SECTION PREMIERE
DE L'AUTHORITÉ , DIGNITÉ , ET PREEMINENCE DU SIEGE DE S. PIERRE, EN SA PERSONNE ET EN SES SUCCESSEURS,
De la premiere promesse faite à sainct Pierre.
Quaxp Nostre-Seigneur impose un nom aux hommes, il leur fait tousjours quelque grace particuliere, selon le nom qu'il leur baille : s’il change le nom à ce grand pere des croyans, et d’Abram le fait Abraham, aussi de pere esleu il le fait pere de multitude, apportant la raison tout incontinent. Appellaberis Abraham, quia Patrem multarum gentium constitur te. Et changeant celuy de Seraï en Sara, de dame particuliere qu’elle .estoit chez Abraham, il la rend dame des nations et peuples qui devoient naistre d’elle. S'il change Jacob en Israël, la raison en est relatée sur-le-champ : Parce que, si tu as esté puissant contre Dieu, combien plus surmonteras-tu les hommes? Si (1) que Dieu, par les noms qu'il impose, ne marque pas seulement les choses nommées, mais nous instruict de leurs qualitez et conditions ; tesmoins les anges, qui ne portent point de nom que selon leurs charges, et S. Jean-Baptiste, qui porte la grace en son nom, qu'il annonça en sa predication : ce qui est ordinaire à cette langue des Israëlites. L’imposition de nom enS. Pierre n’est pas un petitargument de l'excellence particuliere de sa charge, selon la raison mesme que Nostre-Seigneur y attacha : Tu es Petrus, etc.
Mais quel nom luy donne-t-il? un nom plein de majesté, non vulgaire, ny trivial, mais qui ressent la superiorité et authorité, semblable à celuy d'Abraham mesme. Car si Abraham fut ainsi appellé, parce qu'il devoit estre pere de plusieurs peuples, S.
(4) Tellement.
Pierre a receu ce nom parce que sur luy, comme sur une pierre ferme, devoit estre fondée la multitude des chrestiens. Et c’est pour cette ressemblance que S. Bernard appelle la dignité de S. Pierre, patriarchat d'Abraham (De Consid., 1. 2, c. 8).
Quand Isaïe (51) veut exhorterles Juifs parl’exemple d'Abraham leur tige, il appelle Abraham, pierre, attendite ad Abraham, ad Petram unde excisi estis; attendite ad Abraham patrem vestrum ; où il fait voir que ce nom de pierre rapporte fort bien à l’authorité paternelle. Ce nom est l’un de ceux de Nostre- Seigneur (1) (Eph. 2; Psal. 117; r. Cor. 10). Car quel autre nom treuvons nous attribué plus frequemment au Messie que celuy de Pierre. Ce changement doncques et cette imposition de nom est tres-considerable; car les noms que Dieu donne sont moüeleux et massifs (1). Il communique son nom à S. Pierre, 1l luy a doncques communiqué quelque qualité sortable au nom (1. Cor. 3). Nostre-Seigneur est appellé principalement Pierre, parce qu'ilest fondement de l'Eglise et pierre angulaire, l’'appuy et la fermeté de cet edifice spirituel : aussi a-t-1l declaré que sur S. Pierre seroit edifiée son Eglise, et qu'il l’affermiroit en la foy : Confirma fratres tuos. Je sçay bien qu’il imposa nom aux deux freres Jean et Jacques, Boanerges (Marc. 3), enfans de la Tonnerre; mais ny ce nom n’est point nom de superiorité au com mandement, ains d’obeyssance, ny propre au particulier, mais commun à deux, ny ne semble pas qu'il leur fut permanent, puisque jamais ils n’en sont appellez depuis, mais que ce fut plutost un titre de loüange, à cause de l'excellence de leur predication. Mais en S. Pierre, il donne un nom permanent, plein d'authorité, et qui luy est si particulier que nous pouvons bien dire : Auquel des autres a-t-il dit : Tu es Pierre, pour monstrer que S. Pierre a esté superieur aux autres.
Mais je vous adviseray que Nostre-Seigneur n’a pas changé le nom de S. Pierre, mais a seulement joinct un nouveau nom à l’ancien qu'il avoit. Peut-estre affin qu'il se ressouvint en son authorité de ce qu'il estoit, de son estoc (2), et que la majesté du second nom fut attemperée par l'humilité du premier. Et que si le nom de Pierre le nous faysoit recognoistre pour chef, le nom de Simon nous advisoit qu'il n’estoit pas chef absolu, mais chef obeyssant, subalterne, et maistre valet. Il me semble que S. Basile donna atteinte à ce que je dy, quand il dit (Homul. 3, de Pœnit.) : Petrus 3° abnegavit, et collocatus est in fundamento. Petrus jam antea dixerat, et beatus pronunciatus fuerat;
(1) Ce ne sont pas des noms creux, sans signification el sans portée. — (2) De lui-même.
dixerat : Tu es Filius Der excelsi, et vicissim audierat se esse Petrum, ita laudatus a Domino; licet enim Petra esset, non tamen Petra erat : nam Christus vere est immobilis Petra; Petrus vero propter Petram. Axiomata (1) namque sua Christus largitur alis, largitur autem ea non evacuatus, sed nihilominus habens. Petra est, et Petram fecit, quæ sua sunt largitur servis suis, arqumentum hoc est opulenti habere videlicet et als dare. Ainsi parle S. Basile.
Qu'est-ce qu'il dit? trois choses; mais il les faut considerer l’une apres l’autre : Tu es Petrus, et super hanc Petram ædificabo Ecclesiam meam, et porlæ inferi non prævalebunt adversus eam. Et tibi dabo claves regni cœlorum, quodcumque, etc. (Matth. 16) : Qu'il estoit pierre ou rocher, et sur ce rocher ou cette pierre il edifieroit son Eglise.
