Pour le jeune prêtre, le premier bonheur est dans sa pre
mière messe, et 1l faudrait que l’autel, durant sa vie entière, fût pour lui le trône de la joie. C’est à l’autel qu'il peut se dire : Tux
es prêtre pour l'éternité, selon l’ordre de Melchisédech ; et c'est
là qu'il peut mieux apprécier, remplir même sa grande mission de médiateur entre Dieu et les hommes, comme Jésus-Christ dont il tient la place. C’est de l'autel qu’il adresse sûrement à Dieu une gloire digne de lui, et qu’il appelle efficacement sur les hommes le repentir et le pardon; c'est de là qu'il tire le souhait de paix, qui mettra au cœur des fidèles la joie et la charité, et c'est de là enfin qu’il part, mais sans éloigner son affection, pour donner aux hommes le grand sacrement et la divine parole. A l'autel, le prêtre est Dieu; et qu'il serait heureux, qu'il serait saint et utile au monde, si, dans les actes de son ministère, comme dans les relations que les hommes lui demandent, ilne quittait jamais l'autel!
Telles furent les idées, ou plutôt les sentiments qui occupèrent
François après son ordination, et-comme sa faiblesse l’effrayait, avant qu'il eût participé de l'autel, il voulut se préparer à sa première messe par une retraite de trois jours. Il y prit trois résolutions que depuis lors il n’oublia jamais : de se tenir toujours en esprit de religion, comme s’il allait célébrer, de manière à pouvoir dire à toute heure, pour explication de sa conduite : Je me prépare à offrir la sainte Messe; de ne monter jamais à l'autel que dans les dispositions où il voudrait être pour aller au jugement de Dieu; de s'unir en tout, par l’amour et l’imitation, à Jésus-Christ souverain prêtre. « Ah! s’écriait-il, vive Jésus!
Liv. IF. Chap. [. — PRÉDICATIONS. 69
» car je ne veux et ne puis vivre que pour Jésus. Ah! mon » Jésus! qui sommes-nous? quand serons-nous comme votre » très-sainte Mère, qui, vous portant dans son sein, vivait » comme doivent vivre tous ceux qui vous reçoivent dans l’au- » guste sacrement de l'Eucharistie? » Et disant cela, il versait de grosses larmes , car son cœur surabondait de joie, et son amour lui disait que le prêtre doit être plus pur que les anges ‘.
Ainsi disposé , il célébra solennellement le 21 décembre, fête de saint Thomas, dans la cathédrale d'Annecy. Le pieux évêque avait voulu être présent, ainsi qu'une multitude de personnes de distinction et de piété, et M. et M*° de Boisy, précédant une grande masse de fidèles, communièrent de sa main : tous pleuraient et étaient édifiés, comme à la vue d’un séraphin ; plusieurs conçurent en le voyant la ferme volonté d'une vie nouvelle, et lui-même, au rapport de sainte Chantal, sentit que Dieu lui inspirait les affections et intentions que depuis 1l porta toujours à l'autel. L'après midi, il présida aux vêpres et « fit une trèsfervente prédication sur le sujet de son sacrifice. »
2. En refusant la dignité de sénateur, il avait donné pour principal motif le devoir de prêcher : Voila mon état, disait-il, ma vocation, et la fonction de mon ministère ?. Il parlait ainsi comme sous la dictée de Dieu, qui en effet l’avait appelé et préparé pour la vie apostolique, en lui donnant le secret de la véritable éloquence. Alors régnait ce mauvais goût et ce vain désir de paraître savant, qui faisaient de chaque discours un long mélange de citations profanes et disparates, d’allusions mythologiques , d’interprétations forcées et souvent ridicules, où la sainte parole gémissait de trouver place. En François, rien de tout cela ne parut jamais : il exposait clairement la vérité et lappuyait avec art des preuves les plus fortes, affirmant, sans la laisser discuter, l'autorité de l’Écriture et de la Tradition, fixant les esprits sous le charme des allégories et des comparaisons, pénétrant les cœurs par l’onction de sa douceur, et les portant à Dieu par des élancements irrésistibles.
