‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 95 sur 106 · AE · texte numérisé non relu

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la vraye predication et administration des sacremens; mais, outre tout cela, il y a en la vraye Eglise des signes avec lesquels Dieu fait cognoistre la saincteté de son Espouse, comme ses parfums et ses odeurs, selon ce tesmoignage des Cantiques : L’odeur de ses vestemens est comme l’odeur de l’encens. Ainsi nous marchons à la suite de ces odeurs et de ces parfums, pour treuver la vraye Eglise dans le giste du fils de la Licorne.

Du credil des miracles dont la vraye Eglise est depositaire.

Esr-I1 pas vray que les miracles sont des argumens bien puissans pour vous asseurer de la foy? Affin que Moyse fust creu en son ambassade, Dieu luy donna le plein pouvoir de faire des miracles. Nostre-Seigneur, à ce que ditS. Marc, confirmoit par des miracles signalez la predication evangelique. Si le fils de Dieu n’eust pas fait tant de merveilles, il dit luy-mesme qu'on n’eust pas esté coupable de ne l'avoir pas creu. S. Paul tesmoigne que Dieu confirmoit la foy du christianisme par les miracles : d’où s’ensuit que le miracle est une juste regle pour soustenir la vraye religion, une juste regle de la foy, et un argument preignant (1), pour persuader les hommes à leur creance; car, si cela n’estoit, nostre Dieu ne s’en fust pas servy. Il ne sert de rien de respondre que les miracles ne sont plus necessaires apres la foy generalement publiée : car, outre que je monstreray le contraire cy-apres, je ne dy pas maintenant qu'ils soient necessaires ; mais seulement, que là où il plaist à la bonté de Dieu d’en operer pour la confirmation de quelque article, nous sommes obligez de les croire, parce que, ou le miracle est une juste persuasion et confirmation, ou non : s’il ne l’est pas, donc Nostre-Seigneur ne confirme pas justement sa doctrine par les miracles; si c'est une juste persuasion, il s’en suit qu'en quelque tems que les miracles se fassent, ils nous obligent à les prendre pour une tres-ferme raison de sa divine volonté. Aussi le sont-ils en effet! c’est la sentence des Escritures : Tu es Deus, qui facis mirabilia, dit David au Dieu tout-puissant. Par consequent, ce qui est confirmé par le credit des miracles, est confirmé de Dieu, et Dieu ne peut estre autheur ny confirmateur du mensonge, puisque son essence est une pure verité.

(D Pressimt, convaincant

Mais, affin de couper chemin à toutes les illusions et les phantaysies de nos controoleurs, je confesse qu'il y a de faux miracles, et de vrays miracles, et mesme qu'entre les vrays miracles, il y en à qui font un argument evident d’eux-mesmes, que la puissance de Dieu s’y treuve, les autres non, si ce n’est par leurs circonstances. Les miracles que l’ante-christ fera seront tous faux , tant parce que son intention sera de decevoir et de tromper, que parce que la pluspart ne seront que des prestiges illusoires et vaines apparences magiques; l’autre partie ne seront pas de vrays miracles en eux-mesmes, mais seulement des miracles devant les hommes, c’est-à-dire, ils ne surpasseront pas les forces de la nature, mais, pour estre extraordinaires, ils sembleront des miracles aux hommes simples, comme la descente du feu du ciel visiblement, èn conspectu hominum; ainsi le pouvoir de faire parler les images, l’envoy de la peste, la guerison d’une playe mortelle : et entre ces merveilles, la descente du feu du ciel en terre, et le parler des images, ne seront proprement que des illusions qui paroistront : ën conspectu hominum ; par un effet de magie; la guerison de la playe mortelle sera un miracle populaire, non reel ny veritable, car, ce que le simple peuple croit estre impossible, il le tient pour mæacle quand il le void ; au contraire, il tient plusieurs choses impossibles en la nature, qui ne le sont pas reellement : ainsi plusieurs guerisons, et plusieurs playes sont mortelles et incurables à quelques medecins , qui toutesfois sont remediables en l’art de ceux qui sont plus suffisans, et qui ont quelques remedes plus exquis; de mesme la playe dont l’ante-christ guerira, sera mortelle, selon le cours ordinaire de la medecine ; mais le diable, qui a plus de subtilité en la cognoissance des vertus des herbes, des odeurs et autres drogues, que n’ont pas les hommes les plus sçavans, fera cette cure par l’application secrette des medicamens incognus aux hommes, ce qui semblera un miräcle, à qui ne sçauront discerner entre la science humaine et l’art diabolique (1). Celle-cy devance l’autre de beaucoup asseurement, mais la divine surpasse la diabolique d’une infinité : l’humaine ne sçayt qu'une petite partie de la vertu qui est en la nature, la diabolique scayt beaucoup plus , mais dans les confins de la nature, la divine n’a point d’autres limites que son infinité.

Jay dit, pour mieux discerner les vrays miracles, qu'il y en a qui font une certaine science, et qui font voir que le bras de Dieu y opere visiblement, les autres non, si ce n’est en la con-

(4) Ji faut abreger ce discours en peu de parolles, et scholastiques. (N:E,)

sideration des circonstances. Cela est clair par ce que j'ay dit, et encore par exemple des merveilles que firent les magiciens d'Egypte, qui estoient, quant à l'apparence exterieure, tous semblables aux miracles que faisoit Moyse; mais celuy qui regardera de pres les circonstances, cognoistra bien aysement que les uns estoient de vrays miracles, et les autres faux, et cela mesme confesserent les magiciens, quand ils dirent : Digitus Dei est hic. Ainsi pourrois-je dire, si Nostre-Seigneur n'eust jamais fait autre miracle que de dire à la Samaritaine que l’homme qui habitoit avec elle n’estoit pas son mary, et convertir l’eau en vin. Un incredule auroit peu penser qu'il y avoit en cecy de l’illusion et de la magie; mais, ces merveilles partant de la mesme main, qui faysoit voir les aveugles, parler les muets, oùyr les sourds, revivre les morts, il n’y restoit plus aucun scrupule, parce que, ramener la privation à son habitude, le non-estre à l’estre, et donner les operations vitales aux hommes morts, sont choses impossibles à toutes les puissances humaines : ce sont des coups du souverain Maistre , lequel, quand puis apres il luy plaist faire des cures extraordinaires par sa toute-puissance, ou des mutations dans les choses, ne laisse pas de les faire recognoistre pour miraculeuses, quoy que la nature secrette en peut faire de mesme dans un tems, parce qu'ayant fait ce qui surpasse la nature, il nous a rendu asseurez de sa qualité et de sa valeur : comme quand un homme a fait un chef-d'œuvre, quoy qu'il fasse puis apres plusieurs ouvrages communs, on ne laisse pas de le tenir pour maistre ouvrier. En somme, le miracle est une tres-certaine preuve et confirmation en la foy, quand c’est un vray miracle, et en quelque tems qu'il soit fait; autrement 1l faudroit renverser toute la predication apostolique. Certes, il estoit raisonnable qu'en establissant la foy des choses qui Surmontent la nature, elle fust averée par des œuvres qui surpassent la nature, et qui monstrent que la predication ou la parolle annoncée sort de la bouche et de l’authorité du Maistre de la nature, le pouvoir duquel n’est point limité, et qui se rend visible par le miracle, comme tesmoin de la verité soussignée, car Dieu met son sceau à la parolle portée par le predicateur, en signe de sa mission legitime.

Combien les ministres ont violé la Foy qui est deuë au lesmoignage des miracles.

Sans doute les miracles sont des tesmoignages generaux pour les simples et plus rudes fidelles ; car chascun ne peut pas sonder l’admirable convenance qu’il y a entre les propheties et l'Evangile, ny la grande mer des mysteres de l’Escriture, et semblables marques illustres, qui sont dans la religion chrestienne : c’est un examen propre aux doctes; mais il n’y a celuy qui ne comprenne le tesmoignage d'un vray miracle : chascun entend ce langage de Dieu. On pourroit dire, qu’à l’esgard des vrays chrestiens, les miracles ne sont pas necessaires; mais ils le sont : et à la verité, ce n'est pas sans cause, que la suavité de la divine Providence en fournit à son Eglise en toutes les saysons, puis qu'en tout tems il y a des heresies, lesquelles, bien qu'elles soient suffisamment refutées (selon mesme la capacité des esprits mediocres) par l'antiquité, par la majesté, l’unité, la catholicité, et la saincteté de l'Eglise, si est-ce (1) que chascun ne sçayt pas estimer ses doüaires (comme parle Optat) selon leur vraye valeur : chascun l'entend , parce que la saincte Escriture est une parolle commune à toutes les nations, neantmoins elle est semblable à Ja patente d’une sauve-garde, qui n'est pas cognuë d’un chascun; mais aussi-tost qu'on y void la Croix blanche (2) et les armes du prince, on y cognoist le tesmoignage et l’authorité souveraine , et on y porte respect. Il n'y a presque point d'article de nostre religion qui n'ayt esté approuvé de Dieu par de signalez miracles qui se font en l'Eglise, monstrant par eux où est la vraye foy ; et leur preuve est si suffisante, qu’elle merite la creance de l'Eglise universelle : car Dieu ne porteroit jamais ce tesmoignage à une Eglise qui n’eust point la vraye foy, ou qui fust errante, idolastre et trompeuse.

La vraye Eglise doit r'eluyre en miracles.

Apres tout, l'Eglise saincte porte le miel et le laict sous sa langue et dans son cœur, qui est sa marque interieure, laquelle (1) Encore est-il, — (2) Croix de Savoie,

582 CONTROYERSES.

nous ne pouvons voir : elle est richement parée d’une belle robbe, bien recamée et brodée en varieté, qui est la saincteté exterieure, laquelle se peut voir; mais, parce que les sectes et les heresies deguysent leurs vestemens de mesme façon, sous une fausse etoffe, pour ne s'y pas tromper, outre cela elle a des parfums et des odeurs qui luy sont propres, et qui sont certains signes et lustres de sa saincteté, qui luy sont tellement particuliers, qu'aucune autre assemblée ne s’en peut vanter en aucune façon : aussi ceux de nostre aage ne le peuvent faire, quoy qu'ils le voulussent. Car premierement ele reluict en miracles, qui sont une tres-suave odeur et parfum, signe evident de la presence de Dieu immortel avec elle : ainsi les appelle S. Augustin. Et de fait, quand Nostre-Seigneur partit du monde, il promit aux Apostres que l'Eglise seroit suivye de plusieurs miracles : « Ces marques, dit-il, suivront les croyans en mon nom : ils « chasseront les diables, ils parleront de nouveaux langages, ils « osleront les serpens, et le venin ne leur nuyra point; et par « l'imposition des mains, ils gueriront les malades. »

Considerons, je vous prie, et suivons de pres ces parolles si claires. [ ne dit pas que les seuls Apostres feroient ces miracles, mais simplement ceux qui croiront. Il ne dit pas que tous les croyans en particulier feroient des miracles; mais que ceux qui croiront seront suivys de ces signes admirables. 11 ne dit pas que ce seroit seulement pour dix ou vingt ans; mais simplement que ces miracles accompagneront les croyans. Il est vray que Nostre- Seigneur parle aux Apostres seulement, mais non pour les Apostres seulement : il parle des croyans en corps et en general, et cela s'entend de l'Eglise ; il parle absolument, sans distinction des tems et des saysons; ces sainctes parolles annoncent, sans restriction, que Dieu donnera ce pouvoir aux croyans qui sont dans l'Eglise. Les croyans sont suivys de ces miracles : donc, en l'Eglise, il y a des miracles, et en tout tems, puisqu'il ya etil y aura des croyans en tous lieux et en tout tems.

Mais de grace, examinons un peu pourquoy le pouvoir des miracles fut laissé à l'Eglise. Ce fut, sans doute, pour confirmer la predication evangelique ; car S. Marc le tesmoigne, et S. Paul dit, que Dieu donnoit tesmoignage à la foi qu'il annonçott, par des miracles. Dieu mit en la main de Moÿse ces instrumens, affin qu'il fust creu, et Nostre-Seigneur dit, que s’/ n’eust fait des miracles, les Juifs n’eussent pas esté obligez de le croire. S'il est vray que l'Eglise doit tousjours, en tout tems, combattre l'infidellité, pourquoy donc lui voudrions-nous oster ce

noble instrument que Dieu luy-mesme a mis en sa main? Je sçay bien qu’elle n’en a pas une si grande necessité qu’au commencement ; car, depuis que la saincte plante de la Foy a pris si bonne racine, on ne la doit pas si souvent arrouser; mais aussi, luy vouloir du tout lever l’effect (la necessité est la cause demeurant en bonne partie), c’est tres-mal philosopher en religion.

