PÉLERINAGES ET RETOUR. — FRANCOIS EMBRASSE L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE
10. M. de Boisy était à son château de La Thuille, quand ül apprit les beaux triomphes décernés à son fils; et la joie fit revenir le rêve de sa vie, qui destinait François aux plus hautes charges de la magistrature : il s’occupa en conséquence à lui réunir une vaste bibliothèque, formée surtout des meilleurs ou vrages de jurisprudence. Pour le jeune docteur, il était à d’autres soins, etil avait sollicité la permission de son père pour visiter les principales villes d'Italie : Rome l’appelait, et plus encore Notre- Dame de Lorrette, qu'un vœu jusqu'alors irréalisable l’obligeait à visiter. Un tel désir ne pouvait être repoussé; car 1l devait ajouter à l'instruction du jeune homme, en même temps quil satisferait la piété du chrétien, et François put se préparer au départ.
Ayant pris congé de ses maîtres, de ses amis, de toutes les: personnes auxquelles il était obligé, et témoigné, par une visite spéciale à son autel, la vive reconnaissance dont son cœur était pénétré pour la très-sainte Vierge, il quitta Padoue le 2 octobre,
iv. TUCh. VE SM PÉLERINAGES. 47
au grand regret de tous ceux qui l'avaient connu. Sa mémoire s'y conserva toujours depuis, et plus tard l'Université, le choisissant pour protecteur, éleva en son honneur une superbe chapelle”.
11. De Padoue, il serendit à Ferrare, etdelàà Rome, parlaroute des Apennins. « Il approcha de la ville éternelle, plein d’émotion, plein de joie, sentant que Dieu allait lui donner là des jours heureux ; » et dans cette cité si pleine de souvenirs, deux pensées l’occupaient surtout : Rome est la ville des martyrs et le centre de la foi ; là sont morts des millions de témoins, et à témoigne encore, plus durable que les siècles, la grande voix de Pierre, que mille cris voudraient étouffer, et qui domine tous les cris.
« [1 alla au Colisée visiter le champ de bataille où le christianisme sans armes a vaincu le monde païen, arroser de ses larmes
cette terre à jamais consacrée. » Il visita les temples et les autels, cherchant partout à vénérer les saintes reliques; mais surtout sa dévotion le porta aux sept grandes églises, pour y faire le saint pélerinage, si anciennement cher aux fidèles et si recommandé par les faveurs des Pontifes*.
Il ne dédaigna pas de considérer les merveilles de la Rome des consuls et des césars, ces temples, ces théâtres, ces arcs de triomphe, ces trophées et ces colonnes, monuments fastueux de l'orgueil humain; mais il disait en les voyant : « O folie de la » vanité des hommes! de quoi leur servent maintenant ces mo- » numents grandioses et ces superbes mausolées ? Que sont au- » jourd’hui ces thermes pour Antoine et Dioclétien? Hélas! ces » infortunés gravaient leur nom sur la pierre, et ils oubliaïent » Dieu, qui Léul donne l’immortalité. » Puis, opposant à la grandeur des maîtres du monde celle des pontifes du Christ, et la durée de l'Église à leur domination éphémère : © Dieu! s'écriait-il avec une sainte joie, combien vous honorez vos amis, el comme vous affermissez leur pouvoir! ce serait trop pour une puissance humaine; Nimis honorati sunt amicr tui, Deus; mimis confortatus est principalus eorum.
12. Il était presque au terme de son séjour à Rome, quand la divine Bonté le fit échapper à une mort certaine. Dans l'hôtel où
1 Pérennès.
2 Ces sept églises sont, dans l’ordre indiqué par Ch.-Auguste, Saint-Jean de Latran, Saint-Pierre du Vatican, Saint-Paul, Sainte-Marie-Majeure, Saint- Laurent et Saint-Sébastien hors les murs, et Sainte-Croix en Jérusalem. Sixte VW, dans sa bulle Egregia populi Romani, fait remarquer l'ancienneté de ce pélerinage, enrichi d'indulgences très-nombreuses.
il avait pris son logis, sur les bords du Tibre, de grands seigneurs vinrent se présenter, en sorte qu'on lui signifia d’avoir à leur faire place. Il obéit avec sa mansuétude ordinaire; mais voilà que, dès la nuit suivante, le fleuve, grossi-par des pluies torrentielles, déborde avec fureur, détruit l hôtel et « l'erports à la mer avec tous ceux qui étaient dedans!. »
Cet événement pénétra François d’une nouvelle reconnaissance; mais il fut l’occasion d’un péril bien plus redoutable à ses yeux, comme aussi d'un nouveau triomphe : on eût dit que
la Providence ne l’avait sauvé que pour lui donner l’occasion de.
prouver énergiquement, une fois encore, son amour pour la sainte pureté. « Une jeune dame, qui tenait le nouvel hôtel où il s'était retiré, tristement aveuglée par la passion, osa,se rendre la nuit dans son appartement et lui exprimer ses coupables désirs. Le saint jeune homme la repoussa avec horreur; mais ilen demeura si troublé pendant quelques jours que l’on craignit une maladie dangereuse. Toutefois, la conscience d’avoir dignement
gardé sa fidélité au Seigneur lui rendit promptersent le calme et.
la santé; et il résolut de partir au plus tôt?, » 13. « Par Spolète et Macerata, il vint à Loretle. C'est une cité très-renommée par toute la terre, à cause de la sainte chambre
de la Vierge Marie, en laquelle elle conçut le Fils de Dieu, trans-.
portée là, par la main des anges, de la ville de Nazareth et de la Dalmatie*. »
«À peine eut-il fléchi les genoux dans ce merveilleux sanc=
» tuaire, que, comme s’il fût entré dans une fournaise ardente, » ilse sentit enflammé d'une charité extraordinaire *, » Heureux comme s'il y eût retrouvé la sainte famille, il suivait les démarches etles actions de Jésus, Marie et Joseph : il écoutait leurs paroles, 1l s’unissait à leurs prières, et il ne se lassait point de baiser avec larmes cette terre sainte ; ces murailles trois fois sacrées. Après y avoir reçu les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, il se consacra de nouveau au Verbe incarné et à la Sainte Vierge, et renouvela son vœu de chasteté.