Toutes les classes de la société pouvaient le comprendre et les ignorants le goûtèrent aussi bien que les savants, en sorte que la renommée l’exalta dès le début et le montra comme une lumière au-dessus de tous les prédicateurs. Plus on l’entendait, plus on voulait l'entendre; on l'invitait de toutes parts, et comme son zèle ne savait point refuser, dès les premiers jours
1 Le P. Talon. — ? Lettre 1126, tome VIII.
de son sacerdoce, sa vie fut un continuel apostolat. :«« Pendant » que j'étais prévôt, dit-il lui-même, je m'exerçais à tous propos » à la prédication, tant de la cathédrale que des paroisses, » jusques aux moindres confréries : je ne savais ce que c'était de » refuser. Mon bonhomme de père, entendant sonner la cloche » du sermon , demandait qui prêchait. On lui disait : Qui serait- » ce, sinon votre fils ? Un jour il me prit à part et me dit : Prévôt, » tu prêches trop souvent. J'entends même en des jours ouvriers : » sonner la cloche pour prècher, et toujours on me dit : C’est le » prévôt, le prévôt *. »
Ce blâme de M. de Boisy, inspiré par l'esprit du monde, ne l’arrêtait point; il entendait constamment à son oreille la parole de S. Paul à Thimotée, et il voulait être, en toute patience et doctrine, la voix qui presse a temps et à contre- -Lemps, qui reprend, qui prie, qui menace pour éloigner les âmes du péril. Le pieux évêque s’en réjouissait, etil mr humblement : « Dieu » m'a refusé le don de la parole; mais il m'a donné un fils qui » sera ma parole et ma voix. »
Un de ses sermons surtout fit grand bruit, et pouvait faire déjà présager l'avenir : ce fut celui qu’il prêcha à Seyssel, le jour de la Purification. Comme cette ville, située à 16 kilomètres de Genève, était en partie peuplée de calvinistes, Dieu lui mit au cœur un grand désir de prémunir les catholiques, constamment exposés à mille embüûches, et en même temps une profonde compassion pour les malheureuses victimes de l'erreur; et il prêcha avec un accent de conviction si pénétré, une charité si apostolique et une telle vigueur d’éloquence, que les croyants furent saisis de joie, les âmes chancelantes raffermies et les hérétiques consternés. Ce sentiment de terreur se propagea dans les environs et jusqu'à Genève, où les champions de la réforme en perdirent le sommeil. |
3. Comme le jeune orateur remuait profondément les consciences et que tous le considéraient comme un homme de Dieu, les pécheurs voulaient se réconcilier à ses pieds et les âmes pieuses recherchaient sa direction. « Ayant donc une spéciale autorité de son évêque, il érigea en la cathédrale, près de la porte qui ouvre au côté de l'Évangile, un tribunal pour ouïr les confessions des pénitents. Là il demeurait quelquefois depuis l’aube du jour jusqu’à midi, environné d’un grand nombre de fidèles de l’un et de l’autre sexe; et, sans avoir égard aux per-
