EN L'EGLISE METROPOLITAINE DE NOSTRE-DAME DE PARIS, LE 27 AVRIL
PSS
Sr Dieu me donnoit autant d’esprit pour discourir et de force à bien dire, que j'en desirerois maintenant pour le service de cette action publique que nous celebrons pour honorer la mémoire du grand Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, lieutenant-général de l’empereur en ses armées de Hongrie, je ne pourrois pas pourtant, ni ne devrois vous representer, tres-1llustre et chrestienne assemblée, la justice du regret que nous avons pour son trespas. Je ne le pourrois pas, parce que la perte que nous avons faite avec toute l'Eglise est si grande qu’estant extresmement sensible elle en est-d’autant plus indicible : aussi est-il tres-difficile de treuver assez de passion pour exprimer un grand deuil.
Les petites douleurs crient, se plaignent, se lamentent; mais les grandes estonnent, etourdissent, perdent et egarent la parolle, la voix et le discours. Je ne le devrois pas aussi; car si je devois exprimer la grandeur de la perte qu'en reçoit tout le christianisme, ce seroit sur vostre face, Messieurs, que je ürerois, comme un autre Tymanthe (1), le voile du silence, puisque je ne vois en toute cette triste compagnie que ses plus chers et fidelles amis, ou ses plus intimes et affectionnez serviteurs. Et certes, je serois bien honteux, si en la consideraton d’un subjet si lamentable je me trouvois seul avec l’asseu-
(4) Tyÿmanthe estoit un celebre peintre qui vivoit du temps de Zeuxis. Entre autres ouvrages de cet * habile homme, on vantoit surtout un tableau qui representoit le sacrifice d’Iphigenie. Il avoit epuisé toute la force de son art pour peindre la tristesse sur tous les visages : c’est pourquoy ne jugeant pas qu'il pust atteindre à representer celle d’un pere qui alloit voir egorger sa fille, il s’avisa de jetter un voile sur son visage.
rance de pouvoir parler autrement que par larmes et sanglots.
Il ne m'est donc pas necessaire de vous esmouvoir à regretter ce prince, puisque c'est vous qui avez le principal interest, et qui, plus sensibles aux affections du public, connaissez trop bien la perte que nous avons faite. Il n’est, ce me semble, besoin de vous attendrir le cœur, puisque vous en ressentez la plus grande passion. Ne vaut-il pas beaucoup mieux cesser d’affliger ceux qui sont affligez, et mettre peine d'essuyer vos pleurs, que de les exciter? Aussi quand je vois devant et tout autour de moy le feu de tant de flambeaux allumez, signe ordinaire de l’immortalité, et que je me treuve revestu de blanc, couleur et marque de gloire, je connois bien que mon office n’est pas maintenant, et je vous supplie, Messieurs, de ne le pas desirer de moy, de vous representer les raisons que nous avons eu de regretter et plaindre, mais plutost celles que nous avons de finir nos regrets par le commencement de la consideration du bien dont jouyt ce grand prince par son trespas, afin que le subjet que nous avons de nous resjouyr attempere et modere la violence du ressentiment que nous avons de cette grande perte.
Quoy que je sçache que l'on doit permettre quelque chose à la pieté, mesme contre le devoir, et qu'en une douleur extresme c'est une partie du mal que d’ouyr des consolations, permettezmoy, je vous supplie, puisqu'aussi bien les larmes que nous espandons pour nos amis nous meneront plutost à eux qu’elles ne nous les rameneront, et que les pleurs apres la mort sont de tardives preuves d'amitié, permettez-moy, dis-je, Messieurs, que je revoque vos esprits à la consolation, plutost que de les provoquer à une plus grande affliction. En quoy neantmois je ne feray rien contre la Juste apprehension que j'ay du deffaut que je reconnois en moy et de discours et d’eloquence; car la consolation que je vous puis donner depend du mesme principe duquel procede la cause de nostre affliction. N'est-ce pas l'excellente bonté, la valeur, la vertu du prince trespassé, qui rendent nostre perte incomparable? Et n'est-ce pas la mesme bonté, valeur et vertu qui nous obligent de recevoir la consolation?
Soit donc que je jette les yeux sur son bien pour nous consoler, ou sur nostre mal pour nous affliger, je ne puis eschapper l’'abysme de ses vertus infinies, dont la grandeur et l’eclat est insupportable à la foiblesse de mes yeux. Aussi s’il ne falloit plutost recevoir avec humilité les commandemens des grands, que d’en eplucher les motifs, j'aurois, à mon advis, raison de m'estonner du choix que l’on a fait de moy pour parler en cette oc-
casion, en cette assemblée, et en ce lieu : en cette occasion, que j'estime aussi digne d'une grande eloquence qu'aucune autre qui se soit presentée en ce siecle; en cette assemblée, qui est presque toute la fleur de ce grand royaume; et en ce lieu, auquel mille beaux esprits eussent ambitieusement recherché de faire paroistre tout leur art et science de bien dire, et de repandre mille belles fleurs d'eloquence sur l’etoffe d’un si riche subjet.
Mais que sçays-je si à l’adventure j’auray rencontré la raison de ce choix? Les couleurs de l’eloquence, les fleurs des parolles, l'esmail des sentences n'est peut-estre pas convenable ny au deuil ny aux funerailles :
Non est conveniens luctibus ciste olor (4).
Les harangues et discours polis, les parolles harmonieusement concertées n’y sont pas, à mon advis, convenables : Musica in luctu importuna narratio (2). Que s’il est ainsi, me voicy riche d'affection, de simplicité et fidelité pour entreprendre le discours des vertus du prince decedé, lequel j'envoye de bon cœur à son ame, c’est-à-dire à cet esprit que j'espere, mais que je crois estre au ciel, et à celuy lequel estant en terre n’est pourtant qu'une mesme ame avec luy, non plus que par le mariage ils ne furent qu'un mesme corps 1cy-bas. Que si ce discours est pauvrerment paré, c'est pour rendre plus d'honneur et de reverence au prince qu'il celebre, comme quelques peuples du nouveau monde envoyent leurs deputez à leur roy au moindre equipage qu'il leur est possible, pour rendre de tant plus remarquable leur bassesse et humilité, en comparaison de la gloire et majesté de leur roy.
Au surplus je vous desire, Messieurs , autant de bienveillance en monendroit, que j'ay de confiance en vostre bonté, pour si peu que j'ay à parler d’une si belle vie, comme fut celle de ce prince, vous serez bientost consolez en sa mort. Prendre playsir à ouyr les loüanges des bons, c’est participer à leur gloire.
Oh ! si nous pouvions comprendre les veritez que nous recevons par la foy, combien nous serions aisement consolez en la mort de ceux auxquels nous avons quelque devoir d’amitié ou d'honpeur : Sapientiam loquimur inter perfectos (3). Nous nous imaginons qu'ils sont morts, et en la mort; et ils ne le sont plus, ils le furent seulement au dernier instant de cette vie mortelle. Telles pensées ne sont pas dignes de nous; si nous ne voulons
(1) Cette couleur ne convient pas à une ceremonie lugubre. (2) Un discours à contre-temps est comme une musique peudant le deuil. (Eccli. 22. 6.) (3) Nous preschons la sagesse aux parfaits. (1. Cor. 2. G.)
estre de ceux auxquels le sage donne le titre de fols : Vs sunt oculis insipientium mori (1); Nous ressemblons à ceux qui vont sur mer le long de la rade , et terre à terre : il leur est advis que les arbres les laissent et se reculent d'eux, et que le navire dans lequel ïis sont portez est du tout immobile et sans changer de
place; car il nous semble que ceux qui sont decedez de ce monde.
sont tousjours en la mort, et que nous sommes en la vie. Mais, helas! que nous sommes trompez! Ils sont en paix, et au repos de la vraie et constante vie; et nous sommes bien avant dans la mort, en laquelle nous nous enfonçons tousjours de plus en plus Jusques à tant que nous l’ayons passée.
Omnes morimur (2), disoit une sage dame; mais elle pouvoit
bien dire : Semper morimur (3), comme dit depuis l’apostre : Quotidie morior (4), Nous mourons tous les jours, et nostre vie s'en va par pieces et morceaux, comme cet animal des Indes, lequel estant de sa nature terrestre, petit à petit et piece à piece, perd du tout son estre naturel, et devient entierement poisson; car ainsi piece à piece nous changeons cette vie mortelle, jusques à tant que par une entiere et finale mutation, que nous appellons mort, nous ayons du tout acquis une vie immortelle.
Et certes, comme les rats du Nil se forment petit à petit, et ne recoivent la vie en tous leurs membres ensemblement; aussi les philosophes sont bien d’accord que nous ne vivons pas tout-àcoup, ny ne mourons pas en un moment, puisqu'ils disent que le cœur est le premier membre qui vit en nous, et le dernier qui meurt. Mais, je vous supplie, nostre Dieu ne dit-il pas au premier homme qu’au « jour qu’il mangeroit du fruict deffendu, » il mourroit de mort (5)? » Et neantmoins, si nous parlons selon le vulgaire, il ne mourut qu’apres plusieurs centaines d'années depuis qu'il eut prevariqué : toutesfois la verité est qu ‘il commença à mourir dés le jour qu’il eut offensé, et continua JHqUeE à son dernier jour.
