VIVE JESUS
(RECGUEILLI.)
Oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascenderunt quæ præparavit Deus iis qui diligunt illum.
OEil n’a veu, ny oreille entendu, et il n’est jamais entré en la pensée ny au cœur de l’homme quelles et combien grandes sont les choses que Dieu a preparées à ceux qui l’ayment. (r. Cor. 2.)
CE sont les parolles de S. Paul, mes cheres sœurs, desquelles il se servoit escrivant aux Corinthiens, pour les exciter à se deprendre des choses basses et transitoires de ce monde, et se desengager des affections de cette mortalité, en relevant leurs cœurs et leurs pensées aux biens eternels et perdurables (1). Et moy, ayant à vous parler en cette solemnité de la gloire des saincts, j'ay pensé que je me devois servir des parolles de ce
(4) Qui durent sans fin.
grand Apostre, et les vous adresser, pour par icelles (4) vous encourager à relever vos cœurs et vos pensées à la consideration de la gloire et felcité eternelles, que Dieu a preparées à ceux qui l'ayment et le craignent en cette vie, et vous exciter par ce discours à mespriser et retirer vos affections de toutes les choses creées; puisque, comme dit l’Escriture saincte, le ciel et la terre passeront, Cœlum et terra PERS c’est-à-dire, que tout ce qui est icy-bas prendra fin.
Or, pour vous dire et faire comprendre quelque chose de cette gloire, je me serviray d’une histoire qui est rapportée au premier chapitre du livre d’Esther, d’un festin que le roy Assuerus fit à tous les plus grands de son royaume, qui fut le plus admirable, magnifique et solemnel qui se puisse jamais voir ny entendre, d’autant qu’en iceluy toutes les conditions requises, et qui se peuvent souhaitter en un festin pour le rendre remarquable, s’y retreuverent. Car, en premier lieu, celuy qui faysoit le banquet estoit roy de cent vingt-sept provinces, et iceluy s’y treuva, qui est une des principales pieces du festin, à sçavoir que celuy qui le fait s’y treuve, principalement quand c'est une personne de qualité royale. Et quant à ce qui estoit des viandes, elles estoient les plus excellentes qu’on eust peu souhaitter, et le vin le plus exquis qu’on eust peu rencontrer. Ceux qui servoient en ce banquet estoient des personnes de grande qualité, constituées par le roy, lesquelles s’acquittoient fort soigneusement de leur office. Le lieu où se faysoit le festin estoit le plus beau et magnifique qui se puisse jamais voir, les piliers estoient de marbre, les corniches d’emeraudes, les tapisseries estoient de soye toutes rehaussées d'or et d’ argent. les planchers estoient tout azurez, 1l y avoit des couches toutes battuës en or fin, et avec cela les musiques les plus belles et exquises, et les instrumens les plus accords et harmonieux qui se puissent entendre ny manquoient point : 1l y avoit aussi des parterres artificiels, diaprez d'une varieté innombrable de fleurs les plus belles qu’on eust peu souhaitter. Les invitez estoient les plus grand princes et seigneurs de cette contrée, et le banquet dura cent quatrevingts jours, avec toutes ces magnificences. En somme, l'Escriture le rapporte comme la chose la plus excellente et admirable qui se puisse jamais dire ny voir.
Ayant donc jetté les yeux de ma consideration sur cette feste, je n’ay point treuvé d'histoire ou de discours plus propre pour vous representer la gloire et felicité des saincts, que ce festin du
(1) Elles.
roy Assuerus, puisque cette felicité eternelle n’est autre chose qu'un festin ou banquet, auquel nous sommes tous invitez, et ceux qui sont receus sont rassasiez de toutes sortes de delices. Mais certes, quand je viens à comparer ce banquet eternel de la gloire des saincts avec celuy d’Assuerus, je treuve que cettuy-cy: n'est rien au prix de celuy-là : aussi n’y a-t-il rien à quoy il puisse estre comparé, d'autant qu'en ce festin de l’Agneau sans macule (1) se retreuve tout ce qui s’est treuvé en celuy d’Assuerus en une facom beaucoup plus excellente, et en iceluy sont joinctes ensemblement (2) toutes les conditions requises, pour rendre un banquet infiniment plus solemnel, magnifique et admirable qu’on sçauroit imaginer. ;
Premierement, celuy qui fait le festin est Dieu, qui surpasse infiniment en grandeur et dignité tout ce qui est et peut estre : et sa personne royale et divine, non seulement s’y treuve et assiste au festin; mais, qui plus est, il est luy-mesme la viande et le mets qui repaist et rassasie les conviez, par cette admirable et ineffable communication qu'il leur fait de soy-mesme. Les assistans ou personnes qui servent à ce divin festin sont les anges, archanges et autres esprits celestes que Dieu a nommez et destinez à cela. De vous parler de la beauté du lieu où se fait le festin, à certes! cela est tout-à-fait impossible ; aussi mon dessein n’est de le faire maintenant, ains (3) de vous dire briefvement sur chaque circonstance quelque chose des excellentes conditions de cet admirable festin de la felicité eternelle.
Donc, pour commencer par la principale circonstance, qui est, que Dieu qui fait le festin, se treuve en iceluy, et qu'il est luymesme la viande qui rassasie ceux qui sont conviez, escoutez ce qui est dit en l'Apocalypse : Vincenti dabo edere de ligno vitæ quod est in paradiso Dei mei (Apoc. 2); Je donneray à celuy qui vaincra à manger de l'arbre de vie qui est au paradis de mon Dieu. Beali qui ad cœnam nuptiarum agni vocati sunt (Ibid. 19); Bien-heureux sont ceux qui sont appellez au banquet des nopces de l’Agneau; car ils n'auront jamais ny faim ny soif, d'autant qu'il les conduira aux fontaines des eaux de vie (Apoc. 1) : Et deducet eos ad fontes vitæ aquarum. Mais quelles sont ces eaux de vie, sinon Dieu mesme, lequel se fera la viande de ses esleus, en se communiquant à eux par la claire vision et cognoissance de sa divinité?
O quel festin plus excellent et remply de delices se pourroit-il jamais treuver ny desirer que celuy que Dieu fait dans le ciel à:
(1) Tache. — (2) Ensemble. — (3) Mais.
ses saincts, puisqu'il est luy-mesme leur viande? C'estoit sans doute apres la jouyssance de ce divin festin que le sainct prophete David souspiroit, quand pressé du desir de voir Dieu, il s'escrioit : Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum ta desiderat anima mea ad te, Deus; quando veniam, et apparebo ante faciem Dei (Psal. 41)? Quand sera-ce, à mon Dieu, que mon ame plus alterée du desir de vous voir, que n’est le cerf poursuivy des chasseurs de rencontrer quelque claire fontaine pour appaiser sa soif par la fraischeur de ses eaux, paroistra devant vostre face ? Et pour confirmation de ces parolles : Je seray rassasié, dit-il, quand vostre gloire m’apparoistra: Satiabor cüm apparuerit qloria tua (Psal. 16).
C’est une chose hors de tout doubte et controverse, que la gloire essentielle des bien-heureux consiste en la claire vision et’cognoissance de Dieu : Hæc est vita æterna ut cognoscant te Deum verum (Joan. 17); comme au contraire la peine des damnez, qu'on appelle du dam, consiste en la privation de cette claire vision. Mais outre cette gloire essentielle, il y en a une autre qu'on appelle accidentelle, qui est celle que les bien-heureux reçoivent par accident, comme les damnez outre la peine du dam en ont encore une autre qu’on appelle du sens : ce sera de cette gloire essentielle et accidentelle dont nous parlerons maintenant.
Premierement, quant à la gloire essentielle, qui consiste à voir Dieu tel qu'il est, clairement, sans ombre ny figure, on y voit des choses si grandes et excellentes, que Dieu mesme, avec l’infinité de sa toute-puissance, n’en peut produire , faire, ny creer de plus grandes, puisqu'on y voit premierement sa divinité, qui est la source infinie de toutes sortes de grandeurs; secondement, l'on y void encore l’union du Verbe eternel avec la nature humaine ; troisiesmement, l’on y void la maternité de la S'° Vierge nostre tres-honorée Mere et Maistresse; en quatriesme lieu, l’on y: void la gloire des bien-heureux, de laquelle il est le souverain object. Or tout cecy depend principalement de la gloire essentielle.
Quant à la premiere chose qui fait la gloire essentielle des saincts, qui est la vision de Dieu , il ne se peut rien voir, ny de plus excellent, ny rien ne peut estre de plus grand, d’autant que (comme disent les theologiens) Dieu est un estre qui est par dessus tout estre, un acte tres-pur et tres-simple ; et Dieu mesme, avec l’infinité de sa toute-puissance, ne peut rien produire ny creer de plus haut, ny de plus grand que luy : car s’il pouvoit
creer quelque autre chose plus grande ou plus haute que luy, il ne seroit pas Dieu, puisque Dieu est un estre qui est au dessus de tout estre, increé, independant, et que rien ne peut esgaler. Tous les theologiens sont d’accord en cecy, et ny a point subjet d'en disputer, d'autant que cela est une verité tres-clare et manifeste.
La deuxiesme chose que voyent les bien-heureux dans le ciel, est ce mystere ineffable de l’union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine, qui est une œuvre sublime et relevée, qu’elle surpasse infiniment tout ce que les esprits, tant angeliques qu'humains, peuvent concevoir.
La troisiesme est la maternité de Nostre-Dame joincte à sa virginité, qui est encore une chose plus grande qu'on ne sçauroit dire ny penser : d'autant que la virginité joincte à la maternité est l’œuvre la plus excellente apres l’incarnation, que Dieu avec sa toute-puissance puisse faire; car comment, je vous prie, mes chers ames, pourroit-il eslever une creature plus haut, que de la faire Mere de Dieu, qui est la plus grande dignité qui puisse estre ?
La quatriesme chose que voyent les bien-heureux, et dont je veux parler, est la lumiere de gloire, qui est aussi une des plus grandes choses qui se puissent creer, puisqu'elle a pour object Dieu mesme, qui est une clarté et lumiere increée, par laquelle l’on void toutes les autres lumieres, qui sortent toutes de cellecy comme de leur source et origine, sans qu’elle en puisse estre tant soit peu interessée ou diminuée : {n lumine tuo videbimus lumen (Psal. 35); En vostre lumiere nous verrons la lumiere, dit le sainct prophete.
Or, de ces quatre choses si grandes, si admirables et si excellentes, jouyssent les bien-heureux dans le ciel; car ils voyent face à face, clairement, sans ombre ny figure, Dieu trin, et un, non par enigme ny figure, mais tel qu'il est, avec une si grande clarté, que dans son essence ils voyent la lumiere en la lumiere, et la lumiere de toutes les autres lumieres; et en icelle ils voyent la grandeur et excellence de l’incarnation du Verbe eternel et de la maternité de la Vierge, et encore quelle et combien grande est la gloire que Dieu donne à ses esleus, et en cette claire vision de Dieu ils descouvrent et viennent à une parfaicte intelligence des plus profonds mysteres de la foy; desquels ils ont la cognoissance avec une telle clarté, joye et allegresse, qu’ils n’en peuvent souhaitter ny desirer une plus grande. De sorte qu'on peut veritablement dire, qu’en cette vision ils re-
coivent une mesure de delices si pleine et si comblée, qu'elle s’espanche de toutes parts, et que l’extreme joye et liesse qu'ils reçoivent en la possession de cette gloire essentielle, par la cognoissance de toutes ces choses, les rassasie tres-parfaictement.
Hé! combien pensez-vous, mes cheres sœurs, que les bienheureux reçoivent de suavité par la claire vision du mystere ineffable de la tres-saincte Trinité, voyant l’eternité du Pere, du Fils et du Sainct-Esprit, voyant comme le Fils est engendré du Pere , et que le Pere ne procede de personne, et comme le Sainct-Esprit, par un-souspir amoureux, procede du Pere et du Fils. Quelle joye de voir que le Fils n’est point moindre que le Pere, lequel, pour estre Pere, n’est point plus grand que le Fils, et que. le Sainct-Esprit est en tout esgal au Pere et au Fils! Quelle suavité de voir que le Fils est eternel , et aussi ancien que le Pere, et que le Sainct-Esprit est aussi ancien que le Pere et le Fils , et que les trois personnes, n’ayant qu'une mesme essence, ne font qu'un seul Dieu.
Je hisois hier en la vie de S. Ignace, fondateur des Jesuites, que Dieu luy fit la grace de luy monstrer, dans une vision, le mystere de l'ineffable et tres-adorable Trinité, de laquelle vision il receut tant de clarté et de lumiere en son entendement, qu il en faysoit apres des discours les plus profonds et relevez qui sepuissent dire ou entendre, et demeura longtemps à escrire ce qu'il en avoit appris, remplissant plusieurs cahiers de choses les plus hautes et sublimes qui se puissent voir en la theologie; ce qui monstre que Dieu, en cette vision , luy fit cognoistre de ce divin mystere ce qui s’en peut concevoir en cette vie : et apres cette vision, ce sacré mystere demeura si fortement gravé et imprimé dans son cœur et dans son esprit, qu'il eut tousjours depuis une singuliere devotion en iceluy , se fondant de joye toutes les fois qu'il en avoit le souvenir. Or, si cesainct a receu tant de joye et de consolation par cette vision, quelle pensez-vous que doit estre celle que reçoivent les bien-heureux en la claire veuë et cognoissance qu'ils ont de cet ineffable mystere de la tres-adorable Trinité ?
Mais combien grande est la joye qu'ils reçoivent encore de voir ce nœud indissoluble, avec lequel l'humanité a esté joincte et unie avec la divinité en cet œuvre incomparable de l'incarnation , par laquelle Dieu s’est fait homme, et l'homme a esté fait Dieu, voyant clairement comme ce divin mystere s’est accomply , et comme le Verbe eternel a pris chair humaine au ventre de
la tres-saincte Vierge, sans faire aucune bresche ny lezion à sa virginité, la laissant toute pure et toute nette, sans offenser en aucune maniere son integrité virginale. Quelle joye et quelle liesse sera celle-cy? quels torrens de voluptez, quels playsirs et contentemens auront eternellement les esprits bien-heureux: par la veuë de toutes ces choses.