1 Esprit, Part. III, Sect. 9.
Liv. II. Chap. [. — DIRECTION DES AMES. T1
sonnes, 1l admettait indifféremment tous ceux qui se présentaient, jeunes et vieux, pauvres etriches, nobles et paysans, mais toutefois c'était son plaisir d’être occupé près des malades, des paysans et des ignorants. Il a souvent prêté son mouchoir à de pauvres. pénitents, qui pleuraient par la force de la contrition, et jamais ne laissa voir ombre de répugnance. Il ÿ avait en la ville une pauvre femme aveugle de naissance, qui avait coutume de se confesser à lui : aussitôt qu'il la voyait venir à tâtons toute seule, il sortait du confessionnal et la conduisait jusque sur l’accoudoir; et disait souvent qu'il reconnaissait une si bonne conscience en cette femme, qu'il eût voulu l'avoir semblable, et ne voir non plus qu’elle. 11 y avait encore un pauvre homme tellement hoiteux, qu'il était plutôt paralytique : le charitable François, s’apercevant qu'il voulait se confesser, le prenait par dessous les bras , tâchait de le soulager, le faisait mettre en posture décente pour se présenter à un tel sacrement, et l’entendait avec une patience indicible. Mais il faisait bien encore d’autres choses; car il donnait en cachette de fort bonnes aumônes aux pauvres honteux, après qu'ils s’étaient confessés, et, pour cet effet, portait en sa pochette de petits paquets d'argent de diverses sommes, qu'il distribuait selon la pauvreté et conaon de ses pénitents : ce qu’il a observé tout le reste de sa vie‘. »
4. « Parmi de si grands exercices de charité chrétienne, Satan, chercha à lui dresser des pièges. Il troubla la fantaisie d’une certaine femme, qui l’aima impudiquement, et ne craignit point, pour lui découvrir la brutalité de sa convoitise, de s'adresser au saint tribunal, où il tenait la place de Jésus-Christ... Le sage et chaste François, la voyant ainsi possédée, tâchait de l’exorciser à voix basse, et n’oublia rien pour la remettre en bon état et à la connaissance de sa misère, la menaçant de la terreur des jugements de Dieu et des peines de l’enfer. Mais elle l'eut à peine entendu que, se voyant méprisée, elle entra en fureur et se mit à crier tout haut les plus sales insultes. « Hélas ! répondit-il dou- » cement et avec une grande compassion, c’est vous bien plutôt » qui êtes comme un Lazare pourri, et qui sentez mal devant » Dieu. Hé ! que vous êtes digne de pitié ! je prie le Seigneur » qu'il vous remette en une meilleure voie. » — « Il laissa de cette sorte ce tison d’enfer, qui fut enlevé par les assistants, et quelque temps après vint à résipiscence à'ses pieds ?. »
1 Ch.-Aug. de Sales.
2 Ch.-Aug. de Sales; et aussi Esprit, Part. IV, Sect. 37 supprimée.
5. Le zèle du prévôt pour la réconciliation des âmes porta le chapitre à le présenter, malgré son jeune âge, pour la charge de grand-pénitencier : l'évêque y accéda et l'investit de cette fonction en vertu d’un mandat du cardinal Mattei. Alors parut davantage encore le don merveilleux qu’il avait recu du ciel pour la direction des consciences.
M. de Boisy, dont nous avons vu les idées humaines, et qui parfois encore regrettait que son fils ne fût pas sénateur, allait cédant de plus en plus à son influence surnaturelle : il aimait à entendre sa messe, à communier de sa main, à suivre tous ses sermons. Bien plus, il le choisit pour son confesseur : tous les mois, et souvent après quinze jours, même quand il résidait à Sales, le désir des sacrements ou le besoin de conseils l'amenait aux pieds de ce fils vénéré.
M”°° de Boisy avait précédé son époux dans cette confiance extraordinaire, et bientôt François fut le directeur de la famille éntière, enfants et domestiques; car tous, dès longtemps, avaient admiré sa piété, et le considéraient comme un saint: Dociles à sa conduite, tous aussi allèrent de vertu en vertu, en sorte que la maison de Sales devint comme un sanctuaire d’édification et de contagieuse charité !.
6. Louis surtout, parmi les frères de François, s’attacha à mériter particulièrement ses soins. Négligeant les amusements et la compagnie des gentilshommes de son âge, 1l suivait le prévôt partout, et jusques dans les réunions et conférences ecclésiastiques. « Je vous prie, disait-il, de souffrir que je sois constam- » ment près de vous, comme le disciple près du maître, pour » apprendre de votre bouche, avec les secrets de la vie chré- » tienne, les beaux enseignements de la Philosophie et de la » Théologie que vous croirez utiles à mon instruction. »
De telles dispositions devaient amener les plus heureux résultats : aussi, en peu de temps, Louis se signala, comme membre de la confrérie de la Sainte-Croix, par un zèle ardent à former sa vie entière sur le modèle de Jésus crucifié et à faire naître parmi les fidèles l'amour et l'étude de son cher Sauveur. C’est alors qu'il composa en vers son Éloge de la Croix, qui fut jugé digne de l'impression. En même temps, il professait une. grande dévotion pour la Sainte Vierge, considérée surtout dans le mystère de sa Conception, qu'il appelait 2nmmaculée; et il reçut en récompense, avec le don d’une parfaite chasteté, un