« En récompense de tant de ferveur, Dieu lui accorda des grâces extraordinaires ; il fut ravi en extase, et tandis que des paroles d'amour s’échappaient de son cœur comme des traits de flamme, son visage se couvrit d'une grande rougeur et apparut rayon-
1 Ch.-Aug. de Sales, — ? Pérennès. — # Ch.-Aug. de Sales. Voyez ur ce fait divers auteurs qui en ont établi la vérité; spécialement Benoît XIV, De festis B. M. V., cap. 16. — 4 Le P. La Rivière:
re
Liv. I. Chap. V. — PÉLERINAGES ET RETOUR. 49
nant comme un astre aux nombreux témoins qui se trouvaient dans l’église. Le spectacle de cette merveille frappa surtout M. Déage, « qui le suivit depuis avec une particulière révérence
et conçut une très-grande opinion de sa sainteté’. »
7%. De Lorette, François se rendit à Ancône, d’où il devait aller par mer à Venise. Il traita, pour son passage et celui de sa suite, avec le patron d’une felouque prête au départ, et paya même d'avance le prix convenu; mais il se trouva que cet homme avait déjà loué son bateau à une grande dame napolitaine, sous la condition qu’elle l’occuperait seule avec ses gens. Comme une femme est ordinairement fort tenace en ses volontés, celle-ci se plaignit avec bruit, « et commanda à même heure à tous les étrangers qu'ils eussent à sortir. Le sage François, avec un visage qui devait fléchir le plus barbare esprit, la pria de vouloir donner un petit coin à lui et à ses serviteurs, assurant qu'ils ne lui donneraient aucune incommodité; mais elle n'en devint que plus sévère et lui cria plus haut de s’en aller : ce qu'il fit avec douceur et modestie. Il demeura néanmoins au port, attendant la commodité d’un autre vaisseau; et il suivait de vue cette femme, qui cinglait heureusement, quand tout à coup la tempête s'élève, la mer s’irrite, et, sous les yeux de tous, engloutit le navire, le pilote et les passagers?. »
75. « Ce ne fut pas sans horreur que le vertueux François considéra ce naufrage; toutefois, la mer s’étant apaisée, il ne laissa pas de s’embarquer. Déjà la terre était à distance, quand il dit à M. Déage : « Prions Dieu, mon maître, de peur que la tempête ne nous engloutisse à notre tour. » Ils prirent leur Bréviaire et récitaient l'office, tandis que les passagers, pour trouver le temps moins long, se livraient aux amusements, au sommeil ou aux conversations bruyantes, plus disposés à troubler la prière qu'à en comprendre l'utilité. Alors les vents commencèrent à s'élever, et peu à peu troublèrent la tranquillité de la mer. Le patron, par je ne sais quel esprit brutal, pardonnant à l’insolence des autres, jure et blasphême comme si de réciter l'office lui eût porté malheur : Holà! erie-t-il, que marmottez-vous tant? Depuis que vous tenez ces Bréviaires, le vent n’a cessé de nous menacer. — M. Déage allait céder à la vivacité de son caractère; mais François le retint par de douces paroles, lui faisant observer qu'une remontrance viendrait plus à propos quand au-
rait cessé la tempête. »
1 Ch.-Auy. de Sales, etc. — 2? Jbid.
VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES, ‘ mn
« Aussitôt que la rage des vents fut apaisée, la brutalité du pilote disparut. Alors le sage François, avec un visage serein, lui dit : Que signifie, patron, que tout à l'heure, quand les éléments étaient irrités contre nous, et qu'avec nous vous étiez proche de
la mort, vous blasphémiez et juriez Dieu si horriblement, nous
empêchant de prier, au lieu que vous auriez dû nous exciter à recourir à Dieu? — Oh! vraiment, répartit le malheureux en ricanant, si nous avions la patience que vous prêchez, nous serions saints! — Mais à ne faut pas rire ici, reprit François; vous êtes si souvent en péril, et votre salut est aux mains du Seigneur : prenez qarde d'agir désormais plus doucement et modestement. — Le pilote fit son profit de cette correction, et jeta heureusement l'ancre au port de Catholica'. »
76. Le lendemain, on se dirigea vers Venise, et, dans cette traversée, un petit accident fil ressortir merveilleusement la vertu de François. IL écoutait avec une attention ravie ce que lon racontait d’une chapelle de la Sainte Vierge, chère à la piété des matelots, et qui s’apercevait au &oin sur le rivage, quand, dans une manœuvre précipitée, le mouvement des cordages enleva son chapeau et le jeta à la mer. Tous les passagers se prirent naturellement à rire, et François partagea l’hilarité commune : ce quiirrita d'autant plus M. Déage, qui, dans l’accès d’une colère incompréhensible, après une dure réprimande, signifia à son élève qu'il n’aurait de chapeau qu'à Venise. Cette menace devait se réaliser, et le jeune homme le comprit; mais en même temps la pensée lui vint de compenser ainsi par une grande humiliation les marques de déférence dont il était l’objet: c'est pourquoi, ayant tiré son bonnet de nuit, il s’en couvrit tranquillement. À Chiosa, où l'on devait diner, le gouverneur demeura intratable ; «et non-seulement il le renvoya vers les marchands de Venise, mais de plus il le fit voir en cette ridicule majesté au peuple assemblé pour la vue d'une comédie. Ainsi le doux et humble François rentra dans le navire sans se fâcher, jusqu'à Venise, où 1l demeura quelques jours, pour remarquer les merveilles de cette grande ville?. »
Quelques jeunes Savoisiens s’y trouvèrent en même temps que lui, et l’un d’eux n'eut pas honte de se rendre la nuit dans un lieu de débauche. Il Papprit bientôt et fut touché d’une profonde douleur, considérant l’offense faite à Dieu et le malheur d’une âme qui se perdait : c'est pourquoi il alla trouver le coupable.
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Zbid.
Liv. [. Chap. V. — RETOUR DANS SA PATRIE. 51
Ses larmes et l'énergie de sa parole, qui rappelait la divine justice, produisirent une grande honte; sa douce charité fit naître la confiance, et le crime, sincèrement regretté, fut effacé promptement dans les eaux de la pénitence,
71. Le printemps était revenu (1592), et avec lui le moment du retour: François se rendit à Padoue pour y terminer quelques affaires, et de là, par Vérone, Mantoue, Crémone, Pavie, Milan, Verceil, Turin et le Mont-Cenis, il rentra dans sa patrie et arriva au château de la Thuille.
- [serait difficile d'exprimer la joie de sa famille, qui depuis plusieurs mois l’attendait avec impatience. La renommée, en le grandissant dans l'estime de ses parents, avait d'autant accru leur tendresse; mais sa présence donna de lui une idée bien plus haute encore, « et ils semblèrent se rajeunir en le voyant, tant il était aimable et admirable. M. de Boisy le regardait comme le bâton de sa vieillesse, et, roulant en sa pensée de grandes choses pour lui, se consolait en la complaisance qu’il en avait intérieurement; mais sa mère épanchait son cœur au doux entretien qu’elle prenait avec lui, et comme ce cher enfant le lui ravissait, aussi ravissait-elle le sien par les grands témoignages de sa dilection. Tout le voisinage accourut pour le visiter, et chacun s’en retournait en admiration et publiait ses louanges, augurant qu’il vivrait en honneur devant Dieu et devant les hommes. C’est alors que M.de Boisy lui assigna la seigneurie de Villaroget, et voulut qu'il en portât le nom?. »
18. Ayant pris quelques jours de repos, il se rendit, selon la volonté de son père, dans la ville d'Annecy, pour rendre ses devoirs à M°' Claude de Granier, évêque de Genève.