Mais nous voicy en difficulté, car on accorde bien que Nostre- Seigneur ayt parlé à $. Pierre, et de S. Pierre jusques icy, et super hanc Petram, mais que par ces parolles, il ne parle plus de S. Pierre. Or, je vous prie, quelle apparence y a-t-il que Nostre-Seigneur eust fait cette grande preface : Beatus es, Simon Barjona, quia caro et sanquis non revelavit tibi, sed Pater meus, qui in cœlis est; el ego dico tibi, pour ne dire autre sinon que Tu es Petrus, puis changeant tout à coup de propos, il allast parler d'autre chose? et puis quand il dit : Et sur cette pierre j'edifieray mon Eglise, ne voyez-vous pas qu'il parle notoirement de la pierre de laquelle il avoit parlé precedemment? et de quelle autre pierre avoit-il parlé, que de Simon, auquel il avoit dit : Tux es Pierre? Mais voicy l'equivoque qui peut faire serupule à vos imaginations, c’est que peut-estre pensez-vous que comme Pierre est maintenant un nom propre d'homme, il le fust aussi alors, et que partant nous passions la signification de Pierre, à la pierre par equivoque du masculin au feminin. Mais nous n’equivons point icy, car ce n’est qu'un mesme mot, et pris sous la mesme signification. Quand Nostre-Seigneur à dit à Simon : Tu es Pierre, et quand il a dit : 4 sur cette pierre j'edifieray mon Eglise, ce mot de pierre n'estoit pas un nom propre d'homme, mais seulement il fut approprié à Simon Barjona. Ce que vous entendrez bien mieux, si on le prend au langage auquel Nostre-Seigneur le dit; 1l ne parloit pas latin, mais syriaque. Il l’appella doncques non pas Pierre, mais Cephas, en cette façon : Tu es Cephas, et super hoc Cephas ædificabo ; comme qui diroit en laün : Tu es sazum, et super hoc sazum,
(@) Nonnunquam.
ou en françois : Tu es roché, et sur ce roché j'edifieray mon Eglise. Maintenant quel doubte reste-t-il, que ce n’est qu'un mesme auquel il a dit : Tu es roche, et du quelil dit : Et sur cette roche? Certes, il ne s’estoit point parlé d'autre Cephas en tout ce chapitre là, que de Simon. À quel propos doncques allonsnous rapporter ce relatif, hanc, à un autre Cephas que celuy qui est immediatement precedent?
Vous me direz : Ouy, mais le latin dit : Tu es Petrus, et non : Tu es Petra; or ce relatif hanc, qui est feminin, ne se sçauroit rapporter à Petrus qui est masculin. Certes, la version latine a assez d’autres argumens pour faire cognoistre que cette pierre n'est autre que S. Pierre, et partant pour accomoder le mot à la personne à qui on le bailloit pour nom, qui estoit masculine. Il luy a baillé une terminaison de mesme à l'imitation du grec qui avoit mis : Tu es rérpoc, et super hanc, 7 réroa, mais il ne reussit pas si heureusement en latin qu’en grec, parce qu’en latin Petrus ne veut pas dire pefra, mais en grec rérpa et mérpos n'est qu'une mesme chose, comme en françois roché et roche dit le mesme, si bien que s’il falloit approprier ou l’un ou l'autre à un homme, je luy appliquerois plutost le nom de roché que de roche, pour la correspondance du mot masculin à la personne masculine. Il reste que je vous die sur cette interpretation qu'il n'y a personne qui doubte que Nostre-Seigneur n’eust appelléS. Pierre Cephas (car S. Jean le monstre tres-expressement, et S. Paul aux Galates), ni que Cephas veuille dire une pierre ou un roché, ainsi que dit S. Hierosme.
Enfin, pour vous monstrer que c’est bien de S. Pierre duquelil dit et super hanc petram, je produy les parolles suivantes. Car c’est tout un de luy promettre les clefs du royaume des cieux, et de luy dire super hanc petram, et neantmoins nous ne pouvons pas doubter que ce ne soit S. Pierre auquel il promet les clefs du royaume des cieux, puisqu'il dit clairement : £t bi dabo claves regni cœlorum. Si doncques nous ne voulons descoudre cette piece de l'Evangile d’avec les parolles precedentes et les suivantes, pour la joindre ailleurs à nostre poste (1), nous ne pouvons croire que tout cecy ne soit dit à S. Pierre, et des. Pierre : Tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam ; ce que la vraye et pure Eglise catholique, mesme selon la confession des ministres, a advoüé haut et clair en l'assemblée de 630 evesques au Concile de Chalcedoine, act. 3.
Voyons maintenant combien valent ces parolles, et ce qu'elles
(4) Façon.
importent. On sçayt que ce qu'un chef est au corps d’un vivant, la racine l’est à un arbre, le fondement l’est en un bastiment. Nostre-Seigneur doncques, qui compare son Eglise à un edifice, quand il dit qu'il l’edifiera sur S. Pierre, il monstre que S. Pierre en sera la pierre fondamentale, la racine de ce precieux arbre , le chef de ce beau corps.
La pierre sur laquelle on releve l’edifice, c’est la premiere ; les autres s’affermissent sur elle : celles qu’elle ne soustient ne sont pas de l’edifice. On peut bien remüer les autres pierres sans que le bastiment tombe; mais qui leve la fondamentale, renverse la maison. Les François appellent la maison l’edifice, et la famille encore, pour cette proportion, que comme une maison n’est autre qu'un assemblage des pierres et autres materiaux fait avec ordre, dependance et mesure, ainsi une famille n'est autre qu'un assemblage des gens avec ordre et dependance les uns des autres. C’est à cette similitude que Nostre-Seigneur appelle son Eglise edifice, du quel faysant S. Pierre le fondement, il Le fait chef et superieur de cette famille.
Par ces parolles, Nostre-Seigneur monstre la perpetuité et immobilité de ce fondement. La pierre sur laquelle on releve l’edifice c’est la premiere; les autres s’affermissent sur elle. On peut bien remüer les autres pierres sans ruyner l’edifice, mais qui leve la fondamentale renverse la maison. Si doncques les portes d'enfer ne peuvent rien contre l'Eglise, elles ne peuvent rien contre son fondement et chef, lequel elles ne sçauroient lever et renverser qu'elles ne mettent sens dessus dessous tout le bastiment : ce qui serait contre la promesse de J.-C.
Une des differences qu’il y a entre S. Pierre et luy, est monstrée. Car Nostre-Seigneur est fondement et fondateur, fondement et edificateur; mais S. Pierre n’est que fondement : Nostre- Seigneur en est le maistre et seigneur en proprieté; S. Pierre en à seulement l’æconomie, de quoy nous dirons cy-apres.
Par ces parolles, Nostre-Seigneur monstre que les pierres qui ne sont posées et arrestées sur ce fondement ne sont point de l'Eglise, quoy qu’elles se treuvent à cet edifice.
Resolution sur une difficulté.