1 Hauteville.
Liv. IL. Chap. L. — PREUVES DE SCIENCE. 73
tact incomparable pour porter dans les cœurs l’estime et l’amour * de cette vertu. Sa position à la Cour, en amenant de fréquents rapports avec les personnes du sexe, lui donnait souvent aussi l’occasion d’exercer cette sorte de ministère, et c'était avec une exquise politesse et un à-propos charmant qu'il faisait intervenir de sages maximes, de solides réflexions ou des récits intéressants. [l aimait particulièrement à relever cette contradiction, si propre à faire l'éloge de la vertu : « Les cœurs gâtés recherchent pour le plaisir ceux qui leur ressemblent; mais l'époux voudra toujours une épouse chaste, faisant de la modestie le premier ornement de sa beauté'. »
7. Nous avons vu que, « seul en sa chambre, François méditait ou était penché sur ses livres; » mais on comprend qu’alors sa première étude était la théologie. Si occupé qu'il fût par le ministère extérieur, cette science n'était jamais oubliée, quand venait l'heure qu'il avait marquée en son règlement; et surtout il s’appliquait à lire et à méditer saint Thomas en sa Somme théologique. Deux circonstances montrèrent alors qu’il la possédait bien.
« Étienne Dunant et Claude Chevalier, jeunes hommes d’Annecy, étaient revenus de Louvain, et, pour prouver qu'ils n'avaient point perdu leur temps en cette université célèbre, ils résolurent de soutenir publiquement des thèses. » Il fallait, dans ces exercices, un président capable de diriger la discussion et d'éclaircir au besoin les difficultés; les deux jeunes théologiens ne songèrent pas à en chercher un autre que le prévôt, et, après avoir pressenti la joie que la détermination causerait à la ville entière, ils vinrent solliciter son consentement. En vain François opposa-t-il les observations les plus fortes, tirées surtout de sa modestie et du sentiment des convenances : on l’assura que son refus peinerait tout le monde, etil dut se rendre. « Le jour assigné étant donc venu, il comparut avec ces poursuivants en la grande salle du collège, où s'était réunie une nombreuse assemblée, composée des théologiens de la ville et des environs, ainsi que de l'élite de la société. Parmi le feu de la lutte, il épancha tant de richesses de théologie, que tous ceux qui ne pensaient pas qu'il fût si profond en science furent ravis en admiration et ne savaient que dire de son érudition merveilleuse. Supérieur à tous par le talent et plus accoutumé à la méthode, quand les contendants s’écartaient du chemin, il re-
1 Hauteville.
ie VIE DE S. FRANCOIS DE SALES.
prenait la question, en distinguait les divers points de vue, examinait et éclairait successivement chacun d’eux, et arrivait enfin à des solutions que les applaudissements justifiaient aussitôt. Dès lors, pour la science comme pour la vertu, il fut reconnu le premier du clergé, « et quiconque osait s ‘ati ques à nr ne pouvait s'empêcher d’être appelé téméraire.
