‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 11 sur 61 · MISSION DU CHABLAIS. — OBSTACLES · texte numérisé non relu

MISSION DU CHABLAIS. — OBSTACLES

1594 et 1595.

15. Du temps que le duc Charles IIT, en guerre avec François 1°, se voyait contraint d'abandonner les principales villes de la Savoie et du Piémont (1536), les Bernois, profitant de la conjoncture, « occupèrent par la barbarie de leurs armes, avec le pays de Gex, tout ce qui est depuis Genève jusqu’au pays de Valais; et par même moyen, en déracinant la religion catholique, y plantèrent l’impiété de leurs erreurs. » [ls purent aisément, à la | faveur des grandes luttes qui signalèrent l’animosité de l’empereur et du roi, affermir leur domination plus que tyrannique; et les longues indécisions que laissa, pour les affaires de Savoie, le traité de Cateau-Cambrésis (1559) maintinrent leur pouvoir jusqu'en 1564. Alors seulement, l'affaire ayant été portée devant la chambre impériale de Spire, qui les avait condamnés à la resti= tution, ils consentirent à en traiter avec Emmanuel-Phihbert. La conférence se tint à Lausanne, où le duc envoya M. de Boisy pour négocier en son nom, et le résultat fut que les Bernois relâcheraient le pays de Gex et tout ce qu'ils possédaient aux bailliages de Chablais, de Ternier et de Gaillard, mais sous la

condition, obstinément maintenue par eux, qu’on n'y remettrait *

aucunement l'exercice de la religion catholique.

Le malheur des temps et la nécessité de rétablir l’ordre dans ses États, si longtemps agités par la guerre, forcèrent le prince à céder; et comme il prévit, par suite même de la ténacité de ses ennemis, qu'ils saisiraient toutes les occasions de reprendre ce.

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qu'ils rendaient de si mauvaise grâce, éclairé par l'expérience et par les lumières de son génie, il songea à créer un corps de troupes, toujours en état de résister. Il établit en conséquence une milice réglée de régiments provinciaux d'infanterie et de cavalerie, qui, au premier ordre, seraient prêts à marcher, pour suppléer ou fortifier les troupes ordinaires. Plus tard, et de concert avec le pape Grégoire XIII, il renouvela l'Ordre de Saint- Maurice, qu Amé VIIT avait institué plutôt dans un but de piété que de guerre, et il l’unit à l'Ordre plus ancien de Saint-Lazare (1572). Le Pape même, agréant la raison que le culte catholique était exclu des bailliages, donna aux chevaliers les biens ecclésiastiques, mais toutefois avec cette réserve expresse, en cas de retour à la foi, qu'il serait donné à chaque curé établi par l’évêque, dans les paroisses desdits bailliages, au moins 50 ducatspar an’.

16, Les précautions d'Emmanuel-Philibert, sa réputation de grand capitaine et la paix dans laquelle 1l vécut constamment depuis lors, furent pour les Bernois des raisons assez puissantes, et ils demeurèrent tranquilles, n'offrant au duc aucun prétexte, Il en fut de même durant les huit premières années de Charles- Emmanuel; mais quand ce prince, pour garantir ses États du voisinage de Lesdiguières et de ses huguenots, eut occupé le marquisat de Saluces (1589), le mécontentement de Henri IT, qui toutefois avait été prévenu, arma de nouveau les Suisses protestants. Les bailliages furent envahis et ravagés; mais le duc accourut promptement, rétablit sa puissance et, par le traité de Nyon, stipula que l’exercice de la religion catholique serait désormais libre partout, la réforme ne conservant de franchise qu'en trois lieux seulement. C'était là un grand pas; mais la perfidie des ennemis amena mieux encore. À peine Charles- Emmanuel s'était-il retiré qu'ils reparurent, dégageant ainsi sa parole et remettant tout äux chances de la guerre. Elle se soutint, avec des succès divers, jusqu’en 1593, où la conversion de Henri IV amena les Bernois et les Genévois à demander une trève, qui fut conclue au mois d'octobre, sous la condition que le duc posséderait 2brement les baïlliages de Chablais et Ternier, sans renoncer à ses droits sur ceux de Gex et de Gaillard. La mission du Chablais fut aussitôt résolue dans la pensée du séréuissime prince, et il en écrivit à l’évêque de Genève.

1. Ch.-Aug. de Sales; Gerdil, Hist. de la muison de Savoie; Requête au duc, par saint François de Sales, tome VI, p. 12.

17. Monseigneur de Granier, comme premier essai, envoya à Thonon, capitale du Chablais, un prêtre vertueux et zélé, qui reçut le titre de curé : c'était François Bouchut, dont la présence n'eut d'autre effet que d'amener la révolte de la ville, l'intervention des Bernois, la destruction du château et la retraite de la garnison savoisienne. Le curé suivit, désespérant du suecès, ou même craignant pour sa vie, et le duc, péniblement affecté, de-: manda un missionnaire plus courageux et plus persévérant.