Mais une grande preuve du contraire, ce semble aux adversaires, c'est que, selon S. Paul (1. Corinth. 3), fundamentum aliud nemo potest ponere præter id quod positum est, quod est Christus Jesus, et selon le mesme nous sommes domestiques de Dieu, superædificati supra fundamentum Apostolorum et Prophetarum ipso summo angulari lapide Christo Jesu (Ephes. 2). Et en l'Apocalypse, la muraille de la saincte Cité avoit douze fondemens, et en ces douze fondemens le nom des douze Apostres. Si doncques, disent-ils tous les douze Apostres sont fondement de l'Eglise, comment attribuez-vous ce tiltre à S. Pierre en particulier? Et si S. Paul dict que personne ne peut mettre autre fondement que Nostre-Seigneur, comme osez-vous dire que par ces parolles : Tu es Pierre, et sur cette pierre j’edifierai mon Eglise, S. Pierre ayt esté establi pour fondement de l'Eglise? Que ne dites-vous plutost, dit Calvin, que cette pierre sur laquelle l'Eglise est fondée, n’est autre que Nostre-Seigneur? que ne dites-vous plutost, dit Luther, que c’est la confession de foy. que S. Pierre avoit faite?
Mais à la verité ce n’est pas une bonne façon d'interpreter l'Escriture que de renverser l’un des passages par l’autre, ou le trier par une intelligence forcée à un sens estrange et mal advenant. Il faut y laisser tant qu'on peut la naïfvete et suavité du sens qui s’y presente.
En ce cas doncques, puisque nous voyons que l'Escriture nous enseigne qu’il n'y a point d'autre fondement que Nostre-Seigneur, et que la mesme nous enseigne clairement que S. Pierre l’est encore, et plus outre encore que tous les Apostres le sont, il ne faut pas refuser le premier enseignement pour le deuxiesme, ny le deuxiesme pour le troisiesme, ains (1) les laisser tous trois en leur entier. Ce qui se fera aysement, si nous considerons ces passages à la bonne foy et franchement.
Etpour vray, Nostre-Seigneurestl’unique fondementdel’ Eglise: c’est le fondement de nostre foy, de nostre esperance et charité; c'est le fondement de la valeur des sacremens, et de nostre felicité ; et c'est encore le fondement de toute l’authorité et l’ordre ecclesiastique, et de toute la doctrine et administration qui s'y
(4) Mais.
fait. Qui doubta jamais de cela? Mais, me dit-on, s’il est unique fondement, comment est-ce que vous mettez encore S. Pierre pour fondement? Vous nous faites tort; nous ne le mettons pas pour fondement : celuy-là outre lequel on n’en peut point mettre d'autre, l’a mis luy-mesme. Que si Nostre-Seigneur est vray fondement de l'Eglise, comme il est, il faut croire que S. Pierre l’est encore, puisque Nostre-Seigneur l’a mis en ce rang. Que si quelque autre que Nostre-Seigneur mesme luy eust donné ce grade, nous crierions tous avec vous : Nemo potest aliud fundamentum ponere præter id quod positum est. Et puis, avez-vous bien consideré les parolles de S. Paul? Il ne veut pas qu'on recognoisse autre fondement que Nostre-Seigneur, mais ny S. Pierre, ny les autres Apostres ne sont pas fondemens outre Nostre-Seigneur, ains sous Nostre-Seigneur : leur doctrine n’excelle pas outre celle de leur maistre, mais elle est celle-là mesme de leur maistre. Ainsi la supreme charge qu’eut S. Pierre en l'Eglise militante, à raison de laquelle il est appellé fondement de l'Eglise, comme chef et gouverneur, n’est pas autre que l’authorité de son maistre, ains n’est qu’une participation d’icelle, si (4) que luy-mesme n’est pas fondement de cette hierarchie outre Nostre-Seigneur, mais plutost en Nostre-Seigneur : comme nous l’'appellons tres-sainct Pere en Nostre-Seigneur, hors duquel il ne seroit rien.
Certes, nous ne recognoissons point d’authorité seculiere autre que celle de Son Altesse (2), mais nous en recognoissons bien plusieurs sous icelle, lesquelles ne sont pas proprement autres que celle de Son Altesse, puisqu'elles en sont seulement certaines portions et participations. Enfin, interpretons passage par passage. S. Paul vous semble-t-il pas se faire assez entendre quand il dit : Vous estes suredifiez sur les fondemens des Prophetes et Apostres ? Mais affin qu’on sceut que ces fondemens n’estoient pas outre celuy qu’il preschoit, il adjouste : Zpso summo angulari lapide Christo Jesu. Nostre-Seigneur doncques est fondement et S. Pierre aussi, mais avec une si notable difference, qu’au prix de l’un, l’autre peut estre dit ne l’estre pas. Car Nostre-Seigneur est fondement et fondateur, fondement sans autre fondement de l'Eglise naturelle, mosaïque et evangelique, fondement perpetuel et immortel, fondement de la militante et triomphante, fondement de soy-mesme, fondement de nostre foy, esperance et charité, et de la valeur des sacremens.
Sainct Pierre est fondement, non fondateur de toute Eglise;
(1) Tellement. — (2) Le duc de Savoie.
fondement, mais fondé sur un autre fondement qui est Nostre- Seigneur ; fondement de la seule Eglise evangelique ; fondement subjet à succession ; fondement de la militante, non de la triomphante; fondement par participation, fondement ministerial, non absolu; enfin, administrateur et non seigneur, et nullement fondement de nostre foy, esperance et charité, ny de la valeur des sacremens. Cette si grande difference fait qu'en comparaison
l’un ne soit pas appellé fondement au prix de l’autre, qui neant-
moins pris à part peut estre appellé fondement, affin de laisser lieu à la propriété des parolles sainctes. Ainsi qu’encore qu’il soit le Bon Pasteur (Ephes. 4), il ne laisse de nous en donner sous luy, entre lesquels et sa Majesté il y a si grande difference que luy-mesme monstre qu'il est le seul Pasteur (Joan. 10).