Un grand mérite recommandait ce prélat, qu'entouraient l’estime et le respect universel; « cet homme, disait plus tard Fran- » çois, cher à Dieu et aux hommes, dont la mémoire est en » bénédiction, que la main de Dieu a conduit d’une manière » admirable, à cause de sa candeur, de sa douceur et de sa » piété, qu’elle a associé à la gloire des saints, et dont elle a » béni les travaux, en sorte qu’il n'y a rien de bon et de beau » dans ce diocèse que nous ne devions à ce grand évêque *. »
« [Il accueillit son jeune diocésain et l’'embrassa, non-seulement avec toutes sortes d’honneurs, mais encore avec un tendre amour, duquel il se sentit incontinent saisi par une certaine vertu d’en-haut, et s’entretint fort longtemps avec lui des choses
1 Ch.-Auy. de Sales. — ? 7bid. — 3 Préface du Rituel de 1603.
d'Italie, et sur le sujet de ses études. Midi vint sur ces entrefaites, et c'était l'heure où devait se faire un examen de concours ‘ pour une cure vacante; en sorte que le seigneur évêque, ne pouvant plus longtemps jouir de l'entretien de M. de Villaro-
get, le pria, s’il lui plaisait, d’honorer la réunion de sa présence. :
François accéda humblement à cette gracieuse invitation, et suivit le prélat, qui le fit placer avec honneur tout près de lui?. » 19. Comme il arrive assez souvent, une question divisa les Docteurs, et la discussion se prolongea sans autre effet que de rendre l’accord plus impossible. « Monsieur, » dit alors le bon évêque au seigneur de Villaroget, « vous obligeriez grandement » toute cette assemblée, s’il vous plaisait nous dire ce qu'il vous » en semble. » François s’excusa d’abord, alléguant avec candeur sa grande jeunesse et disant qu'il ne convenait pas à un novice de porter la parole et d’oser émettre un avis en présence
de tant d'illustres Docteurs, et surtout devant un si grand prélat;
mais ensuite, vivement pressé, 1l fut contraint de se rendre. Résumant alors toute la discussion, il en distingua les divers points de vue et donna sur chacun des éclaircissements si plein de justesse, des solutions si nettes et si solides, que toute l'assemblée en fut dans l’admiration : c'était aux yeux de tous une merveille que tant de science théologique dans un gentilhomme à peine sorti de l’adolescence et qui, « marchant selon le train du monde,
l'épée au côté, » paraissait devoir se livrer à des études bien différentes.
Le concours achevé, le saint évêque l’accompagna jusques sur les degrés de sà maison, et retournant à sa chambre, tout comblé de joie, fut saisi d’un esprit prophétique : « Que pensez- » vous, disait-il, de ce jeune seigneur ? Il deviendra un grand » personnage, une colonne de l'Église : ce sera mon successeur » en cet évêché?. » Depuis, l'affection de ce grand prélat croissait de jour en jour.
80. Mais M. de Boisy, qui avait bien d’autres desseins, prit son fils à part, dès qu’il fut de retour, et lui dit : « Vous savez, mon » cher enfant, qu'étant l'aîné de la famille, vous devez être l’ap- » pui de vos frères, et partant, il faut que vous aspiriez aux
1 Le concours a été prescrit par le saint Concile de Trente; c'était M. de Granier qui l’avait mis en règle dans son diocèse, et S. François de Sales ne s’en départit jamais. (Voyez Esprit, Part. Ire, Sect. 33.)
3 Ch.-Aug. de Sales; Esprit, Part. IV, Sect. 36, etc.
Liv. [. Chap. V.— 11 EST RECU AVOCAT AU SÉNAT. 93
» charges dont vos études vous rendent capable. Riches de » gloire par nos ancêtres, nous n’avons recu d’eux qu'une for- » tune médiocre; vous pourrez honorer éncore notre maison, et » en même temps lui apporter la richesse. Pour vous instruire, » je n'ai rien épargné, et je saurai bien, pour vous avancer, » épier l’occasion favorable; mais il faut que vous secondiez mes » desseins : c’est pourquoi, après y avoir mürement pensé, nous » jugeons, votre mère et moi, que vous devez aller à Chambéry, » pour vous faire recevoir avocat de l’illustre sénat de Savoie. »
Le vertueux fils obéit promptement , et partit avec M. Déage, muni de lettres de M. de Boisy pour le grand sénateur et jurisconsulte Antoine Fabre', dès longtemps ami de la famille.
Les meilleurs auteurs, après Charles-Auguste, ont parlé de accueil que cet homme illustre fit au jeune François, dont il. devait être plus tard l’admirateur et comme le frère; ils ont même représenté le sénateur préludant par des conférences aux épreuves que le candidat allait subir : c’est là un fait pour nous inadmissible, et que ne laissent pas supposer les premières lettres des deux amis, postérieures néanmoins de huit mois à l’époque où nous sommes parvenus. « Vous que j’ai aperçu à peine, dit le sénateur, et que l’éclatante renommée... a rendu si célèbre?. » — Et François répond : « J'avais le désir de vous voir »et de vous entendre..., et je ne sais par quel malheur cette » joie n’a pu m'être donnée; car, m'étant rendu à Chambéry pour » me faire inscrire parmi les membres du barreau, comme j’es- » pérais.. saluer les sénateurs..…., voilà que je suis obligé de » partir sans yous avoir vu, quand j'aurais tenu à plus grand » malheur de vous saluer seulement en passant que de ne pas » vous saluer du tout, d'autant que je vous étais jusques-là in- » Connu *. »
81. Quoi qu'il en soit, le seigneur de Villaroget fut présenté au premier président Pobel, puis à tout le sénat en corps, et le - sénateur Crassus eut mission de l’examiner. Un élogieux rapport Suivit l'examen et fit passer dans la noble assemblée un senti-
1 Nous continuons à écrire Fabre, comme nous l'avons fait dans les Œuvres; plus communément toutefois on écrit Favre, et si nous avons tenu à notre manière, c'est parce qu’elle nous permettait seule de traduire certains passages des lettres.
2 Tu vixdum mihi de facie notus, sed famä… notissimus. (Lettre 1120, du 30 juillet 1593, tome VIII, p. 552.)
3 Videndi te manebat consilium.… cui anteà eram ignotus. (Réponse à la lettre précédente, tome VIII, p. 555.)
d4 VIE DE S. FRANCOIS DE SALES.
ment d’admiration, qui provoqua l'unanimité des suffrages, en sorte que le président prononça l'arrêt « que le sieur François de Sales, dit de Villaroget, homme très-noble et docteur ès droits, serait reçu au nombre des avocats du souverain sénat, avec tous les honneurs et privilèges. »
François voulut remercier, et, s'inspirant de sa foi, 1l mêla à l’expression de sa reconnaissance un brillant éloge de la justice, » la plus belle de toutes les vertus, la vertu tout entière, des- » cendue du ciel et née de Dieu, le lien du monde, la’paix des » nations, le soutien de la patrie, la sauvegarde du peuple, la » force d’un pays, la protection du faible, la consolation du » pauvre, l'héritage des enfants, la joie de tous les hommes, et » l'espérance # un bonheur éternel pour ceux qui l'administrent » dignement. »
HE ne prononcé avec grâce et dignité, frappa tous les auditeurs. « Le président Pobel admira que tant de doctrine et une si ravissante éloquence se trouvassent si bien unies à la noblesse de l'extraction, et confessa plus d’une fois que-:jamaus, depuis qu'il présidait, il n’avait reçu une personne plus capable. Le bruit même se répandit par toute la ville, que bientôt le jeune avocat serait élevé à la dignité de sénateur ‘. C'était le 24 novembre 1592.