Ah! que nous sommes donc bien trompez quand nous appellons morts ceux qui ont passé cette vie mortelle, et vivans ceux qui la passent encore! Nous nommons vivans ceux qui meurent, parce qu'ils n’ont pas achevé de mourir; et ceux qui ont achevé de mourir, nous les appellons morts. Nous imitons les peintres qui ne sçavent representer les anges qu'avec des corps, parce que
(4) Les Saincts ont paru mourir aux yeux des insensés. (Sap. 3. 2.) . (2) Nous mourons tous. (11. Reg., 14, 14.)
(3) Nous mourons continuellement,
(4) Je meurs tous les jours. (1. Cor. 45. 31.)
(5) In quocumque die comederis ex eo, morte morieris. (Gen. 2. 17.)
jamais ils ne furent veus autrement ; car ainsi nous nommons les defunts morts, parce que nous ne les avons jamais veus sinon en la mort de cette vie, ou en la vie de cette mort. Mais si nous les voyions maintenant qu'ils en sont delivrez, mon Dieu! que nous serions honteux de les avoir appellez morts! et que nous serions en peine de treuver de belles parolles pour exprimer l'excellence de la vie en laquelle ils sont arrivez! Aussi nostre langue françoise ne les appelle pas morts, mais trespassez, protestant assez que la mort n’est qu’un passage et trajet, au delà duquel est le sejour de la gloire.
Ce grand duc de Mercœur n’est donc pas mort, il est seulement trespassé : que si nous n'avions la vuë si debile, nous le verrions bien loin au delà de la mort, en ce jardin celeste où il joüyt des consolations eternelles. Il n’est pas si loin de nous que nous pensons ; il y est allé, selon le vulgaire des hommes, en un moment; Car la mort, à leur advis, ne dure pas davantage; mais, selon les sages, il a mis quarante-trois ans en ce voyage.
Héias! que ce terme est court! la pluspart de nous a desja beaucoup plus emplo yé d'années : les uns n’y vont pas si viste que les autres, mais presque tous neantmoins y vont tousjours plus viste qu'ils ne voudroient. Nous avons mille peines et travaux pour parvenir où 1l est; pourquoy serions-nous faschez qu'il y soit arrivé? pourquoy pleurerions-nous le trespas de ce prince, lequel pleureroit, s'il estoit en lieu de larmes, avec beaucoup plus de raison le retardement du nostre, que nous n'avons pleuré l'avancement du sien? Nolo vos ignorare de dormientibus, ut non contristemini, sicut et cæteri qui spem non habent (1. Thess. 4. 12).
- Mais, parce que cette consolation que je vous presente est fondée sur la certaine esperan ce que nous avons que nostre trespassé est reçu en la main droite de son Dieu avec tous les justes, Justorum animæ in manu Dei sunt{1); voyons, je vous supplie, le subjet que nous avons d’une confiance tant asseurée. Les astrologues et theologiens ont cela de commun, qu'ils predisent les choses à venir; ceux-cy tousjours avec la verité, ceux-là souvent avec de la vanité : mais leurs phenomenes et inspections sont du tout opposez et contraires; car les astrologues predisent ce qui doit arriver en terre, par l'inspection des rencontres et divers mouvemens qui se font au ciel; et nos theologiens, au contraire, ne predisent sinon ce qui se fait au ciel par la consideration des œuvres que l’on fait en terre. Si vous faites miseri-
@) Les ames des justes sont dans la main de Dieu. (Sap. 3. 1.)
corde en terre, disent-ils, on vous fera misericorde au ciel; si vous consolez les affligez 1cy-bas, vous serez consolez là-haut; si vous esclairez les ignorans en la nuict de ce monde, vous aurez la clarté de la vision de Dieu au plein midy de l’autre; si vous combattez pour Dieu en terre, vous serez couronnez au ciel. Bref, par la hauteur et latitude des actions que nous faysons Gà-bas, ils meseurent la distance et estenduë de la gloire que nous aurons en ce grand mont celeste. Proùt gessit unusquisque in corpore suo, sive bonum, sive malum (1). |
Si donc nous sçavons quelles ont esté les actions de l’ame de ce grand prince, pendant qu’elle estoit en ce monde, et que joincte à son corps elle nous donnoit le bonheur de sa conversation, nous aurons asseurance, par cette inspection, de ce qu'elle est au ciel : que s’il nous reste aucun desir d’aspirer à ce siege de gloire, nous aurons un riche exemplaire et beau subjet d'imitation. Mais ne pensez pas, je vous supplie, que je veuille entreprendre de vous representer fleur à fleur, piece à piece, l’esmail d’une si belle vie : les perfections de ce prince se peuvent plutost admirer qu'imiter, desirer qu'esperer, envier qu’acquerir.
C'est pourquoy j'ay peur d'offenser sa memoire, disant trop peu de ce qui ne se peut pas assez loüer : que si je raconte quelques-unes de ses vertus, ce ne sera point pour donner lumiere au soleil, comme l'on dit, ni que je presume de le pouvoir dignement loüer, mais seulement pour faire recognoistre à tout le monde que ce n’est pas sans grande raison que l’on l'a regretté avec des pleurs si extraordinaires , que l’on honore tant sa memoire et que l’on à une si grande esperance qu'il est maintenant en la gloire de son Dieu.
J'imiteray donc les cosmographes, qui, en leurs mappemondes, ne marquent que des poincts pour des villes, des lignes pour des montagnes, et laissent à l'imagination son office pour se representer le reste. Je ne diray des genereuses actions et belles qualitez de ce prince, sinon celles que le temps par lequel mon discours doit estre limité me permettra de dire. Mais sur-tout je vous supplie de croire qu’en cette chaire et en cet habit je parle tousjours avec beaucoup de sincerité et de religion : aussi puisque la verité est nue et simple, je penserois faire tort à ma veritable narration, si je la deguisois avec des artifices.
O sainct et celeste Esprit! à bel ange de lumiere et de paix,
(4) Nous devons tous comparoistre devant le tribunal de Jesus-Christ, afin que chacun recoive ce qui est dû aux bonnes et mauvaises actions qu’il aura faites en son corps. (mn. Cor. 3. 40.)
qui fustes assigné à ce prince pour protecteur de son ame, et qui avez esté fidelle tesmoin des bonnes actions que Dieu luy a inspirées, et que vous avez sollicitées, je suis vostre humble serviteur et devost; suggerez maintenant à ma faible memoire ce que vous en avez ingeré de plus digne d'honneur et d’imitation.
C’Eesr tousjours Dieu qui fait en nous tout nostre salut, il en est le grand architecte : mais il procede differemment en ses misericordes ; car il nous donne certains biens sans nous, et d’autres avec l'entremise de nos desirs, travaux et volontés. Le prince Philippe-Emmanuel duc de Mercœur receut abondamment des biens. de la premiere facon sur lesquels 1l bastit un excellent edifice de perfection de ceux de la seconde sorte ; car au premier, Dieu l’a fait naistre de deux maisons des plus illustres, anciennes et catholiques qui soient entre les princes de l'Europe.
C’est beaucoup d’estre fruict d’un bon arbre, metail d’une bonne miniere, ruysseau d’une bonne source.
Du costé paternel, qui tient le premier lieu en la consideration civile, il estoit de cette royale maison de Lorraine, dont l'origine est si ancienne, que comme estant de temps immemorable, les escrivains n’ont pas encore sceu demeurer d’accord de son commencement, comme les habitans d'Egypte ne scavent se resoudre de l’origine du Nil. Mais tous s'accordent bien que c'a esté une pepiniere plantureuse et feconde d’une grande quantité d’empereurs et de roys, et des plus genereux princes de toute la chrestienté; et qu’il n’y a contrée en laquelle elle n'ayt heureusement planté les lauriers et les palmes de sa valeur et pieté.
Je ne vous diray rien de ce qu'elle a fait en France et en Alle- - magne ; aussi vous est-ce chose trop connuë : mais si nous passons en Espagne, vous y verrez Henry, frere de Guillaume, duc de Lorraine, lequel ayant fidellement et vaillament combattu pour la religion sous Alphonse, roy de Castille, en la guerre qu'il avoit lors contre les Mores et Sarasins , espousa en recompense sa fille, qui luy apporta en dot la province, laquelle depuis erigée en royaume est appellée Portugal, où la race de ce premier Henry a fort chrestiennement et genereusement regné jusques au dernier Henry, cardinal trespassé de nostre temps.
