‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 94 sur 106 · ENT · texte numérisé non relu

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ciles, ou generaux, ou provinciaux advoüez par les generaux, ou par le Siege apostolique. Tel ne fut pas le Concile des 400 prophetes qui furent assemblez par Achab (11. Reg. 22), caril ne fut point general, puisque ceux de Juda n’y furent point appellez, ny bien congregé, puisque ce ne fut point de l’authorité sacerdotale : les prophetes qui le composerent n'’estoient pas legitimes, ny recognus pour tel par Josaphat, roi de Juda, quand il dit : Non est hic propheta Domini, ut interrogemus per eum? comme s'il eust voulu nous faire entendre, que les autres n'estoient pas vrays prophetes, ou qu'ils n'estoient pas des prophetes legitimes du Seigneur, non plus que l’assemblée des prestres et pharisiens, qui se meslerent de juger Jesus- Christ : car cette trouppe de confusion ne tint aucune forme de Concile, ce fut une conspiration tumultuaire, etsans aucune procedure requise, laquelle, tant s’en faut qu’elle eust aucune asseurance en l’Escriture de l’assistance du Sainct-Esprit; au contraire , elle avoit esté declarée nulle par la prevision du Roy des prophetes : et de vray, la raison vouloit que Jesus-Christ, le vray Pontife, estant present, les lieutenans perdissent l’authorité, et que le grand-prestre present , la majesté du vicaire fust ravalée à la condition des autres, sans droit de tenir le supreme chef de l'Eglise, qui estait Nostre-Seigneur, alors present d'une presence actuelle visible, et duquel ils estoient obligez de cognoistre la verité et de subir le jugement. Et en effet, quand le grand sacrificateur est present visiblement, le vicaire ne se peut appeller le chef; quand le gouverneur d'une forteresse est present, c’est à lui de donner le mot, non pas à son lieutenant, sinon de son consentement : outre cela, toute la synagogue devoit estre changée et transferée en ce tems-là (Act. 13; Hebr. 7), et cette sienne decision avoit esté predite (Isa. 6; Joan. 12). Mais l'Eglise catholique chrestienne ne doit Jamais estre transferée, pendant que le monde sera monde; nous n'attendons point un troisiesme legislateur, ny aucun autre sacerdoce legitime : le nostre doit estre eternel. IL est vray que Nostre-Seigneur fit encore cet honneur à la sacrificature d’Aaron en la personne de Caïphe, en ce que, nonobstant toute la mauvaise intention de ceux qui la possedoient, 1l voulut que ce grand-prestre prophetisast et prononçast une sentence tres-certaine : Expedit, ut unus moriatur homo pro populo, ut non tota gens pereat, ce qu'il ne dit pas de luy-mesme, et par cas fortuit, mais prophetiquement, comme le marque l'Evangeliste (Joan. 11), parce qu'il estoit pontife de cette

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DISCOURS XLYI. 561

année-là : ainsi voulut Nostre-Seigneur conduire cette Synagogue, et l’authorité sacerdotale, avec un remarquable honneur, mesme en sa sepulture, pour luy faire succeder l'Eglise catholique, et le sacerdoce evangelique ; et là où la Synagogue prit fin (qui fut au moment où elle se resolut de faire mourir Jesus-Christ), l'Eglise fut fondée, et entée en son lieu et place, ce qui se void en ces parolles : Opus consommant, quod dedisti mihi, ut faciam (Joan. 17). Apres la cene, et en la cene, Nostre-Seigneur avoit institué en son precieux corps et sang le Nouveau Testament, si bien que le Vieil, avec ses ceremonies et son sacerdoce, perdit toutes ses forces et ses privileges, quoique la confirmation du Nouveau ne se fist par apres que par la mort du testateur, comme parle S. Paul (Hebr. 9). Il ne faut donc plus mettre en compte les prerogatives de la Synagogue, qui estoient fondées sur un testament ancien, supprimé et abrogé, quand les Juifs dirent ces abominables parolles : Crucifige ; ou ces autres, en blasphemant : Quid adhuc egemus testibus? Car ce n’estoit autre chose qu'heurter à la pierre d’achopement, selon les anciennes traditions. J’ay voulu lever icy toute occasion à ces deux objections qu'on nous fait contre l'infaillible authorité des Conciles et de l'Eglise; les autres seront resoluës cy-apres dans les eclaircissemens particuliers que nous ferons de la doctrine catholique : il n’y a chose si certaine qui ne puisse souffrir des oppositions, mais la verité demeure plus ferme et glorieuse, par les assauts mesme de ses contraires.

Les ministres ont violé l'authorité des anciens Peres de l'Eglise, qui est la cinquiesme regle de la Foy : l’on void, en ce discours, combien l'authorité de sainct Pierre et des anciens Peres est venerable.

VERITABLEMENT Theodose le vieil, empereur chrestien, ne treuva point de meilleur moyen pour reprimer les contentions survenuës de son tems dans les poincts de la religion, qu’en suyvant le conseil de Lisinnius, de faire venir les chefs des deux partis, et leur demander franchement s'ils tenoient les anciens Peres pour gens de bien, saincts, bons, catholiques et apostoliques. A quoy les sectaires ayant respondu qu'ils les recognoissoient pour tels, il leur repartit : Examinons donc vostre doctrine et la leur, et si elle se treuve conforme, retenons-là; si

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moins, qu'on l’abolisse. Et en effet, il n’y a point de plus solide expedient au monde. Calvin et Beze confessent ingenuëment que l'Eglise demeura pure durant les six premieres centaines d'années; mais si nous regardons vostre Eglise nouvelle et pretenduë, treuverez-vous qu’elle ayt la mesme foy et la mesme doctrine que celle des anciens? Or, qui nous pourra mieux tesmoigner la foy que l'Eglise suivoit en ces bien-heureux tems, que ceux qui vivoient alors avec elle, et mangoient en sa table? qui pourra mieux deduire les deportemens (1) de cette celeste Espouse, en la fleur de son aage, que ceux qui ont eu cet honneur, que d'avoir exercé chez elle les principaux offices? De ce costé, les Peres anciens meritent certes qu’on leur adjouste foy, non-seulement pour l'exquise doctrine dont ils estoient pourveu, mais encore pour la saincteté de leur conscience, et la fidellité avec laquelle ils ont marché dans leur tesmoignage.