Et quelle felicité est encore celle qu’ils ont de voir le fruict et l'utilité des sacremens? voyant clairement comme la grace se communique par iceux, selon la disposition et correspondance qu’on y apporte, et comme les uns la reçoivent, et les autres la rejettent : comme Dieu donne la grace tres-suffisante et surabondante aux uns, et la grace efficace aux autres, et comme il la refuse à quelques uns, sans toutesfois leur faire aucun tort, ne faysant rien en cela qui ne soit tres-juste, comme dit le grand S. Augustin. Se pourroit-il jamais penser, mes cheres ames, avec quelle suavité les bien-heureux cognoissent et voyent toutes ces choses?
Or, non seulement ils voyent Dieu, quiest ce en quoy consiste la felicité, mais aussi ils l'entendent parler, et parlent avec luy, et font des colloques et dialogues admirables avec sa divine Majesté, et c’est encore icy l’un des principaux poincts de leur beatitude. Mais, Ô Dieu! quel langage est-ce qu’ils tiennent, et de quelles parolles se servent-ils? Certes, leur parler et leur langage n’est autre qu'un langage d'amour d’un pere bien-aymé avec ses tres-chers enfans, et des enfans avec leur tres-cher pere, c’est-à-dire que le langage des bien-heureux est un langage tout filial et plein d'amour; car comme ce lieu est la demeure des enfans de Dieu, et que nul n'entre dans le ciel sl n’ayme Dieu, s’il n’a la charité, et s’il n’est enfant de dilection : aussi leur langage est tout filial et amoureux. Mais quelles parolles d'amour est-ce que Dieu dira à l'ame bien-heureuse? à certes, il luy dira ces gracieuses parolles : Tu seras tousjours avec moy, et je seray tousjours avec toy; tu seras desormais. toute à moy, et je seray tout à toy; et l'ame bien-heureuse, par un amour reciproque, luy respondra ces amoureuses parolles prononcées avec tant de suavité par l'Espouse au Cantique des Cantiques : Dilectus meus mihi et ego illi(Cant. 2); Mon bienaymé est tout à moy, et je suis tout à luy, il est à cette heure tout mien, et je seray desormais et sans fin toute sienne.
Si l'Espouse, estant encore en cette vallée de miseres, disoit ces parolles d'amour avec tant de suavité,.Ô Dieu! quellejoye et quelle jubilation sera celle que recevront les bien-heureux en
POUR LA FESTE DE TOUS LES SAINCTS. Al
cette felicité eternellè, par ce dialogue et cet entretien amoureux qu'ils auront avec Nostre-Seigneur, lequel leur parlera de ce qu'il a fait et souffert pour eux, leur disant : En un tel temps je souffrois telles et telles choses pour vous; les entretenant du mystere de l’Incarnation, et de tout ce qu'il a operé pour nostre redemption, leur disant : J’ay fait pour vous sauver, et attirer à moy, telles et telles choses, je vous ay attendus tant de temps, allant apres vous quand vous faysiez les revesches, comme vous forçant par une douce violence de la recevoir; je vous donnois en un tel temps ce mouvement et cette inspiration, je me servis d’un tel moyen pour vous attirer à moy. En somme, il leur descouvrira ses secrets jugemens, et les voies inscrutables qu'il a tenuës, et desquelles il s’est servy pour les retirer du peché, et les disposer à la grace : bref, l’entendement des bien-heureux demeurera tout remply de clarté et de cognoissance, tant de la grandeur de l’estre immense de Dieu, que de ce qu'il a fait et souffert pour eux, et des faveurs qu'il leur a communiquées; et enfin de tout ce qui concerne la divinité et humanité de Nostre- Seigneur, et la maternité et virginité de Nostre-Dame et glorieuse Maistresse, qui est la troisiesme chose la plus sublime que les bien-heureux voyent dans le ciel, ainsi que nous avons dit.
Et si S. Bernard, comme tres-devot et plein d'amour qu'il estoit envers l'humanité de Nostre-Seigneur, et envers sa tressaincte Mere, receut tant de suavité et de playsir en la consideration du mystere de sa saincte naissance, lorsqu'estant une nuict de Noël dans une eglise, en la ville de Chastillon-sur-Seine, meditant cette sacrée nativité, que son entendement et toutes les facultez de son ame furent tellement englouties en la consideration de ce divin mystere, avec tant de consolation et admiration, et fut si absorbé en iceluy, par la cognoissance que Dieu luy en donna alors, qu'il demeura quelques jours sans se pouvoir retirer de cette veuë, quelque violence qu'il se pust faire; en quel abysme de delices pensez-vous donc, mes cheres filles, que s’abysmera l’entendement des bien-heureux, en la claire veuë, non seulement de la nativité de Nostre-Seigneur, mais de tous les divins mysteres de nostre redemption? Leur volonté sera alors dans une union tres-intime et inseparable avec celle de Dieu, sans que jamais elle puisse faire aucune resistance à 1celle, ains accomplira tousjours tres-parfaictement, sans aucune respugnance, tout ce qui sera de son divin vouloir. Leur memoire sera aussi toute pleine de Dieu, et du ressouvenir des graces et des
biens qu’il leur a faits en cette vie mortelle, et du peu de service qu'ils luy ont rendu, au prix des grandes recompenses qu’ils-possederont.
Enfin toutes les puissances et facultez des esprits bien-heureux seront tellement rassassiez, qu'ils ne pourront rien souhaitter davantage que ce qu'ils possederont : Vincenti dabo manna absconditum ; Je leur donneray, dit Dieu en l’Apocalypse, une manne cachée qui les rassasiera et assouvira entierement; et outre cela, je donneray à un chacun une pierre blanche, en laquelle il y aura escrit un nom nouveau, que personne n’entendra que celuy qui le recevra : Et dabo illi calculum candidum , et in calculo nomen novum scriptum, quod nemo scit nisi qui accipit (Apoc. 2). Mais quelle est cette pierre blanche qui sera donnée à l’ame bien-heureuse, sinon Jesus-Christ, vraye pierre angulaire, lequel se donnera à chaque esprit bien-heureux par cette incomprehensible et ineffable communication qu'il leur fera de soy-mesme, en la vie eternelle? car la blancheur de cette pierre ne signifie autre chose que la candeur et pureté de Nostre- Seigneur, vray agneau sans tache ni macule. Mais quel sera ce nom qui sera gravé en cette pierre? certes il n’y a point de doute que nous ne soyons comme des caracteres gravez en l'humanité de Nostre-Seigneur, ainsi qu'il dit par Isaye : Ecce in manibus meis descripsi te (Isa. 49); Il nous à escrits en ses mains, d’autant que les cloux qui les ont percées nous ont escrits et gravez en icelles, et de mesme la lance nous a escrits en son cœur sacré, en luy ouvrant le costé.
Hier au soir, en considerant la gloire des saincts, il me vint en pensée que cette parolle qui est escrite en cette pierre blanche, que personne n’entend que celuy qui la reçoit, n’estoit autre qu'une parolle fihale et amoureuse, telle que celle que nous avons dite que Dieu dira à l’ame bien-heureuse : Je suis tout à toy, et tu es toute à moy, tu ne te separeras jamais de moy, et je ne m’esloigneray jamais de toy. O Dieu! mes cheres sœurs, c'est icy le comble de la felicité des bien-heureux. de sçavoir que cette gloire de laquelle ils jouyssent sera eternelle, et ne prendra jamais fin; car qu'est-ce qui cause plus de joye dans les prosperitez qu'on possede en cette vie, sinon l'esperance qu’on a qu’elles seront de longue durée? comme au contraire rien n’abat tant le courage, ny ne diminue tant la joye. que la crainte qu'on a que telles prosperitez ne dureront pas longtemps, et ne viennent tost à passer. Mais les bien-heureux possedent la felicité avec une plenitude de joye libre de toute crainte et
apprehension de perdre ce bien incomparable duquel ils sont jouyssans, parce qu’ils sont asseurez que leur gloire sera eternelle, et ne leur pourra jamais estre ostée.
Vous aurez leu, je m’asseure, en la vie de S'° Therese, la devotion qu'elle avoit à ouïr chanter le Credo de la saincte Messe, selon que la saincte Eglise le chante; mais elle estoit particulierement attirée à ces parolles : Cujus regni non erit finis; Son royaume sera eternel; et en la consideration de cette eternité, elle se fondoit toute en larmes de joye et de consolation. Certes, Je ne ly jamais cela en la vie de cette grande saincte , que je n’en sois, nonobstant toute ma misere et la dureté de mon cœur, grandement touché. Or, si la pensée qu'on a en cette vie, que le regne de Dieu est eternel, cause au cœur humain tant de joye et liesse spirituelle , quel pensez-vous que doit estre le contentement des
saints, en l’asseurance qu'ils ont de la perpetuité de leur gloire ? O certes! cela ne peut estre compris de nos petits esprits.
Mais outre cette gloire essentielle des bien-heureux dont nous avons parlé, ils en ont encore une autre qu'on appelle accidentelle, qui est celle qui leur arrive par accident, comme nous avons dit au commencement de ce discours, et laquelle leur arrive de plusieurs choses, mais specialement de la claire veuë et cognoissance qu’ils ont de la gloire de tous les habitans du ciel; car vous sçavez que tous ne la possedent pas esgalement, ains en degré different, les uns plus, les autres moins : et bien que cela soit ainsi, tous neantmoins sont tres-contens de la gloire qu'ils possedent ; et ceux qui en ont moins se resjouyssent de ceux qui en ont davantage, d'autant que la charité est là en sa perfection, n'y ayant point dans le ciel d'envie ny de jalousie : et c’est veritablement en ce lieu qu'on peut dire, avec le grand Apostre, que la charité n’est point envieuse ny jalouse, puisque chacun de ces bien-heureux citadins est aussi aise de la gloire des autres que de la sienne propre : Charitas non æmulatur, non est ambitiosa , non quærit quæ sua sunt (1. Cor. 13). Et par cette douce communication et participation qu'ils ont de la felicité les uns des autres, tous demeurent tres-contens et satisfaits de celle qu'ils possedent. Vous entendrez mieux cecy par quelque similitude.
Voyez un bon pere qui habille deux de ses enfans de drap d’or, et comme ils ne sont pas tous deux de mesme taille et grandeur, il en faut plus à l’un qu’à l’autre; de sorte qu'il en faudra bien six ou sept aulnes pour l’un, et trois ou quatre suffiront pour la robbe de l’autre : si vous les regardez, ils sont
tous deux vestus de drap d’or, et par consequent ils doivent estre esgalement contens, et quoy que le premier, lequel a sept aulnes de drap d’or en sa ‘robbe, en ayt plus que celuy quin'en a que trois ou quatre, si est-ce que celuy qui en a moins ne luy en porte aucune envie, parce qu'il en a autant qu'il luy en faut pour son vestement. Ainsi en est-il de la gloire des bien-heureux; car tous sont parfaictement contens de celle qu’ils possedent, sans envier celle des autres, chacun estant pleinement satisfait selon sa capacité.
Et comme nous voyons encore qu’en cette vie tous n’entendent pas esgalement le son et l'accord d'une bonne musique, et que celuy qui a l'ouïe dure ne peut pas si bien remarquer sa melodie et sa perfection, quoy qu'il entende et sçache bien la musique, comme fait celuy qui a l’ouïe plus subtile, et quoy que le premier soit content de la suavité qu'il reçoit à ouyr cette musique, si est-ce neantmoins que cette suavité n’est pas si grande que celle que reçoit celuy qui a plus de subtilité en l'oreille, quoy que tous deux soient contens de cette musique. De mesme voyons-nous que le soleil n'est pas esgalement regardé d’un chacun, et neantmoins tous se contentent de sa clarté, pour en recevoir autant qu'ils en peuvent supporter; car celuy qui a les yeux troubles ou foibles ne peut pas recevoir les rayons du soleil avec la mesme clarté que fait celuy qui a la veuë plus forte, claire et nette; et toutesfois les uns et les autres sont satisfaits et contens de la lumiere du soleil, bien que le contentement des uns soit plus excellent que celuy des autres. Ainsi en est-il de la gloire que reçoivent les bien-heureux dans le ciel.
Mais de parler de la beauté du lieu où se fait ce divin festin de la felicité eternelle, qui est encore une gloire accidentelle, et de la dignité des conviez, et de ceux qui servent, ce sont des choses qui seroient trop longues à raconter, et encore tout ce qui s’en pourroit dire ne seroit rien au prix de ce qui s’y treuve en verité. La saincte mere Therese, parlant de la beauté du ciel, s’essaye de treuver quelques similitudes propres pour nous en faire concevoir quelque chose, et afin de se faire entendre, elle compare le ciel à une grande salle, laquelle seroit toute pleine et environnée de beaux tableaux et miroirs, parmy lesquels il y en auroit un si grand et si resplendissant que quand on viendroit à s’y regarder, outre qu'on verroit le miroir dans lequel on se regarderoit, on s’y verroit parfaictement soy-mesme, et avec cela l’on verroit encore en iceluy, avec un singulier playsir, tous les tableaux et tous les autres miroirs de cette salle;
mais, ce qui est davantage, l’on y verroit aussi tout ce qu'ils representent chacun en leur particulier.
Or, cette salle ou ce palais où sont ces tableaux et miroirs, c'est le ciel empirée (1) : maïs quel est ce miroir si grand et si resplendissant, dans lequel on void tout ce que je vous ay dit, sinon l'essence de Dieu, dans laquelle non seulement on le void et cognoist tel qu'il est, mais l’on s’y void et cognoist aussi soymesme, avec toutes les graces qu'on à receuës ; et dans cette divine essence l’on y void encore la gloire de‘tous les autres saincts, tous leurs merites et tout ce qu'ils ont fait et souffert, et toutes les graces et faveurs qu'ils ont receuës de la divine Majesté pendant qu'ils ont esté en cêtte vie? et de plus l’on y void encore toutes les choses creées, comme Dieu a fait le ciel et l’a orné du soleil et de la lune, et l’a enrichi d’estoiles, et de tout ce qui se retreuve en iceluy, et comme 1l a fait la terre diaprée d’une si grande varieté de fleurs ; en somme, comme il a creé toutes choses du neant, et la maniere avec laquelle il y a procedé, qui sera encore un subjet de cette gloire accidentelle, qui procede, comme vous voyez, de l’essentielle, c’est-à-dire de la claire vision de Dieu.