Allons en Italie, et nous y verrons le riche et fertile royaume de Sicile. Mais qui ne sçait que les deux ducs de Lorraine René premier et second en furent roys? Et par ce passons outre-mer,
et voyons l'heureuse Palestine , en laquelle nostre redemption fut faite ; nous y contemplerons ce trois fois grand Godefroy de Bouillon, lequel ayant quitté son pays et ses biens, et mesme vendu son duché de Bouillon, pour chasser les infidelles de la Terre-Sainte, y alla armé de zele et de religion, brave et conquerant, et comme un autre Josué il establit la foy au peril de son sang. au lieu où le Sauveur avoit respandu le sien pour la planter et faire le salut des hommes. Considerez cet admirable roy de Hierusalem, lequel refuse la couronne d’or en un royaume où son Sauveur fut couronné d’espines. C'est un roy d’or couronné de bois beaucoup meilleur que les roys de bois couronnez d’or, lequel regne comme un autre David sur la montagne de Sion, preschant et annonçant la foy de son Dieu. Voilà l'origine paternelle du grand duc de Mercœur:. Mais quelle mere pouvoiton rencontrer pour le fils d’un tel pere, digne et belle rencontre, afin que de tous costez son origine fust pleine de splendeur ?
La maison de Saxe, l’une des plus puissantes et anciennes de l'Allemagne, ayant fourny à l'Empire plusieurs grands empereurs, cas defenseurs et conducteurs d’armées, produisit, il y a plusieurs centaines d’années, le prince Berard, tres-vaillant et tres-catholique, lequel donna heureux commencement à la serenissime maison de Savoye, laquelle d’aage en aage sans interruption a continué jusques à present, autant magnanime que constante en la religion. D’elle sont sortis plusieurs amez, Louys, Humbert, Pierre, Philibert et autres grands princes, entre lesquels l’un des amez par sa force et valeur delivra l’isle de Rhodes de la servitude des Infidelles, et l'asseura pour le christianisme entre les mains des chevaliers de $S. Jean de Hierusalem (1), lesquels desirant que la posterité de leur protecteur receust deslors quelques marques de l'obligation qu'ils luy avoient, communiquerent les armes de leur milice (qui sont de gueules à une croix d'argent) à toute la maison de Savoye, laquelle les a cherement retenues, non tant en memoire de la valeur de ce grand ancestre, que comme un signe sacré qui peut servir de protestation perpetuelle que cette race est toute dediée à la deffense de l'honneur de la croix, comme elle a fait voir en la Morée, en Cypre, et en plusieurs autres lieux où elle a porté les armes avecnon moins de pieté que de valeur.
De cette claire source (laquelle outre infinies alliances reciproques qu’elle a eu avec tous les potentats du monde, mesmement avec cette couronne tres-chrestienne , avoit donné n y a
(1) Ce sont les chevaliers de Malte. :
gueres une mere (1) au grand roy François), de cette serenissime maison, dis-je, sortit une tres-vertueuse princesse, Jeanne de Savoye, fille de Philippe et sœur de Jacques, ducs de Genevois et de Nemours, deux aussi vaillans et vertueux princes que nostre siecle en ayt vus. Cette princesse estant mariée au tresillustre prince Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, eut de luy plusieurs enfans; l’aisné desquels fut le duc de Mercœur, qui nasquit au marquisat de Nomeny, tenu lors, et depuis a luy laissé par son pere en tiltre de souveraineté, nasquit, dis-je, pour la gloire des armes en l'honneur de l'Eglise, ce prince decedé digne surgeon de deux si grandes races, desquelles comme il receut le sang, aussi herita-t-il de leurs vertus : et comme deux rivieres se joignant font un grand et noble fleuve, ainsi ces deux maisons des ayeux paternels ét maternels de ce prince, ayant mis ensemble leurs belles qualités en son ame, le rendirent accomply en tous les dons de la nature; pourquoy il pouvoit = dire avec le divin Sage : Puer autem eram ingeniosus, et
ortilus Sum animam bonam (2 ). Ce fut une bonne rencontre à sa vertu d'estre en un subjet si capable; ce fut un bon rencontre à sa capacité de s’estre rencontré en une telle vertu.
Et pour l’extresme desir qu’il avoit de continuer en sa posterité cette sienne naturelle valeur, il choisit en mariage la princesse Marie, fille unique du grand et courageux prince de Martigues, lequel, pour le service de la religion et du roy, combattant à Sainct-Jean-d’Angely les ennemys de l'Eglise, scella de son sang et trespas les progrés d'une vie tres-chrestienne, digne de la grande maison de Luxembourg dont il estoit, de laquelle sont sortis tant de grands et magnanimes empereurs.
Mais à la verité, je ne me fusse pas arresté à vous ramentevoir (3) la gloire de ses predecesseurs, laquelle à mon advis est la
moindre partie de la sienne, siluy-mesme n’en eust fait un grand ?
cas pour s’animer à la vertu; car en la resolution qu'il prit d'aller en Hongrie, il alleguoit entre ses autres raisons, que ses predecesseurs paternels et maternels luy avoient laissé comme en heritage cette saincte volonté, et qu'ils le conduisoient par leur exemple, comme par la main, au chemin de ce voyage. Tellement qu'il m'a esté bienseant de parler de son extraction , quoyqu'il semble à plusieurs que la noblesse estant chose hors de nous, nos seules actions soient nostres.
£ @) -Louise de Savoye.
(2) d'estois un enfant bien né ; et j’ay reçu une ame d’un bon Atari (Sap. 8. 19.) « (8) Faire ressouvenir.
Et à la verité l'extraction sert de beaucoup, et a un grand pouvoir sur nos desseins, voire sur nos actions mesmes, soit pour la sympathie des passions que nous empruntons souvent de nos predecesseurs, soit pour la memoire que nous conservons de leur proüesse, soit aussi par la bonne et plus curieuse nourriture que nous en recevons.
Doncques le duc de Mercœur considerant qu'il y a autant de difference entre la vertu et la noblesse qu'entre la lumiere et la splendeur, l’une esclairant de soy, et l’autre d'emprunt, loüant Dieu d’avoir moyen de rendre ses actions plus exemplaires, il a tousjours eu soin de ne rien faire qui peust obscurcir ou amoindrir la grande splendeur que la generosité de ses ancestres luy avoit acquise ; et en tant qu’il luy a esté possible, il l'a nonseulement conservée, mais de beaucoup augmentée.
S. Paul partage le devoir d’un chrestien en trois vertus : en la sobrieté que nous appellons temperance, en la justice et la pieté : Ut sobriè, justè et piè, vivamus (Tit. 11, 12), dit-il ; la temperance au regard de nous-mesmes, la justice quant au prochain, et la pieté pour ce qui concerne le service de Dieu. Quant à la temperance, qui n’est autre chose qu'un retranchement de playsirs et delices de ce monde, elle se treuve en ce prince au plus haut degré. Aussi n’ignoroit-il pas que les voluptez ne nous embrassent que pour nous estrangler, et que pour cela nostre ame ne doit point autrement regarder nostre corps que comme les fers de sa captivité. Il estoit donc des plus temperans en son vivre, attendu qu'il ne mangeoit que comme par force, et ne beuvoit presque que de l’eau.
Il ne fut pas moins temperant aux voluptez corporelles, dont il avoit borné l’usage dans les loyx d’un chaste mariage, et par le devoir que les princes ont de laisser çà-bas de la posterité; vertu rare en un siecle si depravé, en un aage si vigoureux, en un corps si beau et tant accomply, et en la commodité que la Cour et ses appas luy offroient. Pour moy, je tiens qu'il n’est pas plus difficile qu'un fleuve passe par la mer sans se saler, que par demeurer à la Cour sans y apprendre et prattiquer des mœurs corrompuës : il a pourtant vescu parmy le tumulie en repos, et au milieu des vices avec de tres-grandes vertus.
Ce prince s’est toujours monstré sobre en la possession de grandeurs et faveurs immenses dont le ciel l’avoit comblé, et n’en abusa jamais; car sa grande resputation, ny d’estre beaufrere du roy, ny la rareté des graces qui estoient en luy, ny Îles heureux succès de ses armes et desseins, ne le firent jamais
sortir des bornes de la modestie, ny abandonner la bien-seance d'une humble gravité, par laquelle il donnoit un accez esgalement facile et gracieux aux petits et aux grands.
Il estoit sombre en ses recreations et passe-tems, qu'il rendoit compatibles et accommodoit aux devoirs de sa charge, les autres inutiles assemblées luy estant en extresme mespris. Bref, il ne touchoit la terre que des pieds, comme la perle se conserve pure et nette au fond de la mer, ne sortant jamais de sa coquille que pour recevoir sa nourriture de la rosée du ciel.