On ne requiert pas tant dans les tesmoins le scavoir que la preud'homie et bonne foy ; nous ne les voulons pas pour autheurs de nostre croyance, mais seulement pour rapporteurs de celle en laquelle vivoit l'Eglise de leur tems. Personne ne peut deposer plus pertinemment, que ceux-là mesmes qui commandoient; ils sont irreprochables de tous costez. Qui veut donc sçavoir le chemin que l'Eglise a tenu en ce tems-là, qu'il le demande à ceux qui l'ont si fidellement accompaignée. Sapientiam cum antiquis exquiret sapiens, el in prophetis vacabit, narrationem virorum nominatorum conservabit (Eccli. 39). Oyez de grace ce que dit Jeremie (6) : Hæc dicit Dominus : State super vias, et videte, et interroqate de semihis antiquis, quæ sil via bona, et ambulate in ea, et invenietis requiem animabus vestris. Le. Sage en dit autant: Non te lateat narralio seniorum , ipsi enim didicerunt à patribus suis (Eccli. 8). Nous ne devons pas donc seulement honnorer leurs tesmoignages comme tres-asseurez et irreprochables; mais encore accorder un grand credit à leurs doctrines, par dessus toutes nos inventions et nos nouvelles curiositez. Nous ne sommes pas en doubte entre nous, si les Peres anciens doivent estre tenus pour les autheurs de nostre foy; nous savons mieux que tous vos ministres que cela n’est point et ne peut estre. Nous ne sommes pas en dispute, s'il faut recevoir pour certain ce qu'un ou deux des Peres auront eu en opinion particuliere : nous nous tenons au gros, et c’est icy le point de üostre differend. Vous vous vantez que vous avez reformé nostre Eglise sur le patron de l'Eglise ancienne; nous le nyons,

(4) La marche, la croyance et la discipline.

et prenons à tesmoin ceux qui l'ont veuë, qui l'ont conservée, qui l'ont deffenduë, et qui l'ont gouvernée : n'est-ce pas là une preuve franche et nette de toutes supercheries? Icy nous ne produisons que la preud’homie et bonne foy de ces tesmoins. Outre cela, vous dites que nostre Eglise a esté accommodée selon le caprice des hommes, non pas taillée à la regle et au compas de l'Escriture; nous le nyons, et disons de plus, que vous l'avez accourcie , etrecie et pliée contre celle regle, comme faysoient (2211. CHAN (1) pour l'accommoder à vostre cerveau. Vous dites que vous l'avez reformée selon la vraye intelligence de l’Escriture; nous le nyons encore, et disons que les anciens Peres ont eu plus de suffisance et d’erudition que vous, neantmoins ils ont jugé que l'intelligence des Escritures ne se doit pas entendre de telle maniere que vous le faites : n'est-ce pas une preuve bien certaine? Vous dites que, selon les Escritures, il faut abolir la Messe ; tous les anciens Peres le nyent avec nous : à qui croyronsnous, ou à cette trouppe d’evesques et martyrs tres-celebres, où à cette bande de nouveaux venus? Voilà où nous en sommes : qu ne void, touchant le premier poinct, que c’est une impudence intolerable de refuser creance à cette milliade de martyrs, confesseurs et docteurs qui nous ont precedez? Si la foy de l’ancienne Eglise nous doit servir de regle pour bien croire, nous ne sçaurions mieux treuver cette regle que dans les escrits et les depositions de ces tres-saincts et signalez ayeux. J’applique le tout à l’analogie de la foy ; cette explication joinct fort bien à la premiere parolle du Symbole, là où le Credo nous oste toute la difficulté du discours humain, Omnipotentem; cette parolle me confirme la creation, et me recrée : car, qui ex nihilo fecit omnia, quare ex pane non faciet corpus Christi? Le nom de Jesus m'y conforte, car sa misericorde et magnifique volonté y est exprimée. S'il est le Fils consubstantiel de Dieu son Pere, cela monstre son pouvoir illimité. De sa concephon d’une Vierge (hors le cours naturel), de ce qu'il n’a point dedaigné de s’y loger pour nous, de ce qu'il est né, avec penetration de dimension du corps (ce qui surmonte et outrepasse l’ordre de la nature) cela me rend plus asseuré, et de la volonté, et du pouvoir. Sa mort m'affermit; car, s’il est mort pour nous, que ne fera-t-il pas pour nous? Son sepulchre et sa descente aux enfers me confirme; et je ne doubteray point qu'il ne puisse descendre en l'obscurité de mon corps. Sa resurrec-

tion me ravive; car la nouvelle penetration de la pierre, l'agi-

4) Icy manque un mot au manuscrit.