82. Si François eût nourri dans son cœur des projets de gloire mondaine, nous dirions qu'il était heureux; mais il n’oubhait point l’appel de Dieu, et d’ailleurs un événement bien extraordinaire, qui se produisit à son retour de Chambéry, devait en raviver le souvenir. Comme il traversait la forêt de Sonnaz, son cheval broncha et s’abattit sous lui par trois fois différentes , et chaque fois, après les précautions qu'il prit après la première, son épée se détacha et sortit entièrement du fourreau sur lequel elle se mit de manière à former régulièrement une croix. Étonné d’abord, mais sans attacher beaucoup d'importance à ce qui pouvait n'être qu'un effet de ce qu'on appelle hasard, il ne put à la fin se défendre d’y voir un avertissement, et il dit à M. Déage, qui n’était guère moins frappé que lui : « Dieu ne veut pas que J'embrasse le genre de vie que mon père prétend; et certes, je n'y a point d'inclination : depuis longtemps je songe à étre d'É glise, et mon humeur n’est point aux tracas et embarrassements du siècle. Il ajouta que, sans la crainte de troubler grandement son père, il n’hésiterait point à lui déclarer
1 Ch.-Aug. de Sales.
Liv. I. Chap. V. — ÉPREUVES DE SA VOCATION. 55
sa détermination. Cette communication fut pour le gouverneur une cause de grande perplexité : sa conscience lui défendait de blâmer, car les desseins de la Provideñce s'étaient manifestés trop clairement ; et d’un autre côté il s’effrayait à la pensée du mécontentement qu'éprouverait M. de Boisy. Sa résolution, qui encore le rendait pensif, fut de rester neutre et d'attendre la marche du temps ; mais il faisait parler son élève, pour tirer de son cœur une explication plus claire, comme s’il eût eu la volonté de s’en servir".
83..M. de Boisy cependant était heureux et les acclamations qui avaient honoré son fils à Chambéry rendaient plus brillants encore ses rêves d'avenir. Au contraire, François songeait aux moyens de correspondre à la vocation divine, et il en confiait le secret à sa pieuse mère, se flattant que, loin de lui faire obstacle, elle le seconderait de toute son influence. M°*° de Boisy, tout en éprouvant dans son cœur une grande joie, opposa d’abord toute la sage résistance d’une mère chrétienne et prévoyante, elle sonda l'âme de son fils, et quand, parfaitement éclairée, elle eut reconnu la volonté du ciel, les grandes espérances de gloire dans le monde perdirent pour elle tout prestige. En même temps, elle se rappela et renouvela, avec une ferveur plus ardente, l'offrande si souvent faite à Dieu de son cher enfant, et, bien résolue d'employer tout son pouvoir, sûre même du succès, qui serait l’œuvre de la Providence, elle fit secrètement préparer le costume ecclésiastique, pour que François pût s’en revêtir dès le jour où son père aurait donné son consentement.
Un autre confident de la grande affaire fut le chanoine Louis de Sales , cousin-germain de François qui eut même la mission délicate d'informer M. de Boisy. Accueillant avec bonheur une telle demande, il promit tout son concours; mais il recommanda de ne rien précipiter, d'attendre patiemment l'occasion favorable et, sans laisser rien transpirer, de remettre tout au pouvoir de la prière. Quatre mois s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels Dieu voulut, par des épreuves sérieuses, affermir la détermination du Jeune seigneur de Villaroget, et lui donner extérieurement tous les caractères d’une décision irrévocable.
8%. « Jean de Suchet, seigneur de Végy, conseiller du sérémissime duc de Savoie en ses conseils d'Etat et privé, et jugemage de la province de Chablais, avait, de son mariage avec Philiberte de Langin, une fille unique et très-belle, nommée
1 Ch.-Aug. de Sales.
Françoise, à laquelle il donnait une grande dot et qui, comme
son héritière, pouvait espérer pour mari un grand seigneur. M. de Boisy pensa à ce parti pour son fils aîné, et, après en avoir communiqué avec ses amis, le mena voir la demoisellé à Sallanche, en Faucigny, où elle était alors avec ses parents. » François, qui n’osait encore s'ouvrir à son père, le suivit par
odnce mais il se tint chez M. de Végy dans les limites de.
la politesse, gardant un air plutôt froid qu'expansif, et s’attachant à ne donner à sa démarche d’autre caractère que celui d’une simple visite. Cette attitude désola M. de Boisy et le fit éclater au retour en des reproches amers, que le saint jeune homme reçut doucement, et en baissant les yeux, sans répondre une seule parole : il n’eût pu alors expliquer sa conduite sans soulever un véritable orage. Par cette raison, il se prêta docilement à une seconde démarche; mais sa réserve fut la même, quoique tempérée par un peu plus d’aisance : et en vain M. de Boisy joignit à ses instances les représentations de ceux qu'il croyait plus en état de le fléchir. La pensée de François et ses affections étaient tellement à l’état ecclésiastique, qu’en revenant de Sallanche il avait dit à l’un de ses amis : « Pour obéir » à mon père, j ai vu la demoiselle qu’il veut me donner pour » épouse, fille vertueuse et qui mérite un meilleur parti; mais » je me suis réjouit en ce que Dieu n'a dit : Nous irons en la » maison du Seigneur; etjel es parce que je l’ai choisie : » Dieu est ma part éternellement !.
85. Sur ces entrefaites, « Charles: LE bien assuré dé la probité et doctrine du seigneur de Villaroget, le promut à la . dignité du sénateur, et le baron d'Hermance vint de Turin en apporter les lettres patentes ?. » Cette grande faveur comblait les vœux dès longtemps formés par M. de Boisy, d'autant plus que François la devait presque exclusivement à la haute renommée de ses talents, de sa science et de ses vertus : quelle brillante carrière cela promettait, et quel honorable avenir pour la famille entière !
Mais de telles perspectives n’éblouissaient pas le saint jeune
1 Ch.-Aug. de Sales.
2 Jbid. Il y a eu doute parmi les auteurs sur le fait de l'envoi réel des lettres patentes, et par conséquent de la nomination effective de notre Saint à la dignité de sénateur : une lettre de lui dit formellèment : Je me sens très-obligé à $S. A. de l'honneur qu'elle m'a fait en m'envoyant les lettres de sénateur... Cela servira à illustrer nos archives. (Lettre 1126, tome VIII, page 569, en bas.)
Liv. I. Chap. V. — ÉPREUVES DE SA VOCATION. 51
homme, dont les pensées et les désirs étaient trop bien ailleurs : ilrefusa fermement un titre qui l’effrayait au lieu de le charmer, et qui ne pouvait être qu'un obstacle dans le présent, et plus tard un embarras. Son cœur toutefois ne resta pas insensible à l'affection de ceux qui s'étaient occupés de sa gloire et, au dévouement qui l’animait pour le sérénissime duc, se joignit en son âme un vif sentiment de reconnaissance, quise traduisit par les remerciments les plus humbles et les plus délicats.