Apres cela, Messieurs, je vous prie de me monstrer quelque sayson , en laquelle l'Eglise visible ayt esté sans miracle, dés qu'elle commença, jusques à present. Au tems des Apostres, il se fit par tout infinis miracles, vous le sçavez bien. Apres ce tems-là, on sçayt assez le miracle recité par l’empereur Marc- Aurelle Antonin, fait par les prieres de la legion des soldats chrestiens qui estoient en son armée, laquelle, pour cela, fut appellée la fulminante. Qui ne scayt les miracles de S. Gregoire Thaumaturge, et ceux de S. Martin, de S. Antoine, de S. Nicolas, de S. Hilarion, et les merveilles faites au tems des Theodoze et Constantin, empereurs chrestiens? de quoy les autheurs sont d’un credit irreprochable : Eusebe, Ruffin, S. Hierosme, Basile, Sulpice, Athanase, etc. Qui ne sçayt encore ce qui arriva en l'Invention de la saincte Croix, et au tems de Julien l'Apostat? au tems de S. Chrysostome, de S. Ambroise, et de S. Augustin ? On a veu en leur tems plusieurs miracles qu'eux-mesmes recitent : pourquoy voulez-vous donc que la mesme saincte Eglise cesse maintenant d’avoir le pouvoir des miracles? quelle raison y auroit il? À dire vray, ce que nous avons tousjours veu et en toute sayson, accompaigner l'Eglise, luy est tres-singulier; et il est juste que nous l’appellions sa proprieté inseparable : d’où s’ensuit que la vraye Eglise a fait et fait encore paroistre sa saincteté par les miracles. Si Dieu rendoit si admirable son Propitiatoire, son mont Sinaï, et son buisson ardent, parce qu'il y vouloit parler avec les hommes, pourquoy n’auroit-il rendu

miraculeuse son Eglise, en laquelle il veut à jamais demeurer avec nous ?

L'Eglise catholique est accompaignée de miracles, et la pretenduë ne l’est point.

IL faut maintenant, Messieurs, que vous vous monstriez justes et raisonnables, sans chicaner et opiniastrer. Informa-

tions prinses deuëment et authentiquement, on treuve qu'au commencement de ce siecle, S. François de Paule a fleury et excellé en miracles indubitables et tres-insignes, comme est la . ressuscitation des morts; nous en lisons autant de S. Diogene d’Archada. Ce ne sont pas des contes ny des bruicts incertains, mais des preuves verifiées en contradictoire, devant le jugement de toute l'Eglise. Oseriez-vous nyer l'apparition de la Croix, faite au vaillant et capitaine Albugaire, et à tous ses gens, en ses caravanes, que tant d’historiens escrivent, et à laquelle tant de personnes avoient part? On nous asseure de bonne foy que le devot Gaspard Barsée, preschant aux Indes, guerissoit les malades, priant seulement Dieu pour eux à la saincte Messe; et si soudainement, qu'autre que la main de Dieu ne l'eust peu faire. On nous fait une foy indubitable que le bien-heureux François Xavier a guery les paralytiques, les sourds, les aveugles et les muets; qu'il a ressuscité un mort, et que son corps n’a peu estre consommé jusques icy, quoy qu'il eust esté enterré avec de la chaux, comme ont tesmoigné ceux qui l’ont veu tout entier, quinze mois apres sa mort, et ces deux derniers sont morts depuis environ quarante-cinq ans.

En Meliapor on a treuvé une croix incisée sur une pierre, laquelle on croit, par tradition, avoir esté enterrée par les chrestiens du tems de S. Thomas, apostre des Indes. Chose admirable, neanmoiïns veritable! presque toutes les années, vers la feste de ce glorieux apostre, cette croix suë et rend abondance de sang, ou d'une liqueur semblable au sang, et change de couleur, se rendant blanche, pasle, puis noire et tantost de couleur blesme, resplendissante, et tres-aggreable; enfin elle revient à sa couleur et forme naturelle : ce que tout le peuple void visiblement, et l’evesque de Virne en envoya une publicque attestation, avec l’image de la mesme croix, au saïinct Concile de Trente. Ainsi se font des miracles aux Indes, où la Foy n’est pas encore du tout affermie, desquels je laisse un tresgrand nombre, pour me tenir en la briefveté que je doy.

Le bon Pere Louys de Grenade, en son /ntroduction du Symbole, recite plusieurs miracles recens et irreprochables ; entre autres , il y produict la guerison que les roys de France ont faite en nostre aage, de l’incurable maladie des ecroüelles. J’ay leu l’histoire de la miraculeuse guerison de Jacques, fils de Claude André de Belmont, au bailliage de Baune en Bourgogne ; il avoit esté huict années muet et impotent : celuy-cy, apres avoir fait sa devotion en l’eglise de S. Claude, le jour mesme de sa feste,

DISCOURS LIY. 585

8 juin 1588, se treuva tout soudainement sain et guery. N’appellez-vous pas cela un miracle? Je parle des choses voisines, j'ai leu l'acte public, j'ai parlé au notaire qui l’a receu et expedié, bien et deuëment, signé Vion. Il n’y manqua pas de tesmoins ; Car il y avoit un nombre de peuples à miliades. Mais pourquoy m'arrester à vous produire les miracles de nostre aage? S. Malachie, S. Bernard, S. François ont operé, par la vertu de Dieu , une infinité de merveilles que des historiens de credit, de science, et de conscience, nous ont laissez avec de bonnes preuves. Adjoustons-y les merveilles qui se font maintenant à nos portes , à la veuë de nos princes et de toute nostre Savoye, pres de Monde-Vis. Elles devroient fermer la bouche à toute opiniastreté , estant si evidentes et si visibles. Or sus, que direz-vous à tout cecy? respondrez-vous que l’ante-christ produira des miracles ? S. Paul atteste qu’ils seront faux ; le plus grand que S. Jean remarque, c'est qu’il fera descendre le feu du ciel. Satan peut faire ce miracle, car l’effect en est naturel; mais Dieu donnera un prompt remede à son Eglise, puis qu'à ces faux miracles les serviteurs de Dieu Aelie et Enoch, comme tesmoigne l’Apocalypse et les interpretes, opposeront d’autres miracles de bien meilleur tems : car, nonseulement ils se serviront du feu du ciel pour chastier leurs ennemys miraculeusement , mais ils auront le pouvoir de fermer le ciel, affin qu'il ne pleuve point sur la terre, de changer et de convertir les eaux en sang, et de frapper le monde du chastiment que bon leur semblera, durant trois jours et demy. Apres leur mort, ils ressusciteront et monteront au ciel; la terre tremblera pendant leur eslevation, si bien que, par l'opposition de ces vrays miracles, les illusions de l’ante-christ seront decouvertes ; et comme Moyse fit enfin confesser aux magiciens de Pharaon : Digitus Dei est hic, ainsi Helie et Enoch confondrontles prestiges de l’ante-christ, affin que leurs ennemys dent gloriam Deo cœli : car Helie fera en ce tems ce qu’il faysoit jadis pour dompter l'impieté des Balaïtes et des autres religionnaires. Je veux donc vous respondre en forme de conclusion, premierement, que les miracles de l’ante-christ ne sont pas tels que ceux que nous produysons pour la foy de l'Eglise; et partant il ne s’ensuit pas que si ceux-là ne sont pas des marques de vraye Eglise, ceux-ci ne le soient effectivement. Ceux-là seront monstrez foibles et faux par de plus grands et plus solides; ceux-cy sont solides d'eux-mêmes, et personne ne peut leur en opposer de plus asseurez. Les merveilles de l’ante-christ ne seront

qu'une illusion de trois ans et demy ; mais les miracles de l’Eglise luy sont tellement propres, que depuis qu’elle est fondée, elle a tousjours esté reluysante en miracles. En l’ante-christ, les miracles seront forcez, et ne dureront pas; mais en l'Eglise, ils sont comme entez naturellement en sa surnaturelle dignité, et partant ils sont tousjours en elle, et tousjours l accompaigneront pour verifier ces parolles : Ces signes suivront Ceux qui Croiront , etc.

Vous me repliquerez, peut-estre , que les Donatistes ont fait des miracles, au rapport de S. Augustin; mais ce n’estoient, dit ce Pere, que de certaines visions et revelations pretenduës, desquelles ils se vantoient temerairement, et sans aucun public tesmoignage. Certes, l'Eglise ne peut estre preuvée veritable par ces visions particulieres , puisque ces visions mesmes ne peuvent estre ny preuvées, ny tenuës pour veritables, sinon par les tesmoignages de l'Eglise : c’est ce que dit le mesme S. Augustin. On peut objecter à cecy, que l'empereur Vespasien, quoy que payen , a guery un aveugle et un boiteux; mais les medecins mesmes, au recit de Tacite, treuverent que c'estoit un aveuglement occasionné, non permanent, et une perclusion qui n’estoit pas incurable de soy-mesme : ce n’est donc pas merveille, si le diable les a peu guerir. On raconte qu’un infidelle s’estant fait baptiser, se vint par apres presenter à Paulus, evesque novatien, pour estre rebaptisé; et aussi-tost l’eau des fons se mit tout à sec, au rapport de Socrate. Cette merveille ne se fit donc pas pour la confirmation du novatianisme, mais en faveur de la doctrine du sainct baptesme, qui ne devoit pas estre reïteré. Ainsi, quelques merveilles se sont peu faire et se sont faites, dit S. Augustin , chez les payens, non pas pour preuve du paganisme, mais pour demonstration de l'innocence, de la virginité, et de la fidellité, qui sont des vertus morales, aymées et fort prisées de Dieu, qui est leur autheur. Encore faut-il adjouster cette restriction, que ces merveilles se sont faites tres-rarement, et on n’en peut rien conclure contre l'Eglise : les nuës jettent quelques fois des esclairs , quoy que ce soit le propre du soleil d'esclairer etilluminer. Fermons donc ce propos : l'Eglise catholique à tousjours esté accompaignée du credit des miracles, aussi solides et asseurez que ceux de son Espoux, d'où s'ensuit que c’est la vraye Eglise; car, me servant en cas pareil de la raison du bon Nicodeme, je diray : Nulla societas potest hæc signa facere, quæ hæc facit, tam illustria, aut tam constanter, nisi Dominus fuerit cum illa. C'est ce que disoit Nostre-Seigneur aux disciples

de S. Jean : Dicite, cæci vident, claudi ambulant, surdi audiunt, pour monstrer qu'il estoit le vray Messie. Ainsi, estant persuadé qu'en l'Eglise de Dieu ce sont des miracles si solemnels, il faut conclure, que veré Dominus est in loco isto. Mais au regard de vostre pretenduë Eglise, je ne luy puy dire autre chose, sinon : 52 potes credere, omnia possibilia sunt credenth. Si elle estoit la vraye Espouse, elle seroit suivye de vrays miracles.

Vous me confesserez sans doute , et je l’advoüe, que ce n’est pas vostre mestier de faire des miracles, ny de chasser les diables : une fois il reüssit tres-mal à un de vos ministres qui s’en voulut mesler ; car on leur peut appliquer ce que Barsée et Tertullien ont observé. Nostri, de mortuis vivos suscitabant ; vestri vero, de vivis faciunt mortuos. Il y a quelque tems qu’on fit courir le bruict que l’un des vostres avoit guery un demopiaque, mais on ne dit point ny quand, ny comment cette personne fut delivrée ; on ne cite point de tesmoins : je vous le pardonne, car il est aysé aux apprentifs d’un mestier de s’equivoquer en leur premier essay. On fait souvent courir certains bruicts parmy vous, pour tenir le simple peuple en haleine, mais n'ayant point d'autheur bien averé, ils ne doivent avoir aucune authorité; outre qu’en fait de chasser le diable d’un corps, il ne faut pas tant regarder à ce qui se fait, comme il faut considerer la façon, la forme, et l’action : par exemple, si c'est en veuë de quelques raisons legitimes, si c’est par invocation du nom de Jesus-Christ, et autres circonstances qui sont communes à tout le gros de la religion. Outre, qu'une hyrondelle ne fait pas le printems ; c'est la suite perpetuelle et ordinaire des miracles, qui est la marque de la vraye Eglise. Apres tout, ce seroit se battre avec l'ombre et le vent, de refuter en vous ce bruict si foible et si debille, que personne n'ose nous dire de quel costé il est venu : aussi, toute la response que vous pouvez et devez nous donner en cette extreme necessité, c’est qu’on vous fait tort de vous demander le credit des miracles. Aussi fait-on, je vous promes; c'est se mocquer de vous, comme qui demanderoit à un mareschal, qu'il mist en œuvre une emeraude ou un diamant. A dire vray, je ne vous en demande point; seulement je vous prie que vous me confessiez de n’avoir pas fait vostre apprentissage avec les apostres, ny avec les disciples, martyrs et confesseurs, qui ont esté les maistres du mestier.

Mais quand vous dites que vous n’avez pas besoin de miracles, parce que vous ne pretendez pas establir une foy nouvelle, respondez-moy donc encore, si S. Augustin, si S. Ambroise, si S.

