la Vierge, ou ont des marques signalées de la devotion du peuple en son endroict : Viderunt eam filiæ Sion (Cant. 6); Les filles de Sion, les ames des fidelles, les peuples l'ont considerée, et l'ont loüée pour tresheureuse; Et reqinæ laudaverunt eam, et non seulement le peuple, mais les ames les plus relevées, les prelats, les docteurs, les princes et monarques l'ont loüée et magnifiée : et comme les oyseaux commencent à gazoüiller chacun en son ramage à la poincte du jour, ainsi tous se sont evertuez à celebrer ses honneurs comme elle-mesme l'avoit preveu, disant que tous la beniroient : Beatam me dicent omnes generationes, à la suite desquels tous les fidelles doivent, et vous le devez plus particulerement, Ô Parisiens, l’invoquer et luy obeyr, qui sont les deux premiers honneurs que nous luy pouvons rendre, et qu'elle nous à invitez à luy rendre.
(4) Repoussées.
Je treuve que Nostre-Dame ne parla que deux fois aux hommes pour ce qui en est recité en l'Evangile : l’une quand elle salüa Elisabeth, et lors c’est sans doute qu’elle pria pour elle, car le salut des fidelles se fait par prieres ; la seconde fut quand elle parla aux serviteurs des nopces en Cana de Galilée, et lors elle ne dit sinon : Faites tout ce que mon Fils vous dira. En ces deux actes est compris l'exercice de la charité et volonté de la Vierge à l’endroict des hommes, c’est de prier pour eux. Et partant nous la devons invoquer avec grande confiance, en tous dangers, en tous orages. O Parisiens, regardez cette estoile de mer, invoquez-la; à ‘sa faveur vostre navire arrivera au port sans bris et sans naufrage.
Mais si vous voulez qu'elle prie pour vous, oyez sa seconde parolle ; obeyssez à ses commandemens : or ses commandemens sont en un mot, que vous fassiez la volonté de son Fils : Omnia quæcumque dixerit vobis facite (Joan. 2). O chrestiens, voulonsnous que la Vierge nous exauce ? exauçons-la ; voulez-vous qu'elle vous escoute? escoutez-la : elle vous demande de tout son cœur et pour tout contre-eschange de ses affections, que vous soyez obeyssans serviteurs de son Fils. Un jour Betsabée vint à David avec beaucoup d'humilité et de reverence, pour luy faire une requeste et supplication ; mais enfin elle ne demandoit pour tout, sinon que son fils Salomon fust roy apres son pere, et successeur de la couronne. Cette Vierge, Ô peuple, vous demande sur tout, pour la plus asseurée demonstration de vostre devotion en son endroict, que vous ayez son Fils pour roy de vostre cœur et de vostre ame, qu'il regne en vous, et que ses commandemens soient mis en execution : faites-le, à peuple, pour vostre devoir, pour vostre salut, et pour l'amour de Nostre-Dame, laquelle, comme vous avez veu, apres l'ascension de son Fils, demeura encore pour quelques années en terre, et mourut neantmoins apres quelque temps et de la mort de son Fils, c’est-à-dire d’amour : mais elle ne demeura gueres morte, mais fut ressuscitée, et monta du desert de ce monde là haut en paradis, où elle est en supreme degré de toutes les creatures; et tout cela pour la plus grande gloire de son Fils, pour laquelle elle prie pour nous, et nous demande que nous luy soyons fidelles serviteurs.
O tres-sacrée ettres-heureuse Dame, qui estes au plus haut du paradis de felicité, helas! ayez pitié de nous qui sommes au desert de misere. Vous estes en l'abondance des delices, et nous sommes en l’abysme des desolations ; impetrez-nous (1) la force de
(4) Obtenez-nous.
