‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 12 sur 61 · Le 12 décembre (1594), comme il revenait d’un village · texte numérisé non relu

Le 12 décembre (1594), comme il revenait d’un village

des environs de Thonon, la nuit le surprit dans un bois que parcouraient en troupes nombreuses des loups affamés, et il ne trouva, pour échapper à leur rage, d'autre moyen que de monter sur un arbre, où il s’attacha par la ceinture, afin de ne pas Lomber, si le sommeil s’emparait de lui. Le jour venu, il descendit avec peine; mais il lui fut impossible de marcher, car le froid l'avait pénétré : sans doute il eût péri près de cet arbre, inutilement arraché à la dent des bêtes, si Dieu n'avait conduit là des paysans capables encore de pitié, malgré qu'ils fussent hérétiques. Ils l’emportèrent chez eux, le réchauffèrent doucement,

lui prodiguèrent tous les soins en leur pouvoir; et lui, en recon- :

naissance, leur montra la nécessité de revenir à la véritable

Église. Sa parole, l’état où ils l'avaient vu et la pensée des dan- .

gers auxquels l’exposait son zèle émurent profondément ces braves gens, qui plus tard se convertirent".

C'était là comme un premier succès dont le saint apôtre bémissait le Seigneur; car sa charité et son inaltérable confiance le rendaient attentif à saisir les moindres signes : c’est ainsi qu'il s'était déclaré très-obligé aux Thononois, de ce que l’un d'eux lui avait fidèlement remis une lettre du sénateur Fabre ?; et qu'un peu plus tard il entrevoyait l'espoir de leur retour, parce qu'ils ne lui montraient plus la même antipathie et que plusieurs ne craignaient pas de rendre justice à la droiture de ses intentions.

35. Comme pour refouler cette faible espérance, la haine et le

fanatisme suscitèrent un péril auquel 1l ne pouvait échapperique .

par miracle. Un protestant exalté avait juré de le tuer et de porter sa tête à Genève ou à Berne. Il alla donc l’attendre un jour (8 janvier), muni d’un fusil dont il se croyait sûr, et se posta successivement en trois endroits où tout semblait favoriser son dessein; mais chaque fois l’arme rata, malgré les plus minutieuses précautions. Furieux de ces contretemps, 1l apposta des assassins en divers lieux, comptant bien que la victime n’échapperait aux uns qu'en tombant aux mains des autres : l'apôtre passa, et personne ne l’aperçut, soit que Dieu l’eût rendu invi-

1 Année de la Visitation. — ? Lettre 9, tome VI.

Liv. II. Chap. Il. — FATIGUES ET DANGERS. 95

sible, soit qu'il eût aveuglé ses ennemis. L'auteur de cet attentat, revenu au catholicisme, en raconta les détails dans la suite, sous la foi du serment.

36. C'était l'époque où Georges Rolland avait rejoint son maître, et dès lors François ne fut plus seul; mais les obstacles, les fatigues et les dangers ne diminuèrent point, et si le fidèle serviteur était parfois un secours, il fut bien plus encore, et constamment, le témoin émerveillé de la vertu du saint.

Des affaires l’ayant un jour retenu à Thonon, il en partit fort tard pour revenir aux Allinges et s'égara dans une épaisse forêt où il fut surpris par la nuit. Depuis longtemps il errait de côté et d'autre, marchant à tâtons et cherchant vainement une issue, quand il rencontra des débris de murailles qui indiquaient une église en ruine; et comme il y avait encore une partie du toit, sous lequel 1l pouvait se mettre à l’abri, il se détermina à attendre le jour dans cet asile. Là, assis sur les pierres couvertes de mousse, comme Jérémie sur les ruines de Jérusalem : « O » temple, s'écria-t-il, à quelque saint que tu sois dédié, j'adore » en tes masures le Dieu qui vit dans les siècles des siècles, et » son Fils unique Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, ayant tant » souffert pour moi, m'a donné l’exemple de souffrir pour lu. » Sortez d'ici, fouqueux aquilon, et venez, vent du midi, souf- » fler dans ce jardin pour y faire croître les fleurs de toutes les » vertus. O Seigneur! les Gentils sont venus à votre héritage, et » ont pollué votre saint temple. Ah ! bénissez nos desseins, en- » voyez votre Saint-Esprit dans les cœurs de ces pauvres peuples, » et allumez en eux le feu de votre amour. En votre bonne vo- » lonté, soyez bienfaisant à Sion, et que les murs de Jérusalem » soient édifiés : alors vous recevrez le sacrifice de justice. » — Le sommeil le surprit dans ces prières, et il se reposa comme un autre Jacob, jusqu'à ce que son serviteur le réveilla, le jour étant revenu”. »