564 CONTROYERSES.

lité, la subtilité, la clarté, et l’impassibilité de son corps, n’est plus subjette aux loix trop grossieres de nos cervelles. Son ascension me fait monter à cette foy divine; car, si son corps penetre les cieux, s’eleve par sa seule volonté, et se place, sans place, à la dextre du Pere, pourquoy ne sera-t-il encore çà bas (1) où bon luy semble, sans y occuper autre place que selon sa volonté? S'il est assis à la dextre du Pere, cela me monstre que tout luy est sousmis, le ciel, la terre, les distances, les lieux et les dimensions. De ce qu'il est dit qu’e/ viendra juger les vivans et les morts, je me pousse à la creance de l’immutabilité de sa gloire, et que partant sa glôire n’est pas attachée au lieu, parce qu’il la porte partout avec soy, et mesme au tres-sainct Sacrement; car il y est sans laisser sa gloire, et sans se devestir de ses perfections. Ce mesme Sarnct-Esprit, par l’operation duquel il a esté conceu, et est né d’une Vierge, pourra bien encore, avec son operation, faire cette admirable besongne de la transsubstantiation. L'Eglise, qui, estant Saincte, ne peut nous induire à l'erreur, estant Catholique, n'est pas astreinte au caprice de ces miserables siecles; mais doit avoir son estenduë en long dés le tems des Apostres, en large, par tout le monde, en profondeur jusques au purgatoire, en hauteur jusques au ciel, embrassant toutes les nations, et tous les siecles passez. Les Saincts canonisez, et nos ayeux, avec qui nous avons union estroitte, les prelats, les Conciles recens et anciens, tout partout chantent : Amen, Amen, à cette premiere creance. C’est icy la parfaicte communion des Saincts, car c’est la viande commune des anges, et des belles ames du paradis, et de nous autres : c'est le vray pain auquel tous les vrais chrestiens participent. La remassion des pechez, et l’autheur de la remission, qui sont clairement exprimez dans ce Symbole, confirme la croyance et la semence de nostre resurrection, jettée pour la vie eternelle, preparée icy-bas, aussi bien que conservée en la foy et verité du tres-sainct Sacrement, qui est la realité et la substance du vray et naturel corps de Nostre-Seigneur, qui est vrayement l’abregé de nostre foy, suivant le dire du Psalmiste : Memoriam fecit mirabilium suorum. O sainct et parfaict memorial de l'Eglise ! admirable recueil de nostre foy! qui croit, à Seigneur! vostre presence en ce tres-sainct Sacrement, comme le propose vostre saincte Eglise, a recueilly sans doute, et succé le doux miel de toutes les fleurs de vostre saincte religion.

À grand peine puy-je en quitter le subjet; mais je reviens à

(4) Ici-bas.

vous, Messieurs, et je vous demande ce qu’on m'opposera de plus à ces passages si clairs : Cecy est mon corps. Vous dites, que /a chair ne profite rien : non pas vostre chair ny la mienne, qui ne sont que des charongnes, ny nos sentimens charnels, ny une chair simple et sans esprit, ny une vie perissable ; mais celle du Sauveur, qui est tousjours remplie de l'Esprit vivifiant et de son Verbe. Je dy qu'elle profite à tous ceux qui la recoivent dignement pour la vie eternelle : que repliquerez-vous! Que les parolles de Nostre-Seigneur sont esprit et vie? qui le nye, sinon vous, qui dites que ce ne sont que des phantosmes et des figures? Mais à quel propos cette consequence? les parolles de Nostre-Seigneur sont esprit et vie, donc elles ne se doivent pas entendre de son corps quand il dit : Fèlius homainis tradetur ad illudendum , ad flagellandum! Je mets en exemple les parolles les premieres venuës. Ces parolles n’estoient-elles pas esprit et vie? Dites donc, a-t-il esté crucifié en figure? Quand il dit : Si ergo videritis filium hominis ascendentem ubi erat prius, s'ensuit-il qu'il n'y soit monté qu’en signe et en figure? Toutesfois , elles sont comprises avec les autres parolles, où il dit : Spiritus et vita sunt. Le sainct Sacrement aussi bien que les sainctes parolles de Nostre- Seigneur, y sont donc, qui vivifient la chair; autrement la figure ny la realité ne profiteroient de rien ; mais la chair ne laisse pas d'y estre avec sa vie et son esprit. Que direz-vous de plus? Que ce Sacrement est appellé pain? Aussi est-il; mais comme Nostre- Seigneur l'explique, un pain vivant : Ego sum pantiis vivus. C'est bien assez pour cet exemple; mais vous, Messieurs, que pouvez-vous produire de semblable? Je vous monstre un esf, monstrez-moy le non est, que vous pretendez, ou le significat. Je vous ay monstré le corpus, monstrez-moy le signe simplement. Cherchez, virez, revirez, mettez-vous sur vostre esprit de tournoyement, je vous dy que vous ne treuverez jamais ce que vous dites. À tout rompre, vous vous vantez que vous monstrerez, que celuy qui voudroit tirer un peu ces parolles, treuveroit quelque semblable phrase, à celle que vous pretendez estre icy; mais il les faudroit dresser à vostre poste, pour en tirer une si lourde consequence : je nye mesme que vous les puissiez faire accorder au sens ; et je dy, que si chascun les manie à sa main, la pluspart les prendroient à gauche. Mais un peu de patience, laissons-vous un peu tournoyer. Vous produisez, comme si c’estoit une suitte et une connexion verbale : Quæ ego loquor, spiritus et vita sunt; et y joignez : Quotiescumque manducabitis panem. Vous y adjoustez : Hoc facile in meam commemorationem; vous y

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apportez : Mortem Domini annuntiabitis donec veniat, me autem semper non habetis. Or, je vous prie, considerez un peu quel rapport ont ces parolles les unes aux autres. Vous reduysez tout cecy à l’analogie de vostre foy, et comment? Nostre-Seigneur est assis à la dextre de son Pere, donc il n’est pas icy : monstrez-moy le fil du discours avec lequel vous cousez cette negative, avec cette affirmative. Parce que, dites-vous, un corps ne peut estre en deux lieux. Voyez-vous comme vous mettez l'apprehension d’une raison purement humaine, avec la sacrée parolle ! Vous dites que Nostre-Seigneur viendra juger les vivants et les morts de la dextre de son Pere; quoy pour cela? S'il estoit besoin qu’il vinst du ciel en terre pour se treuver present au tres-sainet Sacrement, vostre analogie auroit de l'apparence, mais non pas encore de la verité ; car, alors qu'il viendra juger, personne ne dit que ce soit invisiblement : le feu precedera. Voilà vostre analogie. Or, devinez qui a mieux travaillé, ou vous, où moy? Combien de fois et en combien de lieux, l'Eglise, tant militante que triomphante, dans le Vieux et le Nouveau Testament, est-elle appellée maison et famille? I me semble que ce seroit un tems perdu d’en vouloir faire la recherche, puisque cela est si commun dans les Escritures, que ceux qui les ont leuës n’en doubteront jamais? et celuy qui ne les à point leuës, incontinent qui les lyra, treuvera quasi partout cette façon de parler. C’est de l'Eglise que sainct Paul dit à son cher Timothée : U{ scias, quod oporteat te conversari in domo Dei, quæ est Ecclesia, columna et firmamentum veritatis. C'est d'elle que David dit : Beat qui habitant in domo tua, Domine. C’est d'elle que l'ange dit : Regnabit in domo Jacob in æternum. C'est d'elle que dit Nostre-Seigneur : In domo Patris mei mansiones multæ sunt : Simile est regnum cœælorum homini patri-familias. Matth. 20, et en cent autres lieux.