Tout de mesme ce n’est pas bien philosopher de dire : Tous les Apostres en general sont appellez fondemens de l'Eglise, doncques S. Pierre ne l’est que comme les autres. Au contraire, puisque Nostre-Seigneur a dit en particulier, et en termes particuliers , à S. Pierre, ce qui est dit par apres en general des autres, il faut conclure qu'il y a en S. Pierre quelque particuliere proprieté de fondement, et qu'il a esté luy en particuher ce que tout le college a esté ensemble. Toute l'Eglise a esté fondée sur tous les Apostres, et toute sur S. Pierre en particuhier. C’est doncques $S. Pierre qui en est le fondement pris à part, ce que les autres ne sont pas. Car à qui a-t-il jamais esté dit : Tu es Pierre, etc. Ce seroit violer l'Escriture, qui diroit que tous les Apostres en general n’ont pas esté fondemens de l'Eglise. Ce seroit aussi la violer, qui nieroit que $. Pierre ne l’eust esté par-
ticulierement. Il faut que la parolle generale sortisse son effect.
general, et la particuliere le particulier, affin que rien ne demeure inutile et sans mystere en des si mysterieuses Escritures. Voyons seulement à quelle raison generale tous les Apostres sont appellez fondemens de l'Eglise ; et c’est parce que ce sont eux qui, par leur predication, ont planté la foy et doctrine chrestienne, en quoy s’il faut donner quelque prerogative à quelqu'un des Apostres, ce sera à celuy-là qui disoit : Abundantius illis omnibus laboravt (1. Cor. 15).
Et c’est ainsi que s'entend le lieu de l'Apocalypse. Car les douze Apostres sont appellez fondemens de la celeste Hierusalem, parce qu'ils ont esté les premiers qui ont converti le monde à la reli= gion chrestienne, qui a esté comme jetter les fondemens de la gloire des hommes et la semence de leur bienheureuse immortalité. Mais le lieu de S. Paul semble ne s'entendre pas tant de
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la personne des Apostres que de leur doctrine : car il n’est pas dit que nous soyons sur-edifiez sur les Apostres; mais sur le fondement des Apostres , c'est-à-dire, sur la doctrine qu'ils ont annoncée : ce qui estaysé à recognoistre, puisqu'il ne dit pas seulement que nous sommes sur le fondement des Apostres, mais encore des prophetes, et nous sçavons bien que les prophetes n'ont pas esté autrement fondemens de l'Eglise evangelique que par leur doctrine. Et en cet endroict tous les Apostres semblent aller à pair, siS. Jean, et S. Paul ne precedent pour l'excellence de leur theologie. C’est donc de ce costé que tous les Apostres sont fondemens de l'Eglise. Mais, en l’authorité et gouvernement, S. Pierre a devancé tous les autres, d’autant que le chef surpasse les membres. Car il a esté constitué pasteur ordinaire et supreme chef de l'Eglise; les autres ont esté pasteurs deleguez et commis avec autant plein pouvoir et authorité sur tout le reste de l'Eglise que S. Pierre, sauf que S. Pierre estoit leur chef de tous, et leur pasteur, comme de tout le christianisme. Ainsi furent-ils fondemens de l'Eglise avec luy esgalement, quant à la “conversion des ames, et par doctrine; mais, quant à l’authorité et gouvernement, ils le furent inesgalement, puisque S. Pierre estoit le chef ordinaire, non-seulement du reste de toute l'Eglise, mais des Apostres encore. Car Nostre-Seigneur avoit edifié sur luy toute son Eglise, de laquelle ils estoient non-seulement parties, mais les principales et nobles parties. Licet super omnes Apostolos ex æquo Ecclesiæ fortitudo sohidetur, dit S. Hierosme, {amen inter duodecim unus eligitur ut, capite constituto, schismatis tollatur occasio. Sunt quidem, dit S. Bernard à son Eugene, et nous en pouvons autant dire de S. Pierre, par mesme raison, sunt ali cœli ? janitores , et grequm pastores, sed tu tanto qloriosius , quanto differentius nomen hæreditasti.
De la seconde promesse faite à sainct Pierre : Et je te donneray les clefs du royaume des cieux.
IL fasche tant aux adversaires qu'on leur propose le signe de S. Pierre comme une saincte pierre de touche à laquelle il faille fayre l’espreuve des intelligences , imaginations, et phantaysies qu'ils font ez Escritures, qu'ils renversent le ciel et la terre, pour nous oster des mains /es expresses parolles de Nostre-Ser-
M es à 2 TE ; LÉ:
gneur par lesquelles Nostre-Seigneur, ayant dit à S. Pierre qu'il edifieroit sur luy son Eglise, affin que nous sceussions plus particulierement ce qu'il vouloit dire, il poursuit en ces termes : Et tibi dabo claves regni cœlorum. On ne sçauroit parler plus clairement; il avoit dit : Beatus es, Simon Barjona, quia caro , etc. Et ego dico tibi, quia tu es Petrus, et tibi dabo, etc. Ce tibi dabo se rapporte à celuy-là mesme auquel il avoit dit, Etego dico tibi; c'est doncques à S. Pierre. Mais les ministres taschent tant qu'ils peuvent de troubler si bien la claire fontaine de l'Evangile, que S. Pierre n’y puisse plus treuver ses clefs, et à nous desgouster d'y boire l’eau de la saincte obeyssance qu'on doit au vicaire de Nostre-Seigneur.
Et partant ils se sont advisez de dire que S. Pierre avoit receu cette promesse de Nostre-Seigneur au nom de toute l'Eglise, sans qu'il y ayt receu aucun privilege particulier en sa personne. Mais si cecy n’est violer l’Escriture , jamais homme ne la viola- Car n’estoit-ce pas à S. Pierre à qui il parloit, et comme pouvoit-il mieux exprimer son intention que de dire. Et ego dico tibr, dabo tibi? et puisqu'immediatement il venoit de parler de l'Eglise, ayant dit : Portæ inferi non prævalebunt adversus eam; qui l'eust gardé de dire : Et ali dabo claves regna, S'il les eust voulu donner à toute l'Eglise immediatement ? car il ne dit pas : Ali, mais : Dabo tibi. Ques’il est permis d'aller ainsidevinant sur des parolles claires, il n’y aura rien en l’Escriture qui ne se puisse plier à tous sens, quoyque je ne nie pas que S. Pierre, en cet endroict, ne parlast en son nom et de toute l'Eglise, quand il fit cette noble confession , non jà (1) comme commis par l'Eglise ou par les disciples (car nous n'avons pas un brin de marque de cette commission en l'Escriture , et la revelation sur laquelle il fonde sa confession avoit esté faite à lui seul, sinon que tout le college des Apostres eust nom Simon Barjona) , mais comme bouche, prince et chef de l'Eglise, et des autres, selon S. Jean Chrysostome etS. Cyrille {{n hunc loc.),et pour la permanence de son apostolat, comme dit S. Augustin (u/f. in Joan.). Si que toute l'Eglise parla en la personne de S. Pierre, comme en la personne de son chef; et S. Pierre ne parla pas en la personne de l'Eglise : car le corps ne parle qu’en son chef, et le chef parle en luy-mesme, non en son corps; et bien que S. Pierre ne fust pas encore chef et prince de l'Eglise, ce qui luy fut seulement conferé apres la resurrection du Maistre, il suffit qu’il estoit desjà choisy pour tel, et qu'il en avoit les arrhes, comme aussi les
(4) Déjà
Apostres n'avoient pas encore le pouvoir apostolique, cheminant toute cette benite campagne, plus comme disciples avec leur regent, pour apprendre les profondes lecons qu’ils ont par apres enseignées aux autres, que comme apostres ou envoyez, ce qu'ils firent depuis par tout le monde, lorsque le son de la voix retentit par tout le monde.