31. D’autres fois, les mauvais traitements et l’inhumanité la plus impitoyasle se mêlaient aux souffrances inhérentes à la mission. Les ministres avaient si bien réussi dans leurs calomnies, que les deux apôtres causaïent au peuple une espèce d'horreur et de crainte superstitieuse. Le jour comme la nuit’, on les rebutait, on leur fermait l'entrée des maisons, même quand ils se présentaient pour acheter ce qui était nécessaire à leur nourriture, ou pour solliciter un indispensable asile. » Étant arrivés de nuit en

1 Procès de béalification. — 2 Ch.-Aug. de Sales.

un certain village, quelques prières qu'ils sussent faire, jamais ils ne purent fléchir personne à tant de miséricorde que de les retirer seulement pour être à couvert; et ils furent contraints de se jeter dans un four qui était encore un peu chaud : autrement ils mouraient de froid l’un et l’autre. Une autre fois, en semblable occasion qu'il pleuvait fort, ils furent réduits à passer la nuit sous l'avance du toit d’une grange. »

L'opposition se maintenait d'autant plus ferme que rien ne se faisait vraiment pour contrebalancer l'influence des docteurs de l'hérésie. « Le prince, quoique la chose eût été commencée par son autorité, n'employait aucun moyen pour la faire prospérer? ; » et ceux qui le représentaient au Chablais, à l'exception du baron d'Hermance, ne considéraient qu'avec indifférence les efforts inutilement tentés par les missionnaires et les peines sans nombre qu'ils enduraient. Malgré tout, François demeurait calme et confiant, et il répondait aux observations désespérées de M. de Blonay : « Mon cher frère, je ne suis encore qu’au commence- » ment de mon travail; je veux continuer et espérer en Dieu » contre toutes les apparences humaines”*. »

38. En attendant, il s’occupait, et avec succès, d'amener à une conduite véritablement chrétienne, la garnison des Allinges. Les soldats, vivement touchés de son dévouement et témoins constants de sa douce bonté, comme de sa patience à toute épreuve, avaient concu pour lui une vénération qui se portait jusqu’à l'enthousiasme : quand il avait besoin d’eux, c'était à qui serait plus tôt prêt, et lorsque le service les appelait à Thonon, leur bonheur était de partir et de revenir avec lui.

Ce grand ascendant lui permettait de les avertir et de les reprendre utilement; mais parmi eux régnaient deux habitudes qu'il s’attacha surtout à détruire, unissant la fermeté à la douceur, et ne craignant pas au besoin de se montrer sévère. À toute occasion, et surtout dans les jeux, le blasphème s’échappait de leur bouche, et se traduisait même parfois en imprécations horribles ; le duel en outre était presque de tous les Jours : dès qu’une querelle s'élevait, éludant la loi, qui paraissait n’atteindre que les hommes actuellement sous les drapeaux, ils demandaient un congé et allaient immédiatement se battre. François, après avoir épuisé les moyens de persuasion, obtint

1 Charl.-Aug. de Sales. — 2 Lettre 17, tome VI, — 3 Dépos. de la Mère de Changy. — M. de Blonay aimait à recevoir le Saint dans son château, à Evian, et il forma dès lors avec lui une amitié toute fraternelle.

