‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 52 sur 106 · IL · texte numérisé non relu

IL

apres qu'il fut mort et mis dans le tombeau, retourna pour le chercher devant tous les autres, mais ne l’ayant treuvé, aïns (1) des anges, elle ne se peut contenter, bien qu'ils fussent tres-beaux et habillez à l’angelique. Les hommes, pour grands qu’ils soient et pour magnifiquement ornez qu'ils puissent estre, ne sont rien au prix des anges; leur lustre n’a point d’esclat, et ne sont pas dignes de comparoistre en leur presence. Aussi voit-on que jamais les anges ne sont apparus aux hommes, que ceux-cy ne soient tombés sur leur face, n’estant pas capables de supporter la splendeur et l'eclat de la beauté angelique. La tres-saincte Vierge, laquelle a ‘des sur-eminences si grandes et si particulieres, et qui a esté gratifiée au-dessus de tous les anges, s’estonna neantmoins à la veuë de l’ange Gabriel, qui l’estoit venu treuver pour parler à elle du tres-sacré mystere de l'Incarnation. Magdelene ne s’amusa point autour d’eux, ny à la beauté de leur visage, ny à. la blancheur de leurs vestemens, ny moins encore à leur maintien plus que royal; elle va, elle tourne tout autour d'eux, et ces anges luy demandent : Pourquoy pleurezvous et que cherchez-vous? Ils m'ont prins mon Maistre, respond-elle, et je ne sçay où ils l’ont mis (Joan. 20). Les anges luy demandent, pourquoy pleurez-vous? comme s'ils luy eussent voulu dire : N’avez-vous pas bien du subjet de vous resjouyr et d’essuyer vos larmes en nous voyant? Quoy! la splendeur et la beauté de nos faces, l’esclat de nos vestemens, nostre magnificence plus grande que celle de Salomon, n'est-elle pas capable de vous appayser? Oh certes non! mon cœur ne se peut contenter à moins que de Dieu. Magdelene ayme mieux son Maistre crucifié que les anges glorifiez.

L'Espouse, au Cantique des cantiques, dit que son bien-aymé ayant frappé à sa porte passa outre, et elle, ayant ouvert, ne le treuva pas ; elle s’en va apres luy pour le chercher, et rencontrant les gardes de la ville et leur demandant si elles n'avoient point veu son bien-aymé : Hé! de grace, dit-elle, si vous le rencontrez, dites-luy que je languis d’amour (Cant. 5). Et apres, elle dit que les gardes de la ville l'ont toute blessée. Tous ceux qui prattiquent l'amour sacré, sçavent que les blessures de l'amour sont diverses, et qu'il blesse le cœur en plusieurs façons, dont l’une est d’estre arresté et empesché en ce qu'il ayme. L'amante sacrée dit que les gardes l'ont blessée, à cause qu’elles l'ont arrestée; car rien ne blesse tant un cœur qui ayme Dieu, que de se voir retenu loing de Dieu.

(4) Mais.

Tout cecy n’est dit que pour servir de preface à ce que je vous diray. Le royaume des cieux, dit Nostre-Seigneur, est semblable au marchand qui vend tout ce qu'il a pour achepter la perle inestimable qu'il a treuvée. Le pur amour de Dieu est cette perle precieuse que les negociateurs du ciel treuvent, et pour laquelle il faut qu'ils vendent tout ce qu'ils ont pour l’achepter. Nous voyons que ces anciens chrestiens, lesquels ne se contentoient pas d'observer les commandemens de Dieu, mais aussi se mettoient en prattique exacte de ses conseils, quittoient tout sans reserve, si (1) que l’on pouvoit veritablement dire qu'ils n’avoient qu'un cœur et qu'une ame; car le mot de tien et mien n'’estoit jamais entendu parmy eux. Mais escoutez, je vous prie, ce que dit le Maistre de tous et le prince des Apostres : Voicy, dit-il à Nostre-Seigneur, que nous avons tout quitté: quelle recompense en aurons-nous (Matth. 19)? Sur quoy le grand sainct Bernard luy parle en ces termes : O pauvre homme $S. Pierre, comment vous pouvez-vous ainsi vanter d’avoir tout quitté, et quelle raison avez-vous d’exaggerer l’abandonnement que vous avez fait de quitter toutes choses, puisque vous n’estiez qu'un pauvre pescheur? vous n’avez quitté qu'une petite barque et quelques filets. Il respond luy-mesme : Il sçayt assez tout quitter et abandonner, qui ne se reserve point de possession au monde, et, qui plus est, qui se quitte et abandonne soy-mesme.