Grand fut alors l'embarras du pieux évêque, non qu’il songeât à refuser ou même à ajourner volontairement; mais parce qu'il n’était guère possible, quand M. Bouchut s'était retiré, de trouver des prêtres en état de s'offrir sans se croire téméraires. Un seul se présentait à l'esprit du prélat, c'était son fils, le prévôt de Sales : la considération dont jouissait sa familles la dignité dont il était revêtu, le prestige de ses talents et de sa science, le charme tout puissant de son incomparable douceur, son zèle infatigable et désintéressé, l'immense réputation enfin, ou plutôt la vénération universelle qui ne voulait voir en lui qu’un saint, tout le présentait comme l’homme de la droite de Dieu, et comme un autre vase d'élection, capable de porter le nom du Seigneur à la foule des égarés. Mais le désigner pour la mission, c'était l'enlever à des âmes avides de son secours, à des œuvres essentielles dont il était l’âme, à des parents dont il faisait pour ainsi dire la vie, et surtout, c "était imposer'après tant d’autres un intolérable sacrifice à la vieillesse de M. de Boisy.

18. Dans cette perplexité, Mf° de Granier en appela à Dieu même et résolut de tenir secrète la demande de Charles-Emmanue], jusqu’à ce que la Providence amenût le moyen d'y répondre efficacement. Il pria, il jeûna, il intéressa sans se trahir la piété des âmes ferventes; puis il convoqua une grande assemblée des chanomes et de tous les prêtres de mérite. Quand ils furent. réunis, il exposa l’état du Chablais, donna connaissance des lettres du duc, qui lui paraissaient le signe de la volonté de Dieu, et ajouta, tremblant d'émotion : « Quelle inestimable oc- » casion pour des ministres de Jésus-Christ, que celle où il s’agit » de gagner des âmes qu'il a rachetées de son sang! Il est vrai, » dans la circonstance présente, on ne voit que de rudes tre-- » vaux et des périls capables de faire réfléchir les âmes les plus » intrépides; mais, tandis que l’appât d’un gain terrestre et sou- » vent fort douteux livre chaque jour de nombreux marchands » aux caprices de la mer, ou les expose à mille dangers dans de » lointains voyages, faudra-t-il avouer que le saint commerce

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» des âmes a moins de puissance et que des prêtres céderont à la » peur? Non, non, j'estime trop mon clergé pour douter un ins- » tant que je n'y frouve des hommes courageux, prêts à se dé- » vouer pour la conversion des hérétiques. Mais le courage ne » suffit point, et 1l faut avec lui bien d’autres qualités : c’est » pourquoi je vous ai réunis, attendant de vos conseils qu'ils » m'aideront à désigner ceux en qui je pourrai trouver la vo- » lonté et les moyens de remplir dignement une si grande » Mission. »

Un silence consterné succéda à ces paroles et tous frémissaient dans leur âme à la pensée effrayante d’une œuvre qui semblait ne promettre que des dangers; mais tous qussi attendaient comme une décision la réponse du prévôt. Il se leva, tranquille et humble comme toujours, et une splendeur extraordinaire éclairait son visage, où se peignait en outre le désir et l’espérance : « Monseigneur, dit-il, si vous me jugez capable de cette » mission, et que vous m'ordonniez de l’entreprendre, je suis » prêt à obéir, et je serai heureux de votre choix : 7n verbo tuo, » laæabo rete!. » — L'évêque répondit : « Non-seulement je vous » juge très-propre à cet emploi; mais l’ordre me paraît deman- » der que vous soyez le chef de cette entreprise etque vous mar- » chiez le premier dans cette carrière de zèle. C'était à moi de » montrer le chemin, si mon âge et mes forces l’eussent permis : » je vous remercie de me décharger de ce fardeau. »

19. La nouvelle de cette détermination parvint rapidement à Sales, où était maintenant la famillé du prévôt : elle fut pour tous un coup terrible; car la mission du Chablais n’offrait à l'imagination d'autre perspective que la mort du missionnaire, mort cruelle et surtout inutile, au point de vue du but qu'on se proposait, mort déplorable qui enlèverait à une famille entière

sa gloire et son appui, et à l'Église même sa plus belle espérance. M. de Boisy, en proie à Pt douleur, monte à cheval, malgré ses 72 ans, court éperdu chez son fils, et s’exhale en plaintes et en représentations déchirantes. François, profondément ému, pleure avec son père; mais une voix plus forte que celle de la nature se fait entendre à son cœur, et il demeure ferme : Dieu le veut, dit-il, je dois obéir ; j'espère que sa bonté vous donnera la résignation et le courage du sacrifice, comme j'attends d'elle une invincible protechon. — Le père insiste, il conjure, 1l est aux genoux de son fils, et il sent que ses paroles sont impuis-