Or, si l'Eglise est une maison et une famille, puis qu'il y doit avoir un maistre seul, il ne faut point doubter que ce maistre ne soit Jesus-Christ : ainsi elle est appellée maison de Dieu. Mais nostre Pere de famille s’en allant à la dextre de Dieu son Pere, quoy qu'il ayt laissé plusieurs serviteurs en sa maison, voulut en laisser un qui fust serviteur en chef; et auquel les autres se rapportassent; ainsi le declare Jesus-Christ : Quis putas est servus fidelis et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam? De vray, s'il n’y avoit un maistre-vallet en une boutique, pensez comme le traffic iroit? S'il n'y avoit un roy en un royaume , un patron en un navire, et un pere

de famille en une maison, de vray, ce ne seroit plus une famille, mais une confusion insupportable. Escoutez Nostre-Seigneur en sainct Matthieu, 12 : Omnis civilas et domus, divisa contra se, non stabit. Jamais une province ne peut estre bien gouvernée d’elle-mesme, principalement si elle est grande. Je vous demande, Messieurs les clair-voyants, qui ne voulez pas qu’en l'Eglise il y ayt un chef, si vous pourriez nous donner quelque gouvernement de consequence, où tous les gouvernemens particuliers ne fussent point rapportez à un? Il faut laisser à part les Marcedoniens, Babyloniens, Juifs, Medes, Perses, Arabes, Syriens, François, Espagnols, Anglois, et une infinité des plus remarquables, parmy lesquels la chose est claire; mais venons aux respubliques. Dites-moi, où vous avez veu quelque grande province qui se soit gouvernée d’elle-mesme? Jamais. La plus belle partie du monde fut autresfois de la respublique des Romains, mais une seule Rome gouvernoit; une seule Athenes, une seule Carthage, et ainsi des autres anciennes; une seule Venize, une seule Gennes, une seule Lucerne, Fribourg, et autres. Ainsi, vous ne treuverez jamais que la partie de quelque notable et grande province se soit advisée de se gouverner sans chef : il faut et il faudra tousjours ou qu'un homme seul, ou qu'un seul corps d'hommes residens en quelque lieu, ou une seule ville, ou quelqu'autre petite portion d’une province, ayent eu le gouvernement de la province, si la province estoit grande. Or vous, Messieurs, qui vous playsez aux histoires, je suis asseuré de vostre voix, vous ne permettrez pas qu'on m'en demande la garantie. Supposons pourtant (ce qui est tres-faux) que quelque province particuliere se fust gouvernée d’elle-mesme, comme est-ce qu'on le pourroit verifier de l'Eglise chrestienne, laquelle est si universelle, qu’elle comprend tout le monde? Comme pourroit-elle estre une, si elle ne se gouvernoit par une regle d'unité? IL faut tousjours avoir un Concile assemblé de tous les eveschez; 1l faudroit que tous les evesques fussent tousjours absens : comme se pourroit faire cela? Mais si tous les evesques estoient pareils, qui les assembleroit? et quelle peine seroit-ce, quand on auroit quelque doubte en la foy, de faire assembler un Concile? cela n’est pas possible. Vouloir donc que toute l'Eglise, et chaque partie de l'Eglise se gouverner par elle-mesme, sans se rapporter l’une à l’autre, c’est eslablir, non pas une Eglise, mais une Babylone.

Posé donc pour certain ce que j’ay suffisamment preuvé, qu'il faut en l'Eglise qu'une partie se rapporte à l’autre, je vous de-

mande où est la partie à laquelle on se doit rapporter? ou c’est une province, ou une ville, ou une assemblée, ou un partieulier. Si c'est une province, où est-elle? Ce n’est pas l’Angleterre; car, quand elle estoit catholique, elle avoit son recours ailleurs dans le besoin. Ce n’est pas une autre ville; car où serat-elle? et pourquoy plutost celle-là qu'une autre? aucune province n’a jamais demandé ce privilege. Si c’est une ville, 1l faut qu’elle soit une des patriarchales : entre les patriarchales , il n'y en à que cinq, Rome, Antioche, Alexandrie, Constantinople, et Hierusalem : les quatre des cinq sont hors de l'Eglise (excepté Rome). Si une assemblée, c’est celle de Rome. Si donc vous voulez que ce soit une ville, c'est Rome. Maïs non, ce n’est ny une province, ny une ville, ny une simple et perpetuelle assemblée; c'est un seul homme, chef constitué sur toute l'Eglise : Fodelis servus et prudens, quem constituit Dominus. Ainsi je conclus que Nostre-Seigneur, en partant de ce monde, affin de laisser toute son Eglise unye , lui a laissé un seul gonverneur et lieutenant general, auquel on doit avoir recours en toutes les necessitez de la religion. Voilà ce qu'ont creu les anciens Peres, et ce que nous croyons aussi bien qu'eux.

De l'essence et de l'existence de l'Eglise.

Si lPEglise est visible.