86. M. de Boisy considérait en silence, mais non sans une grande peine, ces résistances pour lui mystérieuses. La constante docilité de son fils, durant les années de l'adolescence, lui avait ôté jusqu'à la pensée qu'il pût, même pour le choix d’un état, ne pas s'en remettre à la volonté paternelle; et il s’en prenait présentement à une répulsion exagérée pour le monde et ses grandeurs, à quelque chose comme une aberration de piété, que le temps sans doute parviendrait à dissiper. Erreur souvent déplorable, et assez commune, même parmi les hommes de foi, trop portés à exclure l'appel de Dieu de cette grande chose que l’on nomme vocation.
Pour François, divinement éclairé, non-seulement par les inspirations ordinaires de la grâce, mais bien plus encore par un ensemble de faits et de prodiges qui composaient presque toute sa vie, bien renseigné sur ses dispositions et ses aptitudes, et confirmé par la décision des guides de sa conscience, il était ferme, parce qu’il était sûr, et 1l démeurait tranquille et sans empressement, parce qu'il avait tout remis aux mains de Dieu. Er même temps, il demeurait persuadé que sa voie n'était pas l'unique chemin, et sa vive répugnance pour le monde ne lui faisait pas condamner les vocations séculières; toute sa pensée était dès lors en ces mots : Où que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer à la vie parfaite”.
Un fait le montre clairement. Son frère Louis le consulta alors sur son avenir, et lui, après avoir mürement examiné devant Dieu, décida que le jeune homme était fait pour la vie laïque. IL l'excita en conséquence à se perfectionner dans tous les exercices qui conviennent à un gentilhomme, et à s’attacher à la Cour du duc de Nemours, qui résidait au château d'Annecy ; mais en même temps il l’exhorta à s’y montrer fermement chrétien sages conseils qui furent fidèlement suivis et qui firent de Louis, au jugement du prince lui-même, le modèle de la Cour entière.
1 Introduction, Part. I, ch. 3, tome III.
87. Cependant le prêvôt du chapitre de Genève vint à mourir, et le chanoine de Sales crut voir dans cet événement une circonstance décisive pour la vocation de son vertueux cousin : l’éclat de la première dignité après celle de l'évêque inclinerait, pensait-il, M. de Boisy. à donner à l’Église son fils aîné. Ayant donc pris l’advis de M5 de Granier, et sans rien dire à François, il sollicita pour lui en cour de Rome le titre de Prévôt, dont la collation appartenait au Pape. L'affaire se termina promptement, et les bulles arrivèrent au mois de mai 1593.
Aussitôt le chanoine Louis et le chanoine de Ronys, qui avait le plus contribué au résultat par son influence, se rendirent au château de La Thuille, pour informer l'élu et le décider : « Voici » maintenant, lui dirent-ils, les moyens pour venir à bout de ce » que vous désirez. » — Le serviteur de Dieu croyait que ce fût un songe; car il n'avait jamais pensé à cette affaire : toutefois, il les remercia d’une si grande faveur, puis, ayant concerté avec eux sa démarche, il les conduisit près de son père. Là , il s’exprima hardiment, et, après avoir annoncé qu’il réclamait une grande faveur, mais la seule qu'il voulût jamais demander : « Mon très-cher père, dit-il, qu'il vous plaise permettre que je » sois d'Église, car je n'ai pas d'autre désir; et voici les bulles » apostoliques par lesquelles notre Saint-Père me concède la » prévôté de l’illustre église Saint-Pierre de Genève : c'est la » première dignité après l’épiscopale ; elle m'a été accordée sans » que j'en susse rien. »
. M. de Boisy, comme frappé d’un coup de foudre, demeura quelque temps pensif et silencieux, puis il éclata en reproches : « Qui vous a mis cela en tête, s’écria-t-il, et de qui avez-vous » pris conseil? Vous deviez être le bâton de ma vieillesse; après . » moi, votre devoir était de’soutenir vos frères, et voilà que » vous nous abandonnez tous , sans que nous ayons été avertis, » sans que vous ayez pris le temps de mürir une détermination » pareille. Cette dignité qui vous charme répond-elle à ce que » vous deviez attendre, et ne verrez-vous point que toutes vos » études deviennent inutiles? À quoi vous servira la jurispru- » dence, quand vous l'aurez cachée sous une robe de prêtre ? Il » faut, pour une telle décision, plus de temps que vous ne pen- » SeZ..»
Ces paroles signifiaient un refus; mais François ne se laissa pas décourager, et il répondit avec une modeste assurance, faisant valoir la proximité d'Annecy, d’où il pourrait rendre à sa famille tous les devoirs utiles. Ensuite il rappela ses inclinations
Liv. I. Chap. V. — ïL EST INSTALLÉ PRÉVÔT. 59
premières, qui l’avaient conduit à la tonsure; son vœu de chasteté formé à Paris, renouvelé à Padoue et à Lorette; l'avis de tous ceux qu’il avait consultés, et le prodigieux événement de la forêt de Sonnaz, qui l’appelait sous l’étendard de la Croix. Enfin, se jetant aux pieds de M. de Boisy : O mon bon père, lui dit-il tout en larmes, 7e vous conjure très-humblement de m'accorder celte grâce, la seule que je veuille jamais vous demander.
Si ferme qu'il fût, « ce pauvre père ne put s’empêcher de larmoyer; mais ayant tiré un profond soupir : Faites donc, de par Dieu, dit-il, ce que vous voudrez : il est bien difficile de regimber contre l’aiquillon. Le bon Dieu, à qui vous voulez étre uniquement, vous bénisse maille fois; et moi, de sa part, je vous donne encore ma bénédiction”. »
88. François était heureux, et dès ce jour même, 12 mai 1593?, il revêtit l’habit ecclésiastique préparé par sa pieuse mère : cette action fut l'objet d’une véritable cérémonie, que présida M. Bouvart, curé de la Thuille, et dans laquelle le jeune clerc montra une ferveur digne du novice le plus pieux. Il prenait, disait-il, ?’ habit de S. Pierre, la cuirasse et le baudrier de la milice de Jésus-Christ. En même temps, il renonça au titre de seigneur de Villaroget pour retenir simplement son nom, François de Sales, sous lequel Dieu voulait le proposer à la vénération du monde.
Peu après, c’est-à-dire quand M. de Boisy fut pleinement remis des grandes émotions qui avaient un instant fait craindre pour sa vie, François partit pour Annecy, où son arrivée causa une grande joie, et surtout remplit de consolation et d’espérance le cœur du pieux évêque. « Là, il assembla le chapitre, la veille de l’Ascension de N.-S., et présenta ses bulles, dûment expédiées, reconnues et fulminées. Ce sacré collège de gentilshommes et docteurs, après avoir fait les preuves de sa noblesse et de sa doctrine, selon la coutume et les statuts, le mit en possession de la dignité de prévôt,. par le baiser du grand autel et les autres cérémonies prescrites. Toute la ville était accourue à cette action, et les musiciens ne manquèrent pas de rendre leur devoir par des motets de réjouissance*. Le nouveau dignitaire, debout dans sa stalle, harangua ensuite l'assemblée‘. Il avait
1 Ch.-Aug. de Sales.
2 « Le 13e jour de may (1615), auquel je commence le 23e année de ma vie en l’état ecclésiastique. » (Lettre 529, tome VII, page 442, 43.)