En cette felicité eternelle, les bien-heureux auront encore pour gloire accidentelle la claire vision des cherubins, seraphins , throsnes, dominations, vertus, puissances, principautez, archanges et anges, qui sont les neuf chœurs de ces esprits celestes, divisez en trois hierarchies, parmy lesquels les saincts seront placez chacun selon leurs merites. Mais outre ce que nous avons dit, ils cognoistront encore avec un playsir admirable l’esperance des patriarches, l’obeyssance des prophetes, la charité des apostres , la ferveur et constance des martyrs, l'humilité et fidelité des confesseurs , et la pureté des vierges :1ls verront les penitences, jeusnes, veilles et mortifications qu'ils ont prattiquées en cette vie. Bref, toute la perfection , saincteté et gloire des saincts, sera à tous en general, à chacun en particulier, un Aie de gloire accidentelle. de
“Et, outre cela, nos corps seront, apres la resurrection, { glorieux; Je dy les nostres, mais avec cette presupposition que je in tousjours , à sçavoir, si Dieu nous fait la misericorde d'’estre du nombre des esleus ; car ils auront, ainsi que nos ames, les quatre dots de gloire , à sçavoir : la subtilité, lagilité, l'impassibilité et la clarté. Et comme maintenant nos ames sont enchassées (s’il faut ainsi parler), dans nos corps qui les tiennent
(1) Ciel empirée, séjour des bienheureux, selon la théologie du moyen âge. s
comme prisonnieres, les contraignant d'aller où ils vont, ayant une si estroite union ensemble, qu’on peut dire qu’elles participent en quelque chose à leur misere; ainsi, en cette reunion du corps avec l’ame glorieuse, ces quatre dots de gloire luy seront communiquez, par lesquels l'ame le gouvernera, et le menera où elle voudra, sans que jamais 1l luy fasse aucune resistance : car 1l aura une telle subtilité qu'il penetrera partout, sans qu’il puisse estre empesché d'aucun obstacle; et quant à son agilité, 1l sera tel, qu'il n’y aura traict d’arbaleste qui aille si viste, et comme il sera plus subtil que le rayon du soleil, aussi sera-t-il plus agile que luy, et mesme que les mouvemens de l'esprit; il ira plus viste que le vent, ny qu'aucune chose qui se puisse imaginer. Il aura l’impassibilité, en sorte qu'il ne pourra jamais estre offensé, ny alteré d'aucune maladie ny incommodité. Mais outre cela 1l sera si lumineux que sa clarté surpassera celle du soleil. Et pour comble de sa felicité, 1l sera semblable à Dieu : et comment semblable à Dieu? c’est-à-dire, par participation de gloire; c’est ce que nous fait entendre la saincte Escriture, quand elle appelle Nostre-Seigneur : Deus deorum, le Dieu des dieux, c’est-à-dire, le Dieu de tous les petits dieux qui sont les saincts.
Je pensois dire encore un mot sur les circonstances qui se treuverent au banquet de ce grand roy Assuerus, que j’ay pris pour subjet de ce discours ; mais je vois que l'heure passe, c’est pourquoy je finis. Que me reste-t:l plus à vous dire, mes cheres sœurs ? sinon de vous exciter derechef, par les parolles de S. Paul, à relever vos cœurs et vos pensées à la consideration de ces biens eternels qui sont si excellens, que c’est à tres-juste raison que ce sainct apostre dit que l’œil n’a jamais veu, l'oreille entendu, ny le cœur de l’homme pensé ce que Dieu a preparé à ceux qui l’ayment et le servent; Oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascenderunt, quæ præparavit Deus us qui diliqunt illum.
Contentez donc bien vos entendemens à les considerer, afin que par les beautez et excellences que vous y decouvrirez, vous veniez à les aymer et desirer, retirant vos pensées de toutes les choses creées et transitoires de cette vie, pour vous appliquer soigneusement à faire ce qu'il faut pour en acquerir la possession.
Appliquez-vous aussi à mediter ces divins mysteres , et tout ce que Nostre-Seigneur a operé pour nostre redemption , afin que, par la cognoissance que vous en aurez, vostre volonté vienne
à l’aymer; car il le faut aymer çà-bas en terre, pour l’aymer eternellement là-haut au ciel, parce qu’il n’y à point de ciel pour celuy qui n’a point d'amour et de charité. Contentez donc vostre volonté çà-bas, aymant Dieu autant qu’on le peut aymer en cette vie mortelle. Mais comment le faut-il aymer, me direzvous? il n'y a point de façon, ny de mesure pour cela; la facon et la mesure d’aymer Dieu, c’est de l’aymer sans mesure plus que tout, et au dessus de toutes choses : Causa diligendi Deum, Deus est, modus sine modo.
Contentez aussi vostre memoire, luy retranchant tous les souvenirs terrestres, afin de la remplir de choses celestes, mais specialement des divins mysteres de la vie, mort et passion de Nostre-Seigneur. Mais remplissez-la encore du souvenir de vos fautes et infidelitez, pour vous en humilier et amender, et des benefices que vous avez receus de Dieu, pour l’en remercier : et si vous avez receu des graces particulieres, ressouvenez-vous-en ausSi, pour les bien cultiver et conserver, vous disposant pour l'augmentation et accroissement d’icelles. Enfin travaillez avec fidelité, mes cheres sœurs, pendant cette vie, et perseverez jusques à la fin, à ce que vous puissiez estre congregées (1) et unies avec les bien-heureux esprits en cette felicité, pour y aymer Dieu et jouyr de luy eternellement. C’est ce que je vous souhaitte et desire de tout mon cœur. Amen.
DIEU SOIT BENY
FPES'ER MON
(RECUEILLI
Vidit Deus cuncta quæ fecerat . et erant valde bona. Dieu ayant creé toutes choses, les considerant en general, il vid qu’elles estoient grandement bonnes. (GENES. 1.)
La premiere feste qui ayt jamais esté celebrée en la terre à esté une feste de complaysance. Il est dit dans le Genese, que Dieu voulant donner commencement à ce grand univers, 1l crea premierement le ciel et la terre, puis ayant creé la lumiere 1l vid qu'elle estoit bonne : Et vidit Deus lucem quod esset bona ;
(1) Rassemblées.
et considerant la terre comme la pepiniere des plantes, des arbres, des herbes et des fleurs, il vid semblablement qu’elle estoit bonne; puis regardant la mer, qui contenoit dedans SOY tant de poissons ‘il via que cela estoit bon : bref, considerant les animaux et chaque chose en detail, il vid qu’elles estoient bonnes. Mais apres qu'il eust creé l’homme et formé la femme d'une de ses costes qu’il luy tira dans un doux sommeil ,-regardant alors tout son ouvrage parfaict et accomply, poussé dé: complaysance ,1l vid, ou pour parler conformement à mon subjet, il dit non seulement qu'il estoit bon, comme il avoit fait, considerant chaque chose en particulier, mais qu'il estoit grandement bon : Viditque Deus cuncta quæ fecerat, et erant valde bona. ; Or la saincte Eglise, qui est non seulement espouse de Jesus- Christ, mais encore son imilatrice , se voulant en toutes choses conformer à luy, fait les festes particulieres des saincts avec un playsir admirable ; car lorsqu'elle considere l'amour des apostres, la constance des martyrs, la ferveur des confesseurs et la pureté des vierges, et qu’elle void toutes ces choses en particulier, elle dit, à l’imitation de Nostre-Seigneur, que cela est bon. Mais quand elle vient à faire de tous ensemble une feste et qu’elle vient à considerer les couronnes, les palmes, les victoires et triomphes de tous les saincts en general, elle a une complaysance non pareille, et dit alors, non seulement que cela est bon, mais que cela est grandement bon; et c’est ce qu'elle fait en la feste que nous célebrons aujourd'huy. Il ya plusieurs raisons de son institütion, mais je me contenteray d'en dire une qui est fondamentale, à sçavoir, qu'elle a esté instituée pour solemniser la feste de plusieurs saincts et sainctes qui sont au ciel, les noms et la vie desquels ne sont point connus cà-bas (1) en terre, et des- ‘quels pour cette cause l'Eglise ne fait point de feste particuliere ; car ne pensez pas que ce soit les miracles ny les vertus apparentes qui ont rendu saincts tous ceux-qui sont au ciel. O non certes! il y a un nombre infiny de saincts qui ont tousjours esté cachez en cette vie, qui n’ont point fait de miracles, êt de la saincteté desquels on ne fait aucune mention, qui sont neantmoins exaltez au ciel par dessus ceux qui ont fait beaucoup, et qui sont honorez dans l'Eglise. Ce fut un coup de la diviné Providence de relever et faire cognoistre au monde la sainctété d’un S. Paul, premier hermite, qui vivoit dans le desert si incognu et si peu estimé des hommes. Mais, Ô Dieu, combien pensez-
(1) Ici-bas.
vous qu'il y a eu d’autres saincts qui ont vescu dans les deserts, dans les boutiques, dans les maisons devotes et dans les monasteres, et qui ont esté incognus aux yeux du monde pendant leur vie, et qui sont maintenant exaltez dans la gloire par-dessus ceux qui ont esté cognus et honorez en la terre? C’est pourquoy la saincte Eglise, considerant la feste qui se fait au ciel de tous les saincts en-general, pour s’y conformer, a institué celle que nous celebrons board huy.
Les astrologues admirent la grande correspondance et le merveilleux rapport que la-terre a avec le ciel, et ce rapport est tel que l’on peut dire que le ciel est le mary de la terre, et qu'elle ne peut rien produire que par ses influences. Or, je ne veux pas m'estendre à parler en ce lieu des influences que les philosophes disent que le ciel respand sur la terre, qui font qu'elle vient à produire des fruicts, des arbres, des plantes et des fleurs, ny des recompenses que la terre rend au ciel, luy exposant tout ce qu'elle a produit par le moyen des influences qu'elle a receuës de luy, et comme elle luy envoye des vapeurs qui montent au ciel comme une fumée d’encens, et le ciel les ayant receuës les luy renvoye pour la feconder par la pluye et la rosée. Bref, c’est une chose admirable de voir le grand rapport et la parfaicte correspondance qu'il y a entre le ciel et la terre. Mais, à Dieu! que c’est chose bien plus admirable de voir le grand rapport qu'il y a entre la Hierusalem celeste et-la terrestre, entre l'Eglise triomphante et la militante; d'autant que l'Eglise militante fait cà-bas en terre, autant qu'il luy est possible, tout: ce qu'elle croit se faire là-haut en la triomphante, et, comme une bonne mere, elle tire tout ce qu'elle peut de la Hierusalem celeste pour en nourrir ses enfans, taschant de les conformer en tout ce qu’elle peut aux habitans du ciel. C’est pourquoy, considerant les festes qui s’y font, pour honorer le martyr et triomphe de chaque sainct en particulier, elle en fait de mesme çà-bas en terre. Voyez, je vous-prie, comme elle chante la ferveur et cons- . tance d’un S. Laurent en celebrant sa feste, comme elle admire un S. Barthelemy au jour de son martyre; et ainsi des autres saincts. Mais outre les festes particulieres que l'Eglise fait de -chaque sainct, voyant qu'il se fait au ciel une resjouyssance generale de tous ces bien-heureux esprits, pour s’y conformer, elle fait le mesme aujourd’huy ; ce qu’elle nous fait entendre par ces parolles qu'elle chante au commencement de la sainte messe : Gaudeamus omnes in Domino, diem festum celebrantes sub honore sanctorum omnium , etc. (Introit); ReHREERQnE
nous tous en Nostre-Seigneur, dit-elle, pour la feste de tous les saincts, chantons et celebrons leurs triomphes et victoires, et autres semblables parolles de resjouyssance et d’exaltation, par lesquelles elle nous invite à faire cette solemnité.
Donc, pour suivre le dessein de la saincte Eglise, je diray quelque chose de ce qu'il faut faire pour bien celebrer cette feste, le plus briefvement et famillierement qu'il me sera possible, et diviseray mon discours en trois poincts.
Dieu, de tout eternité, a desiré de nous donner sa grace et nous faire ressentir les effects de sa misericorde, et ceux de sa justice par laquelle il nous veut donner la gloire pour recompense de nos bonnes œuvres, sa bonté nous ayant mis en ce monde, où nous pouvons meriter ou demeriter. Or neantmoins, bien qu'il nous donne la gloire par sa justice, pour recompense de nos bonnes œuvres et des travaux que nous avons endurez pour son amour, il nous la donne aussi par sa misericorde, d'autant qu’elle surpasse infiniment le loyer que meritent nos bonnes œuvres. Mais afin d'obtenir les graces requises pour parvenir à cette gloire, il veut que nous nous servions de l'invocation des saincts et qu'ils soient nos mediateurs, afin que nous puissions recevoir, par leurs entremises et par leurs intercessions, ce que nous ne meritons pas d'obtenir sans icelles (1). Or est-il que ces ames bien-heureuses, les anges, les cherubins et seraphins nous aymant parfaictement, non seulement ils nous desirent, ains (2) aussi ils nous procurent les graces de Dieu, poussez par le motif de l’amour et charité qu'ils ont pour luy; d'autant que l’amour du prochain procede et naist de l’amour de Dieu, comme de sa source : et de là vient le desir tres-ardent qu'ils ont que sa divine misericorde nous donne sa grace en ce monde et la gloire en l'autre. Mais les saincts ont encore un autre motif qui leur fait souhaitter et demander à Dieu qu'il nous doune sa grace, c’est qu'ils voyent le grand desir qu’il a de nous la departir, ce qui fait qu'ils nous la desirent et procurent avec un amour d'autant plus grand qu'ils le voyent grand en Dieu. Et c'est là leur principal et plus excellent motif; car voyant que nous avons esté creez pour la gloire eternelle, et que c’est pour jouyr de cette gloire que sa divine bonté nous a racheptez, et qu'il ne desire rien tant que nous jouyssions du fruict de nostre redemption, ils conforment leurs desirs à celuy de sa divine Majesté en procurant nostre salut, autant qu'il leur est possible, par leurs prieres et intercessions. Mais neantmoins, afin que les
(1) Elles. — (2) Mais.
saincts prient et intercedent pour nous, il nous les faut invoquer et demander leur secours; et c’est en cette sorte que nous devons celebrer leurs.festes, nous servant du pouvoir qu'ils ont aupres de Dieu, pour obtenir de sa misericorde les graces et faveurs dont nous avons besoin : et sa divine Majesté a si agreable qu'on se serve de l’invocation des saincts, que voulant departir quelque faveur aux hommes, il les inspire souvent de se servir de leur entremise, et luy-mesme les provoque à prier pour nous, en leur faysant voir combien il desire qu'ils le prient de nous donner les graces qui nous sont necessaires pour nostre salut. C’est pourquoy l'Eglise demande à Dieu qu'il excite ses saincts à prier pour nous. Nous devons donc avec toute confiance les prier, et nous addresser à eux, specialement au jour de leurs festes, et ne faut point douter qu'ils ne nous escoutent et fassent volontiers ce de quoy nous les supplions.