APRES cela, nos adversaires vont et courent par divers chemins à leur opinion de l’invisibilité de l'Eglise : car les uns disent qu'elle est invisible, en ce qu'elle consiste seulement dans les personnes esleuës et predestinées; les autres attribuent cette invisibilité à la rareté et dissipation des croyans et vrays fidelles. Donc, les premiers tiennent l'Eglise estre en tout tems invisible, les autres disent que cette invisibilité a duré environ mille ans, plus ou moins, c’est-à-dire depuis le tems de sainct Gregoire, jusques à Luther, durant lequel la papauté estoit paysible parmy les chrestiens ; car ils disent que durant ce tems-là il y avoit plusieurs chrestiens secrets, qui ne descouvroient pas leur intention, et se contentoient de servir ainsi Dieu à couvert. Sans doubte (1) cette theologie est imaginaire et devinatoire. Les

(1) Certainement

autres ont mieux aymé dire hardyment que, durant ces mille ans, l'Eglise n’estoit ny visible ny invisible, mais du tout abolie et estouffée par l’impieté et l’idolastrie introduicte en sa place. Permettez-moy, je vous prie, de declarer librement la verité. Tous ces discours ressentent asseurement le mal de teste : ce sont des songes qu'on fait en veillant, et qui ne valent pas celuy que Nabuchodonosor fit en dormant; aussi luy sont-ils du tout contraires ; si nous croyons à l’interpretation de Daniel (c. 2); car Nabuchodonosor vid une pierre taillée d’un mont, sans œuvre de mains d'homme, qui vint rouler et renverser la grande statue, et s’accreust tellement, qu'estant devenuë une montagne, elle remplit par apres toute la terre. Et Daniel l’entendoit du royaume de Nostre-Seigneur, qui devoit demeurer eternellement. Or, si l'Eglise est comme une montagne, et si elle est si grande qu'elle remplit toute la terre, comment sera-t-elle invisible ou cachée, ou secrette? Si elle devoit durer eternellement, comment aura-t-elle manqué mille ans ? C’est sans doute du royaume de l'Eglise militante que s'entend ce passage ; car celuy de la triomphante remplira le ciel, non pas la terre seulement, et ne s’eslevera plus en ce tems aucun autre royaume, comme porte exprez l’interpretation de Daniel, jusques à la consommation du siecle. Joint que ces parolles, d’estre taillée de la montagne sans œuvre manuelle, appartient à la generation temporelle de Nostre-Seigneur, selon laquelle il a esté conceu au ventre de la Vierge, engendré de sa propre substance, sans operation humaine, par la seule benediction et vertu du Sainct- Esprit. Ainsi, ou Daniel a mal deviné, ou les adversaires de l’Eghse catholique ont revé, quand ils ont dit que l'Eglise est invisible, cachée et abolie. Ayez un peu de patience, au nom de Dieu , nous irons par ordre et briëfvement, monstrant la vanité de toutes ces fausses opinions; mais il faut, avant tout, deffinir ce que c’est que nous appellons l'Eglise.

Faciendum erit caput, de publicatione et gloria Evangelu per fidem Ecclesiæ, contra fidem hæret. Quo loco repetendum erit, quod dictum est in fine cap. de visibili Ecclesia, nimirum in Ecclesia visibili posci oculum mentis et corporis, in invisibèli nullum. Vide (nr. Reg. 12) ubi Jeroboam non arguitur, quod Regnum sciderit, sed quod Ecclesiam fecerit, et phana in excelsis, el sacerdotes de extremis populi, qui non erant de filiis Levi. Nota hic missionem Sacerdotalem ; sed veniamus ad propositum (1).

(1) On voit ici ce que le saint évêque se proposait : l’œuvre est inachevée, et on y cherche un peu d'ordre.

L'Eglise vient d’un mot grec, qui veut dire convocation : VEglise donc signifie une assemblée, ou une compaignie de gens appellez ; la Synagogue, à proprement parler, veut dire un trouppeau. L'assemblée des Juifs s’appelloit Synagoque; celle des chrestiens s’appelle Eglise, parce que les Juifs estoient comme un trouppeau de bestail, assemblé et attrouppé par crainte; les chrestiens sont assemblez par la parolle de Dieu, appellez ensemble en unyon de charité, par la predication des Apostres, et celle de leurs successeurs. En effet, S. Augustin advouë que l'Eglise est nommée de la convocation, et la Synagogue du trouppeau, parce qu'estre convoqué appartient plus aux hommes, estre attrouppé appartient plus au bestail. C’ést donc à bon tiltre que l’on appelle le christianisme Eglise, ou convocation, parce que le premier benelfice que Dieu fait à l'homme pour le mettre en grace, et le premier effect de sa predestination, c'est de l’appeller à l'Eglise : Ceux qu'il a appellez, il les a predestinez, dit S. Paul aux Romains (c. 8); et aux Colossiens (c. 3), il dit encore : La paix de Christ surmonte en vos cœurs, en laquelle vous estes appellez en un corps. Estre appellez en un corps, c’est estre appellez en l'Eglise : aussi, dans les similitudes que fait Nostre-Seigneur, en S. Matthieu 20, de la vigne et du banquet avec l'Eglise, certes, les ouvriers de cette vigne et les conviez à ces nopces sont dits appellez et convoquez : Plusieurs, dit-il, sont appellez, mais bien peu sont esleus. Les Atheniens appelloient l'Eglise, là convocation des croyans mais la convocation des estrangers s’appelloit autrement. Par consequent le mot d'Eglise vient expressement aux chrestiens, qui ne sont plus advenaires, uy estrangers, ny passans, mais concitoyens des Saincts, et domestiques de Dieu. Voilà donc d’où est prins le vray mot d’Eglise, et en voicy la deffinition aux Ephes. 5, en S. Jean 2, et en S. Cyprien (De unitate Ecclesiæ).

L'Eglise est une université, ou generale compaignie d'hommes qui sont unys, et recueillys en la profession d’une mesme foy chrestienne, en la participation des mesmes sentimens et sacrifices, et en l’obeyssance d’un mesme vicaire et lieutenant general, en terre, de Nostre-Seigneur Jesus-Christ, et du successeur de sainct Pierre, sous la charge des legitimes evesques. Avant tout, c'est une sainclte compaignie, où une fidelle assemblée, parce que la saincteté interieure de ce corps est sa marque essentielle.