bien porter loutes afflictions, et que nous soyons tousjours appuyés sur vostre bien-aymé, seul appuy de nos esperances, seule recompense de nos travaux, seule medecine de nos maux. Hé! Vierge glorieuse, priez pour l'Eglise de vostre Fils, assistez de vos faveurs tous les superieurs , le S. Pere, les prelats et evesques, et particulierement celuy de vostre ville de Paris; soyez propice au roy. Vostre grand-pere David fit du bien au fils de Jonathas pour la memoire des services et offices receus de Jonathas, et ce roy est petit-fils d’un de vos plus fidelles et devots serviteurs, le bien-heureux S. Louys : nous vous prions de luy donner vostre protection au nom de ce sainct roy. La reyne, qui a l'honneur de porter vostre nom, soit tousjours à l’abry de vos sainctes faveurs. O lys celeste, arrousez les lys de vostre France de vos sainctes benedictions , afin qu'ils soient blancs et purs en unité de la vraye foy et religion : vous estes une mer, prestez les ondes de vos graces à ce jeune dauphin; vous estes estoile de mer, hé! soyez favorable au navire de Paris, afin qu'il puisse surgir au sainct havre de gloire, pour y loüer le Pere, le Fils et le Sainct-Esprit és siecles: des siecles. Ainsi soit-il.
(RECUEILLI
Intravit Jesus in quoddam castellum, et mulier quædam Martha nomine excepit illum in domum suam.
Jesus entrant en une bourgade, une certaine femme nommée Marthe le receut en sa maison. (Luc. 10 )
La saincte Eglise celebre, aujourd’'huy la feste du glorieux trespas de Nostre-Dame, et de son Assompüon triomphante au ciel. Plusieurs ont nommé cette feste de divers noms; les uns l’appellent l’Assomption de Nostre-Dame, les autres sa reception au ciel, et les autres son couronnement. Il y a quantité de tresbelles et utiles considerations à faire sur ce subjet;.mais je me restreins à n’en dire que deux. La premiere est, sçavoir comment cette glorieuse Vierge receut Nostre-Seigneur dans ses chastes entrailles lorsqu'il descendit du ciel en la terre; et l’autre,
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comment Nostre-Seigneur la receut lorsqu'elle quitta la terre pour aller au ciel. Ces deux considerations feront les deux parties de ce discours.
L’Evangile que nous lisons aujourd'huy à la saincte messe nous fournit assez de matieres pour ce subjet; car il traitte comme Nostre-Seigneur passant par un village nommé Bethanie, il entra en une maison qui appartenoit à une femme appellée Marthe, laquelle avoit une sœur nommée Marie : or Marthe s'empressoit beaucoup pour traitter Nostre-Seigneur, pendant que Marie se tenoit à ses pieds pour escouter sa parolle; de quoy Marthe, qui desiroit que tous fussent aussi soigneux de bien servir Nostre-Seigneur qu'elle, luy dit, comme en se plaignant, qu'il commandast à sa sœur de luy ayder : Domine, non est tibi curæ, quod soror mea reliquit me solam ministrare? dic ergo illi ut me adjuvet; pensant qu'il n’estoit pas necessaire que personne demeurast aupres de luy pour luy tenir compagnie, d'autant qu'il se scavoit bien entretenir tout seul. Mais Nostre- Seigneur la reprit, luy disant qu’elle s’empressoit et troubloit de plusieurs choses, et qu’une seule estoit necessaire, que Marie avoit choisi la meilleure part, qui ne luy seroit point ostée : Martha, Martha, sollicita es, et turbaris erga plurima ; porro unum est necessarium : Maria optimam partem cleqit, quæ non auferetur ab ea.
O que ces deux sœurs nous representent bien Nostre-Dame, à sçavoir : Marthe, en la reception qu’elle fit de son Fils Nostre-Seigneur en sa maison et dans ses chastes entrailles, lorsqu'il vint au monde, et par le soin incomparable qu'elle eut tousjours de le bien servir tandis qu'il fut en cette vie mortelle, en recompense de quoy il la reçoit aujourd’hui dans le ciel avec une gloire non pareille ; et Marie, en se tenant dans un continue] silence pour escouter les parolles de Nostre-Seigneur, et s'occuper seulement à l’aymer. Certes, cette glorieuse Vierge fit admirablement bien l'exercice de l’une et de l’autre de ces deux sœurs, pendant tout le cours de sa saincte vie. Mais quant à l’exercice de Marthe,
quel soin n’eut-elle pas de bien servir Nostre-Seigneur, et luy fournir de tout ce qui luy estoit necessaire pendant qu'il fut petit enfant ? Quelle diligence ne fit-elle pas pour eviter le courroux d'Herode, et pour le sauver de tant de perils dont il fut menacé? Voyons un peu, je vous prie, comment elle prattiqua aussi merveilleusement bien l'exercice de Marie.
Le sainct Evangile fait une particuliere mention du silence de Marie : Maria sedens secus pedes Domint audiebat verbum illius.