Tous les religienx et religieuses ont esté de tout tems fort loüez et estimez, à cause de ce parfaict abandonnement de toutes choses. Mais laissons les religieux, et parlons des religieuses, puisqu'il est plus à mon propos. Le grand $. Augustin fait reproche aux Manicheens, de quoy, parmy leur religion, ils n’ont rien de semblable, ny qui approche tant soit peu la vertu des vierges qui estoient renfermées dans les monasteres, lesquelles estoient pures comme des colombes et faysoient le vœu d'une perpetuelle chasteté; mais surtout il exalte ce renoncement de toutes choses, disant qu’elles ont tellement tout quitté ce qu’elles avoient, qu’elles n’ont rien en particulier, et que jamais le mot de tien et mien ne s'entend parmy elles. Le bien-heureux S. Ignace, escrivant à un de ses amis , luy recommande expressement les vierges et les veufves qui sont congregées dans les

monasteres, recommandant les vierges comme l'autel sacré de Dieu, et les veufves comme le sacrifice. Il les recommande, tant les unes que les autres, à cause du grand renoncement qu’elles ont fait de tout ce qui est sur la terre, tant de ce

. (4) Tellement.

qu'elles possedoient, comme des pretentions qu’elles pouvoient avoir, et comme aussi du renoncement parfaict d’elles-mesmes.

C'est à ce renoncement parfaict que vous estes maintenant appellées. C’est une pretention bien haute que de conserver le pur amour de Dieu, qui est la perle precieuse que vous meritez et que vous avez treuvée, laquelle neantmoins ne se peut achep-

ter qu'au prix de toutes choses. Si vous la voulez avoir, il est en vostre pouvoir; mais aussi, il faudra faire le parfaict abandonnement de toutes choses, et, ce qui est encore plus, il vous faudra quitter vous-mesmes : car ce pur amour de Dieu veut estre seul en nos cœurs et y regner paisiblement, car quand il cesse de regner, il cesse quant et quant (1) d’estre.

Nous avons deux nous-mesmes auxquels tous deux il faut renoncer, les abandonnant totalement et sans reserve, pour estre vray religieux : nous avons ce nous-mesme exterieur que S. Paul appelle vieil homme; nous avons l’autre nous-mesme, qui est nostre propre Jugement et nostre propre volonté, et en ce nousmesme icy consiste l'envie de la faire, qu'il faut voirement renoncer et mortier. Escoutons l'Espouse, au Cantique des cantiques : Que si quelqu'un donne toute sa substance pour Dieu, pour son pur amour, qu'il n’estimera rien sa substance (Cant. 8), croyant de n'avoir guere donné pour une perle si precieuse. La pretention de tous les religieux n’est pas moindre que de se transformer en Dieu; pretention digne d’un cœur genereux et que nous devons tous avoir. Mais ressouvenez-vous que ceux qui entreprennent de transformer le metal en or, il faut qu'ils ayent une grande peine et qu'ils y apportent un tres-grand soin ; encore ne sçay-je pas s’ils le peuvent faire. Je sçay bien pourtant qu'ils mettent leur metal au feu; et puis, il faut qu'ils le reduisent en poudre, et qu'apres ils le fassent passer par la coupelle; et derechef ils le purifient de nouveau, asseurant que s'ils le pouvoient tant purifier, qu'il ne restast que certaine matiere ou liqueur qui est descendue du ciel, il seroit facile de parvenir, voire qu'ils seroient parvenus au but de leur entreprise. De mesme, les ames qui ont fait cette entreprise genereuse de se transformer en Dieu, Ô mon Dieu! qu'est-ce qu’il ne faut pas qu’elles fassent pour s'aneantir et confondre, et se delaisser soymesmes, jusqu'à ce qu'elles soient tellement purifiées, que rien ne demeure en elles, que la seule liqueur celeste qui est en elles, qui est l’image et la semblance (2) de la divine Majesté?