1 Sur votre parole, je jetterai le filet (Luc, 5).

santes comme sa douleur : « Et bien donc, s’écrie-t-il, suivez- » moi chez Monseigneur ; il ne sera pas comme vous insensible » aux larmes d’un vieillard et d’un père, et à la voix dela raison. » . 20. A peine arrivé devant l’évêque, M. de Boisy se jette à ses pieds : « Monseigneur, lui dit-il en sanglotant, j'ai permis à mon » fils aïné, qui était l'espoir de ma maison, de ma vieillesse et » de ma vie, de se vouer à l'Église pour être confesseur!; mais » je ne puis consentir à ce quil soit martyr et que vous le li- » vriez comme une victime à la dent des loups. » Claude de Granier, trop sensible et trop affectionné à M. de Boisy pour pouvoir affronter sa douleur, ne répondit que par ses larmes ; et c'était une scène déchirante qui s’aggravait en se prolongeant. François alors, soutenu par une force divine, représenta que son caractère de prêtre ne lui permettait point de limiter son dévouement; il rappela Jésus échappant dans le temple à la sollicitude de ses parents : Et ne saviez vous pas, ajouta-t-il, qu'il faut que je sois tout entier aux choses de mon Père céleste?

Ces paroles ne firent qu’augmenter l’affliction du vieillard, et il redoubla ses instances avec une énergie tellement irrésistible, que l’évêque allait fléchir. « Monseigneur, s’écrie alors François, » au nom de Dieu, tenez ferme. Quoi! voulez-vous me rendre » indigne du royaume de Dieu? Quand j'ai mis la main à la » charrue, rai-je regarder derrière par des considérations hu- » maines? » — « Ah! répondit le prélat en s'adressant à M. de » Boïsy, souvenez-vous que vous portez tous deux le nom de saint » François d'Assise : prenez garde que votre résistance ne con- » traigne votre fils à quitter, comme son patron, jusqu’à ses ha- » bits, pour vous les remettre devant moi, et suivre, dans cet » état de dénûment, l’étendart de Jésus crucifié! » — Et comme le père ne cédait point, parce que la pensée de la mort de son fils était ce qui l’effrayait avant tout, le prélat invoqua le souvenir d'Abraham, obéissant jusqu’à sacrifier lui-même Isaac, le seul gage pourtant des divines promesses.

21. Cette grande image enlevait tout espoir à M. de Boisy, qui se leva tout frémissant : « Je ne prétends point, dit-il, résister » à la volonté de Dieu ; mais je ne veux pas être le meurtrier de » mon fils. Je ne suis pas digne qu’un ange vienne arrêter le » Coup qui va immoler cet Isaac, et voilà pourquoi je résiste : » que Dieu, du reste, fasse selon son bon plaisir. » — « O mon

1 Dans le langage hagiographique , un Confesseur est un saint qui à confessé la foi par sa vie entière, sans avoir reçu la grâce du martyre.

Liv. IT. Chap. IT. — oPPOSITION DE M. DE BOISY. 85

» père, répondit François en se jetant à genoux, faites-moi » la grâce, non-seulement de ne pas résister, mais encore de » m'encourager par votre bénédiction. # — Le vieillard répartit : « Mon fils, j'ai souvent reçu votre bénédiction à la sainte messe, » au confessionnal et dans vos sermons, et Dieu me préserve de » vous donner jamais de malédiction, ni corporelle, ni spiri- » tuelle; mais aussi, soyez sûr que jamais vous n'aurez de moi ni » bénédiction, ni consentement pour une telle entreprise. » Et il sortit, inflexible dans son amère douleur, laissant là son fils et l’évêque, pour revenir au château de Sales'.

22. Une dernière espérance se présenta alors à cet inconsolable père; il crut que le marquis de Lullins, dont il connaissait l’amitié éprouvée, aurait quelque pouvoir sur son fils, et peut-être, en lui remontrant la témérité d’un zèle qui engageait inutilement son honneur et sa vie, parviendrait à le retenir. Ce seigneur, que la confiance du duc de Savoie honorait entre tous?, ne se refusa pas aux désirs de son ami : il alla trouver François et l’entretint longuement, cherchant toutes les occasions de remplir efficacement les intentions de M. de Boisy, et n’épargnant aucune des ressources de la plus habile diplomatie. Le prévôt soutint fermement cette attaque , et il présenta ses raisons avec tant de force et une conviction si extraordinairement pénétrée, que le marquis y applaudit et promit tout son concours, comme pour une œuvre bénie de Dieu.