Mais d'autant que l’invocation des saincts se rapporte à la priere, il ne sera pas hors de propos d’en dire quelque chose. Il faut donc scavoir qu'il y a trois personnes qui interviennent à la priere : la premiere est celle que l’on prie; la seconde est celle qui demande, et la troisiesme celle qui prie. Quant à la premiere personne, qui est celle que l’on prie, ce ne peut jamais estre que Dieu; car c'est luy seul qui tient en soy tous les thresors de la grace et de la gloire : et pour cela, lorsque nous prions les saincts, nous ne leur disons pas qu'ils nous accordent ou qu'ils nous departent telle grace ou telle vertu, mais bien qu'ils nous l’impetrent (1}, parce qu’il n'appartient qu’à Dieu seul de donner des graces, comme il lu y plaist, età qui il luy plaist.
Or on peut prier Dieu en deux façons, à sçavoir immediatement et mediatement : prier immediatement, c’est s'addresser directement à luy sans l'entremise d'aucune creature, comme fit la Cananée, et plusieurs autres que nous lisons en la saincte Escriture , lesquels prierent directement Nostre-Seigneur, et receurent de grandes graces de sa divine bonté, à cause de la confiance et de l'humilité avec laquelle ils accompagnerent leurs prieres, ainsi que fit le sainct patriarche Abraham : Loquar ad Dominum meum cm sim pulvis et cims (Gen. 18); Je parleray à mon Seigneur, dit-il, encore que je ne sois que poudre et cendre, etune chose de neant, neantmoins je m’addresseray à luy, parce qu'il est mon Createur et que je suis sa creature. Le publican, et la Samaritaine priant immediatement Nostre-Seigneur, receurent la remission de leurs pechez : ce qui fut encore oc-
(4) Obtiennent.
troyé à plusieurs autres, Dieu pouvant par luy-mesme donner ce qu il luy plaist, sans qu'il ayt besoin pour cela de l’ayde et secours d'aucune creature.
Prier Dieu mediatement, c'est prier par le moyen de la glorieuse Vierge, des anges et des saincts, et c’est des cette priere que se servit le centurion, lequel envoya ses amis prier Nostre- Seigneur qu'il vinst guerir son serviteur ; et la Cananée qui apres avoir prié immediatement Nostre-Seigneur, se voyant rejettée de luy , pria mediatement par le moyen des apostres, s’addressant à eux afin qu'ils fussent ses advocats. Or cette facon de prier est tres-bonne et bien meritoire, parce qu’elle est humble, et procede de la cognoissance que nous avons de nostre indignité et bassesse ; qui fait que n’osant approcher de Dieu pour luy demander nos necessitez, nous nous addressons aux saincts, asseurez que nous sommes que nos prieres, qui d’elles-mesmes sont extremement foibles et impuissantes, estant meslées avec celles de ces bien-heureux esprits, auront par ce moyen beaucoup plus de force et d'’efficace.
La priere immediate est une priere toute filiale, pleine d'amouret de confiance, en laquelle nous nous adressons à Dieu, comme à nostre Pere, suivant ce que luy-mesme nous enseigne au commencement de l'Oraison dominicale, où il veut que nous l'appellions nostre Pere. O Dieu! que cette parolle est pleme d'amour, et qu’elle remplit le cœur de douceur et de confiance! ce que nous voyons par les demandes que nous luy faysons ensuite; car apres l'avoir appellé nostre Pere, nous luy demandons son royaume, et que sa volonté soit faite cà-bas en terre par les hommes, comme elle est faite dans le ciel par les bienheureux. O que ces demandes sont grandes !
La seconde personne qui intervient en la priere est celle qui demande : mais remarquez que je ne parle pas de celle qui prie, ains de celle qui demande; car il y a bien de la difference entre prier et demander. Le Maistre demande bien quelque chose à son serviteur, mais il ne le prie pas de la luy donner; ains au contraire, en luy demandant ce qu’il desire, il luy commande de le luy donner : de mesme un autre, en demandant quelque chose qui luy est deuë, n'use point de prieres, parcequ'il demande ce qui luy appartient par justice. C’est une question qui est debattuë entre les theologiens scholastiques, à sçavoir si Nostre-Seigneur, en tant qu'homme, prie pour nous; car S. Jean dit qu'il est nostre avocat et mediateur : Advocatum habemus apud Patrem Jesum Christum justum (1. Joan. 2) : sçavoir, s'il
faut que les advocats et mediateurs prient. Il v a diverses opinions sur ce subjet; mais il me semble que l’on se-peut arrester à ces parolles que Nostre-Seigneur dit à ses apostres, qui sont rapportées dans le 16° chapitre de l'Evangile du mesme S. Jean : Et non dico vobis, quia ego rogabo Patrem de vobis; Et je ne vous dy pas que je prieray mon Pere pour vous : caril y a bien de la difference entre prier et demander, comme nous venons de dire. Certes, il n’y a point de doute que Nostre-Seigneur Jesus-Christ demande pour nous le royaume des cieux, qu'il nous à acquis au prix de son sang et de sa vie; c’est pourquoy il le demande comme chose qui luy appartient par justice : et ainsi de toutes les autres demandes qu'il fait à son Pere eternel pour nous. Or, bien neantmoins que l’on objecte que Nostre-Seigneur, en tant qu homme, demande par forme de supplication et de priere, se rendant nostre mediateur, il est vray pourtant que tout ce qu'il demande luy appartient par droict de justice. La troisiesme personne qui intervient en la priere, c’est la creature raisonnable. Mais pour laisser à part tout ce qui se pourroit dire sur ce subjet, nous ne parlerons maintenant que de nous autres chrestiens qui vivons en cette vallée.de miseres, qui cognoissant la difficulté que nous avons de nous sauver, à cause de linfirmité de nostre nature, prions et envoyons nos requestes et nos soupirs au ciel, implorant le secours de Dieu, luy demandant sa grace; et afin de l'obtenir plus facilement, nous nous servons de l’invocation des saincts, les priant qu'ils intercedent pour nous qui sommes encore pelerins et estrangers sur cette terre, et qu'ils nous aydent à parvenir à cette felicité eternelle de laquelle ils sont jouyssans. Mais, helas! miserables et chetives creatures que nous sommes, nos prieres sont si froides, si lasches et si foibles, qu’elles ne meritent pas d’estre exaucées de Dieu. O qu'il y a une grande difference et disproportion entre les prieres de ces bien-heureux esprits et les nostres! car ils prient et chantent continuellement les loüanges de Dieu mais avec une si profonde humilité, et avec tant de ferveur, d'amour et de fermeté qu’elles sont d’un prix et d’une valeur inestimable : c’est pourquoy les nostres chetives estant meslées parmy celles de ces bien-heureux, viennent à prendre une force et vertu admirable, ressemblant à une goutte d'eau, laquelle estant jettée dans un tonneau de vin, en prend la force et la vertu, laissant d’estre ce qu’elle estoit auparavant, pourse convertir en vin : ainsi, quand nos prieres sont presentées à Dieu en union de celles des saincts, par ce sacré meslange
elles viennent à prendre une grande force et vigueur, et par ce moyen elles sont renduës plus precieuses devant Dieu, et meritoires pour nous et pour nostre prochain.
Pour mon second poinct, je dy que c’est une chose tres-certaine que les saincts prient pour nous, d'autant plus ardemment et fortement, que plus ils voyent dans l'essence divine que Dieu desire nostre salut et beatitude. Nous en devons faire de mesme à l'endroict de nostre prochain, nous employant à son service, et l’aydant autant que nous pourrons à se sauver, avec une charité non point envieuse ny interessée, mais qui regarde purement Dieu, et n’ayt point d'autre object que sa gloire. O! si nous pouvions un peu comprendre quelle est la charité des saincts, et de quelle ferveur et humilité ils accompagnent leurs prieres, nous aurions sans doute grand subjet de nous confondre, si nous venions à faire comparaison du peu d’humilité qui se treuve en nos prieres cà-bas en terre, avec celles dont ils prient là-haut au ciel, ce qui procede de la veuë et claire cognoissance, qu'ils ont sans ombre ny figure, de la grandeur immense de Dieu, et de la distance infinie qu’il y a entre la creature et le createur : et d’autant plus qu'ils ont de degrez de gloire, et qu'ils sont plus eslevez, d'autant plus cognoissent-ils cette distance infinie, et par consequent leur humilité est plus profonde.
Que si une personne en cette vie, par un frequent exercice des considerations et meditations de la grandeur de Dieu et de la bassesse de la creature, vient à cognoistre une si grande disproportion et esloignement de l’une à l’autre que cette cognoissance la fait abaisser et humilier, en sorte qu’elle se voudroit cacher et abysmer jusques dans son neant, ne treuvant point de lieu, ce lui semble, assez bas pour son indignité, quelle doit estre donc, je vous prie, l'humilité de ces ames bien-heureuses qui voyent clairement la grandeur et majesté infinie de Dieu? Certes, l'humilité que la tres-saincte Vierge a euë en cette vie a esté tres-grande, d'autant qu’elle avoit plus de cognoissance de Dieu qu'aucune autre creature. Il est vray que celle avec laquelle elle prononça ces sacrées parolles, au jour del’Incarnation : Ecce ancilla Domini, fut si grande, qu’elle estonna les anges, de voir qu'il y eust une creature si humble en la terre : mais l'humilité que cette glorieuse Vierge a maintemant dans le ciel est incomparablement plus grande, parce qu’elle a mille fois plus de cognoissance de la grandeur infinie de Dieu et de ses souveraines perfections, qu’elle n’avoit pas en ce monde; cette
cognoissance estant le plus fort et le plus excellent motif pour nous humilier, et nous faire abaisser jusques dans nostre neant, que nous puissions avoir.
Il n’y a donc point de doute que les prieres des saincts estant faites avec une si profonde humilité, ne soient tres-meritoires et tres-agreables à Dieu, et ne nous puissent par consequent obtenir beaucoup de graces : or il faut neantmoins, si nous en voulons ressentir les effects, que nous sçachions nous en prevaloir; car si de nostre costé nous ne cooperons, il est certain que nous nous rendrons indignes de leurs suffrages. Mais considerez, je vous prie, seroit-il à propos de demander aux saincts qu'ils prient pour nous et nous obtiennent quelque grace, si de nostre costé nous ne nous voulons point disposer à la recevoir? Nous les prions qu'ils nous obtiennentles vertus, et nous n'en voulons pas embrasser la prattique, ny n’en voulons faire aucun acte; et neantmoins nous voulons qu'ils intercedent pour nous, quoy que bien souvent nous fassions les actes contraires aux vertus que nous leur demandons.
O certes! ne nous abusons pas; car Dieu veut que nous cooperions à ses dons, et quand nous luy demändons quelque vertu par l’entremise des saincts, il ne nous la donnera jamais, si nous ne nous mettons en l'exercice d’icelle. Dieu nous a creez sans nous, c'est-à-dire, lorsque nous n’estions point, il nous tira du neant et nous donna l’estre; mais il ne nous veut pas sauver sans nous, comme dit S. Augustin : Qui fecit te sine te, non salvabit Le sine te; et bien qu’il nous laisse nostre liberté sans la vouloir forcer, il veut neantmoins nostre consentement et cooperation à sa grace, afin de nous appliquer le fruict de nostre redemption, sans laquelle nous ne sçaurions aller au ciel, n°y ayant point d'autre porte pour y entrer. C’est pourquoy l'Eglise termine toutes ses prieres : Per Dominum nostrum Jesum Christum ; Par Nostre-Seigneur Jesus-Christ, pour nous monstrer que les prieres, uy des anges, ny des saincts, ny des hommes, ne peuvent estre exaucées du Pere eternel, si ce n’est au nom de son Fils; d'autant que nulle creature , suivant son divin decret, n'eust jamais peu parvenir à la gloire, non pas mesme la sacrée Vierge, que par la mort et passion de Nostre-Seigneur, qui nous l’a meritée. Les saincts donc prient que le merite de sa passion nous soit appliqué, et à mesure que nous correspondons aux graces de Dieu, 1l nous en donne tousjours de nouvelles : ce qui estant cognu des saincts , ils prient avec beaucoup de ferveur sa bonté infinie qu’elle les respande abondamment sur nous, à
quoy ils sont grandement incitez par le playsir qu'ils voyent que Dieu prend de se communiquer à ses creatures. Donc, si nous voulons nous rendre dignes des suffrages des saincts, il nous faut prattiquer fidellement les vertus que nous demandons à Dieu par leur intercession.
Pour mon troisiesme poinct, je dy qu'il nous s faut, à l'exemple des saincts, embrasser la prattique des maximes evangeliques que l’Eglise nous propose en ce jour : Videns Jesus turbas ; ascendit in montem, et cum sedisset accesserunt ad eum discipuli ejus, et aperiens os suum docebat eos (Matth. 5); Jesus, dit le texte sacré, voyant une grande multitude de peuple qui le suivoit pour entendre sa doctrine, ilse retirasur une montagne, et s’estant assis, ouvrant sa saincte bouche, il dit ces divines parolles qui contiennent toute la perfection chrestienne. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum ; Bien-heureux sont les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux est à eux. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram; Bien-heureux sont les debonnaires, car ils possederont la terre. Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur : Bien-heureux sont ceux qui pleurent, car ils seront consolez. Beati qui persecutionem patiuntur propter justiliam : Bien-heureux enfin ceux qui seront persecutez pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. O Dieu ! que celte doctrine est contraire à l'esprit et aux maximes du monde!