Je vous entretiens trop, Messieurs, sur un subjet qui ne demande pas une si grande inquisition. Vous lisez les escritures

de Calvin, de Zuingle, et de Luther : or, je vous prie, tirez-en les injures, les calomnies, les opprobres, les medisances, les risées et les bouffonneries qui y sont contre le Pape et contre le sainct Siege de Rome, et vous verrez qu’il ne vous demeurerä presque rien. Vous escouterez trop facilement parler vos ministres ; imposez-leur silence, supprimez les injures qu'ils vomissent contre le siege de sainct Pierre, et vous aurez vos presches et vos sermons la moytié plus courts. On dit mille folies sur cecy; c'est le rendez-vous general de tous vos predicans : s'ils composent des livres hors de propos, comme las et recreus (1) du grand travail, s'ils s’arrestent sur les vices des Papes, publiant bien souvent ce qu’ils sçavent asseurement n’estre point vray. Beze dit que dés long-tems il n'y avoit eu aucun Pape qui se fust soucié de la religion, ny qui eust esté theologien : il veut inutilement tromper quelqu'un, car il sçayt bien qu'Adrien, Marcel, et les cinq derniers, ont esté tres-grands theologiens. À quoy bon ainsi de mentir? Mais accordons-luy qu'il y eust eu du vice et de l'ignorance en quelques-uns, Cathedram tibi, dit S. Augustin, fecit Ecclesia Romana, in qua Petrus sedit, et in qua hodie Anastasius et Clemens sedit; quare appellas Cathedram pestilentiæ Cathedram Apostolicam ? si propler homines, quos putas legem loqui, et non facere, numquid Dominus Jesus propter Pharisæos, de quibus ait (dicunt et non faciebunt), Cathedræ, in qua sedebant, ullam fecit injuriam ? 1llam Cathedram Moysis commendat, et illos, servato Cathedræ honore, redarquit ; ait enim : Super Cathedram RTE Hæc si cogitarelis,

non propler homines, quos infamats, blasphemarets Cathedram Apostolicam, cui non quidem convenitis; sed quid est aliud quam velle dicere, et tamen non posse, nisi malè dicere?

L'Eglise catholique est sous un chef visible, celle des heretiques n'a point de chef.

Je ne m'amuseray pas beaucoup en ce poinct; car vous sçavez assez que tous, tant que nous sommes de catholiques, nous recognoissons le Pape pour vicaire de Nostre-Seigneur : l'Eglise universelle le recognut dernierement à Trente, quand elle s’ad-

(4) Epuisés.

dressa à son jugement pour obtenir de luy la confirmation de ce qu'elle avoit resolu, et quand elle receut ses deputez, comme presidens ordinaires et legitimes du sainct Concile. D'ailleurs, je perdrois tems aussi de preuver, que vous n’avez point de chef -visible : vous ne le nyez pas; car, quoy que vous ayez en quelques endroicts un suprême consistoire, comme en ceux de Berne, de Geneve, de Zurich, et autres, qui ne despendent d'aucun superieur, vous estes si esloignez neantmoins, de vouloir recognoistre un chef universel, que mesme vous n’avez point de chef provincial ou national. Les ministres sont autant entre tous l'un que l’autre, et non-seulement n’ont aucune prerogative au consistoire, ains (1) sont estimez inferieurs en science et en suffrage au president, qui n’est pas ministre. Pour le regard des surveillans (qui tiennent chez vous le lieu d’evesques), vous ne vous estes pas contentez de les ravaler assez honteusement jusques au rang des ministres, mais vous les avez encore rendus leurs inferieurs, affin que ne laissant rien du tout en sa place, il vous fust loysible de confondre tout l’ordre dans vos Eglises. ”

Des Anglois sont arrivez jusques à ce poinct de tenir leur reine pour chef de leur Eglise, contre la pure parolle de Dieu; je sçay bien qu'ils ne sont pas si aveuglez, que de vouloir qu'elle soit le chef de toute l'Eglise catholique, mais seulement de ces miserables pays. Bref, il ne se treuve aucun chef parmy vous qui puisse gouverner sur toutes les choses spirituelles, ny en un lieu, ny parmy tout le reste de ceux qui font profession de contredire le Pape : voyez maintenant la conclusion de tout cecy.

La vraye Eglise doit avoir un chef visible en son gouvernement et administration; la vostre n'en a point : donc, la vostre n’est pas la vraye Eglise. Au contraire, s’il y a une Eglise au monde qui soit vraye et legitime, il faut qu'elle ayt un chef visible : il n’y en a point qui en ayt un, sinon la nostre : la nostre donc est la vraye. Passons outre, et desnoüons le point de la question, qui sera clairement resoluë par les discours qui suivent.

() Mais.

Premierement , la vraye Eglise doit estre une en sa doctrine.

NoSTRE-SEIGNEUR Jesus-Christ est-il divisé? Non certes, il ne l'est pas; car il est Dieu de paix et non de dissension, comme S. Paul l’enseignoit par toutes les Eglises de son tems. Il ne se peut donc faire , que la vraye Eglise puisse estre en divorce, ou division de creance et de doctrine, car Dieu n'en seroit plus l'Autheur ny l'Espoux, et, comme un royaume divisé en soymesme , elle periroit. Tout aussi-tost que Dieu choisit et prend un peuple à soy (comme il a fait l'Eglise), il luy donne l'unité de son chemin et de sa conduitte : l'Eglise n’est qu’un corps, duquel tous les fidelles sont les membres unys et lyez ensemble admirablement par toutes les joinctures. Il n’y a qu'une foy, et un mesme esprit qui anyme ce corps, et Dieu est luy-mesme son lien , il rend sa maison peuplée de personnes de mesme societé, d'où s'ensuit que la vraye Eglise de Dieu doit estre unye, lyée, joincte et serrée ensemble en une mesme doctrine et creance. Or, voicy ce qu'il y a de question entre nous :