Marie, dit-il, se tenoit sans dire mot aux pieds de Nosire-Seigneur; elle n'avoit qu'un seul soin, qui estoit de se tenir en sa presence et escouter ses divines parolles. Il sembloit de mesme que nostre digne Maistresse n’eust qu’un seul soin. Voyez-la dans la ville de Bethleem, où l’on fit tout ce que l’on put pour luy treuver un logis, et ne s’en treuvant point, elle n'en dit mot, ny n’en fait aucune plainte, ains (1) entre dans l’estable, où elle produit et enfante son Fils bien-aymé, puis le couche dans la cresche. Quelques jours apres, les roys le vinrent adorer, où l’on peut penser quelles loüanges ils donnerent et au Fils et à la Mere; neantmoins elle ne dit pas un seul mot. Elle le porte en Egypte, et le rapporte sans qu’elle parle, ny pour exprimer la douleur qu'elle a de ly porter, ny pour tesmoigner la joye qu'elle pouvoit avoir de l’en rapporter. Mais ce qui est plus admirable, voyez-la sur le mont de Calvaire : elle ne jette point d’eslans, ny ne dit pas un seul mot; ains elle est aux pieds de son divin Fils, escoutant ses parolles : c’est cela seul qu’elle desire, se tenant en une parfaicte indifference de tout le reste : Arrive tout ce qu'il voudra, qu'il me console ou qu’il m’afflige (dit cette saincte Vierge), pourveu que je sois tousjours aupres de luy, et que je le possede, je suis contente, puisque je ne veux ny ne cherche que luy seul.
Remarquez, je vous prie, que Nostre-Seigneur reprit Marthe de ce qu’elle se troubloit et s’'empressoit, et non pas de ce qu’elle avoit du soin. Certes, Nostre-Dame avoit un grand soin pour le service de nostre divin Maistre; mais un soin sans trouble et sans empressement. Les saincts qui sont au ciel ont du soin pour glorifier et loüer Dieu, mais sans trouble; car il n'y en peut avoir en ce lieu : les anges ont soin de nostre salut, et Dieu mesme à soin de ses creatures, mais avec paix et tranquillité. Mais quant à nous autres, nous sommes si miserables, que rarement avons-nous du soin sans empressement et sans trouble. Vous verrez un homme qui a une grande affection de prescher, deffendez-luy la predication, le voilà troublé; un autre qui voudra prendre soin de consoler et visiter les malades, il ne le fera pas sans s’empresser, ny mesme sans se troubler, s’il est empesché de le faire ; un autre qui aura grande affection à l’oraison mentale, bien qu'il semble que cela ne regarde que Dieu, il ne laissera pas neantmoins de s’empresser, et d’estre troublé, si on l'en relire pour l’occuper à quelqu'autre chose.
Or dites-moy maintenant, si Marthe n’eust eu autre soin que
(1) Mais.
POUR LE JOUR DE L ASSOMPTION DE NOSTRE-DAME. Fès
de playre à Nostre-Seigneur, se fust-elle tant empressée ? O non certes, car un seul mets bien appresté suffisoit pour sa nourriture, veu mesme qu'il prenoit plus de playsir qu'on lescoutast, comme faysoit Marie : mais Marthe, avec le dessein et le soin de pourvoir à ce qu'il falloit à nostre divin Maistre, avoit encore un peu de propre estime qui la poussoit à desirer qu’on vist la courtoisie et l’affabilité avec laquelle elle recevoit ceux qui luy faysoient l'honneur de la visiter, s’espanchant toute au service du straittement exterieur de Nostre-Seigneur; et la bonne fille pensoit par ce moyen estre une grande servante de Dieu, et s'estimoit estre quelque chose de plus que les autres ; et parce qu'elle aymoit grandement sa sœur, elle desiroit qu’elle s'empressast comme elle pour servir son tres-cher Maistre, estimant que par ce moyen elle meriteroit davantage : lequel neantmoins prenoit bien plus de playsir en l'exercice de Marie, dans le cœur de laquelle il distilloit des graces incomparablement plus grandes que nous ne sçaurions dire ny penser, par le moyen de ses divines parolles ; et cecy correspond à la response qu'il fit à cette femme, laquelle voyant les merveilles qu’il operoit, toute transportée d'admiration, se prit à dire : Beatus venter qui te portavit, et ubera quæ suxishi (Luc. 11); Bien-heureux est le ventre qui t'a porté, et les mammelles que tu as succées ! IL est vray, luy dit ce divin Sauveur, Ô femme, ce que tu dis, que bienheureux est le ventre qui m'a porté, et les mammelles que j’ay succées; mais moy je te dy : Que bien-heureux sont ceux qui escoutent la parolle de Dieu, et qui la gardent : Quin immo, beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud.