Repassant par Sales, il dit à M. de Boisy : «J'ai reconnu dans votre fils une impulsion divine si visible, que je me serais cru coupable, si je ne l’avais confirmé dans son projet. Vous êtes trop heureux d'avoir un fils si chéri de Dieu, et vous êtes trop sage et trop chrétien pour vous opposer à la volonté du Seigneur dans l’accomplissement d’un dessein qui glorifiera si hautement son nom, exaltera l'Église, honorera la Savoie, et donnera plus de lustre à votre maison que tous ses autres titres*. »

Ces paroles même ne furent point capables de rassurer le vieillard dans ses craintes pour une vie si chère, et il demeura invincible dans son opposition : il fallut ainsi que François se résignât à partir sans l’assentiment et la bénédiction de son père.

23. Plusieurs ecclésiastiques s’offrirent à le suivre et à travail-

1 Ch.-Aug. de Sales.

2 Gaspard de Lullins était un des négociateurs les plus estimés de Charles- Emmanuel, et son ministre : entre autres actes, il représenta la Savoie dans les conférences qui amenèrent le traité de Vervins, en 1598 (Gerdil).—3 Dépos. d'Albert de Lullins.

ler sous ses ordres ; mais il ne voulut avec soi que « son très-cher cousin Louis de Sales, homme doué d’un esprit très-clair et trèsdoux, et qui avait déjà rendu de grands témoignages de sa capacité pour les matières de théologie et la prédication de la parole. de Dieu. » Ayant recommandé sa mission aux prières de toutes les âmes pieuses et surtout aux prêtres, si puissants par le saint sacrifice, il partit, muni des lettres patentes du duc, des pouvoirs et plus encore de la bénédiction du saint évêque, « au grand regret de toute la ville d'Annecy, qui semblait perdre en lui tout son bien. » Pour son bagage, il n'avait guère que des livres, et encore, « outre le Bréviaire, la sainte Bible et les Controverses du cardinal Bellarmin , en avait-il fort peu d'autres (9 septembre 1594). »

24. Sur la route se trouvait le château de Sales, et François devait naturellement y passer quelques jours. Là, il eut à subir un nouvel assaut; M. de Boisy même lui intima la défense d’aller plus loin : « Hé quoi! s’écriait-il, ne voyez-vous pas que vous » compromettez inutilement vos jours dans une entreprise déses- » pérée ? Ou si vous ne périssez point, vous reviendrez, après » quelques années et des efforts sans succès, pour être la fable » de tout le monde. Prévôt, votre zèle est grand; mais, certes ; » vous manquez de prudence, et vous ne comprenez pas les in- » surmontables difficultés d’une telle entreprise. » — Le serviteur de Dieu répondit tranquillement : « Mon cher père, Dieu y » pourvoira : c’est lui qui aide aux forts ; il ne faut que du cou- » rage. Nous n'avons point affaire à des barbares, à des peuples » Qui ne nous connaissent pas; nous n’allons pas dévaster leurs » terres , et nos armes sont toutes spirituelles. [ls ne nuiront point » à nos corps, etj'espère qu'ils nous écouteront, Dieu, selon sa » promesse, donnant vertu à nos paroles. Et que serait-ce si l'on » nous envoyait aux Indes, ou en Angleterre‘? Ne faudrait-il pas » y aller? Certes, ce serait un voyage bien désirable, et la mort » que nous endurerions pour Jésus-Christ vaudrait plus que mille » triomphes. Au reste, voici la volonté de Son Altesse Sérénissime, » voici le commandement et la mission de Monseigneur : il n’y a » plus rien à contredire. C’est une chose laborieuse, il est vrai, » etnul ne saurait le nier; mais pourquoi portons-nous ces robes, » sinous n'en voulons pas la charge? Ne doutez nullement, mon.

1 Alors régnait Elisabeth, qu'une fureur calculée de femme sans mœurs, à la fois dominée par la peur.etla vengeance, et poussée par la malédiction de son origine, rendait si froidement et si monstrueusement cruelle : la seule qualité de prêtre catholique était à ses yeux digne de mort.