. &« Quelque temps après, la cure du Petit- Born vint à se et chacun conspira à lui persuader d'y prétendre, pour pouvoir mieux soutenir sa dignité de prévôt; » car, la plupart des biens du chapitre étant aux mains des Genévois, ce qui restait suffisait à peine à un honnête entretien : c’est pourquoi le Saint-Siège même accordait volontiers que chaque titulaire possédât deux bénéfices. François se rendit, d'autant plus que ses grandes aumônes le réduisaient presque à la détresse, et se fit inscrire pour le concours; mais aussitôt chacun des autres prétendants retira son nom, en sorte qu’il se trouva seul devant les examinateurs. « Alors le révérendissime évêque lui commanda de faire un discours en latin sur la matière du Très-Saint-Sacrement : ce qu'il fit avec une doctrine, dévotion et éloquence nonpareille, et ainsi obtint cette cure par l'autorité et institution ordinaire. » Mais ce ne fut pas sans grandes peines qu’il en demeura paisible titulaire. Un chanoine, qui prétendait y avoir droit en dehors du concours, s'était mis immédiatement en possession, et le prévôt, quand il se présenta devant l’église, en trouva les portes fermées. Il fallut plaider, et l’obstiné compétiteur ne se rendit qu'après avoir épuisé tous les degrés de la juridiction *.
9. « Tout cela était peu en comparaison de ce que l'envie essaya de faire au même temps. Elle arma la calomnie contre cet homme, qui était l'innocence même, et la jeta si à propos dans les oreilles du révérendissime évêque, qu’elle trouva même lieu dans son cœur, tant elle était artificieusement tissue. Elle disait que le prévôt parlait mal de lui en son absence, et qu'il exprimait son sentiment avec assez de liberté sur ses actions, se servant Re de paroles ambiguës, et par cela mème plus méchantes. »
On ae que les calomniateurs usèrent d'adresse et n' avancèrent que pas à pas; car la confiance du prélat était grande:
1 Ch.-Aug. de Sales, etc.
2? Village situé dans les montagnes du Faucigny;'près Bonneville. 3 Ch.-Aug. de Sales.
Liv. Il. Chap. [. — CALOMNIES. 49
pour celui qu’il appelait son fils, et en qui il voyait si bien unis le zèle, la science, le talent et la vertu. Un jour on citait une parole, que l’on amplifiait adroitement et que l’on voilait ensuite par l'éloge; le lendemain on interprétait une démarche, et l’on faisait ressortir une exagération de zèle, un froissement de réformateur trop pressé. Enfin , le moment parut propice pour tout réunir, et le saint fut déclaré un habile intrigant qui gagnait le peuple par la facile popularité d’une vertu intéressée, un ambitieux que l'influence morale devait conduire à l'autorité, et dont le prestige déjà n’effaçait que trop la personne même d’un vénérable évêque, un censeur chagrin devant qui de vertueux prêtres paraissaient irréguliers et qui voulait tout refaire à neuf, selon les idées de son amour-propre. Et cet homme était de la famille de Sales, et il était prudent à l'évêque de ne pas oubliér ce qu'il avait éprouvé de la part d’un membre de cette famille, alors qu’il était prieur de Talloires.
10. Il est rare, hélas! tant est grande la faiblesse humaine, que nous fermions entièrement l'oreille aux imputations même les plus étranges, etles dépositaires de la puissance ont particulièrement besoin, sous ce rapport, d’une réserve qui ne saurait guère être excessive. M£' de Granier opposait dans son cœur , à la calomnie, mille faits qui devaient le rassurer : un passé récent encore éloignait la pensée de l'ambition ; on ne pouvait suspecter un ministère que Dieu bénissait visiblement, et, dans les habitudes et la vie entière du prévôt, il ne parvenait à découvrir, avec le zèle et l’austérité, que la modestie, la déférence et l’oubli de soi. Il doutait néanmoins et il se défiait : la réserve se mêlait à la confiance, et son affection ne montrait plus la même - tendresse.