L’Escriture saincte rapporte que Nabuchodonosor vid en songe une grande statuë qui avoit la teste d’or, les bras d'argent, le ventre d’airain, les jambes de fer et les pieds de terre : mais comme il consideroit la beauté de cette statuë, il vid venir une petite pierre de dessus une montagne, qui, heurtant les pieds de cette statuë, la renversa par terre et la reduisit en cendres qui furent emportées par le vent; et ainsi elle disparut. O mes cheres sœurs, c’est à vous à qui je parle, car vous n’estes pas encore toutà-fait hors du monde, vous estes seulément comme estoient les Nazareens, esloignées et sequestrées du monde et de ses vanitez. Qu'est-ce, je vous prie, que cette statuë nous represente , sinon le monde, ou plutost l’orgueil et la vanité du monde, qui a la
teste d’or et les pieds de terre? et cette montagne de laquelle est descenduë cette petite pierre ne nous represente-t-elle pas tres à propos nostre souverain Seigneur ét Maistre, de la bouche duquel est sortie cette petite pierre des huict beatitudes, qui a renversé cette statuë de la vanité du monde, faysant que tant et tant de personnes ont quitté les richesses, honneurs et dignitez de la terre, pour se rendre pauvres, vils et abjects? O Dieu!'il est vray.
que cette doctrine evangelique ayant esté respanduë par tout l’univers, a esté embrassée de plusieurs, qui ont mésprisé le monde avec toutes ses vanites.
Bien-heureux sont les pauvres d'esprit, dit Nostre-Séigneur ; et le monde dit : Bien-heureux ceux qui sont riches et qui ont toutes sortes de commoditez en cette vie; comme au contraire : Mal-heureux sont les pauvres. Mais Nostre-Seigneur voyant la fohe et la vanité du monde, et les choses en quoy il constituë sa beatitude, il jette une pètite pierre au pied de cette statuë, et dit en premier lieu : Bien-heureux sont les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux est à eux; comme au contraire : Malheur aux riches, c'est-à-dire à ceux qui ont leurs affections attachées
aux richesses, car, outre qu'ils n'auront pas le royaume des cieux, ils seront eterhellement mal-heureux, et n’auront pour recompense que l'enfer et la compagnie des demons. Bien-heu-
- reux sont les debonnaires, dit Nostre-Seigneur, car ils possede- rontla terre. Or, d'autant que cette debonnaireté veut que l’on reprime les mouvemens de cholere, que l’on soit doux, cordial et plein de mansuetude envers le prochain, que l’on pardonne à son ennemy, que l’on supporte les mespris, la vanité du monde qui à un esprit tout contraire à cela, dit : Bien-heureux celuy qui se venge de son ennemy, qui se fait craindre et redouter, et auquel on n’oseroit dire un mot de mespris; et estime mal-heureux celuy qui est doux et patient parmy les injures et adversitez. Nostre-Seigneur jette encore cette petite pierre contre cette statuë, et dit : Bien-heureux sont les debonnaires ; car ils possederont la terre : et par ces parolles il destruit cette fierté et arrogance en laquelle les mondains fondent leur beatitude. Bien-heureux, dit Nostre-Seigneur, ceux qui pleurent, car ils seront consolez : et lemonde tout au contraire dit : Bien-heureux ceux qui ‘prennent leurs playsirs et-jouyssent de toutes sortes de contentemens. Enfin bien-heureux, dit Nostre-Seigneur, sont ceux qui ont faim et soif de justice, et qui sont persecutez pour la justice : et le monde ne dit-il pas au rebours? ne va-t-il pas constituant son bon-heur en tout ce qui est contraire aux preceptes de Nostre-Seigneur? lequel considerant cette statuë, non point en songe, comme Nabuchodonosor, mais en verité et effect, voyant qu'elle n’avoit que des pieds de terre, c’est-à-dire, que tout ce que le monde prise et estime n’est fondé que sur des choses perissables et transitoires, il jette pour la renverser cette petite pierre des huict beatitudes, qui contiennent, ainsi que nous avons dit, toute la perfection chrestienne.
Mais, le monde voyant sa gloire renversée , et qu’on la quittait pour embrasser la pauvreté, le mespris, les larmes et la persecution, la prudence humaine s’y est glissée, et a treuvé mille interpretations contraires à ces beatitudes. 0 Dieu, dit-elle, 1l est vray que les pauvres d'esprit sont bien-heureux; mais n'est-ce pas estre pauvre d'esprit que d’avoir l'usage des richesses, et posseder des biens et dignitez, pourveu qu'on n’y attache pas son affection? pour estre pauvre d'esprit, il suffit d’estre religieux et d’avoir quitté le monde. Il est vray que c’est desjà en quelque façon estre pauvre ; mais, hélas! ce n’est pas ainsi que l'entend Nostre-Seigneur : il est bien difficile, dit S. Augustin, de posseder beaucoup de biens et d’honneurs sans y mettre son affection, Ha! certes, il ne suffit pas de s’estre fait religieux, et d’avoir tout quitté pour se rendre pauvre, si apres on vient à ne vouloir manquer d'aucune chose : faire le vœu de pauvreté, et n’en vouloir ressentir aucune incommodité; mais desirez, nonobstant ce vœu, d’avoir mieux ses aises et commoditez qu'auparavant, ha! qu’une telle pauvreté est imparfaicte et desagreable à Dieu. O certes! ce n’est pas de telle pauvreté que Nostre-Seigneur veut parler, et ce n’est pas ainsi que luy et ses saincts l’ont prattiquée; il est mort tout nud sur la croix, et ses saincts l'ont imité en quittant tout, et s’exposant courageusement à souffrir toutes incommoditez que la pauvreté porte avec soy. Mais qui eust demandé a ces saincts religieux qui vivoient anciennement dans les deserts : O grands saincts ! qui vous a reduits en cette grande pauvreté et nudité? et qui est-ce qui vous a ainsi despoüillez de toutes choses? C’est, eussent-ils dit, cette admirable pauvreté à laquelle est promis le royaume des cieux; c'est elle qui nous fait tout quitter et pastir de la sorte. Or ce que la prudence humaine treuve à redire sur la pauvreté, elle en fait de mesme de toutes les autres beatitudes. Mais il ne faut point tant d’interpretations; il faut aller simplement et se temir au pied de la lettre.
Donc, si nous voulons imiter les saincts et faire profession de garder la pauvreté, embrassons de bon cœur les peines et incommoditez qui la suivent; soyons doux et debonnaires envers nostre prochain; pleurons si nous voulons estre consolez, je veux dire des larmes spirituelles; car ces parolles : Beati qui lugent, Bien-heureux ceux qui pleurent, s'entendent specialement de ceux qui pleurent leurs pechez et ceux d'autruy à cause que Dieu en est offensé, ou qui pleurent son absence, comme faysoit David, qui detrempoit son pain dans ses larmes nuict et
jour, quand on luy demandoit où estoit son Dieu : Fuerunt mihi lacrymæ meæ panes die ac nocte, dum dicitur mihi quotidie : Ubi est Deus tuus (Psàl. 41)? Il est vray qu’on ne peut pas tousjours avoir ces larmes, aussi ne sont-elles pas necessaires pour nostre salut; mais on peut tousjours avoir le desir d'icelles, et demeurer devant Dieu avec un cœur contrit et humilié. En somme, pour conclure ce discours, soyons alterez et affamez de justice, et endurons de bon cœur les mespris et persecutions pour la justice, taschant, autant qu'il nous sera possible, de suivre et d’imiter l'exemple des saincts, afin que nous puissions, apres cette vie, estre admis en leur compagnie dans le ciel, pour y glorifier eternellement avec eux le Pere, le Fils et le Samnct- Esprit. Ainsi soit-il.
DIEU SOIT BENY
PRIAMSESREMON
(RECUEILLI
Credo communionem Sanclorum. Je croy la commuuion des Saincts.
LA feste que nous celebrons aujourdhuy est pleine d’un si grand nombre de matieres propres pour monstrer sa grandeur et solemnité, que les predicateurs s’esgayent parmy la varieté et affluence des subjets dont ils peuvent traitter en ce jour. Les uns prennent playsir à parler de la gloire et felicité des saincts ; les autres, autant utilement que loüablement, parlent de leurs vertus; d’autres parlent de cet admirable sermon des huict beatitudes que Nostre-Seigneur prononça sur la montagne, se voyant
suvy d'une grande multitude de peuple.
Mais pour moy je desire aujourd’'huy, au discours que j'ay dessein de vous faire, me conformer et suivre, autant qu'il me sera possible, l'intention de la saincte Eglise, en vous entretenant famiierement de l’un des articles de nostre foy, à scavoir, de la communion des saincts, qui se peut entendre et expliquer en diverses façons, à sçavoir, par l'amour de complaysance et par amour de bienveillance, qu'on entend beaucoup mieux quand
on parle de ce qui regarde Dieu, que non pas quand on parle de ce qui regarde les creatures; ce que je vous feray voir dans les deux premiers poincts de cette exhortation, et pour le troisiesme, nous parlerons d’une autre sorte d’amour qu'on appelle l'amour d'imitation.
Par l'amour de complaysance, nous nous playsons au bien que possede celuy que nous aymons; et par l'amour de bienveillance, nous luy en desirons plus qu'il n’en possede. Orilnya nul doute qu’on ne puisse aymer Dieu de l’amour de complaysance : mais pour l'amour de bienveillance, il semble qu'il soit impossible, d'autant que nous ne pouvons desirer aucun bien à Dieu qu'il ne possede souverainement. Par l'amour de complaysance nous nous resjouyssons de ce que Dieu esteternel, immense, incomprehensible, et, en un mot, de ce qu'il est Dieu, disant avec le prophete : Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges (Psal. 15); Vous estes mon Dieu, parce que vous vous suffisez à vous-mesme, et n'avez pas besoin de vos creatures, ny de leurs biens.
Mais quant à l’amour de bienveillance, comment le pourrionsnous exercer à l’endroict de Dieu? puisqu'estant infiny, et l'infinité mesme, on ne luy sçauroit souhaiter plus de gloire, de saincteté et de perfection qu'il en possede, puisqu'il est immense en grandeur, et que sa gloire surpasse infiniment celle des cherubins et seraphins, des throsnes et de tous les esprits celestes, et qu'en Somme toute la perfection des saincts mise ensemble, et mesme celle de la glorieuse Vierge, quoy que tres-grande, n'est rien en comparaison de celle de Dieu qui est la cause, l’origine et la source de toute la gloire et perfection des bien-heureux; d'autant que c’est de luy de qui elle procede, et qui la leur communique, en telle sorte neantmoins qu'ils peuvent tousjours recevoir quelque accroissement en la gloire qu'ils possedent, sinon essentielle, du moins accidentelle; mais la gloire et perfection de Dieu ne procedant que de luy-mesme, il n'y peut avoir en-icelle (1) d’accroissement ny de diminution. Comment ferons-nous donc pour exercer envers luy l’amour de bienveillance? O certes! nous ne le pouvons que par imagination de choses impossibles, comme en luy disant, que si nous pouvions souhaiter plus de gloire et de perfection qu'il n’en a, nous luy desirerions et procurerions au prix mesme de nostre vie, de nostre estre, et de tout ce qui est au monde, s’il estoit en nostre pouvoir.
(1) Elle.
Voyons maintenant comme la communion des saincts se peut entendre et expliquer par l'amour de complaysance et par l’amour de bienveillance. Premierement quand nous disons : Je croy la communion des saincts, c’est-à-dire, que par cet amour de complaysance tous les biens que les saincts ont dans le ciel nous sont communs ,et que nous y participons, et que les saincts participent aussi aux petits biens que nous autres mortels avons icy-bas ; car ne pensez pas que, quoy que les saincts soient au ciel, et que nous soyons en terre, cela empesche la communion et participation que nous avons avec eux; Ô non certes! la mort n'a pas le pouvoir de faire cette des-union. Nous n'avons tous qu'un mesme chef qui est Jesus-Christ, et nostre union estant fondée en luy, la mort n'aura jamais aucun pouvoir de la rompre : Quis nos separabit à charitate Christi (Rom. 8)? Qui est-ce qui nous separera de la charité de Jesus-Christ? disoit S. Paul. Je suis cerlain que ny les anges, ny les vertus, ny le ciel, ny la terre, ny l'enfer, ny chose quelconque, ne nous pourra jamais separer de la charité de Dieu qui est en Jesus-Christ. Or cette charité n’est autre que la communion des saincts, avec lesquels nous sommes maintenant unis d'esprit; et quand nous mourrons, si Dieu nous fait la grace d’estre sauvez, nous serons plus unis avec eux que nous n’aurons jamais esté avec les plus chers amis que nous ayons eu çà-bas (1) en terre : et les biens auxquels nous participons par cette communion sont inexplicables, tant à cause de leur grandeur que pour la multitude innombrable d’anges et d’ames bien-heureuses qu’il y a dans la gloire.
Il est dit en plusieurs endroicts de l'Escriture saincte qu'il y a des anges dans le ciel en telle quantité que le nombre en est inconcevable : Millia millium ministrabant ei, et decies millies centena millia assistebant ei (Dan. 7); Mille milliers le servoient, et dix mille millions assistoient devant sa face, dit Daniel, parlant des anges : et quoy qu'il eu tombast une grande partie dans l'enfer quand Lucifer se revolta contre Dieu, au rapport de l'Escriture saincte, qui dit que cet esprit superbe tira apres soy la troisiesme partie des estoiles du ciel, c’est-à-dire des anges; neantmoins, bien qu'il n’y en demeurast que les deux tiers, le nombre en est si grand qu'il nous est impossible de le concevoir.