Liv. IT. Chap. IF. — PRÉPARATION ET DÉPART. 87

» père : Le Seigneur connaît la voie des justes, et le chemin des » méchants périra'. »

Cette dernière parole expliquait toute la fermeté de François, et cette joie autrement incompréhensible qu il opposait constamment à la douleur de son père : il avait la lumière des saints, qui est l'inspiration de Dieu, et c’est pourquoi les résistances ne faisaient qu’enflammer son ardeur. Le chanoine Louis était comme ravi et bénissait le Seigneur qui l’avait associé à son apôtre; M?*° de Boisy, joignant aux craintes de la mère le saint dévouement de l’héroïsme chrétien, baignait la terre de ses pleurs ; et M. de Boisy, habitué aux calculs et aux prévisions de l’homme politique, dépourvu, malgré sa piété, de la foi qui attend les miracles, n'éprouvait que de la pitié pour ce qu'il appelait l’enthousiasme irréfléchi de son fils. Il croisait les bras, il haussait les épaules et il disait tout hors de lui : « Je ne sais plus que vous » dire ; allez où vous voudrez, à la bonne heure; mais de ce qui » arrivera, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même. » — Toutefois, il ne désespérait point de faire enfin triompher la raison, et à toute occasion il passait du mécontentement à la tendresse et de la prière au commandement, impuissant à s’abstenir de perpétuelles instances, et toujours désolé de les voir inutiles.

25. Parmi ces luttes, les deux missionnaires étaient surtout occupés de se préparer à leur œuvre par une fervente retraite. Ils passèrent la journée du 12 septembre dans le jeûne, les mortifications et des prières prolongées jusqu'au milieu de la nuit; le 13, ils firent une confession générale, afin d'aller avec plus d'humilité et de pureté combattre l’orqueil et l'opiniätreté des hérétiques. Le soir du même jour, François se rendit dans l’appartement de sa pieuse mère, pour lui faire ses adieux, et dans cette pénible entrevue, la noble et sainte dame, abîmée par la douleur, mais plus pénétrée encore du sentiment et de la volonté du sacrifice, mêla silencieusement ses pleurs aux larmes de son fils, et ne dit pas une parole qui pût le détourner d’une mission que le doigt de Dieu lui ouvrait visiblement.

Libre et fort de ce côté, il se retira avec son cousin dans la chapelle du château , où ils passèrent en oraison une partie de la nuit, et le lendemin, jour de l’Exaltation de la Sainte-Croix, l'âme brûlante du désir d'aller Ja planter dans les cœurs et sur la terre du Chablais, ils partirent de grand matin, à pied, seuls,

1 Ch.-Aug. de Sales. “

sans autre ressource qu’une faible somme d’argent. M. de Boisy, non content d'avoir refusé de voir son fils’, avait expressément voulu cet isolement et ce dénûment complet, comme un moyen d'autant plus efficace de décourager les missionnaires, que le due, tout en les appelant, laissait tous les frais à leur charge. Là encore, le vieillard fut trompé : les apôtres partirent plus joyeux que s'ils eussent eu des trésors et une brillante escorte, parce qu'ils étaient riches de foi, de confiance en Dieu et de dévouement. Le Seigneur les bénissait du haut du ciel , les anges dirigeaient leurs pas, et l'enfer seul avait tout sujet de craindre : l'entrée de ces deux hommes allait être pour son empire une invasion terrible *.

26. Après quelques heures de marche, ils arrivèrent à l'entrée du Chablais. Là, « ils saluèrent le bon ange de la province, le prièrent de leur être favorable, et firent un exorcisme général aux malins esprits qui l’habitaient : méthode que tous deux tinrent depuis (toutefois à voix basse), avant que d’attaquer en dispute les hérétiques, et principalement les ministres; car le bien-

heureux François disait que tous les hérétiques, mais principalement ceux qui prêchent et enseignent, sont possédés ou obsédés du diable, et partant, que c’est une bonne chose de les exorcicer avant de les entreprendre”. » Continuant ensuite leur route, ils arrivèrent vers le soir à la citadelle des Allinges.

Cette place importante était « assise sur une montagne ronde, comme sur le point culminant de la province, et François Melchior de Saint-Joire, baron d'Hermance , et gouverneur du pays, y résidait avec une forte garnison de soldats catholiques : c'était à lui que les missionnaires devaient remettre leurs lettres de créance. Dès qu’on l’eût averti de leur arrivée, comme il était grand ami de la maison de Sales, il sortit au devant d’eux « tout comblé de joie , et les embrassa avec toutes les caresses qui furent en son possible; puis il reçut de François trois lettres, lune

1 11 avait toutefois fait remettre à François une lettre pour le baron d'Hermance, ainsi que le dit formellement Charles-Auguste.

2 En même temps, un dominicain et un jésuite étaient envoyés à Viry, dans le bailliage de Ternier : secondés par le baron de Viry, qui était resté fermement catholique, et dont l'influence était grande sur le peuple, ils ne rencontrèrent que peu de difficultés , et trouvèrent les âmes si bien préparées que leur mission eut facilement les plus heureux succès. (Pérennès d'après M. de Baudry.)