L'EGLISE CATHOLIQUE EST UNYE EN CREANCE, LA PRETENDUE REFORMÉE NE L'EST POINT. L

Il faut, dit S. Hierosme, que tous les fidelles s’assemblent et viennent se joindre à l'Eglise romaine, qui est la plus puissante principauté. C’est /a mere de leurs dignitez sacerdotales, disoit Jule [. C’est /e commencement de l'unité de la prestrise et le lien d'unité, dit S. Cyprien; nous n'ignorons pas, adjouste-t-1l, qu'il y a un Dieu, un Christ, et un Seigneur lequel nous avons, et nous confessons un Sainct-Esprit, et un evesque en l'Eglise catholique. Le bon Optat disoit aussi aux Donatistes : « Tu ne » peux nier que tu ne sçaches qu’en la ville de Rome, la princi- » palle chaire a esté premierement conferée à S. Pierre, en » laquelle a esté assis le chef de tous les Apostres S. Pierre, d’où » il fut appellé Cephas; c’est sa chaire dans laquelle l'unité du » tout est gardée, affin que les autres Apostres ne voulussent » pas la pretendre, et deffendre chascun la sienne, et que dés » lors celuy-là fust schismatique et pecheur, qui voudroit se » bastir une autre chaire, contre cette unique chaire; et en cette » premiere chaire (qui est la principale de ses prerogatives) fut » assis premierement S. Pierre. » Ce sont les parolles de cet ancien et sainct docteur : tous, tant qu'il y a de catholiques en

nostre aage, sont de mesme resolution; nous tenons l'Eglise romaine pour nostre rendez-vous, en toutes nos difficultez ; nous sommes tous ses tres-humbles enfans, et prenons tous nourriture du laict de ses mammelles ; nous sommes tous branches de cette tige, Aæc est arbor bona ; nous ne tirons autre suc de doctrine que de cette racine, c’est elle qui nous lye tous par le nœud d'une livrée de mesme creance; car sçachant qu'il y à un chef, lieutenant general de l'Eglise , nous croyons que ce qu'il resoud et determine avec l’advis des autres prelats, lorsqu'il est assis sur la chaire de S. Pierre, pour enseigner le christianisme, sert de loy et de niveau à nostre creance. Qu'on parcoure le monde, et partout on verra une mesme foy dans les catholiques : quand il y a quelque diversité d'opinion, ce n'est pas en chose appartenant à ia foy, ou si cela est, tout incontinent que le Concile general, ou le siege de Rome en aura determiné, vous verrez chascun se ranger à leur deffinition. Nos entendemens ne s'esgarent point les uns des autres en leur sentence, ains se tiennent tres-estroittement unys, et serrez ensemble, par le lien de l’authorité superieure de l'Eglise, à laquelle chascun se rapporte en toute humilité, et y appuye sa foy, comme sur la colomne et fermeté de verité : ainsi nostre Eglise catholique n'a qu'un langage et un mesme parler par toute la terre. Au contraire, Messieurs , vos premiers maistres n’eurent pas plus tost esté sur pied, ils n’eurent pas plus tost pensé de se bastir une tour de doctrine et de science, qu'elle alla toucher à descouvert dans le ciel de leur orgueil, et leur acquit la grande et magnifique repu= tation de reformateurs; mais Dieu, voulant empescher cet ambitieux dessein, permit entre eux une totale diversité de langue, et de creance, si bien qu'ils commencerent à se cantonner qui deçà qui delà, et toute leur besongne ne fut qu'une miserable Babel et confusion. Helas, quelle contrarieté a produict la reformation de Luther! Je n'aurois jamais fait, si je voulois la mettre sur le papier; qui la voudra voir, qu'il lise le petit livret de Seneque Staphu, de Concordia discordi, et Sander, 1. T, de sa Visible Monarchie, et Gabriel de Preau, en la Vie des heretiques : je diray seulement ce que vous ne pouvez pas ignorer, et que je voy maintenant de mes propres yeux.

Vous n'avez pas un mesme canon des Escritures : Luther ne veut point l'Espitre de S. Jacques, que vous recevez; Calvin tient que c’est contre l'Escriture qu'il y ayt un chef en l'Eglise; les Anglois tiennent le contraire; les seigneurs François tiennent que. selon la parolle de Dieu, les prestres ne sont pas moins.

que les evesques; les Anglois ont des evesques, qui commandent aux prestres, et, entre eux, deux archevesques, dont l’un est appellé Primat, nom auquel Calvin veut un tres-grand mal; les Puritains, en Angleterre, tiennent comme article de foy, qu'il n'est pas loysible de prescher, de baptiser, et prier dans les eglises qui ont esté autrefois aux catholiques, mais on n’est pas si scrupuleux deçà la mer : or, je vous prie, notez ce que j'ay dit, qu'ils tiennent cela pour article de foy, car ils souffrent les prisons et les bannissemens, plutost que de s’en desdire. Je sçay tres-bien qu’à Geneve, l’on tient pour susperstition de celebrer aucune feste des Saincts; toutesfois en Suisse l’on les fait, et vous en faites une de Nostre-Dame : il ne s’agit pas icy que les uns les fassent, les autres non, car ce ne seroit pas contrarieté de doctrine; mais simplement de ce que vous et quelques Suisses les observent, les autres les condamnent comme contraires à la pureté de la religion. Ne sçavez-vous pas que l’un de vos plus grands ministres dit à Poissy, que le corps de Nostre-£eigneur estoit aussi loin de la cene, que la terre est esloignée du ciel? Ne sçavez-vous pas encore que cela est tenu pour faux par plusieurs des autres? Un de vos maistres n’a-t-il pas confessé dernierement la realité de Nostre-Seigneur dans la cene? et les autres la nyent. Me pourrez-vous nyer qu’au fait de la justification vous ne soyez autant divisezentre vous autres, comme vous l'estes d’avec nous ? tesmoin l’anonyme disputateur (1). Bref, chascun parle selon son langage à part, et de tant d'Hugnenots auxquels j'ay parlé, en verité, je n'en ay jamais treuvé deux de mesme croyance.