Mais outre ces esprits angeliques, il y a encore des ames bienheureuses en si grand nombre que personne ne les sçauroit compter : Vidi turbam magnam quam dinwmerare nemo poterat, ex omnibus gentibus, et tribubus, et populis, et linguis,
(1 Ii-bas.
stantes ante thronum, et in conspectu agni (Apoc. 7); Je vis, dit S. Jean en son Apocalypse, une si grande troupe d’ames bienheureuses de toutes les nations qui sont sous le ciel, qui estoient devant le throsne de Dieu et en la presence de l'Agneau, qu'il estoit impossible de les nombrer. Combien pensez-vous qu'il ya eu de saincts depuis la creation du monde jusques à maintenant? certes cela ne se peut imaginer. S. Hierosme, parlant de la grande multitude des bien-heureux, disoit de son temps que si l'Eglise eust voulu faire commemoration de tous les martyrs, elle en eust bien compté sept mille chaque jour, de ceux que l’on scavoit asseurement avoir esté martyrisez, outre ceux qu'on ne scavoit pas. Si donc dés ce temps-là il y avoit tant de martyrs, combien pensez-vous qu'il y en a eu depuis? sans parler des docteurs, des confesseurs et des vierges, dont le nombre indicible nous est incognu. C'est pourquoy aujourd’huy nous faysons la feste en general, non seulement des saincts que nous cognoissons, mais encore de ceux que nous ne cognoissons pas, et des seraphins, cherubins, et de tous les anges, lesquels se resjouyssent en cette feste, loüant et benissant Dieu de la grace qu'il à faite aux saincts ; et l'Eglise participant à cette joye, nous invite à nous resjouyr en ce jour, et à loüer Dieu en ses saincts.
Mais pour nous bien et sainctement resjouyr en cette feste, et la celebrer selon l'intention de la saincte Eglise , il faut exercer l'amour de complaysance et de bienveillance à l’endroict des saincts qui sont au ciel, puisque nous le pouvons facilement faire, en considerant cette Hierusalem celeste, où ces ames bienheureuses sont jouyssantes d’une si grande gloire et felicité, voyant qu’elles sont hors des perils et dangers de ce monde, où nous autres mortels sommes continuellement exposez au hazard de nous perdre; considerant cela, dis-je, nous devons faire des actes de complaysance, nous resjouyssant et estant aussi aises de leur gloire et felicité, comme si nous en jouyssions nousmesmes. Or c’est cette complaysance qui fait la communion des saincts; car à mesure que nous nous complaysons aux biens qu'ils ont, nous nous en rendons participans, la conplaysance ayant cet effect de tirer à soy le bien de la chose aymée, pour se le rendre propre, n'estant pas possible d’aymer de cet amour sans avoir la participation et communion des biens de ceux qu'on ayme. Les bien-heureux ayment Dieu dans le ciel de cet amour de complaysance, qui est la cause principale de leur beatitude ; car voyant clairement les grandeurs et perfections de Dieu, avec tous ses attributs divins, ils l’ayment souverainement, et se
complaysent de voir en luy tant de perfections, et par cette complaysance ils les attirent à eux, et en sont faits participans. .
La pluspart des docteurs tiennent que la gloire et felicité des bien-heureux consiste specialement en l’entendement, par lequel ils voient et cognoissent Dieu : mais il y en a plusieurs qui estiment que c'est en la volonté, par laquelle ils l’ayment de cet amour de complaysance; d'autant que par cette complaysance ils jouyssent des biens qui sont en Dieu, comme s'ils leur estoient propres, et sont faits possesseurs de Dieu, tirant à eux ses souveraines perfections, et sont possedez de Dieu par l'application qu'ils ont à luy ; de sorte qu'ils peuvent bien dire que Dieu est à eux, et qu'ils sont à Dieu : Drlectus meus milu, et ego illi (Cant. 2); Mon bien-aymé est tout à moy, et je suis tout à luy. Hé! mon Dieu, qui a plus de joye de vos perfections, où vous qui en jouissez, ou moy qui m'en resjouys. Vous les possedez, et elles sont vostres, parce qu’elles sont unies à vostre essence; et moy je les possede, et elles sont miennes, parce qu'elles sont unies à mon esprit par complaysance. De mesme je dy que par l’amourde complaysance que nous prattiquons envers les saincts, nous entrons en la communion, c'est-à-dire, en la participation de leurs biens.
Or pour mon second poinct, je dy que l'amour de bienveillance se doit aussi prattiquer envers les saincts, lesquels, bien qu'ils soient parfaictement contens, rassasiez et assouvis de la felicité qu'ils possedent, sans que nous puissions accroistre leur gloire essentielle, qui consiste à voir Dieu face à face et à l'aymer souverainement : si est-ce (1) que nous leur pouvons causer un accroissement de gloire accidentelle, et partant prattiquer l’amour de bienveillance en leur souhaittant les biens qu’ils n'ont pas encore , à sçavoir, la resurrection et reunion de leurs corps avec leurs ames ; d'autant que c’est en cela que consiste une partie de leur gloire, non pas essentielle, qui appartient à l’ame, car elle n’augmentera point par la resurrection de la chair, mais ouy bien la gloire accidentelle appartenant au corps, laquelle ne sera point pleine ny entere, que cette reunion ne soit faite, parce que les saincts sont des hommes comme nous. Or pour faire un homme parfaict, il faut qu'il ayt une ame et un corps : d’où vient qu'on dit que l’homme est un composé d'ame et de corps, bien que ce soit principalement l'ame qui fait l'homme; mais la mort qui est entrée au monde par le peché separe l'ame d’avec le corps, pour un temps seulement; d’autant que nous esperons et croyons en la resurrection de la Chair,
(1) Encore est-il.
par laquelle nos corps seront reunis à nos ames, et par cette reunion ils participeront à leur gloire et felicité, ou à leur peine et damnation eternelle.
L'Eglise donc en ce jour exerce non seulement l’amour de complaysance à l'endroict des saincts, se resjouyssant de la gloire que desjà ils possedent, ensuite de quoy elle convie ses enfans à s’y complayre, et à glorifier Dieu qui les a faits saincts ; mais encore elle fait des actes de bienveillance, lorsqu'elle leur souhaitte la resurrection de la chair, comme nous voyons en plusieurs psalmes et cantiques de la saincte Escriture , où elle demande à Dieu cette resurrection : ce que nous faysons aussi tous les jours en l’Oraison dominicale; car que veulent dire ces parolles : Adveniat regnum tuum, Nostre royaume nous advienne? sinon que nous representons à Dieu le grand desir que nous avons de la reunion des ames avec leurs corps, qui est comme si nous disions : Ü Seigneur, vostre royaume est desjà venu, et preparé pour les saincts, non seulement pour ceux qui sont au ciel, mais encore pour ceux qui n’y sont pas, d'autant que Dieu desire de sauver tout le monde : Vu/f omnes homines salvos fieri (1. Tim. 2); et pour cela il a mis son royaume à nostre choix et disposition, c’est à nous de nous servir de la liberté qu'il nous a donnée pour le choisir ou non : si nous le voulons choisir, il nous donne suffisamment des graces pour y parvenir. Vostre royaume nous advienne, Ô Seigneur, disons-nous : il est desjà advenu aux saincts, c'est-à-dire, à ces ames glorieuses qui sont au ciel; et quant à nous autres mortels, qui sommes çà-bas en terre, il nous est aussi desjà advenu; car les justes le possedent par desir et esperance, puisque vous l’avez mis en leur choix et disposition. Mais vostre royaume nous advienne, c'est-à-dire que cette resurrection de la chair se fasse, et que ces corps reduits en cendres soient transformez par la resurrection en la clarté du corps de Jesus-Christ : Que reformabit corpus humilitatis nostræ confiquratum corpori claritatis suæ, comme dit S. Paul (Philip. 3); car, bien que le royaume de Dieu soit advenu aux ames des saincts qui sont au ciel, par la possession de la gloire essentielle, et à ceux qui sont en terre, par l’esperance ; neantmoins il leur reste encore, pour l’accomplissement de leur gloire accidentelle, la reunion de leurs corps avec leurs ames, qui se fera à la resurrection generale, laquelle nous luy demandons, et apres laquelle ceux qui sont au ciel et nous autres mortels souspirons.
Mais outre ces actes de bienveillance que nous exerçons à
l’endroict des saincts, il y en a encore d’autres qui dependent immediatement de nostre cooperation, par lesquels nous pouvous correspondre aux desirs qu'ils ont que nous fassions çabas en terre ce qu'ils font là-haut au ciel, et par cette correspondance leur procurer une gloire accidentelle qu'ils n’auroient point sans cela. Premierement, les saincts loüent et glorifient perpetuellement Dieu, sans pause ny intermission; ils chantent le cantique de l’amour divin sans se lasser ny se reprendre; ils benissent Dieu avec une joye et complaysance pleines d’une incomparable suavité, s’excitant et provoquant les uns les autres à desirer de le loüer tousjours plus parfaictement, mais d’un desir parfaictement doux et tranquille qui les rassasie pleinement. Ils loüent Dieu en luy-mesme de ce qu'il est Dieu, et de tous les biens qu'il a en soy, et de soy, de la veuë desquels ils ont une parfaicte cognoissance et complaysance; apres qnoy ils le loüent encore de ce qu'il les a faits saincts, et recognoissant que leur saincteté procede de luy, et qu'il en est le principe, l'origine et la cause fondamentale, ils luy en rendent tout l'honneur, disant avec le prophete : Non nobis, Domine, non nobrs, sed nomini tuo da gloriam (Psal. 113); Non point à nous, Seigneur, mais à vous seul, soit donnée toute la gloire et loüange. Puis ils le loüent encore les uns pour les autres, de ce qu'il leur a fait sentir les effects de son infinie misericorde.
Or, les saincts nous aymant tres-parfaictement, ils desirent que nous fassions çà-bas en terre ce qu'ils font incessamment làhaut au ciel, et que nous donnions perpetuellement gloire et loüange à Dieu, comme ils font, c’est-à-dire, autant que nous le pouvons; car 1l ne faut pas entendre que nous le fassions aussi parfaictement qu'eux, qui le loüent sans discontinuation : ils sçavent bien que nous ne le pouvons pas, à cause de l’infirmité de nostre nature ; et quoy que les loüanges que nous donnons à Dieu doivent estre continuelles et invariables, neantmoins nous ne le pouvons loüer en sorte que ce ne soit tousjours avec quelque pause et interruption, n’y ayant homme mortel, pour sainct qu'il soit, qui puisse dire qu'il a sa volonté tellement collée et unie à celle de Dieu, qu'il n’en puisse estre separé, ny distraict d’un seul moment par aucun accident qui luy puisse arriver en cette vie, ny qui puisse tenir son cœur si attentif à loüer Dieu, qu'il ne fasse quelque interruption en ce sainct exercice. [1 y a un grand nombre de passages dans l'Escriture saincte qui semblent exiger ce sainct exercice de nous : loüez Dieu perpetuellement, et que Dieu soit loïé de jour et de nuict,
dit le sainct prophete. Ce n’est pas à dire que nous soyons obligez de passer toutes les nuicts entieres, ny tous les jours en prieres pour loüer Dieu sans interruption; mais cela veut dire que nous le devons tousjours loüer de cœur et d'affection, ayant continuellement, autant qu’il se peut, nostre intention dressée à luy, faysant toutes choses pour luy rendre gloire et honneur.
Les Saincts desirent donc que nous fassions ce sainct exercice en la terre comme ils le font au ciel, mais selon nostre conditon et la portée de nos esprits, et que joignant nos desirs avec les leurs, nous souhaittions que toutes les creatures loüent et glorifient perpetuellement Dieu : et par ce desir nous leur causons une gloire accidentelle qu’ils n’auroient pas sans cela. Or, apres que nous avons correspondu au desir qu'ont les bienheureux, que nous glorifions Dieu, pour ce qu’il l’est en luymesme, nous le devons aussi loüer en ses saincts, et le remercier des graces qu'il leur a faites, qui est encore un autre acte de bienveillance que nous devons exercer en leur endroict, et que l'Eglise mesme prattique lors-qu'elle celebre leurs festes, disant : Laudate Dominum in sanctis ejus (Psal. 150); Loüez Dieu en ses saincts; car qui voudroit celebrer la feste des sainets à leur honneur seulement. et non à celuy de Dieu, il ne feroit rien d’agreable ny à Dieu ny aux saincts mesmes, puisqu'ils ne peuvent et ne veulent recevoir aucune gloire, sinon de voir que Dieu soit loüé en eux.
Un autre acte de bienveillance que nous devons aussi exercer envers les saincts et qu’ils demandent de nous, est que nous correspondions aux desirs qu’ils ont que nous soyons saincts comme eux en nous perfectionnant de plus en plus, desirant, en tant qu'il nous est possible, que tous les hommes servent, loüent et benissent Dieu, puisque tous sont obligez de le faire, que tous fassent des actes de penitence, et, en un mot, que tous soyent un jour bien-heureux, puisque tous le peuvent estre : eten procurant ces choses, nous causons une gloire accidentelle aux saincts, qu'ils n’auroient pas sans cela.
Or voilà comme se fait la communion des saincts par l'amour de complaysance et de bienveillance que nous exerçons en leur endroict.
Pour mon troisiesme poinct, je dy qu'il y a encore un autre amour dont nous devons specialement aymer les saincts, qui s'appelle. l’amour d'imitation, pour lequel il est necessaire d’avoir de la sympathie avec ceux que l’on ayme. Or cette sympathie n'est autre chose qu’une certaine participation, que nous
avons aux passions, humeurs et inclinations de ceux que nous aymons de cet amour d'imitation, qui fait que nous attirons en nous les vertus ou les,vices que nous voyons en eux; car la passion de l’amour est la premiere et la plus forte qui soit en l’ame, d'où vient que l’amour nous rend tellement propre ce que nous aymons, que nous disons communement que les biens de la chose aymée sont plus à celuy qui ayme qu’à celuy qui les possede. De cette sympathie procedent les grandes difficultez que plusieurs personnes du monde ont à se resoudre de s’amender de quelques vices auxquels ils sont subjets : dites à une personne qu'elle s’amende de la cholere, ou qu’elle quitte un poinct d'honneur, duquel elle est si jalouse, qu'elle s’esleve si-tost qu’en la touche en sa reputation, en sorte qu’il semble qu'elle ne soit au monde que pour se faire loüer et estimer; dites-luy ce qu'il faut faire contre ce vice : C’est mon naturel respondra-t-elle, d’aymer l'honneur , je tiens cela de race, c’est la sympathie que j'ay avec mon pere; car c’est ainsi que le monde parle.