Voyez- vous comme S. Paul fait pour pouvoir dire veritable-

(1) Eu même temps. — (2) Ressemblance.

ment ces parolles : Je ne vis plus moy, mais c’est Jesus qui viten moy (Galat. 2)? quelles persecutions, quelles mortifications, quelles sortes d’abjections, de tourmens et de douleurs n’a-t-il pas soufferts? Escoutez ce qu'il dit : Jusqu'à cette heure, nous avons esté blasphemez, persecutez à outrance, injuriez et mesprisez jusque-là que nous sommes tenuz et estimez la balyeure de ce monde (1. Cor. 4). Chacun sçayt qu’il n’y a rien de plus vil dans la maison que les balyeures, si qu'on ne voit assez tost l'heure qu'elles ne soyent dehors. De mesme, dit S. Paul, l’on ne voit assez tost l'heure que l’on nous oste de devant les yeux des hommes, tant ils nous ont en horreur ! Il adjouste : Nous sommes mis comme la pelleure d’une pomme; car, si le monde est une pomme, nous en sommes la pelleure que l’on jette là, comme une chose de neant. Pour parvenir donc à nostre transformation , à laquelle nous pretendons, il sera necessaire que nous soyons ainsi reduicts au neant, rejeltez et mesprisez.

Ainsi, vous avez abandonné tous vos sens exterieurs; mais de sousinettre vostre Jugement, assujettir vostre entendement à celuy d’une superieure, et renoncer tellement à vostre propre volonté, qu’elle ne paroisse plus et qu’elle soit absolument subjette et obeyssante à celle d'une superieure, c’est une chose bien difficile et bien mal-aysée. Il est besoin d'un grand courage pour faire cela, il est vray, mes cheres sœurs; mais si la difficulté vous estonne, je vous presente trois petites consideralions qui vous feront cognoistre l’entreprise estre plus facile et vous serviront de consolation; dont la premiere est que celuy qui vous appelle à la conqueste de son tres-pur amour, est assez puissant pour vous ayder. Dites-luy hardiment : Commandez, Seigneur, à nos ames tout ce qu'il vous playra, et nous donnez la force pour le faire; donnez-nous le desir de parvenir à vous et faire tout ce qui sera agreable à vostre bonté, et accomplissez nostre desir; vous nous appelez, faites par vostre grace que nous allions; vous avez commencé l’œuvre de notre perfection, nous ne voulons jamais doubter que vous ne la paracheviez.

La seconde considerätion qui vous relevera le courage, c’est de sçavoir en quoy il consiste. Je vous ay dit que vous aviez besoin d’un grand courage et d’une grande magnanimité pour parvenir au but de vostre entreprise; mais en quoy pensez-vous que consiste la magnanimité de courage? Certes, c’est en la petitesse de courage : vous l’aurez d'autant plus grand, que vous serez plus petites en vous-mêmes.

Ressouvenez-vous de cette parolle tant admirablement bien

inculquée dansle cœur des Apostres par Nostre-Seigneur mesme : Si vous n'estes faits comme de petits enfans, humbles comme eux, vous n’entrerez point au royaume des cieux (Matth. 18). Il faut que vous soyez esgales aux petits enfans, humbles comme eux. Mais remarquez, je vous supplie, comme Nostre-Seigneur prattique la grandeur de son courage, et le plus excellent acte d'amour qu'il nous a monstré avoir pour nous en sa mort et passion; voyez qu'il ne fait autre chose que de laisser. faire de luy tout ce que l’on veut. La grandeur de son courage consiste à se laisser manier au gré et à la volonté d’un chacun. C’est de mesme et en quoy le nostre doit paroistre, non pas tant à faire, comme à laisser faire en nous et de nous tout ce que l’on voudra, non-seulement à Nostre-Seigneur, ains à nos superieurs, nous rendant maniables, souples et humbles comme de petits enfans; car nostre grandeur consiste en nostre petitesse, et nostre exaltation en nostre humiliation.