Tellement que le temps qui luy restoit pour son playsir, il lemployoit partie à l’oraison, et partie à la lecture des bons livres, au moyen de quoy il s’estoit acquis la cognoissance de trois sciences non-seulement bien-seantes, mais presque necessaires à la perfection d’un prince chrestien; car il avoit une exacte cognoissance et prattique des mathématiques, que le fameux Bertius luy avoit enseignées (4). Il avoit aussi l'usage de leloquence, et la grace de bien exprimer ses belles conceptions, non-seulement en cette nostre langue françoise, mais mesme en allemande, italienne et espagnole, és quelles il estoit plus que mediocrement disert : et neantmoins il n'employa jamais son bien dire en choses vaines, ou, pour mieux dire, il ne voulut abuser de ce beau talent que Dieu luy avoit si liberalement desparty; ains il l’'employa à la persuasion des choses utiles, loüables et vertueuses. Et ce que je prise le plus, il estoit fort instruit en cette partie de la theologie morale qui nous enseigne les regles de bien establir la conscience. Telles occupations estoient ses menus playsirs. Ah! menus playsirs, que vous estes devenus grands, ayant fait naistre en ce prince le playsir de l'immortalité!
Or, que pouvoit-on attendre d’une telle moderation et temperance qui lui estoit naturelle, sinon une perpetuelle volonté de n’offenser personne, et de rendre à chacun ce quiluy appartient, qui est ce que nous appellons justice? Quand l’a-t-on jamais veu maltraiter ou offenser personne? Ses domestiques tesmoignent que c'estoit la douceur et patience mesme. Quiconque est doux à l'endroit de ses domestiques, l’est beaucoup plus envers les autres. Et de fait il n’employa jamais sa colere qu’en la guerre,
(4) Pierre Berlius naquit à Beveren, petit village de Flandres , le 44 novembre, en 1565, apprit les lettres grecques et latines en Angleterre, revint dans les Pays-Bas se perfectionner, et enseigna «depuis avec resputation à Leiden et ailleurs. Il voyagea en Allemagne, en Pologne et en Bohème, puis revint à Leiden professer pendant vingt-six ans. Chargé de la bibliothèque publique, il Ja mi dans l’ordre où elle est aujourd’hui, IL fut déposé pour avoir donné dans les sentiments d’Arminius, chez ses remontrants . et fut obligé de sortir de Hollande. Il se fit catholique à Paris en 1620, et y mourut en 4629, ayant esté nommé par Louis XIIL son cosmographe. Il fut enterré dans l’église des Carmes déchaussés.
ou pour maintenir le respect et l'honneur qui lui estoient necessaires pour faire les grands services que le christianisme attendoit de luy ; en quoy il imitoit les abeilles, qui font le miel pour les amis, et piquent vivement leurs ennemis.
Il ne craignoit rien tant que de voir entrer en ses coffres ou des exactions indeuës , ou des deniers mal acquis, ou l'or du sanctuaire : au contraire, 1l en faysoit sortir beaucoup de bonnes et de belles aumosnes pour les pauvres, et de grandes liberalités pour les autres. Il ne s’attribuoit rien de ses richesses, que la puissance de les dispenser, sçachant bien que la lueur de l'or et celle de l’espée ne nous doivent non plus esbloüir l’une que l’autre.
Quant à l'honneur et le respect, il en rendoit soigneusement à un chacun ce qu'il sçavoit luy en appartenir, et n’en faisoit perdre à aucun, pour peu que ce fust, ny par medisance ny par outrage. Bref, il rendoit à l'Eglise beaucoup de reverence, au roy beaucoup d'honneur et d’obeyssance, à son mariage beaucoup de fidelité, et aux princes une ouverte et agreable conversation, aux moindres une grande douceur et debonnaireté, à sa famille une grande affection, avec une paix et tranquillité admirables.
Quant à la pieté envers nostre bon Dieu, qui est le souverain bien de nostre ame, c’estoit le rendez-vous de toutes ses pensées, et le centre de toutes ses imaginations. À ce sainct autel de la religion il avoit consacré son ame, voué son corps, dedié toute sa fortune, et pouvoit bien dire avec ce grand roy : Deus, docuisti me à juventule mea (1), In te projectus sum ex ulero (2), car si nous considerons les desirs de la jeunesse, ce n'ont esté que les fleurs des fruicts qu'il a fait paroistre en son plein aage. La loüange d’avoir esté dès-lors tres-chrestiennement eslevé, ne luy est point particuliere, mais commune à tous les princes et princesses ses freres et sœurs; tesmoins les années de virginité, de mariage et de viduité de Louise de Lorraine, treschrestienne et tres-pieuse reyne de France et de Pologne d’heureuse memoire, miroir de la pieté, et idée des princesses de nostre aage, de laquelle je vous ay veu, à Paris, unanimement admirer la religion, humilité et charité. Tesmoins encore le tresvertueux cardinal de Vaudemont, la vie duquel n’a esté qu'un recueil de toutes les vertus qu’on peut desirer en un grand prelat, aupres duquel je pourrois mettre M. de Verdun, si la loüange
(4) Mon Dieu, vous m'avez instruit dès ma jeunesse. (Ps. LxX, V. 17.) (2) J'ay esté mis entre vos bras en sortant du sein de ma mere, (Ps. Xx1, 41.)
des vivans, pour juste qu’elle puisse estre, n’estoit subjette au soupçon de l'interest et de la flaiterie. Tesmoin aussi le comte de Chaligny, lequel ayant consacré le printems de ses plus belles années à la pieté, a peu apres rendu le fruict d'une tressaincte mort au retour de plusieurs braves exploitz par luy executés, en la saincte guerre de Hongrie, sous la conduite et à limitation de ce sien frere.
Mais la loüange d’avoir si bien nourry ses premieres inclinations à la vertu, parmy tant de recontres et d'occasions, doit estre fort considerée en ce prince, veu que, comme nous avons desja dit, ny la Cour, ny la guerre, ennemyes jurées de la devotion, quoy qu'aydées des secrettes amorces de la jeunesse, beautez et commoditez de cet excellent prince, ne peurent jamais rien gagner dessus son ame, laquelle il maintenoit tousjours pure parmy tant d'infections. Chose à la verité admirable, que l’on ne luy voyoit passer une journée sans oùüyr la saincte messe, si une necessité extresme ne l’en empeschoit, sans dire l'office de Nostre-Dame et son chapelet, sans faire l’examen de sa conscience et le soir et le matin, mettant ordre, comme grand capitaine qu'il estoit, aux sentimens de son ame, pour la garder de la surprise de ses ennemys.
Mais je l’eusse bien voulu voir apres cette action, quand se representant la necessité de la mort, il baisoit plusieurs fois la terre, comme rendant hommage à celle, laquelle par apres és occasions de la guerre 1l bravoit, mesprisoit et fouloit à ses pieds. Ces exercices ordinaires luy servant comme d’une continuelle preparation à la communion, il n’oublioit pas aux festes solemnelles de faire une entiere revuë de toutes ses actions, pour s’esprouver soy-mesme avec une severité extresme, à celle fin de recevoir plus dignement Ie tres-sainct sacrement de l’Eucharistie auquel il avoit une devotion inestimable, se croyant beaucoup plus asseuré de la victoire en guerre, quand il rencontroit ou attaquoit les ennemys de l'Eglise; le jeudy, pour estre l'intition de ce sainct sacrifice, ou bien le samedy, jour que nos peres ont destiné à l'honneur de Nostre-Dame.
Je laisse à part les confessions et communions qu'il faisoit allant à la guerre, puisque ceux qui s’exposent au danger du trespas sont obligez de se confesser et mettre en bon estat, s'ils ne veulent que la mort temporelle soit suivie de l’eternelle. Au surplus il vouloit que les choses sacrées, et particulierement les parolles de la saincte Escriture, fussent tenuës en respect et devotion, et ne s’offensoit jamais tant que quand il oyoit tirer
en sens profane les mots que le Sainct-Esprit a donnez pour nostre sanctification. Oüyr jurer et blasphemer le sainct nom de Dieu luy estoit un mal insupportable. Bref, il pouvoit bien dire avec cet autre prince : Et anima mea illi vivet (1). Adhæsit anima mea post te (2).
Mais où vays-je? Ne sçays-je pas en quel danger de naufrage je me precipite, me hazardant à de telles loñïanges? Je cours bien encore une plus grande fortune, si je cingle en cette mer sans fond et sans fin des vertus et genereux exploitz de ce prince. Si je voguois , par maniere de dire, sur l'infinité de vos. loüanges, à grand Duc, j’aurois beau naviguer à voile françoise, je chercherois terre en vain : aussi suis-je si jaloux de vostre gloire, que je serois bien marry qu'on pust treuver quelque fin au los de vos merites.