588 CONIROVERSES.

Hierosme, et les autres, preschoient une nouvelle doctrine ? Et pourquoy en leurs temps se faysoit-il tant de miracles et de si signalez, comme ils en produisent dans leurs escrits? Certes, l'Evangile estoit mieux receu au monde, qu’il n’est parmy vous maintenant ; 1l falloit en ce tems une plus excellente pasture, plusieurs martyres et grands miracles avoient precedé; l'Eglise neantmoins ne laissoit pas d’avoir encore en ce tems ce don des miracles, pour estre un plus grand lustre de la tres-saincte religion. Si les miracles devoient ou pouvoient cesser en l'Eglise, c'eust esté, certes, au tems de Constantin le Grand, apres que l'Empire romain fut fait chrestien, que les persecutions furent calmées, et que le christianisme fut bien asseuré; mais tant s’en faut qu’ils cessassent alors , ilsse multiplierent de tous costez. Au bout de là, cette doctrine que vous preschez n’a jamais esté annoncée en gros ny en detail ; vos predecesseurs heretiques l’ont preschée à tastons et sans succez : aussi, vous vous accordez avec chascun en quelques poincts, et avec nul en tous, ce que je feray voir cy-apres. Où estoit vostre Eglise 1l y a 80 ans ? Elle ne fait encore que d’esclorre, et pourtant vous l'appelez vieille, car vous dites : Nous n’avons point fait de nouvelle Eglise, nous avons frotté et espuré cette vieille monnoye, laquelle ayant demeuré longtems dans les mazures, s’estoit toute noircie et rouïllée de crasse et moisisseure. Ne dites plus cela, je vous en prie : vous aviez le metail et le calibre de la Foy ; les sacremens ne sont-ils pas les ingrediens necessaires pour la composition de l'Eglise ? Si vous avez tout changé de l’un et de l’autre, je puis vous qualifier de faux monnoyeurs, à moins de me monstrer ce pouvoir que vous pretendez de battre sur le coin du roy. Mais ne nous arrestons pas icy: En quoy avez-vous espuré cette Eglise? En quoy avezvous nettoyé cette monnoye? Monstrez-nous, s’il vous plaist, les caracteres qu’elle avoit, quand vous dites qu’elle fut enfoüye dans la terre et qu’elle commença de se roüiller. Elle tomba, ce dites-vous, au tems de S. Gregoire, ou peu apres. Advancez ce que bon vous semblera ; mais, en ce tems-là, elle avoit le caractere des miracles : monstrez-le-nous maintenant, car si vous ne nous monstrez particulierement l'inscription de l’image du roy en vostre monnoye, nous vous la monstrerons en la nostre; ainsi la nostre passera comme loyale et franche, et la yostre, comme courte et rognée, sera renvoyée au billon. Si vous nous voulez representer l'Eglise , en la forme qu'elle avoit au tems de $S. Augustin, monstrez-la-nous, non-seulement bien disante, mais bien faysante en miracles et sainctes operations, comme elle estoit

alors. Que si vous repartez qu’alors elle estoit plus nouvelle que maintenant, je vous respondray qu’une si notable interruption, comme est celle que vous pretendez de 900 ou mille ans, rend cette monnoye si estrange, que si on n’y void en gros les lettres,

les caracteres drdinaires. l'inscription et l’image, nous ne la recevrons jamais. Non, non, l'Eglise ancienne a 'esté puissante en toutes saysons, en adversité et en prosperité, en œuvres et en parolles, comme son Espoux; la vostre n’a que le babil, soit en prosperité ou en adversité. Au moins qu’elle nous monstre maintenant quelque vestige de l'ancienne marque; autrement jamais elle ne sera receuë comme vraye Eglise, ny comme fille de cette ancienne mere. Que si elle s’en veut vanter davantage, on luy imposera silence, avec ces sainctes parolles : St Filii Abrahæ eshis, opera Abrahæ facite. La vraye Eglise des croyans doit estre tousjours suivye de miracles; il n’y a point d'Eglise en nostre aage qui en soit la depositaire, sinon la nostre : la nostre donc seule et seulement est la vraye Eglise.

L'esprit de prophetie doit estre en la vraye Eglise.

Nous croyons que la prophetie tient rang entre les grands miracles. Elle consiste en la certaine cognoissance que l’entendement humain prevoit des choses qui sont sans apparence, et sans autre science que l'inspiration surnaturelle; et partant, tout ce que j'ay dit des vrays miracles en general, doit estre employé icy en particulier. Le prophete Joël predit qu’au dernier tems, c'est-à-dire au tems de l'Eglise evangelique, comme l'interprete S. Pierre, Nostre-Seigneur respandr où sur ses servileurs et ses servantes la lumiere de son Sainct-Esprit, et qu'ils prophetiseroient. Nostre-Seigneur dit cecy, comme il avoit dit : Ces signes suivront ceux qui croiront en moy. D'où s'ensuit que la prophetie doit tousjours estre en l'Eglise, où sont les serviteurs et servantes de Dieu, et où respand tousjours en tout tems son Sainct-Esprit.

L'ange dit en l’Apocalypse, que /e tesmoignage de Nostre-Seigneuwr est l'Esprit de prophetie : or, ce tesmoignage de l’assistance de Nostre-Seigneur n’est pas seulement donné pour les infidelles, selon S. Paul, mais principalement pour les fidelles :

comme donc diriez-vous que Nostre-Seigneur l’ayant une fois donné à son Eglise, il le luy a levé par apres? Le principal motif pour lequel il luy a esté concedé est encore aujourd’huy; donc la concession dure tousjours. Adjoustez à cela, comme je l'ay dit des miracles, qu’en toutes les saysons, l'Eglise a eu des prophetes: ainsi nous pouvons dire que c'est une de ses qualitez et proprietez, et une excellente partie de son doüayre.

Jesus-Christ, en montant aux cieux, a mené la captivité captive, il a donné des dons aux hommes, car il a donné les uns pour apostres, les autres pour prophetes, les autres pour evangelistes, les autres pour estre pasteurs et docteurs. L'Esprit apostolique, evangelique, pastoral et doctoral est tousjours resté en l'Eglise; pourquoy luy levera-t-on l'esprit prophetique? C’est un parfum de la robbe de cet Espoux. Mais voicy un poinet de question entre vous et nous : L'EGLISE CATHOLIQUE A CHEZ ELLE L'ESPRIT DE PROPHETIE, LA PRETENDUE NE L'A POINT DU TOUT : CELLE-CY N’EST DONC PAS LA VRAYE ÉGLISE.

Nous ne cognoissons presque point de Saincts en l'Eglise de Dieu, qui n’ayt eu, qui plus, qui moins, l'esprit de prophetie. Je nommeray seulement ceux-cy, qui sont les plus receus : S. Bernard, S. François, S. Dominique, S. Antoine de Padouë, S® Brigitte, S° Catherine, qui furent, certes, vrays catholiques ; les Saincts de qui j’ay encore parlé cy-dessus sont de ce nombre, et en nostre aage, Gaspard Barsée, et François Xavier; la tradition generale de nos ayeuls nous recite tousjours asseurement quelque prophetie de Jean Bourg, plusieurs desquels l'ont cognu, veu et oùy : le tesmoignage de Nostre-Seigneur est l’esprit de prophetie.

Produisez-nous quelqu'un des vostres, qui ayt prophetisé en vostre Eglise pour vostre Eglise. Nous sçavons que les sibylles furent en quelque façon les prophetesses des Gentils, presque tous les anciens nous en ont parlé; Balaam aussi prophetisa, mais c'estoit pour la vraye Eglise : toutesfois ces propheties n’authorisoient pas l'Eglise fausse en laquelle elles se faysoient, mais celle pour laquelle elles se faysoient. Je ne nye pas qu'entre les Gentils il n’y eust une vraye Eglise de peu de gens, ayant la foy interieure d’un vray Dieu, et l'observation des commandemens naturels en grande recommandation, par la grace divine, tesmoin Job en l’ancienne Escriture, et le bon Cornelius avec sept autres soldats craignans Dieu, en la nouvelle; mais de grace ! où sont vos prophetes? Si vous n’en avez point, croyez que vous n’estes pas du corps de l'Eglise, pour l’edification duquel le Fils de Dieu a

laissé, au dire de S. Paul, le tesmoignage de Nostre-Seigneur en l'esprit de prophetie. Calvin a voulu, ce me semble, prophetiser, en la preface sur son Catechisme de Geneve? mais sa prediction est tellement favorable pour l'Eglise catholique, que quand nous en aurions l’effect, nous sommes contens de tenir pour vray ce qu'il a prophetisé.

La vraye Eglise doit prattiquer la perfection de la vie chrestienne.

Tour cela se confirme par ces rares enseignemens de Nostre- Seigneur et de ses Apostres. Un jeune homme fort riche protestoit d’avoir observé tous les commandemens de Dieu dés sa tendre jeunesse. Nostre-Seigneur, qui void l'interieur, le regardant, l’ayma, ce qui est un signe evident qu'il estoit tel qu’il . avoit dit, et neantmoins 1l luy donna cet advis : « Si tu veux » estre parfait, va, vends tout ce que tu as, et tu auras un » thresor dans le ciel, et me suis. » S. Pierre nous invite à cela mesme par son exemple et celuy de ses compaignons : « Nous » voicy, nous avons tout laissé et t’avons suivy. » Nostre-Seigneur respond avec cette promesse solemnelle : « Vous qui » m'avez suivy, serez assis sur douze chaires, jugeant les douze » tribus d'Israël ; et celuy qui laissera sa maison, ou ses freres, » OÙ ses Sœurs, Où Son pere, ou sa mere, où sa femme, ou ses » enfans, ou ses champs pour mon nom, il en recevra le cen- » tuple, et possedera la vie eternelle. » Voilà les parolles, voicy l'exemple : « Le Fils de l’homme n’a pas eu où il pust reposer » sa teste, » il a esté fait tout pauvre pour nous enrichir, il vivoit d'aumosnes, selon S. Luc : Mulieres aliquæ ministrabant ei de facullatibus suis. En ces deux besoins qui touchoient sa personne sacrée, comme l'interpretent S. Pierre et S. Paul, il est appellé mendiant. Quand :il envoya prescher ses Apostres , il leur enseigna, ne quid tollerent in via, nisi virgam tantüm ; qu'ils ne portassent ny pochettes, ny pain, ny argent, ny ceinture, mais des sandalles à leurs pieds, et qu’ils ne fussent point vestus de deux robbes. Je sçay que ces enseignemens ne sont pas des commandemens absolus, quoy que le dernier semble avoir esté un commandement pour un tems : aussi n'en veux-je rien dire autre chose, sinon que ce sont de tres-salutaires con-

seils et de bons exemples; mais en voicy d'autres semblables sur un autre subjet. « Il y a des eunuques qui sont naiïs ainsi du » ventre de leur mere; il y a aussi des eunuques qui ont esté » faits par les hommes; il y a des eunuques qui se sont chastrez » eux-mesmes pour le royaume des cieux. Qui polest capere » capiat. » C’est cela mesme qui avoit esté predit par Isaye: « Que » l’eunuque ne dise point : Voicy, je suis un arbre sec, parce » que le Seigneur dit ainsi aux eunuques : Ceux qui garderont » mes sabbats, et qui choysiront ce que je veux, et tiendront mon » alliance, je leur bailleray en ma maison et en mes murailles » une place et un nom meilleur, que d’avoir des enfans et des » filles; je leur baïlleray un nom eternel, qui ne perira point. » Qui ne void icy que l'Evangile va justement se joindre à la prophetie ? En l'Apocalypse , ceux qui chantoient un cantique nouveau, qu'autre qu'eux ne pouvoit dire, c’estoient ceux « qui ne » s’estoient point soüillez avec les femmes, parce qu'ils estoient » vierges, et ceux-là suivoient l’Agneau où il alloit. » C’est 1cy où se rapporte l'exposition de S. Paul : « Il est bon à l’homme » de ne toucher point la femme; or, je dy à celuy qui n’est » point marié, et aux veufves, qu’il leur sera bon de demeurer » ainsi, comme moy. Quant aux vierges, je n’ay point de com- » mandement, mais j'en donne conseil, comme ayant receu la » misericorde de Dieu d’estre fidelle. » Il y joinet la raison : Celuy qui est sans femme, est soigneux des affaires du Sei- » gneur, et pense comme il playra à Dieu; mais celuy qui est » avec sa femme, a soin des choses du monde, et songe comme » 1l aggréera à sa femme, et est divisé : la femme non mariée, » et la Vierge pense aux choses du Seigneur, pour estre sainete » de corps et d'esprit; mais celle qui est mariée, pense aux » choses mondaines, comme elle playra à son mary. Au reste, » je dis cecy pour vostre profit, non pas pour vous tendre des » lacets, mais vous conseiller ce qui est honneste, et qui vous fa- » cilite le moyen de servir Dieu, sans empeschement; ainsi, » celui qui joinct en mariage sa fille vierge il fait bien, et qui. » ne la joinct point, fait encore mieux. » Puis parlant de la veufve : « Qu'elle se marie avec qui elle voudra, pourveu que » ce soit en Nostre-Seigneur, mais elle sera plus heureuse, si » elle demeure ainsi, selon mon conseil; or, je pense que j'ay » l'Esprit de Dieu. » Voilà les instructions de Nostre-Seigneur et des Apostres, authorisées de l'exemple de Nostre-Seigneur mesme, de Nostre-Dame, de S. Jean-Baptiste, de S. Paul, et de S. Jean et de S. Jacques, qui, tous, ont vecu en virginité; et

en l'Ancien Testament, Helie et Helisée n'ont point eu de femmes, comme ont tres-bien remarqué les anciens.