Et ne nie pas non plus que le reste des prelats de l'Eglise n’ayent eu part à l'usage des clefs; et quant aux Apostres, je confesse qu'ils y ont ici toute authorité. Je dy seulement que la collation des clefs est icy promise principalement à S. Pierre, et à l'utilité de toute l'Eglise. Car, encore que ce soit luy qui les ayt receües, si est-ce que ce n’est pas pour son proffit particulier, mais pour celuy de l'Eglise. Le maniement des clefs est promis à S: Pierre en particulier et principalement, puis en apres à l'Eglise; mais principalement pour le bien general de l'Eglise, puis en apres pour celuy de S. Pierre : comme il advient en toutes charges publiques.
Mais on me demandera quelle difference il y a entre la promesse que Nostre-Seigneur fait icy à S. Pierre de luy donner les clefs, et celle qu’il fit aux Apostres par apres. Car, à la verité, il semble que ce n'estoit que la mesme, parce que, Nostre-Seigneur expliquant ce qu’il entendoit par les clefs, il dit : Et quodcumque ligaveris super terram, erit ligatum et in cœhs, et quodcumque solveris, qui n’est autre que ce qu’il dit aux Apostres en general : Quæcumque alligaveritis. Si doncques il promet en general ce qu’il promet à S. Pierre en particulier, il n’y aura point de raison de dire que S. Pierre soit plus qu'un des autres par cette promesse.
Je respons qu’en la promesse et en l’execution de la promesse, Nostre-Seigneur a tousjours preferé S. Pierre par des termes qui nous obligent à croire qu’il a esté chef de l'Eglise.
Et quant à la promesse, je confesse que par ces parolles : Et quodcumque solveris, Nostre-Seigneur n’a rien promis à S. Pierre qu'il ne fist aux autres par apres : Quæcumque alligaveritis super terram, etc. Car les parolles sont de mesme substance et signification en tous les deux passages.
Je confesse aussi que par ces parolles : Ef quæcumque solveris, dites à S. Pierre, il explique les precedentes : Tibi dabo claves ; mais je nie que ce soit tout un de promettre les clefs et de dire : Quodcumque solveris. Voyons voir doncques ce que c'est que de promettre les clefs du royaume des cieux. Et qui ne sçayt qu’un maistre partant de sa maison, s’il laisse les clefs à quelqu'un.
522 CONTROYERSES.
que ce n’est sinon luy en laisser la charge et le gouvernement ? Quand les princes font leurs rentrées en ville, on leur presente les clefs, comme leur defferant la souveraine authorité.
C’est doncques la supreme authorité que N.-S. promet iey à S. Pierre. A la verité, quand l’Escriture veut ailleurs declarer une souveraine authorité, elle a usé de semblables termes. En l'Apocalypse, quand Nostre-Seigneur se veut faire cognoistre à son serviteur, il luy dit : Ego sum primus, et novissimus, et vivus, et fui mortuus, et ecce sum vivens in sæcula sæculorum, et habeo claves mortis, et inferni (Apoc. 1). Qu’entend-il par les clefs de la mort et de l'enfer, sinon la supreme puissance et sur l’un et sur l’autre ? Et la mesme quand il est dit : Hæc dicit sanctus, et verus, qui habet clavem David, qui aperit et nemo claudit, claudit et nemo aperit (Ibid. 3), que pouvons-nous entendre que la supreme authorité de l'Eglise? Et ce que l'ange dit à Nostre-Dame : Dabit hi Dominus sedem David patris ejus, et regnabit in domo Jacob in æternum (Luc. 1), le Sainct-Esprit nous faysant cognoistre la royauté de N.-S., ores (1) par le siege ou throsne, ores par les clefs. Mais sur tout le commandement qui est fait en Isaïe pour Eliakim, s’apparie de toutes pieces à celuy que N.-S. fait à S. Pierre; là doncques est descritte la deposition d’un souverain prestre et gouverneur du Temple : æc dicit Dominus exercituum : Vade, ingredere ad eum qui habitat in tabernaculo, ad Sabuam præpositum templi, et dices ad eum : Quid tu hic? et plus bas deponam te (Isa. 22). Voilà la deposition de l'un, voici l'institution de l’autre : Ecce in die 1lla vocabo servum meum Eliakim filium Helciæ, et induam illum tunica tua, et cingulo tuo confortabo eum, et potestatem tuam dabo in manu ejus, et erit quasi pater habitantibus Jerusalem, et domui Juda. Et dabo clavem domus David super humerum ejus; et aperiet et non erit qui claudat; et claudet, et non erit qui aperiat.
Y a-t-1l rien de plus joignant que ces deux Escritures? Car, Beatus es, Simon Barjona, quia caro el sanquis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in cœlis est, ne vaut-il pas bien pour le moins : Vocabo servum meum Eliakim filium Helciæ?
Et ego tibi dico, quia tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi, ete., ne vaut-il pas tout autant que : /nduam illum tunica tua, et cinqulo tuo confirmabo eum, et potestatem tuam dabo in manu ejus, et erit quasi nater habitantibus Jerusalem, et domui Juda? Et qu'est-ce autre chose, estre le fondement ou pierre fondamentale d’une famille, que d'y
(1) Tantôt.
estre comme pere, y avoir la surintendance, y estre gouverneur?