Puisque vous attendez, Messieurs, que je continue, et quil le faut, je diray que quant à ses biens temporels, ils estoient tous dediés au service de la religion catholique : tesmoins les bastimens d’églises, monasteres, chapelles et services bastis et fondés, ores en l'honneur du Sainct Sacrement, ores en l’honneur de la Vierge, de laquelle il estoit si devot, qu'il ne sçavoit jamais aupres de luy aucune eglise ou chapelle dediée à cette thresoriere de graces, qu'il ne la visitast, et n’y eslargist quelque aumosne. Il à basti à ses despens les monasteres des Peres Capucins et Minimes de Nantes, comme tres-devot aux bienheureux SS. François, desquels 1l avoit recu plusieurs faveurs signalées, et nommement mademoiselle sa fille, qu'il obtint par l'intercession de S. François d'Assise. Il n’a pas peu obligé la Bretagne d'y avoir planté ces deux pepinieres de saincteté et pieté. Mais cecy estant à la vuë d'un chacun, comme aussi les aumosnes publiques que les grands font pour le bon exemple qu'ils doivent aux moindres, il faysoit plusieurs autres aumosnes secrettes de l'argent qu'il reservoit pour ses menus playsirs. Ce fut avec cette mesme devotion d'employer tous ses biens au. service de Dieu, qu'il mena bon nombre de cavalerie à ses despens au premier voyage quil fit en Hongrie.
Je dy donc que, quelque jeune qu'il ayt esté, estant accompagné et doué des vertus susdites, il a tousjours fait recognoistre et remarquer en luy de grandes arrhes de sa pieté et prudence à venir : prudence tant requise en un chef de guerre, comme chacun sçait, attendu qu'elle est la memoire des choses passées, le jugement des futures, et la disposition des presentes.
(1) Mon ame vivra pour lui. (Ps. xx11, 9.) — (2) Mon ame s’est allachée à vous. (Ps. LXIT, 9.)
Que restoit-il donc à ce prince pour dedier à Dieu, sinon son corps et sa vie? Ce qu’il fit par le desir continuel qu'il eust dés sa tendre jeunesse de faire la guerre contre les infidelles : desir que Dieu luy a fait la grace d’assouvir avec la gloire que la Hongrie et tout le christianisme sçait et tesmoigne. Mais cependant, sitost que l’aage le luy permit, il ne laissa passer aucune occasion de s’employer aux armes, qu'il n’ayt embrassée avec beaucoup d'honneur et de merite, comme à Ja charge faite à Dormien contre les Reystres, en Brouage, à la Fere, et partout ailleurs, mesme au siege d’Issoire, où, commandant à l’une des batteries, il donna un signe tres-certain de sa grandeur future en la pro-
fession des armes. Depuis lequel temps jusques à ce qu'il alla
chercher de nouveaux lauriers jusques à l’un des coings du septentrion, il s est treuvé, selon la diversité des occurrences, en plusieurs sieges, assaillant et defendant; en diverses armées, rencontres et batailles, où Dieu l’a tellement favorisé, que jamais 1l n'a conduit aucune entreprise qu’elle n’ayt esté suyvie d'une heureuse victoire; dont j’aurois à dire de luy beaucoup plus de choses que le temps qui m'est prefix, voire que la vie d'un homme ne pourroit suffire à reciter : mais je ne puis sinon esbaucher et desseigner grossierement l’idée d’un genereux prince chrestien, que le grand duc de Mercœur a exprimée en soy-mesme par tant de vertus et de braves exploits d'armes qu'il a produits.
Et combien que je puisse dire icy en termes generaux et d'une haleine, qu’en toutes les parties desa vieil à fait paroistre en luy toutes les qualitez qui se peuvent desirer en un grand prince pour le rendre parfait; toutesfois, pour parler plus distinctement, 1l me sera plus à propros de ne vous faire plus attendre la montre de la piece, laquelle comme elle a esté la derniere de sa vie, a aussi esté la plus glorieuse pour luy, la plus agreable pour sa memoire, et la. plus utile à la republique chrestienne; et en laquelle, comme en une riche tapisserie, vous verrez la tissure d'autant de faits d’armes et de vertus que l'œil de vos entendemens en sçauroit desirer.
Le croissant de Mahomet grossissoit si fort en Hongrie qu'il sembloit se vouloir rendre pleine lune, et sous sa maligne influence faisoit dechoir nos forces et presque nos courages. On ne parloit plus que des progrés de l’armée turquesque et de son cimeterre, quand le vray Soleil de justice suscita ce vaillant et genereux prince, qui, volontairement et librement, je ne diray pas seulement de gayeté, mais encore de pieté de cœur, part de
son pays, et, comme un autre Machabée, se rend en l’armée chrestienne au commencement du mois d'octobre, l’année 1599. Et sçachant que l’ennemy s’approchoit avec une armée de cent cinquante mille hommes pour assieger Strigonie, ville tresimportante, il l’alla incontinent visiter, et l’asseura si bien de sa presence (par l'offre qu'il fit de s’y enfermer, et l’ordre qu'il donna pour la conservation des forts qu’on estoit sur le point d'abandonner) que les ennemys estant advertys de son arrivée et resolution, changerent de dessein, et tirerent droit contre nostre armée, à la teste de laquelle ils treuverent tout aussi-tost ce grand prince, qui leur eust fait dés-lors ressentir les effects de sa presence, s’il eust eu autant de pouvoir et de commandement en l’armée chrestienne qu'il y en a eu depuis, ainsi qu'il fut reconnu par la perte des occasions qui, selon son advis, devoient estre embrassées.
Dequoy l’empereur bien adverty desira le voir; si qu’il luy ft prendre le chemin de son retour par Pragues, où il le receut avec fort grand accueil : et ayant reconnu par ce premier essay l'excellente valeur et prudence de ce prince, il le fit son lieutenant general, et luy en envoya les patentes jusques en cette ville de Paris, où il estoit de retour de son premier voyage. Avant que de les accepter, il les presenta au roy, à l’obeyssance duquel il avoit tant voué d'affection et de service, qu'il n’estimoit rien d'honorable que ce qui seroit authorisé de ses commandemens. Sa Majesté, comme tres-chrestienne, luy permit d'accepter cette charge si belle et si digne du nom françois.
Nostre nouveau general va doncques en Hongrie pour la seconde fois, et tira droit à Vienne, et de là à Javarin, où estoit l’armée chrestienne composée seulement d'environ treize mille hommes, où il fut receu et recognu lieutenant general de l’empereur, et mis en possession de sa charge par l’archidue Matthias, frere de l’empereur. O journée bien-heureuse pour la Hongrie, et pour toute la chrestienté!
A peine estoit-il arrivé, que voyant Canise assiegée de six ou sept vingt mille Turcs, apres avoir soigneusement mis ordre à tout ce qu'il jugeoit à propos pour son dessein, et surtout ayant tiré promesse des princes et seigneurs du pays, qu'il auroit la commodité des vivres necessaires pour l’entretenement de son: armée, la teste eslevée en la confiance qu'il avoit en son Dieu, il la baissa par apres contre l’ennemy; s’achemine contre cette puissante armée, et de son premier effort en emporte une partie qui l’attendoit avec force canons sur les avenuës et passages en un
lieu fort avantageux pour l’ennemy, et où il s’estoit fort bien retranché. Le champ de bataille, les canons, les drapeaux demeurent neantmoins aux nostres pour la bien-venuë de ce grand general, dont le Turc estonné de se voir battu d’un si petit nombre de chrestiens, eust indubitablement levé dés l'heure le siege, si la nuict avec son obscurité n’eust empesché le progrés des armes de ce grand conducteur.
Le jour suyvant le Turc voulant recouvrer ce qu’il avoit perdu, ne fit qu'augmenter sa honte par la perte qu'il fit de sept mille autres Tures, et d’un fort où l'on trouva treize autres pieces de canons qui servirent depuis contre l’ennemy pendant sept jours entiers que nostre general garda le champ de bataille qu’il avoit gagné, lequel il eust conservé davantage, si la necessité des vivres qui survint par la faute de ceux du pays qui manquerent à leur promesse, n'eust donné subjet aux gens du conseil de l’empereur, et à toute l’armée, de le presser, voire contraindre, par leur importunité, de se retirer ; ce que neantmoins il ne voulut faire qu'ils ne luy eussent donné leurs advis signez. Si que l’on peut bien dire que si ce grand general eust esté secouru de vivres par ceux qui le devoient faire, comme 1] secouroit la ville par ses armées, elle eust indubitablement esté conservée : Et nunc, Trojas, stares; Priamique arx alta, maneres (1); puisque pendant tout le temps que nostre armée demeura en ce champ de bataille (qui n’estoit esloigné de la ville que d'une portée de canon, et que d’une mousquetade du camp et retranchement de l’ennemy) il ne fut fait aucun effort , ny tiré un seul coup de canon contre la ville.
Mais, mon Dieu, qu'il faisoit bon voir ce grand general demeurer à la queuë de son armée, qui estoit presque destituée de tous ses autres chefs, et reduite à six ou sept mille hommes, la faim ayant fait retirer le reste, et amuser le Turc par escarmouches, pendant qu'elle faysoit sa retraite l’espace de cinq à six lieuës, et jusques à ce qu'il l’eust entierement degagée d’une grande quantité de mauvais passages, combattant tantost à pied, tantost à cheval; se trouvantores (2) en teste de l'avant-garde, ores à la queuë de l’arriere-garde, faisant l'office non-seulement de general, mais de marechal de camp, de general d'artillerie, de sergent-major, de colonel : et bref, ayantluy seul sur les bras le
(4) Maintenant, Ô Troye, vous subsisteriez. et vous, haute forteresse de Priam, vous ne seriez pas encore destruile.