Je mets en cet estat de perfection la tres-humble obeyssance de Nostre-Seigneur, qui est si particulierement exprimée en l'Evangile, non-seulement à Dieu son Pere, auquel il estoit obligé, mais encore à S. Joseph, à sa mere, et à Cesar, auquel il paya le tribut, et à toutes les creatures en sa passion, pour l'amour de nous. Humihavit semetipsum, factus obediens usque ad mortem, mortem autem Crucis. L'humilité qu'il fit paroistre, estoit pour nous enseigner, quand il dit : « Le Fils de » l'homme n'est pas venu pour estre servy, mais pour servir; » je suis entre vous comme celui qui sert. » Ne sont-ce pas là de perpetuelles lecons et expositions de cette tant belle vertu? « Apprenez de moi que je suis debonnaire et humble de cœur; » et en un autre lieu : « Si quelqu'un, dit-il, veut venir apres » moy, qu'il renonce à soy-mesme, qu'il prenne sa croix tous » les jours, et qu’il me suive. »

Il est vray que celuy qui garde les commandemens, renonce assez à soy-mesme pour estre sauvé : c'est bien assez de s’humilier pour estre exalté; mais d’ailleurs 1l reste une autre obeyssance, une autre humilité et renoncement de soy-mesme, auquel l'exemple de Nostre-Seigneur et ses enseignemens nous invitent. Il veut que nous apprenions de luy l'humilité, et il s’humilioit, non-seulement en ce qu'il estoit inferieur, au tems qu’il portoit la forme de serviteur, mais encore dans les choses où il estoit superieur : il desire donc que comme il s’est abaissé (non jamais contre son devoir, mais outre son devoir), aussi nous obeyssions volontairement à toutes les creatures pour l’amour de luy; il veut, certes, que nous renoncions à nous-mesmes par son exemple, mais s'il a renoncé si fermement à sa volonté qu'il s’est sousmis à l’ignominie de la croix, et s’il a servy ses disciples et ses serviteurs (tesmoins celuy qui, le treuvant estrange, luy (dit : Non lavabis mihi pedes in æternum), que reste-t-il pour nous, sinon qu’en ces parolles et en ses actions nous recognoissions le devoir d’une douce imitation à une profonde sousmission et obeyssance volontaire, vers ceux ausquels d'ailleurs nous n'avons point d'obligation, ne nous appuyant ny peu ny point du tout sur nostre propre volonté et jugement, selon l’advis du Sage, mais nous rendant subjets et esclaves à Dieu, et aux hommes mesmes, pour l’amour de Dieu? Ainsi les Recabites sont loüez magnifiquement en Jeremie, parce qu'ils obeyrent à leur pere Jonadab, en des choses bien ‘dures et bien estranges, aus-

quelles ils n'avoient point d’authorité de les obliger, qui estoient de ne boire jamais de vin, ny eux ny les leurs ; de ne semer ny planter, ny posseder des vignes, ny de bastir des maisons. Les peres, certes, ne peuvent pas si fort restreindre les mains de leurs enfants, et de leur posterité, s'ils n'y consentoient volontairement ; les Recabites, toutesfois, sont loüez et veus de Dieu avec approbation de cette volontaire obeyssance, avec laquelle ils avoient renoncé à eux-mesmes, par une si extraordinaire et si parfaicte renonciation.

Or sus, revenons maintenant à nostre chemin. A qui, je vous prie, ces exemples et enseignemens si signalez de pauvreté, de chasteté, et d’abnegation de soy-mesme, ont-ils esté laissez? A l'Eglise, sans doubte ; mais pourquoy? Nostre-Seigneur le declare : Qui potest capere capiat. Et qui le peut prendre? Celuy, certes, qui a le don de Dieu, et personne n’a le don de Dieu, que celuy qui le demande; mais comme invoqueront-ils celuy auquel ils ne croyent point? Comme croyront-ils sans predicateur? comme prescheront-ils s’ils ne sont envoyez? Il n’y a point de mission, sinon en l'Eglise; donc ce qui potest capere capiat ne s’addresse immediatement qu'à l'Eglise, et à ceux qui sont en l'Eglise, puis que hors de l'Eglise il ne peut estre en usage. S. Paul le monstre plus clairement : Hoc, dit-il, ad utilitatem vestram dico; Je dy cecy pour vostre profit, non point pour vous dresser des pieges et des lacets, mais pour vous inviter à ce qui est honneste, et qui vous donne la voye et la facilité plus grande de servir Dieu, et de l’honnorer sans empeschement. Et de fait, les Escritures, et les exemples qui sont chez elles, ne sont que pour nostre utilité et instruction. L'Eglise donc devoit prattiquer et mettre en œuvre de si bons et si saincts advis de son Espoux; autrement c’eust esté en vain et pour neant qu’on les luy eust laissez et proposez : aussi les a-t-elle bien sçeu prendre pour soy, et en faire son profit, et voicy en quoy.

Nostre-Seigneur ne fut pas plus tost monté au ciel, qu'entre les premiers chrestiens chascun vendoit son bien et en apportoit le prix aux pieds des Apostres. S. Pierre prattiquant la premiere regle, disoit : Aurum et argentum non est mil; S. Philippe avoit quatre filles vierges, qu'Eusebe tesmoigne estre toujours demeurées telles; S. Paul reprend comme reprochables certaines jeunes veufves, Quæ cum luxuriatæ fuerint in Christo, nubere volunt, habentes damnationem, quia primam fidem irritam fecerunt. Le Concile 4. de Carthage (auquel se treuva S. Augustin), $. Epiphane, $S. Hierosme , avec tout le reste de

l'antiquité, l'interpretent des veufves qui, s’estant voüées à Dieu pour garder la chasteté, rompoient leurs vœux, se lyant au mariage contre la foy qu’au paravant elles avoient donnée au celeste Espoux. Dés ce tems-là donc, le conseil des eunuques, et l'autre que S. Paul a donné, estoit prattiqué en l'Eglise.

Eusebe de Cesarée rapporte, que les Apostres instituerent deux sortes de vies : l’une selon les commandemens, et l’autre selon les conseils ; et qu'il soit ainsi, il appert evidemment : car, sur le modele de la perfection des vies conservées et conseillées par les Apostres, une infinité de chrestiens formerent si bien la leur, que les histoires en sont pleines d'exemples. Qui ne sçayt combien sont admirables les rapports que fait Philon le juif de la vie des premiers chrestiens en Alexandrie, au livre intitulé : De Vita supplicum, où il traitte de S. Marc et de ses disciples, comme le tesmoigne Eusebe, Nicephore, $. Hierosme; entre autres, Epiphane, qui nous asseure que Philon escrivant des Jesseens, parloit des Chrestiens sous ce nom, qui, pour quelque tems apres l'Ascension de Nostre-Seigneur, pendant que S. Marc preschoit en Egypte, furent ainsi appellez, peut-estre à cause du nom de Jesus (nom de leur Maistre, qu'ils avoient tousjours en bouche). Celui qui verra de pres les livres de Philon, cognoistra en ces Jesseens et Therapentes, c’est-à-dire serviteurs, une tres-parfaicte renonciation de soy-mesme, de sa chair, et de ses biens.

S. Martial, disciple de Nostre-Seigneur, dans une Epistre qu'il escrit aux Tholosains, recite que, par sa predication, la bien-heureuse Valleria, espouse d’un roy terrestre, avoit voüé sa virginité de corps et d'esprit au Roy celeste. S. Denys, en sa Hierarchie ecclesiastique, fait foy que les Apostres ses maistres, appelloient des religieux de son tems, Therapentes, c'est-àdire ses serviteurs ou adorateurs, pour le special service et culte qu'ils rendoient à Dieu, au moins à cause de l’union tresetroitte à Dieu, laquelle ils aspiroïent. Voilà la perfection de la vie evangelique bien prattiquée eù ce premier tems des Apostres et de leurs disciples, lesquels, ayant frayé ce chemin du ciel si droict et si applany, ont esté suivys à la file de plusieurs chrestiens. S. Cyprien garda la continence, et donna tout son bien aux pauvres, selon le recit de Pantius diacre; autant en firent S. Paul, premier hermite, S. Antoine, S. Hilarion ; tesmoins S. Athanase et S. Hierosme. $. Paulin, evesque de Nole (tesmoin S. Ambroise), issu d'illustre famille, donna gayement tout son bien aux pauvres, et comme dechargé d’un pesant fardeau, dit adieu à son pays et à son parentage, pour servir plus attentive-

ment son Dieu. C’est l’exemple duquel se servoit S. Martin pour quitter tout, et pour inciter les autres à la mesme perfection. George Patonerche, alexandrin, recite que S. Chrysostome donna alors tout ce qu’il possedoit, et se rendit moine. Potilianus, gentilhomme affriquain, revenant de la cour de l’empereur, raconte à S. Augustin, qu’en Egypte, il y avoit un tres-grand nombre de monasteres et de religieux, qui representoient une grande douceur et simplicité en leurs mœurs; et qu’il y avoit un monastere à Milan, hors la ville, garny d’un bon nombre de religieux, qui vivoient en grande union et fraternité, desquels S. Ambroise, evesque du lieu, descrit les exercices, comme abbé. Il luy raconta aussi, qu’aupres de Thesbes il y avoit un autre monastere de bons religieux, où deux courtisans de l'empereur s’estoient rendus moines; et que deux jeunes damoiselles, qui estoient fiancées à ces deux courtisans, ayant oùy la resolution de leurs espoux, voüerent pareillement à Dieu leur virginité, et se retirerent du monde pour vivre en religion, pauvreté et chasteté. Cest S. Augustin qui en fait ce recit. Possidius en dit autant de luy, et qu'il institua un monastere ; ce que S. Augustin luy-mesme remarque en une sienne epistre. Mais c’est trop, puisque ces grands saincts ont esté suivys de S. Gregoire de Nazianze, et des saincts Basile, Benoist, Bruno, Romuald, Bernard, Nortbert, Dominique, François, Loüys, Antoine, Vincent, Thomas, et Bonaventure, qui, tous, ayant renoncé aux biens de la terre, et dit un eternel adieu au monde et à ses pompes, se sont presentez en holocaustes parfaicts au Dieu vivant.

Apres cela concluons, et tirons ces consequences qui me semblent inevitables. Nostre-Seigneur a fait intimer, par ses Escritures, ces advertissemens et ces conseils, de pauvreté, chasteté et obeyssance ; il les a prattiquez et fait prattiquer à son Eglise naissante; toutes sont escrites, et toute la vie de Nostre-Seigneur n’estoit qu'une instruction pour ses fidelles, l'Eglise done en devoit faire son profit; ainsi, ce devoit estre un des exercices de sa religion, de pratiquer cette pauvreté, cette chasteté, cette obeyssance, et ce renoncement de soy-mesme. Et de fait, l'Eglise a tousjours lait ces exercices en tout tems, et en toutes saysons : c’est donc une de ses proprietez; car, à quel propos tant d’exhortations, si jamais elles n'eussent deu estre prattiquées? d’où s’ensuit, qu'en la vraye Eglise doit reluire la vraye perfection de la vie chrestienne. Ce n’est pas à dire que chascun en l'Eglise soit obligé de la suivre; il suffit qu’elle se tienne en quelques mem-

bres et parties signalées, affin que rien ne soit escrit ny conseillé en vain, et que l'Eglise se serve de toutes les pieces de la saincte Escriture, pour son edification spirituelle.

La perfection de la vie est prattiquée en l'Eglise Romaine, mais en la pretenduë, elle y est mesprisée et abolye.

Faysons voir que l'Eglise qui est à present, suivant la voix de son pasteur, et le chemin battu par ses devanciers, loüez et approuvez, prise beaucoup la resolution de ceux qui se rangent à la prattique des conseils evangeliques, et cette saincte Espouse conserve un tres-grand nombre de ces ames d’elite. Je ne doubte point, Messieurs, que si vous aviez esté tesmoins des Congregations des Chartreux ou des Camaldules, Celestins, Minimes, Capucins, Jesuites, Theatins, et autres Ordres communs parmy nous, où fleurit la disciplinereligieuse, vous ne fussiez en peine, si vous les devriez appeller des anges terrestres, où des hommes celestes. Vous n'y sçauriez quoy de plus admirer, ou dans une si grande jeunesse une si parfaicte chasteté, ou parmy tant de doctrine une si profonde humilité, ou entre tant de diversité une si grande fraternité; car tous, comme de celestes abeilles, mesnagent en la ruche de l'Eglise, et y composent le miel de l'Evangile, pour le bien du christianisme : ceux-là par les predications, ceux-cy par des compositions, d’autres par des meditations et oraysons continuelles; les uns par des leçons et disputes publiques pour l'instruction, qui pour le soin des malades, qui pour l’administration des sacremens, et tout cela sous l’authorité des pasteurs. Qui pourra jamais obscurcir la gloire de tant de religieux de tous les Ordres, de tant de prestres et bons ecclesiastiques, qui, laissant volontairement leurs patries, ou pour mieux dire leurs propres mondes, se sontexposez aux vens, aux orages, aux perils et aux alarmes, pour accoster les gens du nouveau monde, affin de les conduire à la vraye foy, et esclairer de la lumiere evanglique? Ceux-cy, sans autre appointement que celuy d’une saincte confiance en la Providence de Dieu, sans autre attente d'interest, que celle des travaux, miseres, et martyres, sans autres pretentions que l'honneur de Dieu, et le salut des ames, courent parmy les Canibales, les Canariens, les Negres, les Brassiliens, Moluchiens , Japonois, et autres es-

trangeres nations, et s'y sont confinez, se bannissant euxmesmes de leurs propres païs terrestres, affin que ces pauvres peuples ne fussent point bannys du paradis celeste. Je sçay que quelques-uns de vos ministres y ont esté : mais ils y sont allez avec de bons appointemens humains; quand ils leur ont failly, ils s’en sont revenus sans faire autre conqueste, parce qu'un singe est tousjours singe; mais les nostres y sont demeurez en perpetuelle continence, pour y peupler l'Eglise de ces nouvelles plantes; en une extreme pauvreté pour enrichir ces peuples du trafic evangelique, etenfin plusieurs y sont morts en esclavage, pour mettre en liberté chrestienne ce nouveau monde.