3 Ch.-Aug. de Sales. — Cette croyance à l'obsession ou même à la possession des démons est tout simplement la foi chrétienne, foi d'autant plus manifestée par une âme qu'elle est plus sainte; mais, dans le siècle des tables tournantes et des médiums, on a peine à l'admettre!

Liv. [[. Chap. IT. — PLAN D'ATTAQUE. 89

de Son Altesse, l’autre du Révérendissime évêque, et la troisième de M. de Boisy. Quand il en eût pris connaissance, il les introduisit dans la forteresse, comme des hôtes doublement dignes de respect, les admit à sa table et, sans les retenir longtemps, voulut qu'ils allassent se reposer des fatigues de la journée.

27. Le lendemain, comme ils eurent célébré la messe dans la chapelle du château, le baron le leur fit visiter et, en leur montrant les canons, leur dit ces paroles de bon présage : « Nous n'avons plus besoin de toutes ces pièces, s'il plaît à Dieu que les huguenots de là-bas veuillent vous ouïr. »

« De ce lieu éminent, on voyait la misérable face de cette province. Les croix abattues des pointes des clochers, les chemins destitués des signes de salut, que remplaçaient des fourches et potences, les temples entièrement détruits, les maisons des curés abandonnées et ne servant plus qu'aux oiseaux de nuit, des châteaux brûlés, des tours renversées, partout des ruines et nulle marque de christianisme, quoique le nom fût chrétien‘. L’apostolique François, à cette vue, s'appuyant du coude sur le parapet du bastion et de la main soutenant son visage, jeta des larmes d’amertume : Voilà donc, dit-il, comme le Seigneur a arraché la haie de sa vigne et détruit les murs qui la défendatent; la voilà déserte, exposée au pillage et foulée aux pieds (Isa. 5). Cette terre a été désolée par ses propres habitants, parce qu'ils ont transgressé les lois , changé le droit ei dissipé l'alliance éternelle (Xbid. 24). — Les vores de Sion pleurent, parce qu'il n'est plus personne qui vienne à ses solennités : l'ennemi à porté la main sur tout ce qu’elle avait de plus précieux. HU n’y a plus de loi, et ses prophètes ont cherché vainement la vision du Seigneur; les pierres du sanctuaire ont été dispersées par toutes les places. Ah! du moins, si ta contrition était grande comme la mer! O Jérusalem! 8 Chablais! 6 Genève! convertis-toi au Seigneur ton Dieu (Jérém.)?. Puis se tournant vers son cousin : « Espérons, dit-il, en la bonté du Seigneur, et fortifions- » nôus en sa force, afin que, comme de pauvres serviteurs, nous » puissions ramasser les pierres dispersées et rétablir ses au- » tels. »

On conféra ensuite sur les moyens et la marche à suivre pour mieux assurer le succès de la mission, et le baron, également rempli de zèle et d'expérience, recommanda, comme nécessaires provisoirement, deux précautions importantes : de ne jamais

1 Voyez lettre 94e, tome VI, p. 370. — 2 Ch.-Aug. de Sales.

passer la nuit hors dela forteresse; et pour la messe même, de ne jamais la dire en pays hérétique, mais de célébrer aux AIlinges, où dans la chapelle que les hospitaliers du Saint-Bernard possédaient sur les bords du lac, ou enfin au village catholique de Marin, au delà de la Drance‘. Les missionnaires se contenteraient ainsi de prêcher, jusqu’à ce que la Providence en eût disposé autrement; et du reste, ils pouvaient compter que le gouverneur ne négligerait, pour les seconder, aucun des moyens en son pouvoir.

28. Ce plan était parfaitement sage : François et son compagnon l’adoptèrent en témoignant leur reconnaissance, et prirent logement dans la citadelle. Le lendemain (16 septembre), ayant célébré, et recommandé de nouveau leur entreprise, ils partirent à pied pour Thonon, éloignée de six kilomètres.

Arrivés cher le procureur fiscal, Claude Marin, que sa prudence et sa vertu rendaient digne de toute ca ils apprirent qu'il n’y avait dans la ville, outre les employés du due, que sept familles catholiques, en tout une quinzaine de personnes, étrangères pour la plupart et attirées à Thonon par le | commerce, et que la crainte des hérétiques empêchait de se déclarer franchement. C'était là tout le troupeau du nouveau pasteur : ilse hâta de le réunir pour se montrer à lui et le connaître, et il l’exhorta chaleureusement à ne plus craindre, sinon la me-

nace du Seigneur, qui rouqgtra devant son Père de ceux qui auront rougi de lui devant les hommes. Ayant ensuite annoncé que désormais le lieu de réunion serait l’église Saint-Hippolyte, déclarée commune aux catholiques et aux protestants, 1l congédia ces bonnes gens qui, touchés de sa bonté et émus par sa parole, promirent de revenir fidèlement et sans crainte. Après cela, les deux missionnaires se rendirent chez les syndicsde la ville, pour leur exhiber les ordres du duc; puis ils retournèrent aux Allinges.