Une autre édilion porte :
Trojaque , nunc stares, ele. (Virg., Æneid., 1. 11, v. 56.) (2. Quoique, sed, tamen.
faix et charge de cette si perilleuse et tant admirable retraite en laquelle il se treuve plusieurs fois aux mains et meslée, donnant secours aux siens, signamment en une assistance fort remarquable qu'il donna a son arriere-garde, laquelle s’en alloit desconfite par la furieuse charge de cinquante mille chevaux turcs, quoy que courageusement combattus par le vaillant comte de Chaligny sous les heureux auspices de son frere et general, qui le secourut enfin si à propos, que les Turcs battus et repoussez firent les premiers une autant honteuse retraite que celle de nostre armée fut glorieuse pour avoir esté faite avec une poignée de gens, que nostre general sauva et garantit heureusement des efforts d’une si effroyable multitude, avec le butin de plusieurs pieces de canon.
Au retour de cet exploit, estant arrivé à Vienne au mois de novembre, l’empereur le retint tout l'hyver et rompit le dessein qu'ilavoit de venir visiter les siens en France, afin de s’en servir et prendre avec luy les resolutions de ce qu'il falloit faire pour l’année suyvante : en laquelle environ la fin d’aoust ce prince mit aux champs son armée qui pouvoit estre de dix-sept ou dix-huit mille hommes, et tira droit à Comor; et peu après faysant courir le bruit d’aller assieger Bude, après avoir usé de plusieurs beaux stratagemes, enfin il se logea devant la ville neufve et à la portée du canon d’Albe-Royale, ville principale de la Basse-Hongrie; saisit toutes les avenuës, s’y retranche et dresse sa batterie , et l’attaque si furieusement de tous costez, se mettant luy-mesme, avec cinquante chevaux-legers françois, à la teste d’un regiment d'infanterie si à propos et si vaillamment, faysant office de capitaine et de soldat tout ensemble, que les ennemys, après avoir longtems rendu combat, perdent enfin autant de leur courage que nostre general en donnoit aux siens, qui le voyant à leur teste, forcent l’ennemy et le menent battant jusqu à la porte de la vieille ville, les murailles de laquelle ayant luy-mesme reconnuës, et depuis fait battre jusques à ce qu'il y eust breche raisonnable, il presente l'assaut qui fut bravement | soustenu par les assiegez, jusques à ce que ce grand prince se presentant avec ses gentils-hommes armez de toutes pieces, anima tellement les assaillans , que l’ennemy fut contraint d’abandonner la breche, et se treuva si fort pressé, qu'une grande quantité de Tures se precipita dans les fossez, et l'autre partie seretira dans les maisons où estoit leur poudre, auxquelles ayant mis le feu par desespoir, il firent mourir plusieurs des nostres avec eux. Le bascha qui y commandoit et qui s’estoit retiré dans
le palais avec mesme dessein, ayant demandé et obtenu la vie pour luy et pour les siens, demeura prisonnier, et par mesme moyen grande quantité de chrestiens qui estoient prisonniers dans la ville, reçurent liberté par la main de ce brave vainqueur, lequel ayant asseuré les affaires de cette grande ville, y laissa Steremberg, colonel allemand, et s’en esloigna d’une ou deux lieuës pour rafraischir son armée, et attendre celle de l’ennemy, qui s’approchoit pour l’attaquer ou reprendre la ville.
C'est ainsy, Messieurs, que ce grand guerrier, autant digne d’estre surnommé Mars que Mercœur, n’entrepenoit pas ce qui estoit facile, mais facilitoit ce qu’il entreprenoit : ce que je dy pour l'importance et force d’Albe-Royale, en laquelle autrefois les rois de Hongrie estoient couronnez et ensepulturez; place si forte , que le grand Soliman amena en personne deux cent mille hommes pour la prendre, et si ne s’en put rendre maistre qu’apres un siege de trois mois, et par composition, il y a environ soixante ans, durant lesquels elle a tellement esté fortifiée, que trois divers sieges d’armées chrestiennes y ayant esté longtems, n’en ont rapporté que de la perte et du dommage jusqu'à ce que nostre trepassé, qui estoit de la race de ceux par lesquels si souvent salus facta est in Israël (A), comme il est dit des Machabées, y porta son espée , son courage et sa prudence pour s’en rendre heureusement le maistre en moins de douze jours, Dieu luy ayant reservé cette conqueste, et la delivrance des os sepulturés des anciens rois de Hongrie, avec lesquels il avoit l’extraction commune de la grande maison de Saxe.
Or l’ennemy s’approchoit, faysant demonstration de tirer droit à Albe-Royale pour la reprendre, comme il en avoit l’ordre et pensoit le pouvoir aysement faire, d'autant que les munitions de guerre et les vivres avoient été presque consommez par le feu, et une grande partie des murailles ruinée tant par la batterie des nostres que par les mines des siens. Mais nostre generalle sçachant fit aussi de son costé rapprocher son armée, et ayant pris avec soy environ six vingts chevaux françois, s'’avança jusques dans la ville de laquelle il ne pouvoit abandonner le soing, pour la visiter et asseurer : mais il n’y fust pas plutost qu’elle fut investie de huit mille chevaux, suyvis d’un gros de six vingt mille hommes. . Nostre general fit bien faire plusieurs sorties par lesquelles plusieurs Turcs furent prisonniers : mais cependant cette effroyable - armée se loge entre la ville et nostre armée, laquelle n’estoit presque plus qu’un corps sans ame, estant privée de la presence de son
(4) Par lesquels Dieu a sauvé si souvent Israël. (1, Mach., v, 62.)
general, lequel neantmoins ne la laissa gueres en cet estat ; car ayant donné bon ordre aux affaires de la ville, voilé et favorisé de la nuict il sort, et se vint rendre parmy sa chere troupe, de laquelle il fut reçeu, et notamment de l’archiduc Matthias, avec une joie inestimable qui fut aussi suyvie de braves et signalez exploits.
Il me seroit, à la verité, du tout impossible de vous representer par parolles la valeur et prudence avec laquelle ce prince attaquoit par escarmouches l’armée des ennemys, desengageant
ceux qui s’engageotent temerairement, regagnant les forts oceu-
pez par les Turcs, faysant paroistre pendant dix-sept jours entiers que les deux armées furent presque en continuel combat un parfait assemblage de toutes les parties requises en un grand chef d'armée, et principalement en- trois.grandes journées és quelles il combattit si heureusement, qu'il y gagna plusieurs canons, et fit un carnage des Turcs des plus sigalez qui se soit fait en nostre aage; auquel entre plusieurs autres chefs, Mechmet Ticaïa bascha, le bascha de Bude, et Cäiaïe demeurerent morts, desquels les testes furent envoyées pour estre baillées en eschange de plusieurs chrestiens : apres lequel exploit nostre armée demeura six jours à la campagne; et le grand duc de Mercœur, ne voyant plus aucun ennemy autour de luy, vint avec le merite de mille palmes et d'autant de lauriers en la ville de Vienne, où il fut receu avec la joye, les acclamations et benedictions que l’on peut penser, et avec autant d'appareil que l’on eust sceu faire pour l'empereur en cas pareil.
Mais apres la victoire de tant d’ennemys ce grand prince ne fust pas pourtant vaincu de la vanité, laquelle bien souvent est victorieuse des autres vainqueurs. Il sçavoit que les fruicts des belles et sainctes actions c’est de les avoir faites, et que hors de la vertu il n’y a point de loyer digne d'elle : c’est pourquoy il n’en desiroit point d'autre que la gloire de nostre Dieu ; ce qu'il monstroit bien clairement és lettres qu'il escrivoit à madame sa femme ; car 1] metloit tant de soin de rapporter à la seule gloire de Dieu les heureux succés de ses armes, qu’il sembloit mesme n'en vouloir pas estre estimé l'instrument; signe certain d’une vraye humilité, et non point affectée, puisqu'il la prattiquoit à l'endroit de celle qui n’estoit qu'un autre luy-mesme.
Voilà donc quelque chose que ce grand general a fait en Hongrie; car de vouloir dire tout, ny le temps, ny ma voix, ny le lieu ne le permettent pas : ce sera le subjet de quelque grand maistre, lequel tout glorieux de l’heureuse rencontre
d'un si riche subjet, pourra, comme un autre Maron, dire au commencement de son œuvre : Arma virumque cano (1).