Que si l’un a eu cette asseurance : Dabo clavem David super humerum ejus, l'autre n'en a pas eu moins, qui a cette promesse Æt tibi dabo claves regni cœlorum. Que si, quand l’un aura ouvert, personne ne fermera, quand il aura fermé, personne n'ouvrira, aussi, quand l’autre aura deslié, personne ne liera; quand 1l aura lié, personne ne desliera.
L'un est Eliakim, fils d'Helcias, l’autre Simon, fils de Jonas; lun est revestu de la robe pontificale, l’autre de la revelation celeste; l’un a la puissance en sa main, l’autre est un fort rocher; l’un est comme pere en Hierusalem, l’autre est comme fondement en l'Eglise; l’un a les clefs du Temple de David, l’autre celles de l'Eglise evangelique : quand l’un ferme personne n’ouvre, quand lun lie personne ne deslie; quand l’un ouvre personne ne ferme, quand l’un deslie, personne ne lie.
Que reste-t-il plus à dire, sinon que si jamais Eliakim, fils d'Helcias, a esté chef au Temple mosaïque; Simon, fils de Jonas, l’a esté en l'Eglise evangelique. Eliakim representoit Nostre-Seigneur comme figure, S. Pierre le represente comme lieutenant, Elakim le representa à l'Eglise mosaïque, et S. Pierre à l'Eglise chrestienne.
Voilà que c’est qu'importe cette promesse de donner les clefs à S. Pierre, promesse qui ne fut oncques (1) faite aux autres Apostres.
Mais je dy que ce n’est pas tout un de promettre les clefs du royaume, et de dire guodcumque solveris, quoy que l’un soit explication de l’autre; et quelle difference y a-t-1l? Certes, toute celle qu'il y a entre la proprieté d’une authorité et l’usage. Il se peut bien faire qu'un roi vivant, la reine, ou son fils, ayt tout autant de pouvoir que le roi mesme à chastier, absoudre, donner, faire grace; il n'aura pourtant pas le sceptre, mais l'usage seulement. Il aura bien la mesme authorité, mais non pas quant à la proprieté, ains seulement quant à l'usage et l’exercice. Tout ce qu'il aura fait, ce sera fait; mais 1l ne sera pas chef ny roi, ains faudra qu’il recognoisse que son pouvoir est extraordinaire, par commission et delegation, au lieu que le pouvoir du roi, qui ne sera point plus grand, sera ordinaire, et par proprieté. Ainsi Nostre-Seigneur, promettant les clefs à S. Pierre, luy remet l’authorité ordinaire, et luy donne cet office en proprieté, duquel il declare l'usage quand il dit : Quodcumque solveris, etc. Or, par apres, quand il fait la promesse aux Apostres,
(#) Jamais.
DE ETS
et ne leur donne pas les clefs, ou l’authorité ordinaire, mais seulement les authorise en l'usage qu'ils feront, et en l'exercice des clefs. Cette difference est prinse des termes propres de l’Escriture, car solvere et ligare ne signifie que l’action de l’exercice; habere claves, l'habitude... Voilà combien est differente la promesse que Nostre-Seigneur fit à S. Pierre de celle qu'il fit aux autres Apostres. Les Apostres ont tous mesme pouvoir avec S. Pierre, mais non pas en mesme grade, d’autant qu'ils l'ont comme deleguez et commis, et S. Pierre comme chef ordinaire et officier permanent. Et à la verité il fut convenable que les Apostres, qui devoient partout planter l'Eglise, eussent tous plein pouvoir et entiere authorité d’user des clefs, et pour l'exercice d’icelle; et fut tres-necessaire encore que l’un d’entre eux en eust la garde par office et dignité, ut Ecclesia quæ una est, comme dit S. Cyprien (Ep. ad Julian.), super unum qui claves ejus accepit, voce Domini fundaretur.
De lexhibilion de ces promesses.
Nous scavons bien que Nostre-Seigneur fit tres-ample procure et commission à ses Apostres de traitter avec le monde de son salut, quand il leur dit (Joan. 20) : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos; accipite Spiritum Sanctum, quorum remiserilis, etc. Ce fut l’execution de sa promesse, qu'il leur avoit faite en general (Matth. 18). Quæcumque alligaveritis ; mais auquel des autres dit-il jamais en particulier : Pasce oves meas (Joan. 21)? Ce fut le seul S. Pierre qui eut cette charge. Ils furent esgaux en l’apostolat, mais quant à la dignité pastorale, S. Pierre seul en a eu l'institution : Pasce oves meas. Il y a des autres pasteurs en l'Eglise, chacun doit pascere gregem qui in se est, comme dit S. Pierre (1. Pet. 5), ou celui 27 quo eum posuit Spiritus Sanctus Episcopum, selon S. Paul (Act. 20). Mais cui unquam aliorum sic absolute, sic discrete, dit S. Bernard, commissæ sunt oves? Pasce oves meas.
Et que ce soit bien à S. Pierre à qui ces paroles s’addressent, je m'en rapporte à la saincte parolle. Ce n’est que S. Pierre qui s'appelle Simon Joannis où Jonæ (car l’un vaut l’autre, et Jona n'est que l’abregé de Joannah); et affin qu'on sçache que ce Simon Joannis est bien S. Pierre, S. Jean atteste que c’estoit
Simon Petrus : Dicit Jesus Simonti Petro : Simon Joannis, diliqis me plus his? C’est doncques S. Pierre auquel en particulier Nostre-Seigneur dit : Pasce oves meas.
Mesme que Nostre-Seigneur, en cette parolle, met S. Pierre à part des autres, quand il le met en comparaison. Diligis me? voilà S. Pierre d’un costé ; Plus his, voilà les Apostres de l’autre. Etquoy que tous les Apostres n’y fussent pas, si est-ce que les principaux y estoient : S. Jacques, S. Jean (Joan. 21), S. Thomas et autres.
Ce n’est que S. Pierre qui fut fasché de cette demande; ce n’est que S. Pierre auquel la mort est preditte. Quelle occasion doncques y peut-il avoir de doubter si c’est à luy seul à qui cette parolle : Pasce oves meas, s'addresse, qui est conjoincte à toutes ces autres.