3 Ch.-Aug. de Sales. — + Voy. tome VI, page 8.
craint d’abord, vu sa jeunesse et son inexpérience, et il s'était rappelé la parole de S. Bernard : « Malheur au jeune homme qui devient maître avant que d'être novice. » Mais sa crainte s'est changée en joie, par l’agréable et suave présence de ces vénérables Pères qui composent l’auguste chapitre; et il a cessé de redouter une charge où il n’a à régir « que des personnes dont la modestie, la force, la prudence et la charité sont telles qu’on pourrait les désirer dans un prélat : car, lorsque les vents sont favorables ; le premier pilote venu peut facilement tenir le gou= vérnail. Que si eux-mêmes éprouvent de la peine, voyant un.si pauvre prévôt succéder à des hommestrès-savants et très- -graves, il les prie de considérer que Dieu a coutume de choisir ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qui est fort, et qu'il tire la louange la plus parfaite de la bouche des enfants, afin qu’on lui rapporte plus io à tous les biens qu’on a reçus, et qui viennent tous de sa bonté.
89. Ayant ainsi parlé, il dd dé sa stalle à l’applaudissement de toute l'assistance, et alla s'offrir à l’évêque comme un enfant à son père, pour n'avoir plus d’autre direction que la sienne. Ce digne prélat l'invita à se préparer pour recevoir les ordres mineurs et le sous-diaconat, à l’ordination prochaine de la Trinité; c’est pourquoi, sans opposer aucune réflexion, l’humble prévôt alla se renfermer dans la retraite, sous la direction de M. Bouvart.
La tâche du pieux curé fut facile ; François connaissait le Bréviaire, qu'il avait souvent récité, soit chezles Théatins de Padoue, soit en voyage avec son gouverneur, et il n’y avait qu'à s’édifier des saintes dispositions d’un ordinand si extraordinairement ver- ! tueux. En lui pourtant la cràinte s’unissait encore à la joie, et son guide le trouva tout baigné de larmes dans la chapelle, au dernier jour de la retraite. Il venait de réfléchir à l’inconstance d’un religieux qui, sorti de sa vocation, avait donné de grands scandales à l’Église, et il ajouta : « Pour moi, me voici, grâce à » vous, dans le très-bon chemin de la vie ecclésiastique : je » veux n’en sortir jamais, mais marcher toujours en avant; et » je prie Dieu de m'en faire la grâce’. »
Ainsi préparé, il reçut les ordres mineurs le 8 juin, et le 12, veille de la Sainte- Trinité, fut le jour où il s’'engagea définitive: ment à Dieu et à son Église qui lui conférait l’ordre du sous-diaconat. M5 de Déni. après la cérémonie, réunit à sa table
1 Dépos. de la Mère Greffer.
Liv. I. Chap. V. — PREMIER SERMON. … 61
toute la famille de Sales, et François y montra son amabilité ordinaire. « Il semble, Monseigneur, dit-il agréablement, que » je suis comme l'enfant prodigue; à ma rentrée dans la famille » sacerdotale, vous me donnez un banquet de réjouissance. » L'évêque répartit : « Vous êtes mon fils, en qui Dieu a versé » abondamment ses grâces : bientôt vous me serez quelque chose » de plus. En attendant, préparez-vous à prêcher dans la cathé- » drale le jour de la fête du Saint-Sacrement. » — « Eh! Mon- » seigneur, je ne suis « que novice et seulement sous-diacre. » — « Je le veux, mon fils. » — « Et bien donc, sur votre parole, » je jetlerai le filet; mais, si je m'en acquitte mal, on ne pourra » s'en prendre qu'à votre commandement’. »
90: Sur un sujet aussi riche que la Sainte Eucharistie et si cher à son cœur, le jeune prévôt fut bientôt prêt : il avait tant médité l’incompréhensible don que le Seigneur fait de lui-même aux hommes, qu'il lui était plus difficile de se borner dans l’épanchement de son amour, que de trouver de grandes paroles et des mouvements éloquents. Cependant, le P. Fodéré, illustre prédicateur Cordelier?, vint à passer par Annecy, et le pieux évêque désirait l'entendre; ce qui ne se pouvait qu'autant que le prévôt céderait la chaire. François se hâta d’y consentir; mais le religieux s’excusait de prêcher à sa place, en sorte que l’on vit, entre les deux orateurs, une lutte admirable de déférence et d’humilité, où le plus jeune fut le vainqueur : le sermon préparé fut remis au jour de l’Octave, « qui se rencontrait avec la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste. »
Le moment venu, François fut saisi d’une grande crainte et d’un tremblement fébrile, qui l’empêchait presque de se tenir debout. Alors il pria Dieu, reconnaissant que de lui-même il ne pourrait rien dire, et s’'excusant sur l'obéissance, qui seule mettait sur ses lèvres la sainte parole; et Dieu le fortifia de telle sorte qu'il était comme au-dessus de lui-même en se rendant à l'église, où l’attendait une foule immense*,.
Il parut dans la chaire comme le héraut du Seigneur, oublieux de soi et tout entier à la vérité. Après avoir établi que le souverain bien est essentiellement et souverainement communicatif, il distingua trois grandes communications qui se lient et se suivent admirablement. Le Père se communique au Fils, le Père et
1 Année de la Visitation; Ch.-Aug. de Sales; M. Hamon. 2 Kranciscain, 3 Dépos. de Ste Chantal; Ch.-Aug. de Sales. {
le Fils au Saint-Esprit, et c'est le mystère de la divinité même, qui est une en trois personnes. Mais Dieu ne demeure pas uniquement en soi-même; le Verbe a été communiqué à la nature humaine; 2 s’est fant chair et il à habité parmi nous; et les hommes l’ont vu véritablement homme, homme de douleurs, plus que l’homme réduit aux extrémités de la souffrance. Cette communication toutefois ne pouvait suffire; elle eût posé des limites à l’amour infini : le Verbe fait chair s’est donné aux hommes dans le Saint-Sacrement; il est devenu leur nourriture, et l’homme, engraissé de Dieu, peut offrir à Dieu sa chair divinisée : Dieu ne peut plus voir l'homme sans se voir lui-même. Cette troisième communication était le vrai sujet du discours, et le prédicateur établit d'une manière décisive la présence réelle, expliquant littéralement les passages si clairs de la sainte Éeriture, et relevant avec une éloquente vigueur la contradiction des hérétiques, qui ne veulent que l’Écriture et qui ne peuvent s’en: tendre sur le sens qu'il lui faut donner. Pour les catholiques, trop peu fermes souvent dans la foi, il fait parler les Pères, les Docteurs, et l’invariable croyance de tous les siècles; et aux âmes généreuses il inspire avec un ardent amour la dévotion pour le Très-Saint-Sacrement, « ce froment des élus, ce vin qui produit les vierges, ce pain des anges, ce principe d’une vie immortelle, gage certain, mais nécessaire de la bienheureuse éternité. » [termine par une prière toute de feu, comme l'amour qui embrasait son ame’.