Mais cependant imaginez-vous avec moy, je vous supplye, un prince etranger en un pays lointain, en une armée composée de si grande diversité de nations, et de laquelle là moindre partie estoit françoise. Considerez aussi le credit qu'il s’estoit acquis : voyez l’archiduc , frere de l’empereur, sous sa conduite : pensez aux grands faits d'armes qu'il a executez en si peu de temps : ressouvenez-vous de la puissance de l’ennemy qu'il a defait, de l'inegalité de ses forces avec la monstrueuse multitude des Turcs; et vous admirerez l'immensité des merites de ce prince, mais plutost de ce grand miracle, duquel nous devons bien tous remercier le grand Dieu des armées qui a voulu deffaire ces ennemys par le bras de ce prince, prenant en main la justice de sa cause.
Considerez comme avec treize mille hommes il attaque et surmonte cent cinquante mille Turcs, renouvellant les miracles des anciens capitaines Josué, Gedéon, David, les Machabées, Godefroy, S. Louis, Scanderberg, et du bon comte de Montfort. Aussi ce prince renouvelloit la façon chrestienne de venir au combat; car il n’y entroit jamais qu'apres avoir demandé le secours de celuy duquel il conduisoit les armées, auquel il faysoit tousjours de saincts vœux qu’apres le succez il rendoit fort religieusement. Il avoit tousjours en son armée des Peres Capuciens, lesquels portant une grande croix, non-seulement animoient les soldats, mais aussi apres la confession generale (2), que tous catholiques faysoient en signe de contrition, 1ls leur donnoient la saincte benediction. Mais surtout c’estoit une chose belle de voir ce general exhorter ses capitaines à la constance; leur remontrer que s'ils mouroient , ce seroit avec le merite du martyre ; et parler à chacun en sa propre langue, françois, allemand , italien. Quelles merveilles, si telles armées sont suyvies de si grands effets ! A la verité, Guillaume Tyrien dit que les exploits de Godefroy estoient entierement semblables, et qu'ils procedoient d’une pareille conduite.
Dieu avoit donné à ce grand prince un cœur plein de valeur, un courage invincible. De peur que ce courage se relaschast par le repos, il l’a exercé depuis son enfance jusques à la fin par des labeurs et dangers continuels, avec tel heur neantmoins que
() Virgile a commencé ainsi son Æneïde : Je chante les armes victorieuses et la valeur du heros troyen qui vint le premier s’establir en Italie, et faire la conqueste du Latium, apres avoir essuyé mille traverses sur mer et sur terre par la colere des dieux et la jalousie de Junon.
@) Le Confiteor.
tant de hazardeuses secousses ne luy ont esté qu'une école de
vertu et une occasion de gloire. Et semble certainement, à voir
le progrés de sa vie, que Dieu luy ayt excité expres ces exercices, et qu'enfin il y eust appelé tant de sortes de nations pour tesmoins, à celle fin qu’elles y remarquassent le spectacle d’une extresme valeur et d’un extresme bonheur.
Ah! que les François sont braves quand ils ont Dieu de leur costé ! qu'ils sont vaillans quand ils sont devots! qu'ils sont heureux à combattre les infidelles! Leo qui omnibus insultat arnimalibus, solos pertimescit gallos (1), disent les naturalistes. C’est grand cas que la presence de ce capitaine françois ayt peu arrester la course des armes turquesques, et qu’à son aspect leur lune se soit esclypsée. Je m'en resjoüys avec vous, 6 belle France ! Et loüé soit nostre Dieu, que de vostre arsenal soit sorti une espée si vaillante, et que l’empire soit venu à la queste d’un lieutenant general à la Cour de vostre grand roy, à qui c'est une grande gloire d’estre le plus grand guerrier d’un royaume duquel sortent des princes qui, au reste du monde, sont estimez et tenus les premiers. Aussi plusieurs estiment que-ce sera un de vos roys, Ô France, qui donnera le dernier coup de la ruine à la secte de ce grand imposteur Mahomet.
Enfin donc ce grand prince, apres avoir tant soustenu de tra-
vaux pour la foy, et fait tant de dommages à l’ennemy d'icelle,
assa de Vienne à Pragues où il prit congé de l’empereur, de-. DO O ,
sirant revenir en France visiter les cheres arrhes qu'il y avoit laissées. Mais estant à Nuremberg, il fut saisi d’une fievre pestilente, laquelle jettant le pourpre luy fit cognoistre dés le troisiesme jour qu’elle devoit finir ses peines et labeurs, et qu'elle luy serviroit de barque pour passer le trajet de cette mortalité. Mais parce que la vie doit estre comme une image dont toutes les parties doivent estre belles, et que la conclusion est la plus remarquable partie de l’œuvre , voyons un peu, je vous en supplye, quelle fin eut une si belle vie.
A la verité c’est une tromperie par trop affectée qu'une oubliance volontaire de ce passage, puisque la nature ne fait grace à personne de sa necessité. C’est pourquoy l’homme prudent ordonne chaque journée comme devant estre la derniere de sa vie; laquelle ne doit estre qu'une continuelle disposition à faciliter ce passage; duquel ce grand prince se voyant proche,
(4) Cela signifie à la lettre : Le lion qui affronte tous les animaux ne craint que les coqs. Mais il y à une equivoque dans le mot gallos, qui veut dire coq et François Ainsi le passage lalin veut dire que leTure, que l’on peut comparer à un lion, et qui en veut à lous les peuples , ne redoute que les François.
après lavoir tant et tant attendu, il n'eut pas beaucoup de peine à s y resoudre et à se resigner entierement; car ne sçachant où cette heure l’attendoit, il l’attendoit partout. Et pource, la voyant proche : « Or. sus, dit-il, loüé soit eternelle menten la terre » comme au ciel mon Dieu, mon Createur : me voicy arrivé par » sa grande misericorde à la fin de cette vie mortelle. Sa toute » bonté ne veut pas que j'arreste plus longuement parmy tant » de miseres. Je luy avois fait vœu d'aller à sa saincte maison » de Lorette pour y honorer la grandeur de sa Mere; mais puis- » qu'il luy plaist, je changeray le dessein de mon voyage pour » honorer au ciel celle que je desirois honorer sur la terre. » Et sur ce subjet il dit un monde de belles et pieuses parolles. Puis se ressouvenant quil laissoit à madame sa femme une jeune princesse, son unique fille, pleine de bonté naturelle et de tous les signes qui peuvent présager une excellente vertu, il s'en consola, et se resjoûyt en soy-mesme de luy laisser ce gage de leur sainct mariage, et reciproquement de laisser à sa fille une dame et mere, sous la douce et vertueuse conduite de laquelle elle ne pouvoit qu'esperer de surgir au port qu’il desiroit.
Apres lesquels ou semblables discours il demanda de pouvoir oùüyr la tres-saincte Messe. Mais parce qu’il n’y a aucun exercice de la foy catholique à Nuremberg, l’on luy denia ce dernier bien qu'il desiroit plus que tout autre, toutesfois avec mille protestations et excuses, et entre autres que le mesme avoit esté refusé à la reyne Elisabeth quand elle vint en France. Neantmoins pour tesmoigner le respect que son merite avoit acquis sur tous ceux qui se disent chrestiens, 1l fut permis à son aumosuier d'aller prendre le tres-sainct Sacrement et Viatique en quelque eglise catholique pour luy apporter; et particulierement d'autant qu'il avoit resolu de se faire porter hors de la ville pour l'aller recevoir, quand mesme il eust dû avancer son trespas, tant il desiroit estre refectionné de cette viande celeste et divine. L'aumosnier ayant donc pris ce gage sacré de nostre redemption au lieu le plus voisin qu’il put, l’apporta à ce prince malade, lequel l’attendoit avec une devotion et des souspirs ineffables. 11 ne l’eut pas plutost veu, que tout languissant et foible de corps, mais fort et ferme d'esprit, ayant plus de foy que de vie, il se jetta hors de son lit, et se prosternant en terre, il adora son Sauveur, plein de larmes, de parolles devotes, et de mouvemens religieux, lui presente son ame et luy dedie son cœur, puis le reçoit avec toute l'humilité et la ferveur que sa grande foy luy peut suggerer en ce dernier passage. Et comme
l’on voit que le mouvement naturel est toujours plus fort en la fin qu'au commencement, aussi sa devotion et pieté en cette derniere action fit tout l’effort de ses saincts mouvemens. Il vescut jusques au treiziesme jour, auquel 1l rendit en paix, etenvoya son esprit à Dieu immediatement apres avoir prononcé ces divines parolles : 1n manus tuas, Domine, commendo spiritum meum : redemisti me, Domine Deus verilatis (1).