29. Cette première visite, si peu encourageante, devait être pour longtemps encore la plus agréable; mais le zèle des apôtres n’en fut point affecté. Tous les jours ils partaient avec le même courage, rappelant la grâce divine sur tant d’âmes aveuglées et éndurcies. et tous les jours ils criaient parles rues, ou dans les réunions qu'ils pouvaient joindre, établissant, par la sainte Écri-

1 Cette rivière traverse le Chablais, du Sud-Est au Nord-Ouest; la partie située du côté de la rive droite était restée catholique, parce qu'elle n'avait été occupée que par les Valaisans.

Liv. If, Chap. IT. — FUREUR DES HÉRÉTIQUES. 91

ture, la légitimité de leur mission, l’intrusion des ministres, et le péril de la damnation pour les cœurs indociles qui, n'écoutant pas l'Église, seront devant Dieu comme des païens et des publicains.

Ce malheureux peuple, «comme enivré par la fausseté de l’hérésie, » fermait l'oreille à leur parole, ou s’attachait à couvrir leurs voix par des moqueries et des injures. Les ministres l’avaient dit, ces nouveaux venus, sectateurs méprisables de l’idolâtre papisme, ne pouvaient être que des perturbateurs du repos public, des séducteurs hypocrites, de faux prophètes, des sorciers et des magiciens, des envoyés de Satan : les écouter était déjà une idolâtrie, et c'était plaire à Dieu que de les haïr, de les traiter en ennemis et de les insulter. En vain donc les deux saints prêtres montraient humblement leur dévouement héroïque, en. vain ils essayaient de parler ou prêchaient par leur patience : à Thonon comme dans les campagnes environnantes, on les fuyait ou on les bafouait, et c’est à peine s’ils pouvaient s’entourer du petit nombre des catholiques.

30. Bientôt ce fut pis encore; car Genève avait l'œil sur François, dont elle redoutait l’action, et ses ministres n'avaient pas plus tôt appris la décision qui l’envoyait au Chablais, qu'ils s’étaient réunis pour concerter la résistance. Le résultat de la délibération, si l’on peut appeler de ce nom le concours d'avis émis par des hommes en fureur, fut que le due de Savoie, par cetenvoi de missionnaires, avait violé les droits des habitants du Chablais et enfreint les conditions de la paix ; qu'on devait chasser à coups de fouet ces papistes, et qu’il était permis, puisqu'ils troublaient le repos public, de leur ôter la vie par quelque moyen que ce fût: quelques-uns même, dit-on, s’engagèrent par serment à les faire périr.

Tout cela sans doute témoignait plus de colère que de raison, et plus de crainte encore que de colère; mais le peuple, au jugement des ministres, serait par là plus fortement excité à la résistance, et l’inutilité des efforts finirait par lasser les deux prêtres. Pour François, les terreurs de l’hérésie et l’exubérance de sa haine n'étaient que l'écho des frayeurs de l'enfer; il en concluait que Dieu voulait le succès de son œuvre, et il disait à son compagnon : « C'est maintenant, mon cousin, qu'il faut avoir » du courage; et pourvu que vous n'ayez point de peur, vous » verrez que nous ferons beaucoup‘. » Et quand on déplorait la

1 Ch.-Aug. de Sales.

rage des ministres : « Mettez-vous à leur place, disait-il; celui » qui vous Ôterait le pain de la bouche ne vous ferait-il pas crier » si vous aviez faim? Il est tout simple qu'ils en veuillent à mon » ministère, qui travaille à les mettre à la besace. Prions Dieu » pour eux, donnons-leur sujet de crier encore plus fort, etdi- » sons comme l’empereur Tibère : Tant qu'ils se contenteront » de crier, c’est bon’. » Et il allait, tant dans la ville que dans les villages voisins, « prêchant trois ou quatre fois le jour, et quelquefois plus souvent encore; et, marchant à pied avec un bâton, sans autre charge que de la sainte Bible et de son Bréviaire, il représentait entièrement S. Paul en ses pélerinages?. »

31. M. de Boisy qui, dès le 17 septembre, avait appris les complots des ministres Genévois, était loin de partager la sécurité de son fils : le 18 au matin, il dépêcha Georges Rolland avec un cheval, pour le ramener. François, inébranlable dans son dessein, se contenta d'envoyer le chanoine Louis, qui peut-être calmerait un peu les inquiétudes de la famille, et demeura seul au milieu de ses ennemis. Il montrait ainsi que les moyens humains n'étaient rien à ses yeux, parce que sa confiance n'était qu'au Seigneur, et dans son isolement, dit-il plus tard à sainte Chantal, il goûta des consolations tellement ineffables, que jamais depuis il n’en connut d’aussi grandes.