On rapporte qu'anciennement les Grecs aymoient tellement leur empereur, qu'ils taschoient de l'imiter en tout ce qu’ils pouvoient, et quand leurs enfans naissoient, ils avoient un si grand desir qu'ils ressemblassent à sa personne, qu’ils s’efforçoient, autant qu'il leur estoit possible, de leur former la face selon la ressemblance de celle de leur empereur. Vous voyez donc comme il est vray que l’amour nous rend semblables à ceux que nous aymons et nous les fait imiter.
Or je dy donc que pour bien celebrer la feste des saincts, et participer à leurs biens, ils nous faut avoir de la sympathie avec eux, et les aymer, non-seulement de l'amour de complaysance et de bienveillance, comme nous avons dit, mais encore de l'amour d'imitation , nous rendant semblables à eux, imitant leur saincte vie, aymant ce qu'ils ont aymé, faysant ce qu'ils ont fait, et taschant d’aller au ciel par le mesme chemin qu'ils y sont arrivez.
C’est ce que l'Eglise nous represente aujourd’huy, quand, en l'Evangile de la saincte Messe, elle nous propose le sermon que Nostre-Seigneur fit sur la montagne où il se retira se voyant suivi d’une grande trouppe de peuple. Et s’estant assis, dit le texte sacré, 1l ouvrit sa bouche, et leur enseigna les huict beatitudes. Videns Jesus turbas, ascendit in montem, et cum sedissel, accesserunt ad eum discipuli ejus, et aperiens os suum docebat eos, dicens : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum, Bien-heureux, dit-il, sont les pauvres
d'esprit, car le royaume des cieux est à eux. Beatr mites, Bienheureux les debonnaires; Beati qui lugent, Bien-heureux ceux qui pleurent; Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est regnum cœlorum, Bien- heureux ceux qui sont persecutez pour la justice, car le royaume des cieux est à eux, et ainsi des autres.
Or, ce n’est pas sans subjet que l'evangeliste remarque que Nostre-Seigneur ouvrit sa bouche sacrée, pour nous monstrer que sa divine bonté nous vouloit dire quelque chose de grand, et nous enseigner une doctrine qui n'avoit point encore esté ouye ny preschée en la terre, et laquelle il addressa à ses disciples, pour nous faire voir que c’estoit specialement à eux, et à ceux qui suivroient leurs exemples, qu'il enseignoit ces beatitudes, mais particulierement la premiere : Berti pauperes spiritu, Bien-heureux les pauvres d'esprit; et la derniere : Beat. qui perseculionem patiuntur propter justitiam, Bien-heureux sont ceux qui sont persecutez pour la justice; d'autant qu'ils doivent prattiquer la pauvreté d'esprit dans une grande perfection, et souffrir pour la justice plusieurs persecutions, comme personnes entierement dediées à son service. Puis, ce divin Sauveur regardant le reste du peuple, il dit : Beati qui lugent, qui esuriunt et 'sitiunt jushitiam; Beati mundo corde; Bien-heureux sont ceux qui pleurent, qui ont faim et soif de justice, qui sont purs et nets de cœur; Beati miîtes, Bien-heureux sont les debonnaires.
Or, sur ces beatitudes les hommes ont fait mille interpretations; et quelques-uns ont pensé que quand Nostre-Seigneur dit : Bien-heureux sont les pauvres d'esprit, il entendoit parler de ceux qui sont simples et grossiers, et qui n'ont guere de jugement. O certes! ce n’est pas ainsi qu'il veut que nous entendions ces parolles ; mais quand il dit : Beati pauperes spiritu; Bien-heureux sont les pauvres d'esprit, il entendoit parler de la pauvreté qu'il a luy-mesme prattiquée, et de celle de ceux qui apres avoir tout quitté pour l’amour de lui à son imitation, supportent volontiers les incommoditez et mesaises (1) qu’elle tire apres soy, de laquelle ceux-là sont bien esloignez qui veulent avoir l'honneur d’estre pauvres, pourveu que rien ne leur manque. La pauvreté volontaire est honorable de soy, et il s'est treuvé des philosophes payens, comme Epictete, Diogene et autres, qui se sont glorifiez d’estre pauvres. [l'est vray qu'il s’en . treuve plusieurs qui veulent bien embrasser la pauvreté, pour-
(1) Malaises.
veu qu'ils ayent tout ce qui leur est necessaire : mais ce n’est pas de tels pauvres de qui Nostre-Seigneur parle, ny à qui il promet le royaume des cieux.
Les Apostres, et ceux qui les ont suivis de plus pres, ont prattiqué la pauvreté selon l'intention de Nostre-Seigneur; car
ils quitterent tout pour le suivre, et supporterent volontiers beaucoup d’incommoditez qui sont ordinaires à ceux qui sont pauvres : et lorsqu’apres la venuë du Sainct-Esprit ils allerent prescher par le monde, ce n’estoit point pour gagner de l'argent, ny pour avoir des rentes; ains ils vivoient d’aumosne et du travail de leurs mains. S. Paulin, evesque de Nole, prattiqua cette pauvreté avec tant de perfection, qu'apres avoir donné tout ce qu'il avoit aux pauvres, il se donna encore luy-mesme pour rachepter un captif. Mais quelle plus extreme pauvreté se peut-il voir que celle que le grand apostre S. Paul a prattiquée? lequel ayant tout quitté pour l'amour de son Maistre, voulut servir les chrestiens sans pretention de recompense ; car apres avoir presché l'Evangile, sué et travaillé nuict et jour, pour leur enseigner la voie de salut, il ne vouloit point vivre de leur aumosne, ains il vivoit du travail de ses mains, ainsi qu'il tesmoigne luy-mesme : Quoniam ad ea quæ mihi opus erant, et dis qui mecum sunt ministraverunt manus istæ (Act. 20); Et pour vous monstrer, mes chers enfans, disoit-il aux chrestiens, comme j'ayme mon Maistre Jesus-Christ, pour l'amour duquel je vous sers , et que la peine que je prends à vous enseigner n’est purement que pour luy, je ne veux pas qu'apres avoir beaucoup travaillé, et m'estre employé pour le salut de vos ames, vous me nourrissiez de vos aumosnes, comme vous faites les autres apostres ; ains je veux gagner ma vie par mon travail. Mais ce qui est bien davantage, pour imiter de plus pres Nostre-Seigneur, il vouloit encore estre employé luy-mesme pour eux, leur disant : Et non-seulement je me veux employer moi-mesme pour vostre salut; mais, qui plus est, je me veux laisser employer pour cet effect : Ego autem libentissime impendam, et superimpendar ipse pro animabus vestris (11. Cor. 12) ;et pour cela, mes chers enfans , je suis disposé d’estre battu, flagellé, garotté, et emprisonné par les autres, et à leur gré, afin de donner mon corps, ma vie et tout ce que j'ay pour vous, sans reserver aucune chose.
Or voilà la parfaicte pauvreté, et celle de laquelle Nostre- Seigneur a dit: Beati pauperes spiritu , Bien-heureux les pauvres d'esprit. Certes, il y a plusieurs saincts qui ont prattiqué fort exactement cette pauvreté, et s’en sont rendus si amateurs,
qu'ils ont supporté avec playsir et contentement les mesaises qui l’accompagnent; car que pensez-vous qui à fait souffrir l’aspreté des deserts à ces anciens Peres avec tant de suavité, sinon l'amour qu’ils avoient à cette pauvreté? S. François l’aymoit si tendrement et estoit si passionné de cette pauvreté, qu'il l'appeloit sa dame, et n’avoit point de plus grand playsir que de ressentir ses incommoditez.
Or, comme les saincts sont tous entrez au ciel par la pauvreté d'esprit, par les larmes, par la misericorde, par la faim et la soif de la justice, et par les autres beatitudes, l'Eglise nous les propose au jour de leur feste, nous invitant de les suivre et marcher apres leurs vestiges. C’est ce que nous devons faire, si nous les voulons aymer, non-seulement de l'amour de complaysance et de l'amour de bienveillance; mais encore de l’amour d'imitation : et c’est à quoy je vous convie, mes cheres filles. Travaillez donc avec fidelité pendant cette vie, et perseverez jusques à la fin d’icelle, à ce que vous puissiez ‘apres vostre mort estre unies et congregées avec ces bien-heureux esprits en la fehicité eternelle, pour y aymer Dieu, le loüer et jouyr de luy és (1) siecles des siecles. Amen.
DIEU SOIT BENY
Ceux qui se sont departis jusques à present de l'Eglise ont pris des excuses par les deux extremitez pour couvrir la faute qu'ils avoient faite de n'y point demeurer, et la mauvaise affection de n’y point retourner; car les uns ont dit qu’elle estoit invisible, les autres, confessant l'Eglise visible, ont dit qu'elle pouvoit defaillir et manquer pour certain temps, et partant qu'encore que leur Eglise semblast nouvelle, pour n'avoir pris succession de personne, elle ne l’estoit toutesfois pas, ains (2) estoit l’ancienne morte et esteinte pour certain temps, puis par eux ressuscitée, et ce sacré feu continuel r’allumé. Voulant les
(4) Dans les. — (2) Mais.
uns faire l'Eglise tellement parfaicte, qu’elle soit toute spirituelle et invisible; les autres la faire si imparfaicte, que non-seulement elle soit visible, mais’ encore corruptible : semblables à leurs anciens devanciers heretiques, desquels les uns vouloient tellement diviniser Nostre-Seigneur qu'ils nioient son humanité, les autres tellement l’humaniser, qu'ils en nioient la divinité. Maïs tout cecy ne sont qu'occasions recherchées pour pallier et masquer l'abomination de la division qu'ils ont faicté en l'Eglise, laquelle donnant les tesmoignages de sa visibilité et de son incorruption, pendant que les sectaires devisent (1) ainsi d’elle, elle comparoist par tous les lieux de la terre, sur l’ancien et le nouveau monde, et par tout se fait voir et regarder en ses serviteurs et predicateurs, pour tesmoignage tres-asseuré de sa visibilité, et pour attester de son incorruption. Quoy que vieille, elle fait paroistre qu’elle est aussi pleine de force, de fermeté et de vitesse que jamais, resistant vaillament à tous ses ennemys, ne s'esbranlant pour aucun assaut, pour impetueux qu'il soit, courant par tout le monde annoncer l'Evangile de son Espoux.
Or, ce qu’elle-mesme fait voir par experience, je m'efforceray à vous le faire voir par discours, produisant les bons et indubitables tiltres qu’elle a pour sa visibilité et incorruption, qui est le gros du differend que nous avons avec nos adversaires. Prions Dieu qu'il nous fasse la grace que tout soit à son honneur, et Nostre-Dame, qu'il luy playse nous favoriser de son intercession. Et partant salüons-là, disant devotement : Ave, Maria.
L'Eazise donc, auditoire chrestien, fait assez paroistre par effect qu’elle est visible, incorruptible et immortelle, se faysant voir par tout, telle qu'elle avoit esté predite par Nostre-Seigreur, ses apostres, et les prophetes; et me semble bien que cette preuve là seule pourroit suffire à qui voudroit ne pas estre contentieux et opiniastre. Mais afin de ne laisser aucune occasion en arriere pour faire recognoistre l'Eglise, je vous apporteray maintenant des preuves tres-certaines et tres-claires comme elle est visible.
Et pour le premier poinct, je demande à nos adversaires où ils treuveront jamais en l’Escriture que l'Eglise soit invisible ; où treuveront-ils que quand il est parlé d’Eglise, il s’entende une assemblée ou convocation invisible? Jamais cela ne fut, jamais ils ne le treuveront.
Ils treuveront bien au livre des Nombres, que le peuple se
(4) S’entretiennent,
plaignant de Moyse au desert de Sinà faute d’eau, il dit : Cur eduxisti Ecclesiam in solitudinem (Num. 20)? Pourquoy avezvous amené cette assemblée au desert? Mais qui ne voit que cette assemblée estoit visible?
Ils treuveront aux Actes, que S. Paul allant de Chio en Hierusalem, ne voulant passer par Ephese, de peur d'y arrester trop, desirant faire le jour de la Pentecoste en Hierusalem, dés Milette, il envoya appeler les anciens de l'Eglise, et en une exhortation qu’il leur fit, il dit : Attendite vobis, et universo gregi, in quo vos Spiritus sanclus posuit episcopos regere Ecclesiam Dei, quam acquisivit sanquine suo (Act.20); Prenez garde à vous et au troupeau sur lequel le Sainct-Esprit vous a constituez prestres pour regir son Eglise, qu'il s’est acquise par son sang. Episcopos, 1d est, presbyteros. Passant en Cesarée , il est dit que Salutavit Ecclesiam, Qu'il salüa l'Eglise. Aux Galates, À : Supra modum persequebar Ecclesiam Dei; Je persecutois grandement l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas partout une assemblée visible? Je demande donc, mes freres, si nos adversaires ne treuvent point de passage où l'Eglise soit prise pour un corps invisible, n'est-ce pas vouloir l'emporter sans l'Escriture? que si au contraire il se treuve plusieurs passages où il est parlé de l'Eglise, et que tous s'entendent d’une assemblée visible, vouloir contester au contraire, n'est-ce pas aller contre l'Escriture? Quand donc ils vous allegueront ce fantosme, miant l'Eglise estre visible, demandez-leur un passage de l’Escriture où l'Eglise signifie chose invisible. Mais que veulent-ils devenir? au commencement pour prendre credit, on n’oyoit autre parole, sinon : Verbum Domini, Verbum Domini, La parole de Dieu, la parole de Dieu; et maintenant, sans aucune apparence de l'Escriture, ains contre la phrase ordinaire de l’Escriture, ils veulent faire une chimere en l'Eglise. Mais dites-moy de grace, si l'Eglise est invisible, pourquoy sera-ce que Nostre-Seigneur nous dira : Dic Ecclesiæ; si Ecclesiam non audierit, sit tibr tanquam Ethnicus et Publicanus (Matt. 18)? Dites-le à l'Eglise, et si elle ne veut pas entendre l'Eglise, tenez-le pour un payen et publicain. Quelle sorte d’addresse seroit celle-cy? Disle à l'Eglise, Comment voulez-vous qu’on s’addresse à l'Eglise, si on ne la voit, si on ne la cognoist? et S. Paul escrivant à son Timothée, dit : Hæc tibi scribo , ut scias quomodo oporteat te conversari in domo Dei, quæ est Ecclesia Dei vivi, columna et firmamentum veritatis (1. Tim. 3); Je t'escris ces choses, afin que tu saches comme il te faut converser en la maison de
Dieu, laquelle est l'Eglise du Dieu vivant, la colomne et le firmament de verité. Comment pourroit-il converser, s’il ne voit ny ne cognoist l'Eglise? S. Matth. 16 : Tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam ; Tu es Pierre, et sur cette pierre j'edifieray mon Eglise. Ici, quoy qu'ils entendent, le fondateur sera visible et sensible; donc l'Eglise sera aussi visible et sensible. C'est donc chose certaine, que l’Eglise est visible par les tesmoignages de l’Escriture, d'autant que par tout où l’Escriture nomme l'Eglise, elle entend une assemblée visible.