Quand je dy que le duc de Mercœur est decedé, je dy aussi un grand duc et grand prince; mais ce qui est plus que tout cela, et où le monde ne peut atteindre, je dy ensemble un grand selon Dieu, grand en foy et religion, grand en vertu et prud'hommie, grand en douceur et debonnaireté, grand en merites et bienfaits, grand en prudence et en conseil, grand en reputation et honneur devant Dieu et devant les hommes, grand en toutes sortes de manieres. Je dy le duc de Mercœur un des remparts de la chrestienté, un des boulevards de l'Eglise, un des protecteurs de la foy, guidon du crucifix, terreur des Musulmans et Mahometans, support des affligez, exemplaire de charité, bref, la benediction de son siecle. O trespas, que tu nous prives de grandes choses ! si nous croyons le desir des siens, voire de tous les gens de bien, ce grand prince a fort peu vescu : si nous mesurons la grandeur de ses actions, il a assez vescu : si nous mesurons la misere du temps, il a trop vescu : si nous regardons la memoire de ses beaux exploits, il vivra eternellement.
Heureuse fin pour le concours de toutes les vertus susdites, qui, comme vrayes amyes, quand les forces de la nature, quand les grandeurs et toutes les choses l'ont quitté, ne luy ont pas failly au besoin, se rencontrant toutes ensemble pour luy faire ce dernier office. Et comme il advient en un grand fleuve dont l'embouchure est estroite, qu'avec plus d'impetuosité il se degorge en la mer, ou à l'arbre qui veut mourir, que pour la derniere fois il porte du fruict plus que l'ordinaire, les vertus qui auparavant faysoient en luy leurs fonctions à part tant qu'il a vescu en ce monde, se sont icy jointes ensemble pour lui faire dire avec S. Paul : Cùm infirmor, lunc potens sum (2); pour marcher au devant de luy, etluy servir de fanal dans les tenebres du trespas; et pour faire que cet arbre, sur les rameaux duquel tant d'oyseaux ont reposé, et à l’abry duquel tant d'animaux ont repeu, tombant du costé du midy, c’est-à-dire en estat de grace
(1) Seigneur, je remets mon esprit eutre vos mains : vous m'avez rachelé, Scigneur, Dieu de verité. (PS, XXX, ve 6.) (2) Lorsque je snis foible et malade. c'est alors que je suis fort. (17. Cor, 42, 10.)
et de gloire, y demeure eternellement. Heureux eschange de gaigner l’eternité par la perte de si peu d'années!
Que vous semble-t-il maintenant, Messieurs, de la vie et du decés de ce prince? Sa vie merite-t-elle pas d’estre celebrée par des louanges immortelles ? Vous est-il advis qu’il faille regretter le trespas de celuy qui a sibien vescu? Il a reçu la mort de bon cœur, et vous en voulez detester la nouvelle? Non, non; quiconque vous à dit qu'il estoit mort, vous a trompez : ceux qui ont si bien vescu ne meurent jamais. Laissez pleurer David sur la mort de son Absalon, lequel est mort reprouvé. Mais consolezvous sur le trespas de ce prince qui n’est pas mort, mais sauvé de la mort. Ne pensez plus à sa vie pour regretter sa mort, mais pensez plutost à sa mort pour regretter sa vie : de laquell e si vous: voulez avoir une perpetuelle idée devant les yeux, et en conserver un brief memorial, ressouvenez-vous de sa devise : Plus fider quâm vitæ (1).
Ileut à la verité tousjours plus de foy que de vie : car sa - foy fust tousjours maistresse de sa vie. Il ne vivoit que de
foy; son ame estoit la vie de son corps, sa foy la vie de son ame. Voyez qu'il ne vit qu'à mesure que sa foy le luy permettoit, sobre, juste et devost. Voyez qu'il ne fait la guerre que selon que la foy le luy suggere, pour la religion et l'Eglise, en vœux et devotions. Mais il nous a laissé cette saincte devise qu'il a tant cherie en ce monde, montant en l'autre; car le mot est bon pour avoir le passage au ciel, mais il ne se peut dire dés qu'on y est entré. Vous ressouvient-il pas du bon Elie? Le chariot ardent l’enleve, et le transporte au ciel; mais il laisse tomber son manteau pour son disciple EÉlisée. Quiconque est entré dans les saincts domiciles de la felicité, ne peut avoir le manteau de la foy; car tout y est decouvert : la clarté y est si grande, qu'on n’y peut rien croire, d'autant qu'on y voit tout. Au lieu donc que ce prince disoit estant icy : « Plus de foy que de vie, » maintenant il chante pour cantique : « Tout de vie, et point de foy. » Voilà donc la devise de ce vaillant et genereux prince, qu'il nous laisse icy-bas. Hé! qui sera ce courageux Elisée qui la recueillera ? Qui sera ce brave prince qui, marchant sur les pas de ce grand conducteur d'armée, avec plus de foy que de vie, poursuivra les victoires qu'il a si bien commencées contre les ennemys du crucifix? Permettez-moy que je vous expose une mienne pensée. Si l'esprit de ce prince a quelque soin de nous, comme il n’en faut pas doubter, je crois que c'est prin- (4) Plus de foy que de vie.
cipalement pour le desir qu’il a que quelqu'un luy succede qui puisse comme luy porter pour sa devise : « Plus de foy que de vie; » car au reste quel soin peut-il avoir pour ce qui est au monde? De madame sa femme? Et quoy ! ne sçait-il pas qu'estant vertueuse et devote, elle se sçaura bien consoler en Dieu? De mademoiselle sa fille ? Et quoy ! ignore-t-il pas qu’elle a une dame et mere qui suppléera le manquement du pere? De l'honneur de sa maison? Mais il a laissé tant de grands princes qui le sçauront bien maintenir, voire accroistre, mesme à la faveur de ce grand roy qui luy a rendu tant de tesmoignages de ses merites pendant sa vie, et tant d'honneur à sa memoire apres sa mort. Non, croyez-moy, je vous supplie, qu'il n’a point de plus grand soucy que celuy que je dy.
Il semble que je le voy nous arraisonnant avec une grace celeste presque en ces termes : Quis consurgel mihi adversus malignantes ? aut quis stabit mecum adversüs operantes iniquitatem (1)? Je suis maintenant en cette vie heureuse où la foy n’arrive point, où il n’y a plus d’esperance; car la clarté a chassé la foy, et la joüyssance a banny l’esperance. Je vois ce que j'ay creu ; je tiens ce que j’ay esperé : mais la charité m'accompagne, laquelle me fait tousjours desirer l’exaltation de l'Eglise, et l'extermination de ses ennemys. Hé! ne se trouvera-t-il personne qui veuille entreprendre de combattre pour la gloire de mon Dieu, et qui d’une ame courageuse reprenne mes brisées à la poursuite d’une si saincte entreprise ?
Mais encore me semble-t-il qu'il vous parle madame sa treschere veufve, et à vous, messieurs ses parens, et qu'il vous dit ces paroles : Regardez où je suis, je vous supplie : je suis au lieu que j'ai tant desiré, auquel je me console en mes travaux passez qui m'ont acquis cette gloire presente; pourquoy ne vous consolez-vous avec moy? Quand j’estois avec vous, vous faysiez profession de vous resjoüyr avec moy de toutes mes consolations, mesmement des caducques et illusoires : hé! ne suis-je pas tous-
Jours celuy-là? Pourquoy vous affligez-vous donc de mon trespas, puisqu'il m'a donné tant de gloire? Non, je desire de vous toute autre chose que ces regrets : si vous avez des larmes, gardez-les pour pleurer vos pechez et les malheurs de vostre siecle.
Pour moy je le considere en cet estat; car encore que je m'imagine que ce grand prince a esté pecheur au moins comme le sont ceux qui tombent sept fois le jour, et qu'à l’adventure il aeu
(4) Qui s’eslevera avec moi contre les meschans? qui se joindra à moy contre ceux qui commettent l'iniquité? (Ps. XCHI, v. 16.)
besoin de quelque purgation selon la severité du juste jugement divin, si est-ce que d’ailleurs considerant sa belle vie : hélas! dis-je, est-il possible que celuy duquel Dieu s’est servi pour delivrer tant d’ames de la captivité des infidelles, soit encore privé de la joüyssance de la pleine et triomphante liberté?
Que si neantmoins le secret inscrutable de nostre Dieu vous avoit encore confiné, à devost et genereux esprit, pour quelque tems au sejour de purgation, voicy que nous vous donnons nos prieres et oraisons, nos jeusnes et nos veilles, et tout ce que nous pouvons, et surtout ces saincts sacrifices, afin qu'ils vous soient appliquez. Nous vous donnons tous nos vœux et souhaits. Dieu vous recoive en son sainct domicile, à belle ame! Dieu exauce les prieres de tout le christianisme, lequel, joignant ses vœux aux nostres, conspire en cette voie pour vous. Dieu donne sa paix à celuy qui a tant combattu pour deffendre la nostre! Dieu donne son paradis à celuy qui a conservé les maisons de tant de chrestiens! Dieu donne son temple celeste à celuy qui a tant preservé d’eglises en terre! Dieu recoive en la cité de Jerusalem triomphante celuy qui a tant combattu pour la militante! Et Dieu donne à tous ceux qui font de telles prieres pour l’ame
de ce grand prince la grace de sa saincte paix et de son eternelle consolation! Ainsi soit-il.
DIEU SOIT BENY