Or, que repaistre les brebis soit avoir la charge d'icelles, il appert clairement. Car, qu'est-ce avoir la charge de paistre les brebis, que d’estre pasteur et berger? et les bergers ont pleine charge des brebis, et non-seulement ils les conduysent aux pasturages, mais les ramenent, les establent, les conduysent, les gouvernent, les tiennent en crainte , les chastient, et deffendent. En l’Escriture, regir et paistre le peuple se prend pour une mesme chose, comme il est aysé à voir en Ezechiel (34), au second des Rois, et és Psalmes en plusieurs endroicts (Psal. 2 et 22), la où, selon l’original, il y à pascere, nous avons regere, et de fait, entre regir et paistre les brebis avec une houlette de fer, il n’y a pas difference. Au psalme 22, Dominus reqit me, c'est à scavoir me gouverne comme pasteur (Psal. 77). Et quand il est dit que David avoit esté esleu, pascere Jacob servum suum et Israel hæreditatem suam, et pavit eos in innocentia cordis sur, c'est tout de mesme que s'il disoitregere, qubernare, præesse. Et c’est avec la mesme facon de parler que les peuples sont appelez brebis de la pasture de Nostre-Serigneur (Psal. 94), si que avoir commandement de paistre les brebis chrestiennes, n’est autre que d'en estre le regent et le pasteur.
Maintenant il est aysé à voir quelle authorité Nostre-Seigneur bailla à S. Pierre par ces parolles : Pasce oves meas. Car à la verité, la charge est si generale qu’elle comprend tous les fidelles, de quelle condition qu'ils soient ; le commandement y est si particulier qu'il ne s’addresse que à S. Pierre. Qui veut avoir cet honneur d’estre brebis de Nostre-Seigneur, il faut qu'il recognoisse S. Pierre ou celuy qui tient sa place pour son berger : Simes amas, ditS. Bernard (De Consid., 1.2, 8), pasceoves meas. Quasnontillius, vel illius populos civitatis aut regions, ault certe
regni : Oves meas, inquit; an non planum est non designasse aliquas, sed assignasse. omnes? Nihil excipitur, ubr distinquitur nihil. Et forte præsentes cæteri condiscipul erant, cum committens uni, unitatem omnibus commendaret in uno grege, et uno pastore, secundum illud : Una est columba mea, formosa mea, perfecta mea (Can. 6). Ubi unitas, 1bi perfectio.
Quand Nostre-Seigneur disoit : Cognosco oves meas, ilentendoit de toutes ; quand il dit : Pasce oves, il entend encore de toutes. Et qu'est-ce autre chose dire : Pasce oves meas, que : Aye soin de mon bercail, de ma bergerie, ou de mon parc et troupeau? Il est doncques totalement sous la charge de S. Pierre. Mais s’il luy a dit : Repais mes brebis, ou il les recommandoit toutes, ou quelques-unes seulement; s’il n’en recommandoit que quelques-unes, et quelles, je vous prie? N’eut-ce pas esté ne luy en recommander point, de luy en recommander seulement quelques-unes, sans luy dire les quelles, et lui donner en charge des brebis incognues? si toutes, comme la parolle le porte, doncques il a esté le general pasteur de toute. l'Eglise. Et la chose va bien ainsi sans doute : c’est l’interpretation ordinaire des anciens, c’est l’execution de ses promesses. Mais il y a du mystere en cette institution, que notre S. Bernard ne permet pas que j'oublie, jà que je l’ay prins pour guide en ce poinct. C'est que par trois fois Nostre-Seigneur luy recharge de faire office de pasteur, luy disant : 1. Pasce agnos meos, 9. Oviculas, 3. Oves, non-seulement affin de rendre cette insütution plus solemnelle, mais pour monstrer qu'il luy donnoit en charge non-seulement les peuples, mais les pasteurs et Apostres mesmes, qui, comme brebis, nourrissent les agneaux et les brebiettes , et leur sont meres.
Et ne fait rien contre cette verité que sàint Paul et les autres Apostres ayent repeu beaucoup de peuples de la doctrine evangelique; car, estant tous sous la charge deS. Pierre, ce qu'ils ont fait luy revient encore, comme la victoire au general, quoy que les capitaines ayent combattu. Ny ce que S. Paul receut la main d'association de S. Pierre (Gal. 2); car ils estoient compaignons en la predication, mais S. Pierre estoit plus grand en l'office pastoral. Et le chef appelle les soldats et capitaines compaignons. Ny ce que S. Paul estoit l’Apostre des Gentils, et S. Pierre des Juifs, parce que ce n’esloit pas pour diviser le gouvernement de l'Eglise, ny pour empescher l’un ou l’autre de convertir les Gentils et les Juifs indifferemment; mais pour leur assigner les quarliers où ils devoient principalement travailler à la predi-
cation, affin que, chascun attaquant de son costé l’impieté, le monde fust plus tost rempli du son de l'Evangile.
Ny ce que les Apostres ont fait des Diacres sans le commandement de S. Pierre, és Actes des Apostres (Act. 6); car S. Pierre ÿ estant, authorisoit assez cet acte, outre ce que nous ne nyons pas que les Apostres n’eussent pleine administration en l'Eglise, sous l’authorité pastorale de S. Pierre.
Ny ce que les Apostres envoyerent Pierre et Jean en Samarie (Act. 8), car le peuple envoya bien Phinees, grand-prestre et superieur, aux enfans de Ruben et Gad; et le centurion envoya les senieurs et principaux des Juifs qu'il estimoit plus que luymesme , et S. Pierre se treuvant au conseil luy-mesme y consentit et authorisa sa mission propre (Luc. 7).
Ny ce qu'il semble qu'il ne cognut pas que les Gentils deussent appartenir à la bergerie de Nostre-Seigneur qui luy estoit commise. Car ce qu'il dit au bon Cornelius (Act. 10) : /n veritate comperi qua non est personarum acceptor Deus; sed in omni gente qui time cum, et operatur justitiam, acceptus est vlli, n'est pas autre chose que ce qu'il avoit dit auparavant (Act. 2) : Omnis quicumque invocaverit nomen Domaini salvus erit; et la prediction qu’il avoit expliquée : /n semine tuo benedicentur omnes familiæ terræ. Mais s'il n’estoit pas asseuré du tems auquel 1l falloit commencer la reduction des Gentils, suivant la saincte parolle du Maistre (Act. 1) : Eritis mihi testes in Hierusalem, et in omni Judæa et Samaria, et usque ad ullimum terræ, et celle de S. Paul (Act. 13) : Vobrs quidem oportebat loqui verbum Dei, sed quoniam repelhitis, ecce convertimur ad Gentes, mesme que Nostre-Seigneur avoit desjà ouvert le sens des Apostres à l'intelligence de l’Escriture, quand il leur dit (Luc. 24), Quia oportebat prædicari in nomine ejus pœnitentiam et remissionem peccatorum in omnes Gentes, incipientibus ab Hierosolyma.