François s’en aperçut bientôt; mais, fort du témoignage de sa conscience et remettant tout aux mains de Dieu, il continua simplement d'agir comme il le devait, apportant à ses devoirs la même exactitude, et ne montrant ni empressement ni inquiétude, parce que rien n’était changé en son âme. A la fin, « le bon évêque se lassa d’un si long soupçon, et, tirant son fils in- nocent à part dans une allée de son jardin, déchargea tout son cœur pour une bonne fois. Le serviteur de Dieu ne travailla pas beaucoup à lui faire connaître la méchanceté de la calomnie ; mais il eut peine à l’empêcher de punir grandement les coupables : car son vieil âge le porta à s'irriter tellement que, si le pauvre accusé ne se fût jeté àses pieds pour demander leur pardon, il y en avait de bien avancés qui, par un abaissement bien
mérité, eussent payé au double leur méchanceté et effronterie. On ne saurait dire combien depuis fut ferme l'amitié que ce grand évêque porta au bienheureux François, qui d’ailleurs continua à se comporter si bien, que jamais personne n’eut sujet de rien dire, et, ajoutant de jour en jour vertu à vertu, marcha partout d’un pied assuré". »
11. « Il y avait déjà quelques jours que les citoyens de Chambéry, à l’imitation de ceux d'Annecy, avaient pris les enseignes de la confrérie de la Sainte-Croix. » Comme pour inaugurer plus solennellement leur association, ils résolurent de se rendre processionnellement à Aix, ville célèbre par une relique insigne de la vraie croix de Notre Seigneur, qui se plaisait à multiplier les prodiges en faveur des pieux pélerins. Mais ils désirèrent ardemment que la confrérie d'Annecy y vint de son côté, car ils vou laient jurer avec elle « une fraternité et société perpétuelle de paroles et de fait. » Or il arriva que François projetait le même pélerinage et que l’on sut à Chambéry cette résolution, à méme temps qu’à peine les confrères d'Annecy l'avaient déterminée, tellement, dit le saint, qu'el semble que cela ait été fait par la permission divine, et que nous ayons eu les uns et les autres le même sentiment, parce que nous regardions à une même Croix.
Le sénateur Fabre, en conséquence, fut chargé de demander à son ami quil voulût bien tout régler pour la marche et la réunion des confréries, et François répondit aussitôt : « Louange » soit à Dieu pour vous tous par Notre Seigneur Jésus-Christ, » parce que votre foi est maintenant annoncée partout. Nous fe- » rons donc le pélerinage à Aix, le 3° jour de Pentecôte, en la » même manière que vous vites l’autre jour ?..…. Nous marche- » rons à pieds nus... quelques lieues, et en chemin nous, dîne- » rons tous ensemble, pendant qu’on fera quelque lecture de dé- » votion.. Je ne puis vous dire l'heure certaine, puisqu’une: » grande troupe de gens a voulu entreprendre le même péleri- » nage; mais, pour ouïr la messe, nous croyons de pouvoir arri- » ver devant midi... Il vous appartiendra, si vous venez un
1 Ch.-Aug. de Sales. etc.
2 Dans le commencement de cette année 1594, une correspondance trèssuivie avait eu lieu entre les deux amis. On y voit que François, en route pour Chambéry, fut obligé par un torrent de retourner chez lui; qu'il fut quelque peu malade au commencement de février, et que le sénateur alla passer à Annecy les jours du carnaval. C’est alors qu'il vit une- procession de la confrérie. — Voyez lettres 1130-1135, Lome VIIT, p. 577 et suiv.