91. Dès qu'il eût achevé, ce fut, dans l’auditoire jusque-là silencieux et immobile, un véritable frémissement : tous étaient ravis de joie, et un grand nombre versaient des larmes «de tendresse et dévotion. » — « Le bon évêque pleura plus que tous, et se tournant vers ses chanoines et les principaux de la ville : « Cest mon fils, celui-là, dit-il; que vous semble de mon fils » (et depuis l’appela toujours de la sorte)? N’a-t-il pas dit merveil- » leusement des choses merveilleuses? Certes, nous avons un » apôtre nouveau; il est puissant en paroles et en œuvres, et » nous a été donné de Dieu pour enseigner la science de salut » au peuple, à la rémission de leurs péchés. »
A l'instant, il alla féliciter M. de Boisy, qu'il trouva pleurant de dévotion et de joie; et en même temps les dames de la ville
1 Ch:-Augs. de Sales. — Nous n'avons pas ce beau sermon, et Charles-Auguste n’en donne que le résumé; mais, dans ce que nous écrivons ici, la manière de penser du saint est fidèlement traduite.
Liv. I. Chap. V. — REFUS DE LA DIGNITÉ DE SÉNATEUR. 63
répétaient à l'heureuse mère ces paroles de l'Evangile : Bienheureuses les entrailles qui ont porté cet enfant, et les mamelles qui l’ont allaité. I n’y eut pas jusqu'aux Calvinistes qui ne fussent grandement émus, et le baron d'Avully, seigneur fort savant et exercé aux controverses, conçut là, avec une idée plus haute du catholicisme, un ardent désir des conférences particulières qui, plus tard, le ramenèrent à la vérité‘.
92. Assurément, le talent avait brillé dans la chaire, la logique s'était montrée invincible, et tous les auditeurs se trouvaient épris d’admiration pour cette doctrine profonde, qu’un orateur de 26 ans exposait si facilement; mais le charme le plus puissant était celui de la vertu, et le saint, l’homme de Dieu, avait fait le triomphe du prédicateur. On savait, avant qu'il prit la parole, et l’on se redisait, après l’avoir entendu, que sa vie entière était plus d’un ange que d’un homme; malgré qu’il fût à Annecy seulement depuis quelques jours, il n’y avait personne à qui le comparer et on l’appelait /a gloire de l’Église de Genève.
« Étant seul en sa chambre, ou il méditait, ou il était penché sur ses livres ; parmi la ville, tous étaient ravis de sa modestie; au chœur, vous l’eussiez vu collé à sa stalle, qui chantait les louages de Dieu comme un séraphin. Il employait beaucoup de temps à visiter les malades, à réconcilier les ennemis, et en toutes choses il était uniquement à Ja sainte dilection?. » Un jour que M. de Boisy donnait un grand diner à plusieurs seigneurs, le serviteur de Dieu, peu occupé du repas, captivait par ses entretiens les convives qui pouvaient l'entendre. « Pré-
-vôt, lui dit alors son père, engagez donc vos voisins à manger et à boire. » Il obéit; mais, presque aussitôt, 1l reprit ses pieux discours, qui, bien plus que les meilleurs mets, étaient pour lui une agréable nourriture*.
93. « L’éclatante renommée de son nom, de sa vertu, de ses qualités et de son savoir l'avait rendu célèbre dans toute la Savoie; » mais, entre tous, le grand sénateur Antoine Fabre avait été frappé d’admiration et s’était pris à solliciter, comme une faveur insigne, l'amitié de ce jeune homme, qui dès lors pouvait lui tenir lieu de tout, parce qu'il n'avait l’idée de personne qui pt jamais le surpasser. François aussi, depuis longtemps, éprouvait pour Fabre un attrait irrésistible, et, tout joyeux d’avoir pu si facilement acquérir sa bienveillance, il
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Jbid. — 3 Dépos. de Dumon. M. Hamon et Pérennès. — # Lettre 1120, du 30 juillet 1593; tome VIII, p. 552.
prenait et reprenait sa lettre, ne se lassant jamais de la relire.
Ainsi se forma, entre deux hommes qui se connaissaient à peine de vue, cette’ liaison indestructible, qui prit tous les caractères de l'amitié fraternelle, et, dans sa longue durée, ne laissa voir d'autre lutte que l’émulation de la vertu. Car nous n’appelons pas lutte l'espèce d'assaut que Fabre livra si énergiquement à son ami pour le déterminer à accepter la dignité de sénateur, qui demeurait offerte après Jes premiers refus'. Sachant que François voulait demander à la Théologie la permaission de-revenir à l'étude de la Jurisprudence , il conçut l'espoir de réussir dans ses sollicitations, qui avaient plus pour but d'illustrer le sénat que d'ajouter une gloire au nom du prévôt : il invoqua l'amitié, la science, le bien de l'État, l'exemple de son prédécesseur, qui avait dignement uni les deux titres ; 1] promit au nom du prince, du sénat, de la Jurisprudence et de lui-
même que François resterait aussi libre qu'il voudrait pour ses.
fonctions et pour l'étude de la théologie, et 7’espère, disait-il en finissant, que vous ne ferez pas cette faute, de paraître moins tenir à votre honneur qu'à votre volonté?.
Le serviteur de Dieu, quand lui vinrent ces puissantes exhortations, avait déjà répondu à celles de son père, dont le dernier mot avait dû être : Et bien, sers Dieu seul! Et il servait Dieu, se donnant tout entier à la prière, aux saintes études, aux besoins du prochain, aux fonctions de sa charge, à l’obéissance filiale qu'il devait à son évêque, et qui souvent mettait sur ses lèvres la divine parole. Au sénateur Fabre, après un assez long délai, il
répondit par une lettre qui est tout ensemble une grande leçon -
d'humilité et de délicatesse exquise, un modèle de logique invincible et de douce fermeté. Il finissait par cette parole : « Je » me sens une répugnance insurmontable à joindre la vie ecclé- » siastique avec la vie séculière, et l'embarras des affaires et de » la chicane. Voila mon sentiment, mon cher frère; c’est pour- » quoi je vous prie de ne me plus presser là-dessus*. »
94. La vie ecclésiastique, en effet, suffisait à son zèle, et c'é-
1 Charles-Auguste dit clairement que François fut nommé sénateur avant d'étre prévôt, et les lettres de Fabre montrent d'autre part qu'il pouvait accepter encore après : nous supposons en conséquence que le duc, sollicité sans doute par M. de Boiïsy et ses amis, était demeuré dans la disposition de confirmer la nomination première. ;
2? Lettre 1123, tome VIII, p. 560, etc. Voyez aussi la lettre suivante.