La troisiesme consideration, et qui vous doit estre de grande consolation, c'est l'honneur que vous avez de venir faire vos offrandes sous la protection de la glorieuse mere de la Mere de Dieu, laquelle, comme une mere perle, vient au milieu de la mer de ce monde sans recevoir aucune goutte d’eau salée, je veux dire, sans estre aucunement abreuvée des vains playsirs terrestres, ayant vescu tousjours tres-sainctement en la prattique de toutes les vertus. Ne doubtez point qu’elle ne vous prenne sous sa protection, si vous venez faire vos offrandes ayec humilité .et simplicité de cœur, puisque ce sont ces vertus, joinctes à celles de suivre fidellement les attraicts et les inspirations celestes, qui ont le plus reluy en elle durant le cours de sa vie mortelle: vertus sans doute qui luy firent meriter d’estre avantagée, après sa tres-sacrée fille, de plus de graces que nulle autre femme, et en particulier d’appartenir de si pres à l'humanité de Nostre- Seigneur.

DIEU SOIT BENY

-XS—

Sur la delivrance de S. Pierre et sur les entreprises des princes contre l’Eglise.

O Domine, quia ego servus tuus, ego servus tuus et filius ancillæ tuæ. Dirupisti vincula mea; tibi sacrificabo hostiam laudis, et nomen Domini invocabo.

O Seigneur, je suis vostre serviteur et le fils de vostre servante. Vous avez rompu mes liens, je vous offriray un sacrifice de loüange, et j'invoqueray le nom du Seigneur. (Psal. 415.

L'ANCIEN peuple celebroit avec une grande solemnité les neomenies au premier jour de chaque mois, pour rendre graces à Dieu de sa providence sur les hommes. Il me semble que de mesme nous avons un grand motif de solemniser, en ce premier jour du mois d’aoust, la feste que nostre mere la saincte Eglise presente à nostre veneration; puisqu'elle le fait en memoire d'un miracle où reluit tres-clairement l'attention de Dieu aux prieres de son Eglise, sa protection sur elle, sa paternelle providence sur le chef qu’il luy a donnée, enfin la misericorde dont il a usé envers la gentilité dont nous sommes les descendans, et qu'il a choisie pour son peuple en rejettant la nation juive. |

Vous sçavez que les anciens Romains solemnisoient le premier jour d’aoust en l'honneur de l'empereur Auguste, dont ce mois porte le nom. Ne vous semble-t-il pas raisonnable que, changeant le corporel en spirituel, et le païen en chrestien, nous remplacions la feste d’un empereur idolastre par une feste en l'honneur de Dieu, destinée à celebrer le miracle que Jesus-Christ fit pour delivrer des fers son lieutenant-general, vray empereur de l'Eglise, militante, tres-auguste , tres-sainct et tres-grand prince des Apostres, et par la grace de Dieu protecteur et patron de nostre Eglise?

Et puisque, entre toutes les festes de cet illustre sainct, nos peres ont choisy celle-cy pour leur solemnité particuhere, et pour leur neomenie, je vous diray comme le Prophete royal: Buccinate in neomenia tuba, in insign die solemnitatis vestræ (Psal. 80); Faites resonner avec une vive allegresse les

melodieux concerts d’une saincte musique, en ce premier jour du mois, puisque c’est le jour signalé que vous avez choysy pour honorer solemnellement vostre patron.