Mais vostre envie, au lieu de faire un bon profit de ces exemples, et conforter vos cerveaux tournoyans par la suavité d’un si sainct parfum, a tourné les yeux vers certains endroicts, où la discipline monastique est du tout abatuë et abolie, et où il n’y a plus rien d’entier que l’habit exterieur. Vous me contrandrez de vous dire, que vous cherchez les cloaques et les voiries, non pas les jardins et les beaux vergers de la maison. Tous les bons catholiques regrettent le malheur de ces genslà, et blasment l'ambition ou la negligence des pasteurs , qui delaissent ces pauvres ames : car, voulant tout manier, disposer et gouverner, ils empeschent l’eslection legitime des superieurs, et l’ordre de la discipline, pour s’attribuer le bien temporel de ces Eglises. Que voulez-vous? le Maistre y avoit semé la bonne semence, mais l’ennemy y a sursemé la zizanie. Cependant l'Eglise assemblée au Concile de Trente y avoit mis bon ordre, mais il est mesprisé par ceux-mesmes qui le devroient mettre en execution. Tant s’en faut que les docteurs et prelats catholiques consentent à ce malheur, qu’ils estiment au contraire estre un grand peché, d'entrer dans ces lieux ainsi desordonnez : Judas n'empescha point l'honneur de l’ordre apostolique, ny Lucifer celuy de la saincteté des bons anges, ny Nycolas celuy du diaconat; ainsi des esgarez ne doivent point empescher la bonne estime de tant de beaux et devots monasteres, que l'Eglise catholique a conservez parmy toute la dissolution de nostre siecle tout de fer, affin que pas une parolle de son Espoux ne demeurast en vain sans estre prattiquée.

Au contraire, Messieurs, il est visible que vostre Eglise pretenduë mesprise cet estat de perfection, et le deteste tant qu’elle peut par ses medisances. Calvin , au quatriesme livre des Instilutions, ne vise qu’à l'abolissement des conseils evangeliques, et vous ne m'en sçauriez monstrer aucun usage ny bonne vo-

DISCOURS LVIII. 599 lonté parmy vostre reforme pretenduë; car, jusques aux ministres, chascun se marie, chacun traffique pour assembler et accumuler des richesses ; personne ne recognoist autre superieur entre vous, que celuy que la force luy fait advoüer, signe evident que cette pretenduë Eglise n’est pas celle pour laquelle on nous a presché et tracé le tabieau de tant de beaux exemples. Et de fait, si chascun croit estre obligé de se marier, que deviendra l’'advis de saint Paul : Bonum est homini mulierem non tangere? Si chascun court à l'argent, aux richesses, et aux possessions, à qui s’addressera la parolle de Nostre-Seigneur : Note thesaurizare vobis thesauros in terra? Et cette autre : Vade, vende omnia, et da pauperibus? Si chascun veut gouverner à son tour, où se treuvera la prattique de cette si solemnelle sentence : Qui vult venire post me, abneget semetipsum? Si donc vostre Eglise se ose mettre en comparayson avec la nostre, la seule Catholique sera la vraye Espouse, qui prattique fidellement toutes les parolles de son Espoux, et ne laisse pas un conseil de lPEscriture qui ne soit observé; la vostre sera fausse, qui n’es- . coute pas la voix de l’Espoux, mais la mesprise. Il n’est pas raisonnable que pour maintenir la vostre en credit, on rende vaine la moindre syllabe de l’Escriture, laquelle ne s’addressant qu à la vraye Eglise, seroit vaine, inutile, et abrogée, si son zele n’employe toutes ces pieces de l'Evangile, qui sont mesprisées dans vostre reforme tres-difformée.

DISGOURS LVIII.

De l’universalité ou catholicisme de l'Eglise.

RAPPORTONS ce que dit ce grand homme, Vincent de Lirins, en un tres-utile traitté qu'il a fait : il dit de bonne grace, qu’on doit avoir grand soin de croire ce qui a esté creu par tout.

Il est vray que la foule de vos gens, les cabaretiers, les chauderonniers, avec toute la lye des peuples de vostre reforme, nous appellent les Catholiques; mais nous y adjoustons Catholiques Romains, pour instruire les gens du siege de l’evesque, qui est le pasteur general et chef visible de l'Eglise : desjà du tems de S. Ambroise, ce n’estoit autre chose d’estre Romain de commumon, et d’estre Catholique.

Mais quant à vostre Eglise, on l'appelle partout Huquenotte, Calviniste, Zuingliene, Heretique, Pretenduë, Protestante, Nouvelle, ou Sacramentaire. Vostre Eglise n’estoit point du tout devant ces noms, et ces noms n’estoient point devant vostre Eglise, parce qu’il luy sont propres : personne ne vous nomme Catholiques, vous ne l'osez quasi faire vous-mesmes. Je sçay bien que parmy vous, vos Eglises s'appellent Reformées ; mais les Lutheriens ont ce tiltre commun avec vous, aussi bien que les Ubiquitaires, Anabaptistes, Trinitaires, et autres sectes et engeances de Luther : et ceux-cy ne le vous quitteront jamais. Le nom de Religion est commun à l'Eglise des Juifs et des Chrestiens; à l'ancienne Loy et à la nouvelle; mais le nom de Catholique est le propre tiltre de l'Eglise de Nostre-Seigneur : le nom de Reformée est un blaspheme contre sa sagesse, qui a si bien formé et sanctifié son Eglise par le merite de son sang, qu'elle ne doit jamais prendre une autre forme, (sinon) d’'EÆspouse toute belle, de Colomne et Fermeté de verité. On peut reformer les abus des peuples et les particuliers, mais non l'Eglise ny la religion : car, si elle estoit Eglise et Religion, elle estoit bien formée, la difformation s'appelle heresie et irreligion; la teinture du sang de Nostre-Seigneur est trop vifve et trop fine pour avoir besoin de recevoir de nouvelles couleurs.

Ainsi je conclus, que vostre Eglise s’appellant Reformée, quitte sa part en la formation parfaicte que le Sauveur y avoit mise; mais je ne puis m'empescher de vous reprocher ce que Beze, Luther, et Pierre Martyr ont advancé. Pierre Martyr appelle les Lutheriens, vos associez, et dit que vous estes freres avec eux : vous estes donc Lutheriens; Luther, au contraire, vous nomme des semi-Ariens et des Sacramentaires. Beze, qui s’oublie de soy-mesme en cet endroict, appelle les Lutheriens, Consubstantiateurs et Chymistes ; neantmoins il les met au rang des Eglises reformées. Voilà les noms nouveaux que les rapetasseurs (1) advoüent les uns pour les autres. Nostre Eglise donc n'ayant pas seulement le nom, mais l’effect evident de Catholique, vous ne pouvez vous appliquer en bonne conscience le Symbole dressé par les Apostres, ou vous recognoissez vousmesmes, que confessant l'Eglise catholique et universelle, ce ne peut estre, et ce n’est pas la vostre, qui ne l’est pas effectivement. Si S. Augustin vivoit maintenant, il se tiendroit sans doubte en nostre Eglise, laquelle de tems immemorial est en possession du nom de Catholique.

(4) Remelleurs de pièces.

La vraye Eglise doit estre ancienne.

À dire vray, la vraye Eglise de Jesus-Christ, pour estre catholique, doit estre universelle selon le tems; et pour estre universelle selon le tems il faut qu'elle soit ancienne. L’ancienneté donc est une proprieté de l'Eglise; et de fait, en comparayson des heresies, elle doit estre plus ancienne, et doit les avoir precedées, parce que, comme dit tres-bien Tertullien, {a fausseté est une corruption de verité, la verité par consequent doit preceder, car la bonne semence est semée par le laboureur, avant que l’ennemy ayt sursemé la zizanie ; Moyse fut devant Abiron , Dathan et Choré ; les anges furent devant les diables; Lucifer fut debout et demeura en grace, avant qu’il cheust dans les tenebres eternelles. Enfin, la privation doit suivre la forme, non pas la devancer. S. Jean dit au subjet des heretiques, qu'ils sont sorlys de nous. Ils estoient donc dedans avant que de sortir; la sortie c'est l’heresie, et l’entrée à l'Eglise, c’est la fidellité : l’Eglise donc precede l’heresie ; aussi la robbe de Nostre- Seigneur estoit toute entiere, avant qu'on entreprins de la diviser. Bien qu'Ismaël fust devant Isaac, cela ne veut pas dire que la fausseté soit devant la verité; et quoy que l'ombre veritable du Judaïsme fust devant le corps du Christianisme, l'ombre pourtant n’estoit que pour le corps, comme le dit $S. Paul. Or, Messieurs, voicy le point de nostre dispute ; nous disons :

QUE L'EGLISE CATHOLIQUE EST TRES-ANCIENNE, ET QUE LA PRETENDUE EST TOUTE NOUVELLE : PAR CONSEQUENT CELLE-CY N'EST POINT LA VRAYE EGLISE!

Dites de bonne foy, je vous en prie, où cottez-vous le tems et le lieu, où premierement vostre Eglise a prins naissance? Ditesnous l’autheur et le docteur qui la convoqua? j'useray des mesmes parolles d’un docteur et martyr de nostre aage, dignes d'estre bien pesées.

Vous confessez, et vous n’oseriez le faire autrement, que pour un tems l'Eglise Romaine fut Saincte, Catholique et Apostolique. Certes, lorsqu'elle meritoit ces Sainctes loüanges que luy donne l’Apostre, sa foy fut annoncée par tout le monde. « Je » fays sans cesse memoire de vous, » dit ce sainct docteur aux Romains, « je sçay que venant à vous, j'y viendray en l’abon- » dance de la benediction de Jesus-Christ : toutes les Eglises de

» Jesus-Christ vous salüent; car vostre obeyssance à esté divul- » guée par tout le monde. » Lors que S. Paul, dans une prison, librement semoit l'Evangile; lors qu’en icelle S. Pierre gouveruoit l'Eglise ramassée en Babylone; lors que Clement (si fort loüé par l’Apostre) estoit assis à son timon; lors que les Cesars prophanes, comme Neron, Domitien, Trajan, Antonin, et les autres, massacroient les evesques et les papes de Rome; lors mesme que Damase, Lucius, Athanase et Innocent tenoient le gouvernail apostolique, selon le tesmoignage mesme de Calvin, vous advoüez avec luy franchement, que les papes en ce tems-là ne s’estoient point encore esgarez de la doctrine evangelique. Or sus, quand fut-ce donc que Rome perdit cette foy toute celeste? quand cessa-t-elle d’estre ce qu'elle estoit? en quelle sayson? sous quel evesque? par quel moyen, par quelle force? par quel progrez de religion estrangere s’empara-t-elle de la cité, et de tout le cercle du monde? quelle voix, quels troubles, quelles lamentations produisit ce divorce ? he! chascun dormoitil par tout le monde, pendant que Rome, pendant dy-je que Rome formoit de nouveaux sacremens, de nouveaux sacrifices, de nouvelles doctrines? Ne se treuve-t-il pas un seul historien, ny grec, ny latin, ny voisin, ny estranger, qui ayt mis ou laissé quelques marques en ses commentaires, ou quelques observalions en ses memoires, d’une chose si grande? Certes! ce seroit une chose merveilleuse si les historiens, qui ont esté si curieux de remarquer jusques aux moindres circonstances des villes et des peuples, eussent oublié le plus notable de tout ce qui se peut faire en ce bas monde, qui est le changement d’une religion universelle, en la ville et province la plus signalée d’un si grand empire, qui est Rome et l'Italie.