3 Lettre 1126, tome VIII, p. 569.
Liv. [. Chap. V. — cONFRÉRIE DE LA CROIX. 65
tait pour elle seule que Dieu l'avait préparé. Comme premier dignitaire d'un diocèse qui, un jour, seraitconfié à sa vigilance d’évêque, il voyait d'une part l’hydre de l’hérésie qui, de Genève, allait propageant ses tristes ravages, séduisant des âmes faibles, et endormant la foi dans le grand nombre; d’autre part, le pays était livré à d’incessantes cälamités : la famine régnait, les maladies et la guerre se montraient menaçantes.
Contre tant de maux, le seul secours efficace était la divine Miséricorde, et le serviteur de Dieu multipliait les prières, les œuvres saintes, les actes de l’immolation personnelle. Mais il se sentait presque seul, ou ne voyait autour de lui que des efforts isolés comme les siens; et il savait que l’association, qui mulüplie les forces, était naturellement, et dans la pensée de l'Église, le moyen de donner plus d'énergie et de fermeté aux amis du bien, comme aussi de multiplier et de rendre plus grandes les œuvres satisfactoires propres à fléchir le courroux du ciel.
Il conçut donc le dessein d’une confrérie de Pénitents dits de la Sainte-Croix, de l’Immaculée-Conception et des Apôtres saint Pierre et saint Paul; et après avoir longtemps médité cette œuvre devant Dieu, ayant obtenu le concours des chanoines ses confrères, l'autorisation du pieux évêque et du Saint-Siège Apostolique, il l'établit solennellement le 1° septembre, à l'autel de Saint-Germain, dans l’église Saint-François, assignant toutefois comme lieu de réunion pour les confrères l’église Saint-Jean- Baptiste, pauvre et presque abandonnée.
95. Les statuts et constitutions comprennent 22 articles". Ayant (Art. 4 et 2) déterminé l’oratoire présent de la confrérie, qui est l’église Saint-Jean-Baptiste, et prévu le cas d’une translation, le pieux instituteur (Art. 3) fixe les fêtes principales, ?’Exaltation et l’Invention de la sainte Croix, la Conception, et la fête de saint Pierre et saint Paul, jours auxquels le Saint-Sacrement demeurera exposé, ainsi qu'au 2° (depuis 3°) dimanche de chaque mois, excepté en septembre, décembre, mai et juin. Dans ces jours (Art. 4), les dignitaires se relèveront deux à deux, en costume, devant le Saint-Sacrement exposé, priant à genoux aux fins ordinaires de l'Église, et pour l'accroissement de la confrérie : la bénédiction sera donnée le soir. De mème (Art. 5) on fera des processions publiques de tous les confrères qui, en habit et deux à deux, chanteront ou prieront, suivant une
1 Tome V, pages 491 et suiv.
grande croix accompagnée de deux flambeaux ou falots allumés : la procession aura lieu encore la nuit du jeudi-saint: et personne ne manquera sans permission. De même encore (Art. 6), tous communieront auxdits jours, et les prêtres célèbreront la sainte messe. Chaque dimanche (Art. 7), un prêtre dira la messe dans l'oratoire et tous yassisteront; et chaque jour (Art. 8) les confrères réciteront, à genoux et tête nue, cinq Pater et cinq Ave comme ‘aussi (Art. 9) tous réciteront à genoux, même dans les rues, la Salutation angélique, quand la cloche sonnera le matin, à midi et le soir, ayant intention de gagner les indulgences et d'écarter tous maux de la Savoie. Tous (Art. 10) accompagneront le Sant- Sacrement porté en viatique, s'ils le rencontrent, et visiteront les malades et les prisonniers. Les procès et dissensions entre les confrères (Art. 11) se règleront par les supérieurs de la confrérie. La mort d’un confrère (Art. 12) sera annoncée par la croix exposée sur un drap noir à la porte de l’oratoire, avec l'indication de l'heure et lieu du convoi, auxquels tous assisteront; et le lendemain une messe sera dite en l’oratoire pour le défunt. De plus (Art. 13) un anniversaire solennel, auquel tous assisteront, sera célébré chaque année au premier jour libre après l'Exaltation de la sainte Croix. Le costume (réglé par l’art. 44) sera porté dans l’oratoire et dans toutes les réunions publiques. Les chanoines (Art. 15) et tous les fidèles catholiques sont admissibles ; leur nom sera inscrit sur un registre, ainsi que le don qu'ils auront offert. Les officiers (Art. 16) seront changés tous les ans au chapitre général; ce sont (Art. 17) : le chef ou prieur, chanoine autant que possible, qui aura le gouvernement et la présidence partout, et pourra désigner comme sous-prieur un autre chanoine; les deux assesseurs (Art. 18); le vrésorien (Art. 19); le secrétaire (Art. 20), et avec eux huit conseillers (Art. 21). Dans les affaires difficiles (Art. 22), on en référera au chapitre dont les décisions feront loi.
M. de Boisy se fit inscrire des premiers, cédant comme nécessairement à l'admiration surnaturelle que lui inspirait son fils; et à la première fête de la confrérie, le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la sainte Croix, François fut nommé prieur. C'était une fête que tout avait contribué à rendre magnifique &: la musique de la ville y fit entendre ses plus beaux chants, l'église fut richement décorée, et l'évêque, en donnant la bénédiction du Saint-Sacrement à l'immense réunion.des pieux fidèles, versa des larmes d'une sainte joie. Tout le monde bénit Dieu d’une institution qui depuis a été pour la Savoie une cause d'avantages et de biens inappréciables.
Liv. [. Chap. V. — CONFRÉRIE DE LA CROIX. 67
96. Huit jours plus tard, le samedi des Quatre-Temps, 22 septembre, celui que tous appelaient déjà le saint recut l’ordre du diaconat, et se considéra dès lors comme dépositaire responsable de la parole divine. Plein de compassion pour l'ignorance du peuple, il parcourut les villages des environs d'Annecy, ca-
téchisant les enfants, instruisant les grandes personnes, propa-
geant autant que possible la nouvelle confrérie; et son zèle, sa douceur, sa charité produisirent dans le pays un remarquable changement.
Il se donnait tout entier à cette vie d’apôtre, quand il reçut l'ordre de se préparer à la prêtrise pour les Quatre-Temps de PAvent. Cet ordre était une loi, car #ne cherchait point, outre la volonté de l’évêque, d’autre organe de la volonté du Serigneur. Il se prépara donc dans la crainte et le tremblement, mais toutefois avec confiance et courage, à l'approche du jouwr terrible, du jour effroyable, comme l'appelle saint Chrysostome, repassant dans son cœur les grandes fonctions et les difficiles devoirs du prêtre, implorant la pitié de ses amis, et se consolant enfin par la pensée que l’auguste sacrifice, même offert par ses indignes mains, serait une cause de gloire pour Dieu, et pour le monde le moyen de grandes bénédictions".
« Le débonnaire prélat Claude de Granier ne put s'empêcher de pleurer en lui imposant les mains, et faisant réflexion que c'était son très-cher fils; mais en cette action, le serviteur de Dieu, François, ravi dans la considération de sa dignité, ressemblait à un homme de l’autre monde*. »
1 Lettre 1129, tome VIII, page 575.
2 Ch.-Aug. de Sales.