Je m'offre à vous tres-affectueusement pour vous servir de trompette en cette circonstance, et j'ay esté destiné à cet employ par la benediction episcopale que je viens de recevoir. Il me sembloit, lorsqu'elle m'a esté donnée, que Dieu me disoit : Quasi tuba, exalla vocem tuam (Isa. 58). Et vous, mes chers auditeurs, louez le Seigneur au son de la trompette : Laudate Dominum in sono tubæ (Psal. 150). Soutenez-moy puissamment, en vous jettant aux pieds de la glorieuse Vierge, pour obtenir, par son intercession, que le Sainct-Esprit dirige et anime mes parolles. Ave, Maria.

JE n'ay pas eu l'honneur de vous parler en cette chaire depuis le jour où l’on celebra le glorieux martyre de S. Pierre. Je vous rapportay pour lors ces parolles de nostre divin Maistre à son Apostre : Cum esses junior, cingebas te et ambulabas ubi volebas; cum autem senucris, extendes manum tuam; et alius te cinget, et ducet quo tu nos vis (Joan. 21). J’eus l'honneur de vous dire que les dernieres parolles de ce discours du Sauveur avoient esté accomplies lorsque S. Pierre fut lié pour estre crucifié; mais je ne vous dis point à quoy se rapportolent les premieres. Je scay qu'on peut les entendre de la jeunesse de S. Pierre, parce qu’alors il mettoit luy-mesme sa ceinture, et se promenoit où 1l vouloit. Neantmoins les dernieres parolles estant mysterieuses et s’entendant de la mort de S. Pierre, je croy que les premieres renferment aussi quelques mysteres, et il me paroist qu'il faut les appliquer à l’emprisonnement de cet apostre par le roy Herode. Il est vray que Nostre-Seigneur parle de cecy comme d’une chose passée; mais le passé se met frequemment dans l’Escriture pour le futur, quand il s’agit de propheties, pour marquer que les choses futures annoncées dans les propheties sont aussi certaines que si elles estoient desja arrivées. En voicy quelques exemples : Super vestem meam maiserunt sortem (Psal. 21). In omnem terram exivit sonus eorum (Psal. 18). Il faut remarquer qu'il devoit y avoir une grande distance de tems entre l’emprisonnement de S. Pierre par Herode et son martyre; je pense que c'est pour cela que, quoique l’un et l’autre fussent futurs, les premieres parolles du discours de Jesus-Christ sont au passé, et les secondes au futur,

Nostre-Seigneur a predit plusieurs fois à ses Apostres en gene-

ral qu'ils seroient persecutez pour son nom : Æcce ego mitlo vos sicut oves in medio luporum (Matth. 10). Venit hora ut ommis qui interficit vos, arbitretur obsequium se præstare Deo (Joan. 16); mais il a voulu encore predire en particulier à S. Pierre les assauts qu'il devoit soutenir pour la foy : c’est un privilege qu'il a accordé au prince des Apostres.

Il est à remarquer que dans une des predictions que Nostre- Seigneur fit aux Apostres en general concernant les persecutions qu'il leur faudroit endurer, il leur donna la raison pour laquelle il les en advertissoit : Uf cum venerit horat eorum, reminiscamini quia ego dixi vobis (Joan. 16). Ces parolles peuvent tres-bien s'appliquer aussi à la prophetie faite en particulier à D. Pierre.

1° Ce n’est pas une petite consolation, quand on souffre quelque chose, de se souvenir que celuy pour qui on l’endure en sçayt bon gré.

2° C’est un grand encouragement pour nous, lorsque nous souffrons, si celuy pour qui nous avons des tourmens à endurer, en a souffert luy-mesme de bien plus grands pour nous. Souvenons-nous donc de la passion de Jesus-Christ.

3° Quand les Apostres voyoient arriver ainsi infailliblement la tribulation predite par Nostre-Seigneur, c’estoit pour eux une arrhe que le temps de là recompense qu'il leur avoit promise arriveroit aussi, et que personne ne pourroit leur enlever leur joye : Gaudium vestrum nemo tollet a vobis (Joan. 16). Rejouyssez-vous, leur avoit dit Jesus-Christ : Gaudete et exsultate, quoniam merces vestra copiosa est in cœlis (Matth. 5).