Mais le pis est, que vous ne vous sçauriez accorder : car, où prendriez-vous un ministre asseuré? Vous n'avez point de chef en terre pour vous addresser à luy en vos difficultez. Vous croyez que l'Eglise peut s’abuser et abuser les autres, vous ne voudriez donc pas mettre vostre ame en une main si peu asseurée : aussi vous n’en tenez pas grand compte. L'Escriture ne peut estre vostre arbitre, car c'est de l’Escriture mesme que vous estes en procez, voulant les uns l'entendre d’une façon, les autres de l’autre. Enfin, vos disputes et vos discordes sont et seront immortelles, si vous ne vous rangez à l’authorité de l'Eglise, tesmoins les colloques de Lunebourg, de Malbron, de Montbeliard, et celuy de Berne, dernierement; tesmoins encore, Tilmant, Heshisme et Oraste, ausquels j'adjouste Brance et Vallenger. Certes, la division qui est entre vous, pour le nombre

(1) Le trailteur. Voy. L’Zstendart, T. II.

des sacremens, est pitoyable à present, et communement parmy vous on ne met que deux sacremens; Calvin en a mis trois, adjoustant l'Ordre au Baptesme et à la Cene : Luther y met la Penitence pour le troisiesme, et puis dit autre part qu'il n'y en à qu'un. Enfin, les protestans, au Colloque de Ratisbonne, auquel Calvin se treuva, tesmoins Beze en sa vie, confesserent qu'il y avoit sept sacremens; et cela se void en l’article de la toutepuissance de Dieu. Comme est-ce donc que vous estes si divisez? Pendant que les uns nyent qu'un corps puisse estre (voir mesme par la vertu divine) en deux lieux, les autres nyent toute ja puissance absoluë, les autres ne nyent rien de tout cela. Que si je voulois vous monstrer les grandes contrarietez qui sont en la doctrine de ceux que Beze recognoit pour glorieux reformateurs de l'Eglise, Hierosme de Prague, Tesanzaüs, Wiclef, Luther, Bucer, OEcolampade, Zuingle, Pomerain, et les autres, je n’aurois jamais fait. Luther seul vous instruira assez de la bonne concorde qui est entre eux, en la lamentation qu'il fait contre les Tanzuelins et les Sacramentaires, qu'il appelle Absalons et Judas, et esprits vermeriques.

L'an 1527, feu Son Altesse de Savoye, de tres-heureuse memoire, Emmanuel-Philibert, raconta luy-mesme au docte Antoine Possevin, qui se treuva au Colloque de Cormasse, que quand on demanda aux protestans leur confession de Foy, tous, les uns apres les autres, sortirent hors de l’assemblée pour ne se pouvoir accorder ensemble. Ce grand prince, tres-digne de foy, dit tout cecy pour y avoir esté present. Toute cette estrange division à son fondement sur le mespris que vous faites d'un chef visible en terre; car, n’estant point lyez pour deferer l'exposition de la parolle de Dieu à aucune superieure authorité, chaseun prend le party que bon luy semble; c'est ce que dit le Sage, que les superbes sont tousjours en dissension, ce qui est une marque de vraye heresie. Or, ceux qui sont divisez ainsi en plusieurs parüis, ne peuvent estre appellez du nom de l'Eglise; car c’est un nom: de consentement et de concorde. Mais quant à nous, Messieurs, nous avons tous un mesme Canon des Escritures, un mesme chef, et une mesme regle pour les entendre; vous avez diversité de Canons en recueil, et en l'intelligence; vous avez autant.de testes et de regles que vous estes de, personnes : nous sonnons tous au son de la trompette d’un seul Gedeon, et avons tous un mesme esprit de foy au Seigneur avec le Concile, et son lieutenant est l'interprete des decisions de Dieu et de l'Eglise, selon la parolle des Apostres : Visum est Spiritui sancto et nobis.

DISCOURS L. bull

Cette unité de langage est en nous un vray signe que nous sommes de l’armée du Dieu sainct; et vous ne pouvez y estre recognus que pour des Madianites , qui ne faites en vos opinions que criailler et vetiller chascun à sa mode, chamailler les uns contre les autres, vous entre-esgorgeant et massacrant vousmesmes par vos dissensions, ainsi que dit Dieu par Isaïe : Les Egyptienschocqueront contre les Egyptiens, et l'esprit d'Egypte se rompra. S. Augustin dit, que comme Judas avoit tasché de diviser Christ, ainsi luy-mesme, par une juste separation, s’estoit divisé en luy-mesme. Cette seule marque vous doit faire quitter vostre pretenduë Eglise ; car celuy qui n’est pas avec Dieu, est contre Dieu, Dieu n’est point en vostre Eglise, et n’y peut estre, puisqu'il n'habite qu’en lieu de paix; mais en vostre Eglise il n'y a ny paix, ny concorde.

De la saincteté de l'Eglise; elle doit estre sans tache et sans macule.

Dougrer de la saincteté de l'Eglise, c’est une lourde erreur. L Eglise de Nostre-Seigneur est Saincte, et le doit estre : c’est un article de Foy. Le Sauveur s’est donné pour elle, affin de la sanctifier; c’est un peuple sainct, dit sainct Pierre, l’'Espoux est sainct et l'Espouse saincte. Elle est saincte estant dediée à Dieu, ainsi que les aisnez de l’ancienne Synagogue furent appellez Saincts pour ce seul respect; elle est saincte encore parce que l'Esprit qui la vivifie est sainct, et parce qu’elle est le corps mystique d’un chef qui est tres-sainct; elle l’est encore, parce que toutes ses actions interieures et exterieures sont sainctes : elle ne croit, ny espere, ny aime que sainctement; cela se void en ses prieres, en ses predications, sacremens et sacrifices. Enfin , elle est saincte en elle-mesme; car cette Eglise a une saincteté interieure, selon la parolle de David : Toute la gloire de cette fille royale est au dedans. Elle a encore sa saincteté exterieure en sa figure ; car elle est comme un jardin clos et envirouné de belles varietez. Sa saincteté interieure ne se peut voir, l'exterieure ne peut servir de marque distinctive, parce que toutes les autres sectes se vantent, quoy que faussement, de celte saincteté, et il est mal-aysé de recognoistre la vraye priere,

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