Je vous demande, Messieurs, apres cela, si vous scavez quand nostre Eglise a commencé de suivre l'erreur preteuduë ? Ditesle-nous de bonne foy, car c’est chose certaine, comme dit S. Hierosme, que hæreses ad originem revocasse, refutasse est. Montez et remontez dans le recit des premieres histoires, jusques mesme au pied de la croix, où a commencé la redemption : regardons deçà et delà, nous ne verrons jamais, en aucune sayson, que cette Eglise catholique ayt changé de face; c’est tousjours la mesme en doctrine et en sacremens. A dire vray, nous n'avons besoin contre vous, en ce poinct important, d’autres tesmoins, que des yeux de nos peres et de nos ayeux, pour dire quand vostre Eglise pretenduë commença. Ce fut en l’an 1547 que Luther ouvrit cette tragedie : en l'an 1534 et 1535, on en

forma un acte par deçà; Zuimgle et Calvin en furent les deux principaux acteurs. Voulez-vous que je vous cotte par le menu comment, et par quels succez et par quelles actions, par quelle force et par quelle violence cette reformation s’empara de Berne, de Geneve, de Lauzanne, et des autres villes? quels troubles et quelles lamentations elle produisit? Vous ne prendrez peut-estre pas playsir à ce recit, nous le voyons, nous le sentons. En un mot, vostre Eglise n’a pas encore 80 ans accomplys; son autheur est Calvin; ses effects sont le mal-heur de nostre aage. Que si vous la voulez faire plus ancienne, apprenez-nous où elle estoit avant ce tems-là; mais gardez-vous bien de nous alleguer qu'elle estoit invisible : car, si on ne la voyoit point, qui peut dire qu'elle fust en existence? Luther mesme vous contredit; car il confesse qu'au commencement 1l estoit tout seul qui travailloit à la reforme.

Que si Tertullien, desjà de son tems, atteste que les catholiques deboutoient les erreurs des heretiques par la posterité et nouveauté, quand l'Eglise n’estoit encore qu'en son adolescence : Solemus, disoit-il, hæreticos, copendii gratia, de posteritate præscribere ; combien plus d'occasion avons-nous maintenant de faire valoir cette ancienneté? Que si l’une de nos deux Eglises doit estre la vraye, ce tiltre sans doute doit rester à la nostre seule, qui est tres-ancienne; et à la vostre toute nouvelle, l’infame nom d’heresie et de clandestine.

DISCOURS Lx.

La vraye Eglise doit estre perpetuelle.

Nous asseurons que, quoy que l'Eglise fust ancienne selon son origine, elle ne seroit pas universelle en tems, si elle avoit manqué en quelque siecle; l'heresie des Micolaïtes est tres-ancienne, mais elle ne fut pas universelle, car elle n’a duré que bien peu de tems, à la maniere d’une bourasque, qui semble vouloir deplacer la mer, puis tout à coup se perd en elle-mesme ; ou comme un champignon, qui naist de quelque mauvaise vapeur en une nuict, qui paroist un jour, et se perd tout aussi-lost. Les heresies, pour anciennes qu’elles ayent esté, se sont enfin evanoüyes ; mais l'Eglise dure en sa consistance perpetuellement. Ne sçayt-on pas.…..{et lereste comme au DiscoursXT, page 440).

Ne dites donc pas que la bonne semence soit abolie et es-

La!

touffée, car elle croist et croistra jusques à la fin du monde. L’Eglise, certes, ne fust pas abolie, quand Adam et Eve pecherent, car ce n’estoit pas encore l'Eglise, mais un commencement de l'Eglise; outre qu’ils ne pecherent pas en la doctrine, ny en la foy, mais en la discipline. L'Eglise ne cessa point, quand Aaron dressa le veau d’or, car alors Aaron n’estoit pas encore souverain prestre, ny chef du peuple; c’estoit Moyse, lequel demeura ferme en la foy, aussi bien que la race de ceux qui se joignirent à luy. L'Eglise n’estoit point encore perduë, quand Helie se lamentoit d’estre seul, car il ne parle que d'Israël, mais la tribu de Juda, qui estoit la meiïlleure et la principale partie de l'Eglise, resta fidelle ; et ce que dit ce prophete n’est qu’une maniere de parler avec zele, pour mieux exprimer la justice de sa plainte, car au reste, il y avoit encore sept mille hommes qui ne s’estoient point abandonnez à l’idolastrie : ce sont de certaines expressions et demonstrations vehementes, ordinaires dans les prophetes, qui ne doivent verifier sinon en general un grand desbordement, comme quand David disoit : Non est qui faciat bonum; et S. Paul : Omnes quærunt quæ sua sunt. Il est escrit que la separation et divorce viendra, lorsque le sacrifice cessera, et qu'à grand’peine le Fils de Dieu treuvera la foy sur la terre; mais tout cecy se verifiera en trois ans et demy du royaume de l’antechrist, durant lesquels l'Eglise ne perira point entierement : car elle sera nourrie dans les solitudes et dans les deserts, comme dit l’Escriture.

Nostre Eglise donc est perpetuelle ; mais la pretenduë ne l’est pas. Je vous diray icy comme j'ay dit cy-dessus : Monstrez-moy une dizaine d'années depuis que Nostre-Seigneur est monté au ciel, en laquelle nostre Eglise n’ayt pas esté. Certes, vous ne sçauriez monstrer quand nostre Eglise a commencé, parce qu'elle a tousjours duré. Que s’il vous playsoit vous instruire à la bonne foy de tout cecy, Sander en sa Vesible Monarchie , et Gilbert Genebrard en sa Chronologie nous fourniroient assez de lumiere, et sur tous le docte Cesar Baronius en ses Annales. Que si vous ne voulez pas de premier abord abandonner les hvres de vos maistres, pourveu que vous n'ayez point les yeux sillez d’une trop excessive passion, regardez de pres les Centuries de Magdebourg, et vous n’y verrez par tout que les actions des catholiques : car, dit tres-bien un docte de nostre aage, si elles ne les eussent point recueillies, elles eussent esté mille et cinq cens ans sans histoires. Mais je diray quelque chose de cecy dans les matieres suivantes.

Revenons, Messieurs, à vostre Eglise. Supposons ce gros mensonge pour verité, quelle ait esté du tems des Apostres, si ne sera-t-elle pourtant pas l'Eglise catholique, qui doit estre universelle en tems, par consequent qui doit tousjours durer. Mais dites-moy, où estoit vostre rare Eglise il y a deux ou trois cens ans ? Vous ne la sçauriez faire voir; car elle n’estoit point : elle n’est donc pas la vraye Eglise. Elle estoit, me dira peut-estre un de vous , mais incognuë. Bonté de Dieu! l'Anabaptiste, et tout autre heretique ne dira-t-il pas la mesme chose, s’il entre en ce discours ? J’ay desjà monstré que l'Eglise est et doit estre universelle en tems; faysons voir encore qu'elle ne peut estre incognue ny invisible.

La vraye Eglise doit estre universelle en lieux et en personne.

CERTES , les anciens disoient sagement que celuy qui sçavoit observer exactement la difference des tems, avoit en main un bon moyen pour expliquer les Escritures : à faute de quoy les Juifs se trompoient, entendant du premier advenement du Messie , ce qui est souvent predit du second. Les ministres s’abusent encore plus lourdement, quand ils veulent faire l'Eglise telle , depuis le tems de S. Gregoire, qu’elle doit estre au tems de l’ante-christ. Ils tournent à ce biais ce qui est escrit en l'Apocalypse, que « la femme s’enfuit en la solitude; » d’où ils prennent occasion de dire, que l'Eglise a esté cachée et secrette jusques à ce qu’elle s’est reproduitte en Luther et en ses adherans. Mais qui ne void que ce passage ne signifie rien autre chose que la fin du monde, et la persecution de l’ante-christ? Le tems y est expressement determiné de trois ans et demy, et en Daniel aussi : qui voudroit donc par quelque clause confondre la circonstance de ce tems que l’Escriture a determiné, avec d’autres tems, contrediroit au texte, qui dit, « Qu'il sera » plutost accourcy pour l'amour de ses eslus. » Comme osent-ils transporter cette escriture à une intelligence si contraire à ses propres termes”? Certes, l'Eglise est dite semblable à la lune, au soleil , à l’arc-en-ciel, à une reine, à une montagne aussi grande que le monde : elle ne peut donc estre ny secrette, ny cachée, mais doit estre universelle en son entenduë. (Voër le Discours XIII, page 447.)

Voilà ce que dit S. Hierosme; mais que diroit maintenant ce grand personnage, si on luy disoit que l'Eglise est incognue et invisible ?

N'est-ce pas là bien avillir le trophée de Nostre-Seigneur ? Le Pere celeste, pour recompenser la grande humiliation et aneantissement que son Fils souffrit en l’arbre de la croix, avoit rendu son nom si glorieux, que tous les genoux se devoient fleschir en reverence, et parce qu'il avoit livré sa vie à la mort, estant mis au rang des meschans et des voleurs, il luy avoit donné en heritage beaucoup de gens; mais vous ne prisez pas tant les passions du Crucifix, levant tout d'un coup de son honneur les generations de mille années, si bien qu'à peine, durant ce tems, il a eu quelques serviteurs secrets et invisibles, qui enfin ne seront, ou n’ont esté que des hypocrites et des meschans. Car si je m’addresse à nos devanciers, qui porterent autrefois le nom de chrestiens, et qui ont esté en la vraye Eglise, je leur demande : « Pauvres gens! ou vous aviez la foy ou vous ne l'aviez pas : si vous ne l'aviez pas, Ô miserables! vous estes damnez; si vous l’aviez, que n’en laissiez-vous des memoires ? Que ne vous opposiez-vous à l’impieté? ne sçaviez-vous pas que Dieu a recommandé l’amour du prochain à un chascun et qu’on « croit » de cœur pour la justice; mais qui veut obtenir le salut eternel, » il faut qu'il fasse la confession de sa foy? » comme pouviezvous dire : « J’ay creu, et partant j'ay parlé? » Vous estes encore beaucoup miserables, en ce qu'ayant receu de Dieu un si beau talent, vous l’avez caché en terre. Mais si, au contraire, Ô Calvin! à Luther! la vraye foy a tousjours esté publiée par l'antiquité, vous estes grandement miserables vous-mesmes , qui, pour treuver quelque frivole excuse à vos phantaysies, accusez tous les anciens, ou d’impieté s'ils ont mal creus, ou de lascheté, s'ils se sont teus et n’ont pas instruict les chrestiens qui vivoient avec eux.

DISCOURS LXIT:

L'Eglise catholique doit estre universelle successivement en lieux el en personnes, et la pretenduë ne l'est point.

OR, l’universalité de l'Eglise ne requiert pas que toutes les provinces où nations ayent receu tout à coup la lumière de l’E-

vangile ; 1! suffit que cela se soit introduict successivement Fun apres l’autre, en telle sorte neantmoins que l’on voye tousjours l'Eglise orthodoxe en quelque lieu, et que l’on recognoisse que c’est la mesme qui a esté plantée par tout le monde, ou dans la plus grande partie, affin qu'on puisse dire : Venite, ascendamus ad montem Domini. Et, en effet, la saincte Eglise devoit estre comme le soleil, selon le roy psalmiste, et le soleil n’esclaire pas tousjours au mesme moment ny esgalement en toutes les contrées; c’est assez qu'au bout de l’an il fait son cours par tout l'univers : Nemo est, qui se abscundat à calore ejus. Ainsi il suffira qu'au bout de ce siecle visible, la predication de Nostre- Seigneur ayt esté verifiée en ces parolles : « Il falloit que la pe- » nitence et la remission des pechez fust preschée generalement » en toutes nations, commençant par Hierusalem. »

Certes, l'Eglise, au tems où les Apostres coururent par toute la terre, jeta par tout ses branches, chargées du fruict de l'Evangile, tesmoin S. Paul; autant en dit S. Irenée de son tems, qui parle de l'Eglise Romaine, ou Papale, à laquelle il veut que tout le reste de l'Eglise se conforme, à raison de sa plus puis- . sante principauté.

Prosper, Messieurs, parle de nostre Eglise, et non pas de la vostre, quand il dit, qu’eu esgard à l'honneur pastorale, « Rome, » siege de S. Pierre, est le chef de l'univers; ce qu'elle n’a pas » conquis par les armes est reduit par la foy à sa domination, » et luy est acquis par la religion chrestienne. » Vous voyez bien qu'il parle de l'Eglise Romaine, et qu'il recognoissoit le Pape de Rome pour son chef. Du tems de $. Gregoire, il y avoit par tout des catholiques, ainsi qu'on le peut voir par les belles epistres quil escrit aux evesques et aux fidelles de toutes les nations. Au tems des empereurs Gratien, Valentinien et Justinien, il y avoit par tout de vrays catholiques romains, comme on le peut remarquer dans les codes de leurs loix. S. Bernard nous apprend le mesme de son tems; vous sçavez assez ce qui en estoit au tems de Godefroy de Boüillon; depuis ces premiers siecles, la mesme Eglise est venuë jusques à nostre aage, tousjours Romaine, c’est-àdire, Papale : de façon que, quand nostre Eglise d’aujourd'huy seroit beaucoup moindre ou moins estenduë qu'elle n’est, elle ne laisseroit pas d’estre catholique, parce que c’est la mesme foy romaine, qui fut autrefois publiée par tout, et qui a presque possedé toutes les provinces des nations et peuples innombrables ; mais elle est encore à present maintenuë par toute la terre, en Transylvanie, Pologne, Hongrie, et Bohesme; par toute l’Alle-

magne, la France, l'Italie, l'Esclavonie, Candie, Espagne, Portugal, Sicile, Malthe, Corse, Sardaigne, Grece, Armenie, Syrie; en un mot, en tout et partout, quoy que les heresies luy ayent enlevé quelques parties de son estat.