Tout cela preuve que la prediction de Nostre-Seigneur estoit pour les Apostres le principe d’une grande consolation à l'heure de la tribulation ; mais en outre, le souvenir leur en estoit fort doux tout le tems de leur vie. N'est-ce pas en effet une grande satisfaction de sçavoir que l’on doit estre si grand aupres de son maistre, que l’on boira dans sa coupe mesme? La coupe de Nostre-Seigneur, c’est la tribulation. Pouvez-vous, dit-il aux enfans de Zebedée, boire le calice que je dois boire : Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum (Matth. 20)? Ce cahce est si precieux, que le Pere celeste ne voulut jamais dispenser son Fils de le boire, malgré la demande qu’il luy en faysoit selon la partie inferieure de son humanité et avec une pleine soumission à sa volonté. Ce calice est plein d'une si excellente liqueur, que Nostre-Seigneur, parlant selon la partie superieure, ne peut pas souffrir qu'on veüille empescher qu'il ne le boive :

Ne boirai-je pas, dit-il, le calice que mon Pere m'a donné ? Calicem quem dedit mihi Pater, non bibam illum (Joan. 18).

Jesus-Christ fait donc une grande faveur à sainct Pierre, de luy predire sa prison dans les premieres parolles de son discours, comme sa mort dans les dernieres. Si en effet vous comparez ces dernieres parolles à l'histoire de son emprisonnement, vous verrez qu'elles y conviennent tres-bien.

L'ange dit à sainct Pierre, Dirit angelus ad eum : Præcingere. et fecit sic (Act. 12) : Mettez vostre ceinture; et il le fit. N'est-ce pas ce que Nostre-Seigneur luy avoit predit en luy disant : Lorsque vous estiez jeune, vous mettiez vostre ceinture. Quand ses liens furent rompus par l'ange, Et exiens sequebatur eum. N'est-ce pas encore ce qu'avoit dit Nostre-Seigneur : Vous vous promeniez ou vous vouliez? Sainct Pierre pouvoit bien dire, quand il se vit hors de la prison : Dirupisti vincula mea. |

Non-seulement les liens de sainct Pierre furent predits, ainsi que sa mort, ains ils furent, de mesme que sa mort, une imitation de la passion du Sauveur; et il semble que Nostre-Seigneur ayt dit à son apostre, mesme quant à ses liens : Sequere me (Joan. 21).

Je sçay que vous conservez precieusement le souvenir du mystere de la Passion, qui ne doit jamais sortir de vostre memoire. Vous vous rappellez que Jesus fut envoyé lié et garrotté à Herode, et qu'il fut ensuite renvoyé à Pilate. Ainsi, afin que sainct Pierre verifiast ces parolles de Nostre-Seigneur : Suivez-moi, il fut d'abord envoyé en prison par sentence du roi Herode, et, dans la suite, envoyé encore en prison par sentence de l'empereur romain.

Mes freres. l'Eglise ne devoit pas estre concentrée dans la Judée, mais elle devoit s’establir parmi les Gentils et avoir son principal siege à Rome; c'est pourquoy Nostre-Seigneur ne fut pas mis à mort par les mains des Juifs et des rois de la Judée, ains par les mains de Pilate et des Romains. C’est ce que sainct Hierosme remarque avoir esté figuré en la mort de sainct Jean- Baptiste dont on trancha la teste; car il estoit la figure de la Synagogue, dont le chef , qui est le Messie, a esté séparé. La teste de sainct Jean fut donnée à la fille d'Herodiade; ainsi le chef de l'Eglise a esté donné à la gentilité. Cette fille donna la teste de sainct Jean à sa mere; ainsi, vers la fin du monde, l'Evangile sera rapporté par nous aux Juifs.