Tout ce que put dire le chanoine Louis ne fit aucune impression sur le cœur de l’inconsolable père, dont le mécontentement alla croissant, et qui persista en conséquence à refuser tout concours à la mission de son fils; mais M**° de Boisy, plus chrétienne et par là même plus éclairée en sa tendresse, promit de ne rien épargner de ce qui lui serait possible. Ce fut avec cette assurance que le digne missionnaire quitta le château de Sales pour venir rejoindre son cousin; et dès son arrivée, ilreprit ses travaux avec une nouvelle ardeur, s’attachant particulièrement aux pauvres de la campagne, tandis que François concentrait sur Thonon ses plus grands efforts.

32. Les promesses de M*° de Boisy ne furent point vaines, et c’est le saint lui-même qui nous l’apprend en ces termes : « Quand je prêchais la foi au Chablais, j'ai eu plusieurs fois de » grandes envies de savoir faire quelque chose, afin d'imiter en » cela saint Paul, et de me nourrir du travail de mes mains » mais je suis un lourd et ne sais rien faire, sinon rapiécer un » peu mes habits. Il est vrai pourtant que Dieu m'a fait la grâce

1 Longueterre; de Cambis, etc. — 2 Ch.-Aug. de Sales.

Liv. IT. Chap. IT. — FATIGUES ET DANGERS. 93

» que je n'ai rien coûté à personne dans le Chablais : quand je » n'avais plus de quoi me nourrir, ma bonne mère m’envoyait » secrètement depuis Sales du linge et de l’argent'. »

Elle fit plus encore. Trompant la vigilance de son mari, elle envoya jusqu'à trois fois en Chablais son fils Louis; et nous n’avons pas besoin de dire la joie et les saints contentements des deux frères, durant ces courtes, mais précieuses entrevues. Enfin, s'appuyant de la persistance même de François, qui ôtait tout motif à l'abandon où le laissait son père, elle parvint, dans un moment où M. de Boisy se montrait plus effrayé des dangers qu’il courait, à le convaincre de la nécessité de lui donner un serviteur fidèle. Georges Rolland fut désigné et rejoignit avec bonheur son maître vénéré, que depuis il ne quitta plus : c’est de lui qu'on a recueilli, sur la mission du Chablais, les renseignements les plus complets et les plus précis.

33. Ce secours ne vint à l’apôtre qu’au commencement de 1595; mais jusques-là il avait suivi son œuvre avec un zèle et une joyeuse patience que les difficultés, les fatigues et les souffrances ne faisaient qu'augmenter. Au travail même, et à la prière, il joignait les macérations et les privations volontaires : son jeûne, durant l'Avent de 1594, fut si sévère, que l’on crut urgent, pour le modérer, de faire intervenir l'autorité de M£' de Granier.

L'hiver avait commencé de bonne heure, et il se poursuivit longuement, avec une intensité de froid exceptionnelle, sans que François interrompît ses voyages quotidiens : par les chemins couverts de neige ou abîmés par les pluies, affrontant le vent et les tempêtes, il allait comme s’il n’eût rien souffert, même alors qu'il sortait d'un engourdissement qui avait fait craindre pour sa vie. Si les verglas rendaient les chemins impraticables, il faisait mettre des crampons à ses souliers, et si, malgré cela, il ne pouvait marcher, on le voyait s'aider de ses mains et de ses genoux : le sang, qui coulait de ses talons et de ses doigts mis en lambeaux par les engelures, marquait la trace de son passage. De la sorte, outre qu'il méritait devant Dieu pour les âmes qu'il devait convertir, 1l travaillait à montrer, dans le prêtre catholique, l’homme de courage et de dévouement; il espérait faire aimer, estimer du moins, à force de douceur et de bonté, la religion et ses ministres, et gagner enfin sur les esprits et les cœurs assez d’empire et d'accès pour qu'ils se prêtassent à l'écouter. En attendant, il s’attachait à former du petit nombre des

1 Dépos. de la Mère de Changy.

catholiques un troupeau vraiment fidèle, dont la vie ske aiderait encore à son action, et quand, à certains jours de dimanche ou de fête, il ne pouvait leur parler lui-même, de bons prêtres de sa connaissance étaient priés de le suppléer.

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