Mettray-je 1icy en compte les Indes Orientales et Occidentales? Qui voudroit en avoir un sommaire, il faudroit qu’il se treuvast en un chapitre ou assemblée generale des religieux de S. François, appelez Observatins : il y verroit se rendre de tous les coings du monde, vieil et nouveau, des religieux, à l’obeyssance d’un simple billet; et cette seule Compaignie sembleroit suffire pour verifier cette prediction de la prophetie de Malachie : /n omni loco sacrificatur nomini meo.

Au contraire, Messieurs, vostre reforme, pretenduë ne passe point les Alpes de nostre costé, ny les Pyrenées du costé de l’Espagne ; la Grece ne vous cognoist point; les autres trois parties du monde ne sçavent qui vous estes, et n’ont jamais oùy parler de ces nouveaux chrestiens sans sacrifices, sans autels, sans sacremens, sans chef et sans croix comme vous estes; en Allemagne, vos Compaignons mesmes; je veux dire les Lutheriens, Branciens, Anabaptistes, Trinitaires et autres, rognent vostre portion et vous desadvoüent.

En Angleterre, les Puritains vous fuvent, et en France les Libertains; comme donc osez-vous si mal-heureusement vous opiniastrer et demeurer ainsi à part, separez du reste du monde, comme autrefois les Luciferiens et les Donatistes? Vous diray-je comme disoit S. Augustin à l'un de vos semblables : « Daignez, » je vous prie, nous instruire sur ce poinct. Comme se peut-1l faire que Nostre-Seigneur ayt perdu son Eglise par tout le » monde, et qu'il n'ayt commencé de n’en avoir qu’en vous seu- » lement? » Certes, vous appauvrissez trop Nostre-Seigneur, dit S. Hierosme. Que si vous dites que vostre Eglise a tousjours esté catholique, mesme au tems des Apostres, monstrez-nous donc ce qu’elle estoit en ce tems-là, car toutes les sectes en diront de mesme; comme entez-vous ce petit bourgeon de religion sur cette saincte et ancienne tige? En ce cas, il faut pour le moins que vostre Eglise touche par une ligne de continuation perpetuelle à l'Eglise primitive; car si elle ne la touche point, comme tireroit-elle le suc de son tronc, pour se communiquer l'une à l’autre? Vous ne ferez jamais voir cette ligne d'unité : aussi ne serez-vous jamais de vrays chrestiens, si vous ne vous rangez à l’obeyssance de la catholique communion; vous ne serez jamais, dis-je, avec ceux qui chanteront : Redemisti nos in sanguine

tuo, ex omni tribu, et linqua, et populo, et natione, et fecisti nos Deo nostro reqgnum.

La vraye Eglise doit estre feconde.

IL peut estre, Messieurs, que vous nous direz, qu'un jour vostre Eglise pretenduë estendra ses aisles, et se fera peu à peu catholique dans la succession du tems; mais ce seroit parler à l’adventure : car, siles Augustin, les Chrysostome, les Ambroise, les Cyprien, les Gregoire, et cette grande trouppe de tres-excellens pasteurs n’ont sçeu si bien faire, que l’Eglise, selon vostre opinion, n'ayt donné du nez en terre, bientost apres leur siecle, comme l’asseurent Calvin, Luther et les autres reformateurs, quelle apparence que la vostre, toute jeunette, se fortifie maintenant, sous la charge de vos ministres, lesquels ne sont pas si celebres en saincteté ny en doctrine, ny comparables avec ceuxlà? ce seroit une grande vanité de le penser, et vous seriez tous seuls de ce sentiment. Si l'Eglise en son printems, eten son plus beau jour, n’a point fructifié, à ce que vous dites, comme voulez-vous que dans son hyver l’on en cueille des fruicts? Si en son adolescence elle n’a cheminé que de travers, où voulez-vous maintenant qu'elle coure en sa vieillesse? Je dy bien plus vostre Eglise, non-seulement n’est pas catholique, mais encore elle ne le peut estre, n'ayant ny la force ny la vertu de produire des enfans, mais seulement de desrober les enfans esgarez, ou des poussins, qui n’ont point de mere, comme fait la perdrix; et neantmoins c’est l’une des proprietez d’estre feconde : c’est pour cela que parmy nous elle est appellée une Colombe. Lors que Dieu veut benir une famille, il rend la femme tres-feconde, Sicut vitis abundans in lateribus domus tuæ. W bannit la sterilité, et lespoux prend playsir de voir une mere joyeuse en la production de plusieurs enfans. Ainsi Nostre-Seigneur devoit avoir luimesme une Espouse qui fust feconde, selon le sens de la saincte parolle : Cette deserte aura plusieurs enfans, cette nouvelle Hierusalem sera tres-peuplée, et portera une grande generation (Isa. 54). Entendez le Prophete : Ambulabunt gentes in lumine tuo, et reges in splendore ortus lui : leva in circuitu oculos tuos, et vide; omnes isti congreqali sunt, venerunt tibi; filii tui de longè venient, et filiæ tuæ de latere surgent (Xsa. 60);

et : Pro eo quod laboravit anima ejus, ideo dispertiam ei plurimos (Isa. 53). Cette fecondité de tant de belles nations, sorties du sein de l'Eglise, se fait principalement par la chaleur de la saincte predication, comme dit S. Paul : Per evangelium ego vos genut (1. Cor. 4); car la predication de l'Eglise doit estre enflammée : Jgnitum eloquium tuum Domine. De fait, il ny a rien de plus actif, de plus vif, de plus penetrant, et de plus propre à convertir et à donner forme aux matieres, que le feu corporel et le spirituel. Voicy, Messieurs, où se reduit le point de nostre controverse : je soustiens

Que L'EGLISE CATHOLIQUE EST TRES-FECONDE, QUE LA PRE- TENDUE EST STERILE.

Certes, la predication de S. Augustin en Angleterre, de S. Boniface en Allemagne, de S. Patrice en Hybernie, de Willebron en Frise, de Cyrile en Boheme, d’Adelbert en Pologne, Austriche et Hongrie, de S. Vincent Ferrier, Jean Capistran et autres, fut admirablement feconde : la predication des Freres servans d'Hongrie, d'Antoine Lorier, de François Xavier, et de mille autres, qui ont renversé les idolastries par la saincte parolle, a porté de bons fruicts; ils estoient tous catholiques romains.

Au contraire, vos ministres n’ont encore converty aucune province du paganisme, ny aucune contrée des infidelles. Helas! bien loin de cela, ils ont divisé le christianisme pour en faire des factions, et mettre en pieces la robbe de Nostre-Seigneur; ce sont les effects funestes de leur predication. La doctrine chrestienne et catholique est une douce pluye, qui fait germer la terre infructueuse; mais la leur ressemble à la gresle, qui rompt et terrasse les maisons, et met en friche les plus fructueuses campaignes. Prenez garde à ce que dit S. Jude : « Malheur à » ceux qui poussent à la contradiction de Coré (Coré estoit un » schismatique); ce sont des dissolus en festins, banquetant sans » crainte, se repaissant eux-mesmes , comme des nuées sans » eaux, qui sont transportées çà et là selon le vent; 1ls ont l'ex- » terieur de l’Escriture, mais ils n'en ont pas la liqueur interieure » dans l'esprit; arbres infructueux de l'automne, qui n’ont que la » feüille de la terre, et non point le fruict de l'intelligence; dou- » blement morts, car ils sont morts quant à la charité par la di- » vision, et quant à la foy par l’heresie; plantes deracinées, qui » ne peuvent plus porter ny fruicts, ny fleurs; arbres de mer, » qui sont agitez parmy les escumes et les confusions de debats, » des disputes et remuëmens ; planettes erratiques, qui ne

» peuvent servir de guydes à personne, et qui n'ont point de » fermeté de foy, mais changent à tout propos. » Quelle merveille, si vostre predication est sterile? vous n’avez que l’escorce sans le suc : comme voulez-vous qu'elle germe? vous n’avez que le fourreau sans l’epée, la lettre sans l'intelligence : ce n’est pas chose merveilleuse si vous ne pouvez destruire l’idolastrie. Ainsi S. Paul, parlant de ceux qui se separent de l'Eglise, proteste qu'ils sont sans bonne semence. Si donc vostre Eglise pretenduë ne se peut et ne s’est peu dire en aucune façon catholique jusques à present, encore moins devez-vous esperer qu'elle le soit apres vous, puisque sa predication est si flasque, que ses prescheurs n'ont jamais entreprins la charge ou la commission E#hnicos convertendi, mais seulement nostros evertendi. O quelle Eglise ! qui n'est ny une, ny saincte, ny catholique, et, qui pis est, qui ne peut avoir aucune esperance raisonnable de jamais l’estre, pus qu'elle ne peut produire d’enfans legitimes, mais des engeances de viperes qui la deschirent!

Du tiltre d'Apostolique, propre à l'Eglise, marque quatriesme.

Avis. — On n'a trouvé, de ce Discours, que le titre.

Les estranges absurditez qui se treuvent en la doctrine de l'Eglise pretenduë.

Sr j'ay remis icy à monstrer les absurditez intolerables qui sont en la doctrine des adversaires, et l'ay renvoyé au bout de ce Traitté des Regles de la Foy, c'est affin qu'il fust comme une consequence de ce qu'ils croyent sans regle, et leur faire voir qu'ils naviguent sans boussole. À dire vray, l'on cognoistra icy qu'ils n’ont point l'efficacité de la doctrine orthodoxe; car, nonseulement ils ne sont point vrays catholiques, mais ils ne peuvent l'estre en aucun sens, n'ayant, comme nous avons veu, aucune autre puissance, que celle de gaster le corps de Nostre-Seigneur, et non celle de luy acquerir de nouveaux membres. L’on peut

dire d'eux sans mentir : Omnes quærunt quæ sua sunt, non quæ Jesu Christi. N'est-il pas plus honorable d’accorder à la puissance de Jesus-Christ, de pouvoir faire le sainct Sacrifice, comme le croit l'Eglise, et à sa bonté de le vouloir faire, que de luy disputer? Sans doute, cela est de plus grande gloire à Nostre- Seigneur; et parce que leurs foibles cerveaux ne le peuvent comprendre, est-ce à dire que cela n’est pas? Omnes, 1nter vos, quærunt quæ sua sunt,non quæ Jesu Christi. . . … .

ltem, quand Luther dit, que « les enfans au moment du bap- » tesme, ont l’usage parfaict de l’entendement et de la raison ; » et quand le Synode de Vittemberg dit que « les enfans au bap- » tesme ont des mouvemens semblables aux mouvemens de la » foy et de la charité, et qu'ils ne se font entendre, » n'est-ce pas se mocquer de Dieu, de la nature, et de l'experience ? Quand Calvin dit que « nous pechons, incitez, poussez, et necessitez » par la volonté positive, ordonnance, decret et predestination » de Dieu, » n'est-ce pas blasphemer contre toute raison et contre la majesté de la supreme bonté? Voilà la belle theologie de Zuingle, de Calvin, et de Beze, Af enim, dit Beze, düices, non poltuerunt resistere Dei voluntati, 1d est, decreto; fateor, sed sicut non potuerunt, ita etiam noluerunt : verum non poterant aliter velle, fateor, quoad eventum, el energiam, sed voluntas tamen Adam coacta non fuit. Bonté de Dieu! je vous appelle à garand, vous m'avez poussé à mal faire, vous l'avez ainsi decreté, ordonné, et voulu; je ne pouvois faire autrement, je ne pouvois le vouloir autrement : où est ma faute? O Dieu de mon cœur! chastiez mon vouloir, s’il peut ne vouloir pas le mal, et qu'il le veüille, mais s’il luy est impossible de ne le vouloir pas, el que vous soyez cause positive de cette impossibilité, qui peut m'accuser de sa faute? Si cecy n’est contre la raison, je confesse qu’il n’y a point de raison au monde. La foy de Dieu est impossible, selon Calvin et autres : que s’ensuit-il de là, sinon que Nostre-Seigneur est un tyran, qui commande des choses impossibles? Si elle est impossible, pourquoy la commander? Par cette regle, si nous considerons les œuvres, pour bonnes qu'elles soient, elles meritent plus l'enfer que le paradis. La justice de Dieu, par consequent, qui doit donner à un chascun selon ses œuvres, donnera à un chascun l'enfer : n'est-ce pas là l'abysme de l'erreur ?