Liv. IT: Chap. L. — PÉLERINAGE D’AIx. 11
» même jour, de nous y attendre, parce que vous êtes plus » proches. Ainsi, mon très-cher frère, il ne se pourra pas que .» cette fraternité ne soit vraie, qui ne doit être jurée en présence » de ce bois qui a réconcilié le ciel avec la terre... Que Dieu soit » loué! Je vous envoie les règles et constitutions... Mais il est » temps de nous mettre en chemin... Nous vous saluons, tous » tant que nous sommes, avec tous les enfants de la très-sainte » Croix, espérant de vous voir bientôt, et de vous parler bouche -» à bouche, afin que notre joie soit entière au Seigneur!. »
12. « Aussitôt que le sénateur Fabre eut lu cette lettre devant la confrérie, il dit qu'il fallait se préparer pour le voyage, et ainsi partit-on de chaque côté à jour assigné. Ceux d’Annecy ouïrent de bon matin la messe, que le serviteur de Dieu célébra en l’oratoire. Un confrère entre deux hautes lanternes marchait tout premier, portant une grande croix; les autres le suivaient revêtus de leur sac, à pieds nus, deux à deux, chantant les litanies du Crucifix, qui étaient répondues par les musiciens. Le prieur François venait tout dernier, accompagné de ses deux assesseurs , seul à visage découvert, tenant les yeux baissés, revêtu de son surplis, ayant les pieds nus comme les autres. Il était suivi d’une longue file de gens de l’un et de l’autre sexe, qui tenaient en main des chapelets ou des livres de prières, et marchaient avec tant de modestie qu'ils se tiraient les larmes des yeux en se regardant les uns les autres. »
« Ils dînèrent, ainsi qu'ils avaient déterminé, à Alby, village situé à moitié chemin, puis se remirent en procession. À neuf ou dix jets de pierre de la ville d’Aix, les confrères de Chambéry leur vinrent au devant, et, après des salutations très-courtoises, se joignirent à eux. Tous se rendirent à la grande église, dont un chanoine chanta solennellement la messe, et après fit baiser la très-sainte Croix à tous les confrères. Là, le bienheureux François, jetant son cœur à ce précieux bois, renouvela tous les vœux qu'il avait faits de vivre saintement. Le P. Chérubin, de L'Ordre des Capucins, fit une très-fervente prédication, après laquelle les deux confréries firent leur traité de perpétuelle société et confédération, et élurent pour leur commun père le religieux François, prévôt de l'Église de Genève?. »
: 4 Lettre 1135. — 2 Ch.-Aug. de Sales. — Le Saint dit lui-même : « S'il m'est permis de parler par expérience, quelle dévotion vit-on s’allumer parmi les deux confréries d'Annecy et de Chambéry, lorsqu'étant allées en procession à Aix, elles eurent ce bien d'y voir la sainte pièce du.bois de la croix ? Personne
43. Le lendemain, tous s’approchèrent des sacrements avec une admirable piété, puis ils se disposèrent au retour. « Bérard de Pingon, baron de Cusy, seigneur de marque, et qui honorait incomparablement le seigneur prévôt, se trouva à cette action si célèbre, et le pria de vouloir ramener sa compagnie par le chemin de sa terre, faisant observer que c'était d’ailleurs le plus court. Le serviteur de Dieu y consentit volontiers : « Mes frères, dit-il, il faudra donc que nous passions par Cusy, puisque M. le baron le veut ainsi. » Et la procession se mit en marche, accompagnée du sénateur Fabre et d’autres membres distingués de la confrérie de Chambéry.
A quatre heures du soir, on arriva près du château; et de là, pendant que le souper se préparait, les pieux pélerins, invités par leur hôte à visiter les solitudes de la forêt qui était au bas de la colline, y descendirent par les sentiers tortueux que luimême avait tracés. Ils vinrent de la sorte jusqu’à la rivière du Chéran, et, sur ses rives ombragées, oubhèrent le plaisir pour la piété. Ils entaillèrent la figure de la croix sur les écorces des arbres et y écrivirent chacun le nom de leur patron; puis, ayant fléchi les genoux sur la terre, qui était couverte de mousse, ils prièrent avec une merveilleuse ferveur. Il fallut que leur prieur les avertit de remonter vers le château, et il le fit de manière à les embraser encore : « Mes frères, leur dit-il, nous voici mainte- » nant en des lieux bien ténébreux, et constitués à l'ombre de la » mort : quittons-les et gravissons la montagne du Seigneur. » Mais quelle peut être ici-bäs la montagne du Seigneur, sinon » celle où il porta sa croix? Il faut que nous le suivions et por- » tions la croix pour être dignes de lui. Tous donc, mes frères, » portons notre croix, et tâchons de suivre Notre Seigneur au » mont Calvaire, au moins par la méditation. »
En parlant ainsi 1l montrait les branches d’arbres qui en grand nombre couvraient le sol; et aussitôt tous, à son exemple, ayant formé des croix et les portant sur leurs épaules, remontèrent silencieusement la colline. « Comme ils entraiént au château, le bienheureux François, voyant qu'un magnifique souper leur était préparé, dit au baron : « Qu'est ceci, mon père? Nous pensions monter au Calvaire, et c’est un Thabor; mais c’est ainsi que l’on
ne put se tenir de pleurer et soupirer vers le ciel, à la vue de ce précieux gage. Combien de saintes résolutions de mieux vivre à l'avenir et de saints déplaisirs et regrets de la vie passée prit-on à cette occasion ? » —— (Etendurd de la Croix, livre I, ch. 8; tome IIT, p. 45.)