Nostre-Seigneur delivra sainct Pierre de ses liens par un si

grand miracle, afin qu'il ne mourust pas en Judée, mais à Rome, pour y establir le fondement de l'Eglise. Sainct Jacques meurt en Judée, mais sainct Pierre est tiré de sa prison, parce que sainct Jacques n'est pas la pierre sur laquelle Jesus-Christ a fondé son Eglise, au leu que sainct Pierre devoit fonder l'Eglise romaine ; aussi l'historien sacré nous dit qu'estant sorti de sa prison, il alla dans un autre lieu : Et egressus abiit in alium locum (Act. 12).

L'histoire de la delivrance de sainct Pierre est si belle et si pleine d'excellens mysteres, qu'elle merite bien que nous nous arrestions un peu à la considerer. Herode commença à persecuter quelques Chrestiens; et, entre autres, 1l fit mourir par le glaive sainct Jacques dont nous celebrions la feste il y a huict jours. Et voyant que cela playsoit aux Juifs, il fit aussi conduire en prison sainct Pierre, dans l'intention de le faire mourir apres la feste de Pasques. Or, l'Eglise prioit Dieu sans cesse pour luy: et dans la nuict qui precedoit le jour destiné à son supplice, il dormoit entre deux soldats, estant lié de deux chaisnes, lorsqu'un ange vint dans cette prison, qui fut à l'instant esclayrée d’une lumiere resplendissante. L'ange l’esveilla, et luy dit : Levez-vous promptement. Alors les chaisnes luy tomberent des mains. L'ange luy dit : Mettez vostre ceinture et vostre chaussure, revestez-vous de vostre habit, et suivez-moi. Sainct Pierre le suivit sans savoir que cela se fist reellement, ains (1) croyant que c’estoit une vision. Ils vinrent à la porte de fer, qui s'ouvrit d'elle-mesme; et quand ils eurent fait quelque chemin, l'ange disparut. Alors sainct Pierre, estant revenu à luy-mesme, dit : Je recognois maintenant que le Seigneur a vrayement envoyé son ange, et qu'il m'a delivré de la main d'Herode et de tout ce que

les Juifs attendoient.

L'ancien Herode avoit craint que le Messie ne vinst le deposseder de son royaume, et cette crainte luy avoit fait ordonner le massacre des Innocens. Le second Herode prit en haine la discipline ecclesiastique : Tu verd odisti disciplinam (Psal. 49), et fit mourir sainct Jean-Baptiste. Le troisiesme Herode persecuta l'Eglise, fit mourir S. Jacques et emprisonna S. Pierre.

Sainct Justin, dans son Apodogte, refute l’allegation de quelques-uns qui pretendoient que l'Eglise vouloit deposseder les magistrats civils, et qui se servoient de ce pretexte pour la persecuter. C'est ainsi qu'aujourd'huy, comme on le voiten France, certaine pretendue raison d'estat fait encore qu'on forme des

(4) Maïs.

entreprises contre elle. Personne ne veut maintenant la grandeur de l'Eglise; on la mettroit volontiers sous le boisseau : Sub modio (Matth. 5); mais Nostre-Seigneur ne le permettra jamais. Jà n’advienne (1) que ce malheur arrive en Savoyel Non, non, ceux qui me mesprisent, dit le Seigneur, seront livrez au mespris : Qui contemnunt me erunt ignobiles (1. Reg. 2). Jà n'advienne que nous attirions sur nous la cholere du ciel en adoptant envers l'Eglise une mauvaise affection que nos peres ont evitée, surmontée et chassée par leur devotion! Il faut se souvenir que celuy qui ne respecte pas sur la terre l'Eglise comme sa mere, ne treuvera pas Dieu pour pere dans le jour du jugement : Habere jam non potest Deum Patrem, qui Ecclesiam non habet matrem (S. Cypr. De unit. Eccl.).

Chacun veut agir à sa fantaysie, chacun mesprise la discipline ecclesiastique, personne ne veut la souffrir. Et si, dans quelques grands de la terre, s’est accomply l’oracle prophetique : Erunt reges nutritu tui (Isa. 49); dans plusieurs s’est verifiée la parolle de David : Principes persecuti sunt me gratis (Psal. 118); Les princes m'ont persecuté sans raison.