Or ces personnes qui s’affectionnent et s’empressent, ainsi que faysoit S'° Marthe, à faire quelque chose pour Nostre-Seigneur, pensent estre bien devotes, et croyent que cet empressement soit un acte de vertu, ce qui n’est pourtant pas, comme Nostre- Seigneur le fait entendre, disant : Porro unum est necessarium ; Une seule chose est necessaire, qui est d’avoir Dieu, el le posseder. Si donc je ne cherche que luy, que me doit-il importer que l’on me fasse faire cecy ou cela? si je ne veux que sa volonté, que m'importera-t-il que l’on m'envoye en Espagne, ou en Irlande? Et si je ne cherche que sa croix, pourquoy me fascherat-il que l’on m'envoye aux Indes parmy les infidelles, puisque je suis asseuré que je treuveray Dieu partout?
Enfin nostre glorieuse Maistresse fit excellemment bien, non seulement l'office de Mariè, mais encore l'office de Marthe, recevant avec une extresme affection et devotion, dans ses entrailles
mesmes, Nostre-Seigneur, et le servant avec tant de soin tout le temps de sa vie, qu'il n’y en a jamais eu de pareil.
Reste maintenant à voir, pour la seconde partie de ce discours, comme son Fils Nostre-Seigneur, en contre-eschange, la receut au ciel, avec une affection nompareille, luy donnant un degré de gloire incomparable, en sorte que cette reception se fit avec une magnificence d'autant plus grande au dessus de tous les sainets, que ses merites surpassoient les leurs. Mais avant que de dire comme elle fut receue au ciel, il nous faut dire comment «lle mourut et de quelle mort.
L'histoire de son glorieux trespas dit que Nostre-Dame et tresdigne Maistresse, estant parvenuë à l’aage de soixante-trois ans, selon la plus commune opinion des docteurs , elle mourut, ou plutost s’endormit du sommeil de la mort. Il s’en treuvera peutestre plusieurs qui s’estonneront et diront : Comment est-ce que Nostre-Seigneur, qui aymoit si tendrement et si fortement sa saincte Mere, ne luy donna le privilege de ne point mourir, puisque la mort est la peine du peché, et qu’elle n’en avoit jamais commis aucun? Pourquoy est-ce donc qu’il la laissa mourir? O mortels, que vos pensées sont contraires à celles de Dieu, et que vos jugemens sont esloignez des siens! Ha! ne sçavez-vous pas que la mort n'est plus ignominieuse, ains qu’elle a esté precieuse, dés que Nostre-Seigneur se laissa attaquer par elle sur l'arbre de la croix? Certes, ce n'eust point esté un advantage ny un privilege pour la tres-saincte Vierge de ne point mourir : aussi avoit-elle tousjours desiré la mort, dés qu’elle la vid entre les bras, et dans le cœur mesme de son sacrez Fils sur la croix, lequel à rendu la mort si suave et si desirable, que les anges s'estimeroient heureux de pouvoir mourir ; et les saincts ont estimé à grand bon-heur de la pouvoir souffrir, et y ont ressenti beaucoup de consolation, parce que depuis que nostre divin Sauveur, qui est nostre vie, s’est laissé en proye à la mort, ila vivifié la mort, en sorte que pour ceux qui meurent en la grace, elle est le commencement d’une vie qui n’aura point de fin.
Et si l’on a accoustumé de dire que telle qu'a esté. la vie, telle est la mort, de quelle mort donc pensez-vous que mourut la tres-saincte Vierge, sinon de la mort d'amour? C'est'une chose asseurée qu'elle mourut d'amour; car de quelle mort eust peu mourir celle qui est appellée en l’Escriture saincte : Mater pulchræ dilectionis (Eccli. 24); La mere de belle dilection, sinon de la mort d'amour? Et la cause pour laquelle l’on ne remarque point de ravissemens ny d’extases en sa vie, c’est parce que ces