Maintenant voyons les qualitez qui sont données en l’Escriture au psalme 18, où David dit : 7n Sole posuit tabernaculum suum. Aug. in Epist. Joan. 2 : /n manifesto collocavit Ecclesiam suam ; au psalme 47 : Sicut audivimus, sic vidimus in civitate Domini virltulum , in civitate Dei nostri, Deus fundavit eam in æternam. Voyez-vous point qu'il dit : Sicut audivimus, sic vidimus? Au psalme 44, apres qu'il a descrit la beauté de l’Espoux visiblement, il descrit celle de l'Espouse de mesme : Astitit Regina à dextres Luis in vestilu deaurato circumdata varietate ; et plus bas : Vultum tuum deprecabuntur omnes divites plebis. Comme (1) va-t-elle vestuë d’or, si elle n’est visible? comme peut-on aller devant sa face, si elle ne se fait voir? Isaye 61 : Ef scretur in gentibus semen eorum , et germen eorum in medio populorum : omnes qui viderint eos, cognoscent 1llos, quia isti sunt semen cui benedixit Dominus. Ce que Nostre-Seigneur interprete de son tems : Spiritus Domini super me (Luc. 4). Mais sur tout, les comparaisons et les noms que donne l'Escriture à l'Eglise doivent estre bien remarquez: au psalme 47 il l'appelle Montagne: Magnus Dominus, el laudabilis nimis, in civitate Der nostri, in monte sancto ejus. Daniel, au second chapitre, l'appelle la pierre qui roule de la montagne, et gaste cette grande statuë : Replevit terram, et factus est mons magnus. Au psalme 88 : Semel juravi in sancto meo, si David mentiar; in sancto meo, vd est,meipso, qui sum Sanctus sanctorum ; et quoy? Semen ejus in æternum, manebit , et thronus ejus sicut Sol in conspectu meo, et sicut Luna perfecta in æternum, et testis in cœlo fidels.
En ce psalme se font deux choses jusques à ce verset 37 : Et thronus ejus. Premierement il chante les grandes promesses faites à David, qui se devoient accomplir au temps de Nostre- Seigneur. Secondement, depuis ce verset jusques à la fin, le psalmiste se lamente de ce que Dieu differe tant cette execution, et cependant son peuple est tourmenté.
(4) Comment.
Donc, en ce verset, 1l parle de ce que devoit estre le Christianisme et l'Eglise, et la compare à trois des plus nobles et illustres choses du monde. Premierement au soleil: E£ thronus ejus sicut Sol, qui eclypse bien quelquesfois, mais non jamais tout à fait, ains seulement en quelque partie du monde; ainsi en est-il de l'Eglise.
Secondement, à la lune; mais parce que la lune eclypse quelquesfois, et tousjours tout à fait, il adjouste : Sicut luna perfecta in æternum.
En troisiesme lieu à l'arc en ciel, qu'il appelle, £estem in cœlo fidelem, parce qu’en la Genese Dieu le donna pour tesmoignage à Noé de sa reconciliation faite avec le monde : ainsi l'Eglise est le vray tesmoin de la reconciliation nouvelle. Et comme l'arc en ciel, quoy qu’il ne soit qu’une nuë, si est-ce (1) que recevant les rayons du soleil il est rendu tres-beau et apparent : ainsi l'Eglise, quoy que ce ne soit qu’une assemblée d'hommes, si est-ce que recevant l'assistance du Sainct-Esprit, elle est tres-belle et tres-remarquable, en son unité, en sa pureté, en sa stabilité, et perpetuité. Mais où est-ce que nos adversaires ont l'esprit en cet endroit? Ne voyent-ils pas qu'ils mesprisent le merite de la passion de Nostre-Seigneur.
En Isaye 53 : Pro eo quod laboravit anima ejus, ideo dispertiam ei plurimos, et fortium dividetspolia; pro eo quod tradidit in mortem animam suam, et cum sceleralis reputatus est. Apud te laus mea in ecclesia magna, dit Jesus-Christ Nostre- Seigneur à son Pere, au psalme 21, comme disant : À te proficiscitur, de vous despend la loüange que je reçoy en la grande Eglise, ou la loüange qui vous est renduë par mon incarnation : {n Ecclesia magna, 1d est, catholica, ait August. Au psalme 2, apres que Dieu le Pere luy a dit cette grande parolle : Ego hodie genui te, il luy dit : Postula à me, et dabo tibi gentes hæreditatem tuam, et possessionem luam terminos terræ; au psalme 71 : Et dominabitur à mari usque ad mare, et à flumine usque ad terminos orbis terrarum ; apres : Et adorabunt eum omnes reges terræ, et omnes gentes servient ei. Mais Nostre-Seigneur mesme dit en S. Jean, 12 : Ego siexaltatus fuero à terra, omnia traham ad me ipsum.
De maniere que je puis bien dire à ceux qui font cette Eglise ainsi cachée et invisible, ce que S. Optatus escrivoit (contra Parmenian.) : St sic pro volunta vestra in anqustum coarctatis Ecclesiam, ubi erit quod Filius Dei meruit ? ubi erit quod
(4) Encore est-il,
tibenter largitus est ei Pater, dicens : Dabo tibi gentes hæreditatem tuam? quare in carcere latitudo est regnorum? Permittite Filium possidere concessa, permittile Patri promissa complere. Et S. Hierosme (Dialog. advers. Lucifer.) : Gratulor tibi quod animo bono à falsitatis ardore ad totius orbis te saporem contulisti, nec dicis more quorumdam : Domine, salvum me fac, quoniam defecit spiritus; quorum vox impia crucem Christi evacuat, Der Filium subjugat diabolo et illam complorationem, quæ à Deo de peccatoribus prolata est, de universis hominibus dictam intelliqit ..…. Alloquutio Patris impletaest : Postula ame, et dabo tibi gentes Ubr, quæso , sunt isti nimium religiost, nimium prophani, qui plures synagoqas asserunt esse quäm ecclesias ?
Mais quoy ! qu’apellez-vous Eglise, est-ce pas une assemblée d'hommes? ouy certes, non d’Anges : dites-moy, où est la vraye predication, sinon à l’Eglise? et où la chercheray-je, si je ne scay où est l'Eglise? où est la vraye administration des sacremens, sinon en l'Eglise? et où voulez-vous que je les cherche si cette Eglise est invisible et cachée? Le jour de Pentecoste, le Sainct-Esprit vient-il pas en l'Eglise, et toute cette assemblée estoit-ce pas un corps visible? Mesme le Sainct- Esprit tient l'Eglise visible à tel point, que pour s’accommoder à la visibilité, luymesme, quy est invisible, s’apparut à elle en forme visible, si elle est mvisible, où est-ce qu’on peut la chercher, où l'ont-ils treuvée, qui la leur a enseignée ?
Ah! mes freres, c’est le dessein du diable de la rendre invisible, afin de nous soustraire de son obeyssance, afin de nous oster la liberté de nous refugier vers elle ; et à elle le pouvoir de nous parler, nous instruire, nous monstrer nos fautes, de nous corriger et nous mettre dans nostre devoir.
Mais ils disent qu’en Hierem. 31, il est dit : Dabo legem meam id cordibus eorum. Anciennement la loi estuit escrite en pierre, maintenant au cœur : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris (Rom. 5). S. Pierre appelle-t-il pas l'Eglise Domun spiritalem? Aussi l’est-elle : car elle n'est pas une maison materielle, ains spirituelle, rapportée à l'esprit, comme les gens qui servent Dieu sont appellez spirituels, mais ils ne laissent pour cela d’estre visibles.
Ils objectent encore : Credo sanctam Ecclesiam Dore : on croit sa saincteté qui est invisible, on croit qu'elle est l'Eglise de Nostre-Seigneur, lequel on ne voit pas ; etils adjoustent : Nouit Dominus qui sunt ejus (1. Tim. 2); Multi vocati, pauci verû
electi (Matt. 20). Ce qui semble donner à entendre que l'Eglise
ne comprend que les seuls esleus, lesquels ne sont cognus que de Dieu. Mais combien (1) que la saincteté et les esleus ne soient cog-
aus que de Dieu, combien qu'elle soit l’Eglise du Sauveur qu’on
ne voyoit pas, n'est-il pas vray que l'Eglise est ce champ qui com-
prend la bonne semenñce et la zizanie; qu’elle est cette grange
laquelle enferme le grain et la paille; qu’elle est cette grande maison dont parle S. Paul, où il y a des vaisseaux precieux et des vaisseaux vils et abjects; et que la separation ne sera faite qu'à la fin du monde, lorsque de militante elle deviendra triomphante? Ces pauvres desvoyez sont semblables aux apostres,
lorsqu'ils se trompoient en Nostre-Seigneur, qui se treuvant au milieu d’eux, et leur disant : Pax vobis, Paix vous soit, encore
croyoient-ils que ce fust un fantosme. Ils ressemblent à ceux
dont est parlé en Matthieu 25, qui diront à Nostre-Seigneur :
Domine, quando te vidimus esurientem, etc., Quand est-ce que
nous vous avons veu avoir faim, etc.
Orsus (2), mes freres, que retirerons-nous de tout ce discours? Premierement une asseurance en la doctrine de l'Eglise qu'elle est visible.
2° Combien nous avons d'obligation à celuy qui a edifié cette cité de refuge pour nous, en laquelle nous puissions avoir nostre rÉCOUrS MELC:
Vidi civitatem sanctam Hierusalem novam descendentem de cœlo, à Deo paratam sicut sponsam ornatam viro suo.
Je vy la saincte cité de la Hierusalem nouvelle descendante du ciel, parée magnifiquement de Dieu, comme une espouse ornée pour son espoux. (Apoc. 21.)
LE glorieux secretaire de Dieu dit en ce lieu, que l'Eglise est une cité nouvelle, parée et ornée de Dieu comme une espouse pour son espoux. Or pensez, mes freres, quelle seroit une espouse si elle estoit selon le souhait, et selon le desir de son espoux : si son espoux la façonnoit à sa volonté, je croy qu’il la feroit la plus belle, la plus vertueuse, la plus saine, et de la plus longue vie qu’on se pourroit imaginer; Car il n’y a pareille affection à
(4) Quoi. — (2) Allons,
celle de l’espoux vers l’espouse, quoy que souvent aux progrez du mariage on change de volonté par le mal-heur de nostre mauvaise nature. O quelle seroit cette espouse si elle avoit autant de perfections que luy en desireroit son espoux! Pensez donc, je vous prie, quelle doit estre cette saincte cité que Dieu s’est preparée luy-mesme comme une espouse : elle doit estre toute belle, elle doit estre toute sage, mais sur tout elle doit estre de tres-longue durée, comme c’est l'ordinaire de souhaitter és (1) alliances qu'elles soient de longue durée. C’est sans doute que Dieu, qui a basty cette Eglise, l’a bastie si bien et si fermement qu’elle doit estre perdurable (2), ce que je prouveray maintenant avec de tres-preignantes (3) raisons, pour les occasions que je vous diray cy-apres. Prions Dieu que ce soit à son honneur et
gloire, employant à cette intention l’intercession de la Saincte Vierge. Ave.
JE croy que vous sçavez, auditeurs chrestiens, que lorsqu'il pleust à Dieu creer le monde, sa divine Majesté voyant la terre et l’eau remplies d'animaux, 1l les benit tous, etleur donna force en leur nature, chacun en son espece, de continuer leur race jusques à la fin du monde; et quand il eust creé l’homme, il le benit, et luy donna la mesme perfection et condition, si (4) que dés lors on ne treuvera pas que jamais aucune sorte d'animaux ayt manqué de race. Et quant à nous autres, chacun sçayt bien que par la droitte ligne et continuation perpetuelle, nous sommes tous descendus de pere en fils, sans interruption, de ce premier pere auquel Dieu donna la force et le commandement de multiplication. Et de vray, cela appartenoit à la sagesse divine, de conserver le monde qu'il avoit une fois si solemnellement fondé.
De mesme, mes freres, quand il pleust à Dieu recreer le monde et fonder son Eglise, 1l la benit tellement que jamais cette sienne generation ne devoit manquer ou faillir en aucune façon : de maniere que la vraye Eglise qui est maintenant, doit estre descenduë de pere en fils par cette generation spirituelle de ce second Adam, Nostre-Seigneur et Maistre ; et qui diroit autrement il feroit tort au sang de Jesus-Christ, lequel n’a pas eu moins d’efficace pour fonder son Eglise à perpetuité, que le sang d'Adam à entretenir les generations des hommes; car ne sçavezvous pas que comme Adam a laissé une generation perpetuelle en son sang, aussi Jesus-Christ a laissé une generation perpetuelle au sien? Que si le monde dure encore au sang d'Adam,
(4) Dans les, — (2) Sans fin. — (3: Pressantes — (4) Tellement.