Sainct Pierre est tousjours persecuté dans ses successeurs. Considerez le premier psalme, vous y verrez descrit sainct Pierre ou le Pape. C’est cet homme fort et puissant : Beatus vtr qui doit confirmer et fortifier ses freres : Confirma fratres tuos (Luc. 22). C'est luy qui n’est point allé dans l’assemblée des iniques : Qui non abüt in concilio impiorum; car Jesus a prié pour luy, afin que sa foy ne defaille point : Ego roqavi pro te ut non deficia fides tua. C’est luy qui ne s’est pas tenu dans la route des pescheurs : Et in via peccatorum non stetit ; car il demeure en sa bergerie : Pasce oves meas (Joan. 21). C'est luy qui ne s’est pas assis dans la chaire de pestilence : Et in cathedra pestilentiænon sedit, puisqu'on le loue dans la chaire des anciens : In cathedra seniorum laudent eum (Psal. 106). C’est luy qui est comme un arbre planté sur le bord des eaux : Sicut hgnum quod plantatum est secus decursus aquarum, puisqu'il a la perpetuelle influence de la foy. C’est luy qui est cet arbre dont les feuilles ne sechent jamais, et qui donne des fruicts en son tems : Quod fructum suum dabit in tempore suo, et folium ejus non defluet, puisque les brebis du Seigneur se nourrissent de sa doctrine, et vivent sous ses feuilles à l’abri de la chaleur et du froid; car c’est d'elles dont parle le Psalmiste, quand il dit : Sol non uret te per diem, neque luna per noctem (Psal. 120).

(1) A Dieu ne plaise.

Mais escoutez comment, apres avoir fait, dans ce premier psalme, l'eloge de ce grand pasteur, David descrit dans le second les persecutions qu'il doit esprouver : Quare fremuerunt gentes, et populi meditati sunt inania? Astiterunt reges lerræ , et principes convenerunt in unum, adversus Dominum et adversus Christum ejus?

Abel fut le premier pasteur, il fut un sacrificateur aggreable à Dieu. Caïn le tua, et dit apres ce meurtre : Num custos fratris mer sum ego (Gen. 4)?

Jacob fut injustement persecuté par Esaü, Joseph par ses freres, David par Saül.

L'escrivain sacré nous apprend pour quelle raison Herode fit emprisonner sainct Pierre : Videns autem quia placeret Judæis, apposuit ut apprehenderet et Petrum (Act. 12). Que ne fuit pas le desir de regner? Herode , pour affermir sa royauté, veut playre aux Juifs, mesme en faysant de mauvaises actions.

Une chose remarquable, c’est que l'ange treuva sainct Pierre dormant d’un profond sommeil, quoiqu'il dust, quelques heures plus tard , estre mis à mort. Quand on a quelque crainte, on ne peut pas dormir, à moins qu'elle ne soit excessive, comme estoit celle-de Jonas lorsqu'il dormoit pendant la tempeste; son sommeil estoit un sommeil de detresse, et 1l faut dire la mesme chose de David lorsqu'il s’exprimoit ainsi : Dormitavit anima mea præ tædio (Psal. 118). Mais S. Pierre , qui estoit si courageux et si plein de desir du martyre, n'estoit pas tombé dans un sommeil de ce genre. C'estoit, au contraire, la tranquillité et l’asseurance de son esprit qui luy procuroit ce profond sommeil; comme quand le mesme David, apres avoir dit : Domaine, quid multiplicati sunt qui tribulant me (Psal. 3)? adjouste, pour montrer qu'il ne perdoit pas courage : Ego dormivi et s0oporatus sum, et exsurrext, quia Dominus suscepit me.

Au reste il me semble que ce sommeil renferme un grand mystere. Quand Dieu voulut former la premiere femme, il envoya à Adam un profond sommeil; et, pendant son sommeil, 1l prit une de ses costes, avec laquelle il forma Eve. Ainsi, Dieu voulant...

Page 1