Mais l’absurdité des absurditez, et la plus horrible de toutes les heresies, c’est celle-cy : ils publient, que /’Eglise toute en-

tiere a erré mille ans durant, en l'intelligence de la parolle de Dieu. Luther, Zungle et Calvin, pour asseurer qu’ils entendoient clairement l’Escriture, et bien plus qu'un simple ministre, ont presché et enseigné comme parolle de Dieu, que toute l'Eglise visible avoit erré, et qu’elle pouvoit errer. Et moy, je puis asseurer que Calvin et tous les hommes peuvent errer; et pour le moins ay-je droit, à son exemple, de choysir les interpretations de l'Escriture qui me playront, pour asseurer et maintenir comme parolle de Dieu, encore mieux que vous autres, qu'il a erré, puis qu'apprenant de luy que chascun peut errer en fait de religion, et toute l'Eglise mesme, j'en dy autant de luy, sans vouloir vous en chercher d’autres parmy mille sectes, qui toutes se vantent de bien entendre la parolle de Dieu, et de la bien prescher. Mais croyez-vous si opiniastrement à un ministre qui vous presche que vous ne devez point oùyr autre chose? Si chascun peut errer en l'intelligence de l’Escriture, pourquoy non vous, et vostre ministre? J'admire que vous n’allez pas tousjours tremblans de crainte, j'admire comme vous pouvez vivre avec autant d’asseurance en la doctrine que vous suivez, comme si vous ne pouviez errer, et que neantmoins vous tenez pour asseuré que chascun erre, ou peut errer, et mesme toute l'Eglise en corps. |

L'Evangile vole bien haut sur toutes les raisons les plus eslevées de la nature; neantmoins, jamais il ne les contredit, jamais 1l ne les gaste, ny de fait, ny de parolles; mais ces phantaysies de vos evangelistes, ruynent et obscurcissent toute la lumiere naturelle et toute la lumiere de la grace.

Que l'analogie de la Foy ne peut servir de regle asseurée aux ministres, pour establir leur doctrine pretenduë.

Desagusez-vous, s’il vous plaist, Messieurs, et pensez que c'est une voix pleine de faste et d’ambition entre vos ministres, et qui leur est toute ordinaire, qu'il « faut interpreter l'Escri- » ture, et en épreuver l'exposition par l’analogie de la foy. » Le simple peuple, quand il entend parler de l’analogie de la foy, pense que ce soit quelque mot de mystere fort secret, et de vertu cabalistique; il admire toute l'interpretation qui se fait, pourveu qu'on y mette ce mot en campagne : ils ont raison cer-

Ce

tainement, quand ils disent, qu'il faut interpreter l’Escriture , et epreuver son exposition par l’analogie de la foy; mais ils ont tort, quand ils ne font point ce qu'ils disent. Ce pauvre peuple n'entend parler de rien plus, que de cette analogie de la foy, et les ministres n'ont fait autre chose jusques icy, que la corrompre, violer, forcer, et mettre en pieces. Or sus, je vous prie, vous dites que l’Escriture est aysée à entendre, pourveu qu'on l’adjuste à la regle de proportion ou analogie de la foy; mais quelle regle de la foy peuvent avoir ceux qui n’ont point d'Escriture, que toute glosée, toute tirée, et contournée d’interpretations, metaphores, et metonymies? Si la regle est subjette au desreglement, qui la reglera? quelle analogie et proportion de foy y peut-il avoir, si on proportionne les articles de la foy aux conceptions les plus esloignées de leur naïfveté? Voulez-vous que la proportion des articles de la foy vous serve, pour vous resoudre sur la doctrine de la religion? laissez done les articles de la foy en leur naturelle signification; ne leur baillez point d’autre forme , que celle qu'ils ont receue des Apostres. Je vous laisse à penser à quoy me pourra servir le Symbole des Apostres pour interpreter l’Escriture, puisque vous la glosez en telle facon, que vous me mettez en autant et plus de difficulté de son sens, que j'en aurois de l’Escriture mesme? Si on demande, comme il se peut faire que le mesme corps de Nostre-Seigneur soit en deux lieux ? je diray que cela est aysé à Dieu, suivant le dire de l'ange : Non est impossibile apud Deum omne verbum ; et je le confirmeray par la raison de la foy : Credo in Deum Patrem omnipotentem. Mais si vous glosez le sens de l’Escriture et si vous contournez l’article de la foy mesme, comme confirmerez-vous vostre glose? À ce compte-là, il n'y aura point de premier principe, sinon vostre cervelle. Si analogie de la foy est subjette à vos gloses et à vos opinions, il nous le faut dire franchement, affin qu'au moins on sçache vostre intention. Ainsi nous vous laisserons interpreter l’Escriture par l'Escriture, et par l’analogie, le tout adjusté à vos interpretations et conceptions. Si on vous laisse interpreter la descente de Nostre-Seigneur aux enfers, ou du sepulchre, ou de la crainte des supplices et peine des damnez, vous direz le dernier, comme vous expliquez la saincteté de l'Eglise, d'une Eglise invisible et incognué ; son universalité, d'une Eglise secrette et cachée; la communion des Saincts, d’une seule bien-veillance generale; la remission des pechez, d’une seule non-imputation. Quand vous avrez ainsi proposé le Symbole à vostre jugement, il sera quant et quant (4)

(1) En même temps.

bien proportionné au reste de vostre doctrine; mais qui ne void l’absurdité où vous vous precipitez? Le Symbole, qui est l’instruction des plus simples, seroit la plus obscure doctrine du monde, et devant estre une regle de la foy, il auroit besoin d’estre reglé par une autre regle; ainsi, /n circuitu impii ambulant. Voicy une regle infaillible de nostre foy : Dieu est tout- * puissant. Qui dit tout n’exclud rien; et vous voulez borner cette regle, et la limiter en sorte qu’elle ne s’etende pas à la puissance absoluë, comme est la puissance de placer un corps en deux lieux, ou de le placer en un lieu sans qu'il y occupe l’espace exterieur. Dites-moy donc, s'il arrive que la regle ayt besoin de reglement, qui la reglera? le Symbole dit, que Nostre- Seigneur est descendu aux enfers, et Calvin le veut regler, et veut qu'il s’entende d’une descente imaginaire ; l’autre le rapporte au sepulchre : n'est-ce pas traitter cette regle à la Lesbienne, et plier le niveau sur la pierre, au lieu de tailler la pierre au niveau? Pour vray, comme S. Clement etS. Augustin l’appellent regle, aussi S. Ambroise l'appelle clef; mais s’il faut une autre clef pour ouvrir cette clef, où la treuverons-nous? monstrez-la-nous au moins : sera-ce le cerveau des ministres? ou quoy ? sera-ce le Sainct-Esprit? mais chascun se vantera d’en avoir sa part. Bon Dieu! en quels labyrinthes tombent ceux qui s’esgarent de la trace des anciens.

Je ne voudrois pas que vous pensassiez que je fusse d'opinion, que le seul Symbole fut la totale regle et mesure de la foy ; car le grand S. Augustin et le grand Lirinensis appellent encore regle de nostre foy, le sentiment ecclesiastique : le Symbole seul ne dit rien à descouvert de la consubstantialité du sacrement, ny de plusieurs autres articles de la foy; il comprend toute la foy radicalement, et principalement quand il nous enseigne de croire en l'Eglise, Samncte et Catholique; car par là, il nous renvoye à ce qu'elle propose. Mais comme vous mesprisez toute la doctrine ecclesiastique, aussi mesprisez-vous cette noble partie et si signalée, qui est le Symbole, luy refusant creance, sinon apres que vous l’avez reduict au petit pied de vos conceptions. Ainsi vous violez cette saincte mesure et proportion, que S. Paul propose pour estre suivye, voire par les prophetes mesmes.

Conclusion de cette Partie, par un recueil de plusieurs excellences qui sont en la doctrine catholique et qui ne sont point en l'opinion des heretiques de nostre aage.

ENFIN, nous vous voyons, Messieurs, voguer ainsi sans esguille, sans boussole et sans timon, sur l’ocean des opinions humaines, où vous ne pouvez attendre autre chose qu’un miserable naufrage. De grace, pendant que ce jourd’huy dure, pendant que Dieu vous presente l’occasion, jettez-vous en l’esquif d’une serieuse penitence, et venez vous rendre en l’heureuse barque, laquelle à pleine voile va surgir au port de la gloire par le chemin battu de nos devanciers. Quand il n’y auroit autre chose, recognoissez quels avantages, et combien d’excellences possede la doctrine catholique sur vos opinions nouvelles et esloignées du sens commun.

La religion catholique rend plus glorieuse et plus magnifique la misericorde de Dieu; vos opinions la ravalent. Par exemple, n'y a-t-il pas plus de misericorde d’expliquer la realité de son corps pour nostre viande, que de n’en donner rien que la figure, commemoration et manducation fiduciaire ? N'est-ce pas plus, de justifier l’homme, embellissant son ame par la grace, que sans l’embellir, le justifier par une simple indulgence ou non-imputation? N'est-ce pas une plus grande faveur de rendre en l'homme ses œuvres aggreables et bonnes par la justice interieure, que de tenir seulement l’homme pour bon, sans qu'il le soit en realité? N'est-ce pas plus de bien, d’avoir laissé sept sacremens pour la justification et sanctification du pecheur, que de n'en avoir laissé que deux, dont l’un ne serve de rien, et l’autre de peu? N'est-ce pas plus d’avoir laissé la puissance d’absoudre en l'Eglise, que de n’en avoir point laissé? N'est-ce pas plus d’avoir laissé une Eglise visible, universelle, signalée, remarquable et perpetuelle, que de l'avoir laissée petite, secrette, dissipée, et subjette à corruption? N'est-ce pas plus priser les travaux de Nostre-Seigneur, de dire qu’une seule goutte de son sang suffisoit à rachepter le monde, que de dire que s’il n’eust enduré les peines des damnez, n’y auroit eu rien de parfaict? La misericorde de Dieu n'est-elle pas plus magnifique, de donner à ses Saincts la cognoissance de ce qui se fait icy-bas, que de leur nyer le credit de prier pour nous, et se rendre exorable à leurs inter-

cessions ; de les avoir rendus glorieux dés leur mort bien-heureuse, que de les faire attendre et tenir en suspens, comme parle Calvin, jusques au jugement? que de les rendre sourds à nos prieres? que de se rendre inexorable aux leurs. Cecy se verra plus clair et plus etendu en nos essais. Ainsi, certes, nostre doctrine rend bien plus admirable le pouvoir de Dieu au sacrement de l’Eucharistie, en la justification et justice inherente, dans les miracles, en la conservation infaillible de l'Eglise, et en la gloire des Saincts , etc.

La doctrine catholique ne peut partir d'aucune passion, puis que personne ne s’y range, sinon avec cette condition, de capliver son intelligence sous l’authorité des vrais pasteurs.

Elle n’est point superbe, puis qu’elle apprend à ne se croire pas soy-mesme; mais à l'Eglise. Que diray-je de plus? Cognoissez, s'il vous plaist, la voix de la colombe et la distinguez de celle du corbeau; ne voyez-vous pas cette Espouse, qui n’a autre chose en bouche que le miel, et le laict sur sa langue, qui ne respire que la plus grande gloire de son Espoux, qui ne demande que son honneur et son obeyssance? Sus donc, Messieurs, voulez-vous estre mis comme pierres vivantes aux murailles de la celeste Hierusalem ? Tirez-vous des mains de ces bastisseurs de fausses regles, qui n'adjustent pas leurs conceptions à la foy, mais la foy à leurs conceptions; venez et vous presentez à l’Eglise, qui vous posera de bon cœur en ce celeste bastiment , où est la vraye regle et proportion de la foy : car Jamais personne n'aura place là-haut, s’il n’a esté poly et mis en œuvre, sous la regle et l’aiquaire de l'Eglise d’icy-bas.

[. Accurate perpendenda est sententia quæ est Jo. 8(1), unde manifeste colhgitur, peccatores esse in Ecclesia.

Il. Ex inimicis nos optima quæque cognoscere, et utilitatem capere persuadet Psal. 118 : Super inimicos nostros prudentem me fecisti. Deinde : Super omnes docentes me intellexi, ait Genebr., ita intelligi potest : Super inimaicos, 1d est occasione inimicorum, vel ab, vel ex inimicis; itaque, cum prius sit prudentem fieri super inimicos, quam super senes, el docentes, recle sequitur, ab inimicorum schola nos uberiores scientiæ latices hebere, quam ab docentibus.

II. Omnia sacrificia antiqua, erant veluti condimenta sacrificilorum cruentorum; sic Eucharistiæ sacramentum est veluti

(4) Citation défectueuse : du reste, le Discours X traite la matière. (N.E.)

condimentum sacræ Crucis, eiquæ optima ratione adjunclum. Ecclesia mons est, hæresis vallis ; descendunt enim hæretici ab Ecclesia non errante, ad errantem, a veritate ad umbram..... Ismael, significans Judaicam Synagogam (Gal. 4), tune ejectus est, quando Judere voluit cum Isaac; ab Ecclesia Catholica quanto magis hæretici?

IV. Pulchrè congruit Ecclesiæ, adversus hæreticos, quod dixit Isaias, 5 : Onne vas quod fictum est, in te non diregetur, et omnem iniquitatem resislentem sibi in judicio judicabis; hæc est hæreditas servorum Domini, el justitia eorum apud me, dicit Dominus.

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