Ny enfin ce qu’on fait sonner si haut que S. Paul a reprins en face S. Pierre (Gal. 2). Car chascun sçayt qu'il est permis au moindre de reprendre le plus grand, et de l’admonester, quand la charité le requiert, tesmoin nostre S. Bernard en ses livres de la Consideration , et sur ce propos le grand $S. Gregoire (/n
Esech. Hom. 8), dit ces parolles toutes dorées : Factus est se- quens minoris sui, ut in habitu prætret, quatenus qui primus erat in Apostolatus culmine , esset primus in humilitate (A).
(4) Ajoutez qu'il n’est pas sûr que S. Pierre ait été repris par S. Paul : celui qui fut repris est Cephas, mais il y avait un Cephas parmi les disciples, et plusieurs Pères admettent que c’est de ce disciple que S. Paul entend parler. — Voy. Analect. Juris. Pontif., livrais. G4, (N. E.)
De la troisiesme promesse faite à S. Pierre.
AUQuEL des autres fut-il jamais dit : £go rogavi pro te, Petre, ut non deficiat fides tua, et tu aliquando conversus confirma fratres tuos? Certes, ce sont deux privileges de grande consequence que ceux icy. Nostre-Seigneur, qui devoit maintenir la foy en son Eglise, n’a point prié pour la foy d'aucun des autres en particulier, mais seulement de S. Pierre comme chef. Car quelle raison penserions-nous en celte prerogative? Expetivit vos, tous tant que vous estes; Ægo autem rogavi pro te, Petre : n'est-ce pas le mettre luy tout seul en compte pour tous, comme chef et conducteur de toute la trouppe? Mais qui ne void combien ce lieu est preignant (1) à cette intention? Regardons ce qui precede, et nous y treuverons que Nostre-Seigneur avoit declaré à ses Aposires qu'il y en avoit un entre eux plus grand que les autres, Que major est inter vos, et qui Præcessor (Luc. 22); et tout d’un train Nostre-Seigneur luy va dire que l'adversaire cherchoit de les cribler tous tant qu’ils estoient, et neantmoins qu'il avoit prié pour luy en particulier, affin que sa foy ne manquast. Je vous prie, celte grace si particuhere, et qui ne fut pas commune aux autres, tesmoin S. Thomas, ne monstre-t-elle pas que S. Pierre estoit celuy-là qui major erat inter eos? Tous sont tentez, et l’on ne prie que pour l’un. Mais les parolles suivantes rendent tout cecy tres-evident. Car quelque protestant pourroit dire qu'il a prié pour S. Pierre en particulier pour quelque autre respect que l’on peut imaginer (car l'imagination fournit tousjours assez d’appuy à l’opiniastreté), non parce qu'il fust chef des autres, et que la foy des autres fust maintenue en leur Pasteur. Au contraire, Messieurs, c’est affin que aliguando conversus confirmet fratres suos. Il prie pour S. Pierre comme pour le confirmateur et l’appuy des autres. Et cecy, qu'est-ce, que le declarer chef des autres? On ne sçauroit donner à la verité commandement à S. Pierre de confirmer les Apostres, qu'on ne le chargeast d’avoir soin d'eux. Car, comme pourroit-il mettre ce commandement en fait, sans prendre garde à la foiblesse ou fermeté des autres, pour les affermir et rasseurer? N'est-ce pas le redire encore une fois fondement de l'Eglise? S'il appuye, rasseure, affermit, ou confirme les pierres mesmes fondamentales, comme n'affirmera-t-il tout le reste? S'il a charge
(1) Pressant,
de soustenir les colomnes de l'Eglise, comme ne soustiendrat-il tout le reste du bastiment? S'il a charge de repaistre les pasteurs, ne sera-t-il pas souverain Pasteur luy-mesme? Le jardinier qui voit les ardeurs du soleil continuelles sur une jeune plante , pour la preserver de l’asseichement qui la menace, ne porte de l’eau sur chaque branche, mais, ayant bien trempé la racine, croit que tout le reste est en asseurance, parce que la racine va dispersant l'humeur à tout le reste de la plante. Aussi Nostre-Seigneur, ayant planté cette saincte assemblée des Disciples, pria pour le chef et la racine, affin que l’eau de la foy ne manquast point à celuy qui devoit en assaysonner tout le reste, et que, par l'entremise du chef, la foy fust loujours conservée en l'Eglise. Il prie doncques pour $. Pierre en particulier, mais au profit et utilité generale de toute l'Eglise.
Mais il faut, avant que fermer ce propos, que je vous die que S. Pierre ne perdit pas la foy, quand il nya Nostre-Seigneur, mais la crainte lui fit desadvoüer ce qu'il croyoit. C'est-à-dire, il ne s'oublia pas en la foy, mais en la confession de la foy, et ne confessoit pas ce qu'il croyoit.
Sainct Pierre est le pere des chrestiens , el neantmoins il est serviteur en l'Eglise de Dieu.
IL faut enfin supposer ce que nous avons dit, qu’il faut un serviteur, un dispensateur general, un gouverneur et un majordome en la maison de Nostre-Seigneur. C’est pour cela mesme que S. Pierre se peut glorifier de ces parolles : O Domine! ego servus tuus; non-seulement servus, mais il est serviteur doublement, qua qui ben præsunt, duplici honore digni sunt; non simplement serviteur, mais encore le fils de l'Eglise, qui est la servante de Jesus-Christ : £t filius ancillæ tuæ. Quand un seigneur a quelque serviteur de grand merite, c’est à celuy-là que le maistre se confie davantage; il luy remet volontiers les clefs de sa maison : ainsi c’est avec raison qu’on introduict S. Pierre, disant ces parolles : O Domine, quia ego servus tuus; car il est le bon et fidelle, à qui, comme à un serviteur d’elite, le Maistre souverain a remis les clefs de son Eglise : Et tibi dabo claves, etc.
S. Luc nous monstre bien que S. Pierre est ce serviteur; car, apres avoir raconté que Nostre-Seigneur avoit dit par adver-