Liv. IE. Chap. I. — PÉLERINAGE D'AIX. ji)
entre au royaume de Dieu par plusieurs tribulations, et ainsi a-t-ùl fallu que Jésus-Christ ait enduré et soit entré dans sa gloire. » Tout le long du souper, leurs discours ne furent que de la gloire céleste, et du festin du Roi éternel; et le baron, ravi de tant de saints entretiens, protestait qu'il était Abraham, qui avait logé des anges. Le lendemain, après les adieux les plus touchants, ceux de Chambéry reprirent leur route, et le bienheureux François, avec les siens, s’en retourna à Annecy'. » |
1%. Si le récit du pélerinage d’Aïx allait tomber aux mains de ces modernes esprits forts, qui se sont donné la mission d’affranchir la raison humaine, nul doute qu’il provoquerait le sourire, à moins qu'on ne lui fit l’honneur d’un peu d'indignation. Mais qu'y faire? Non loin des villes qui avaient envoyé ces dévots pélerins, s’étendait l'empire de la réforme, véritable pépinière d’affranchisseurs ; et ils riaient ou s’indignaient, et c'était pour eux grande pitié, qu'un idolâtre enthousiasme et un repentr exalté eussent conduit au bois de la croix et jeté par les chemins, vêtus de sacs et pieds nus, tant d'hommes et tant de femmes, de grandes dames même, des seigneurs de marque, des avocats et des sénateurs?! Pour François, le but de la confrérie* était précisément d'arrêter et de refouler le protestantisme, et cette. journée d'Aix, si merveilleusement pieuse, lui paraissait un signe certain que la sainte et admirable vertu de la croix, ainsi . qu'il l'appelait, opérerait bientôt des prodiges de conversion et de foi. Le jour même n’était pas loin, où il devait être choisi comme l'instrument des miséricordes divines.
Eu attendant, et dès son retour à Annecy, il reprit avec un zèle plus ardent encore les diverses fonctions d’un ministère qui ne voulait point derepos, se multipliant spécialement pour annoncer la parole de Dieu. Le 10 août, jour de S. Laurent et fête patronale d'Annecy-le-Vieux, il se rendit à la prière du curé, qui avait réclamé son concours; et une foule immense l'y suivit, poussée par le désir de le voir officier et de l'entendre prêcher : car la distance à parcourir n’était que d’un kilomètre. Cette circonstance excitant son zèle , il résolut de retenir tout le peuple à l’église la plus grande partie du jour, afin d'éviter les désordres
1 Ch.-Aug. de Sales.
2 Le saint parle lui-même des dames (lettre 1135), et Charles-Auguste nomme des seigneurs et des avocats; ajoutez au moins l'illustre sénaleur Fabre.
3 Voy. le préambule des Constitutions.
trop ordinaires en pareille occasion. Il disposa si bien pour cela tous les offices, le sermon, le catéchisme, la procession et la bénédiction du Très-Saint-Sacrement, et il charma tellement cette grande multitude, qu’on oublia les jeux et les cabarets pour ne goûter que les joies pures de la fête religieuse. Le soir, chacun se félicitait d’une aussi belle journée, le curé était heureux et le saint rendait grâces à Dieu.