Liv. II. Chap. II. — MISSION AUX SOLDATS. d'A

facilement que des peines fussent portées contre les blasphémateurs, et bientôt il eut à se féliciter ; mais le préjugé militaire, qui attache si étrangement l'honneur à une rencontre homicide, lui fit sérieusement obstacle, même dans l’âme du gouverneur. Sans hésiter, il s’en prit énergiquement à la conscience du chrétien : « Jusques à quand, lui dit-il, souffrirez-vous cet abus ? » Gardien de la loi, vous leur donnez congé, sachant bien qu’ils » ne le demandent que pour se battre, et vous n'ignorez pas que » le duel est défendu : c’est une rage qui ne peut venir que d’un » esprit brutal, une folie qu'aucune raison n’approuvera jamais, » et surtout c'est un crime qui offense Dieu mortellement. Il dé- » pend de vous d’user de votre autorité pour défendre absolument » ces appels à se battre, et ne pas en user, c’est en abuser. Mon » Dieu ! pourquoi est-ce que ces misérables envoient leurs âmes » en enfer pour la moindre chose ? que ne gardent-ils les pointes » de leurs épées à une glorieuse mort, pour maintenir les droits » de leur patrie, de leur prince et de la religion ? » Le baron d'Hermance, frappé de ces paroles, auxquelles la grande vertu de. François donnait une éloquence indicible, s'abstint désormais de ces permissions qe le rendaient complice de meurtre, et peu à peu l'habitude cessa

39. Durant le carème, il voulut affermir et développer le bien commencé, et c’est pourquoi il fit à la garnison des instructions fréquentes, tant sur les devoirs du soldat que sur la vie chrétienne. Ce fut comme un renouvellement pour ces hommes qui, en grand nombre, portèrent leurs fautes aux pieds du Saint ; et dès lors, dit Charles-Auguste, c’étaient tout autant de religieux. L'un d'eux fut un jour si profondément remué par un discours, que l'horreur de ses péchés le portait à désespérer du pardon. Il alla tout éperdu trouver François, qui le reçut avec tendresse, Padmit à sa table, le fit coucher dans sa chambre et le prépara doucement à se confesser. Il fit l'’aveu de ses égarements avec une contrition si vive et des larmes tellement abondantes, que le confesseur, pour toute pénitence, lui imposa la récitation d’un Pater et d’un Ave. — « Ah! mon père, s’écrie le soldat, voulez- » vous donc me perdre? Une si faible pénitence pour de si grands » crimes ! » — « Non, mon fils; confiez-vous en la divine Mi- » séricorde, qui surpasse vos iniquilés : je me charge du sur- » plus de votre pénitence. » — « Mon père, cela n’est pas juste; » c'est moi qui suis pécheur, et vous êtes l'innocent : il n’est

1 Ch.-Aug. de Sales, etc.

» qu’une longue pénitence qui puisse réparer ma triste vie. » — Et en effet, après quelques semaines, le pécheur converti vint prendre congé du serviteur de Dieu : libre de la milice, il allait s’enfermer pour toujours à la Chartreuse!.

40. Parmi tant de courses et de travaux, on croirait difficilement que François ait pu trouver quelques loisirs; c’est toutefois à cette époque de 1595 qu'il commença le précieux ouvrage des Controverses, lequel a fait dire avec vérité, malgré de nombreuses lacunes, que les Athanase, les Ambroise et les Augustin n'avaient pas mieux défendu la foi.

Comme les habitants de Thonon s’obstinaïent à ne point l’entendre, on lui suggéra la pensée d’écrire une suite d’instructions contenant la irons de la religion catholique, avec la réfutation du calvinisme, et de les propager le plus possible dans les familles ?. Il ne rejeta ni n’admit immédiatement cette idée; mais il y réfléchit, il pesa les raisons pour et contre, il consulta ses amis, surtout il pria longuement, et, Dieu lui ayant mis au cœur, pendant le saint sacrifice, une forte inclination à l’entreprise, il se mit à l’œuvre dès le 7 janvier. "

Les circonstances et le but qu'il devait se proposer, les fatigues continuelles et le manque de temps s’opposaient à ce quil , fit un ouvrage complet et parfaitement coordonné. Travaillant rapidement et comme à moments perdus, « il choisissait, dit-il, et réduisait en écrit quelques principales raisons, la plupart : tirées des sermons et autres traités qu'il avait faits auparavant de vive voix; » et dès qu’une feuille était écrite, on en tirait force copies et placards, que l'on répandait dans les maisons ou que l’on affichait par les rues et sur les places*. Ce sont ces essais, retrouvés longtemps après la mort du Saint, mais non pas intégralement, et mis en ordre et divisés en discours au moment du procès de canonisation, en 1658, qui forment encore aujourd’hui un livre, pour ainsi dire, sans pareil; et c’est à eux que le Chablais dut surtout attribuer son retour à la foi.

41. L'ouvrage traite de la Mission légitime , des Règles de la foi, des Sacrements et du Purgatoire *

Les hérésiarques protestants n’ont point eu de véritable mission; partant, eux et les ministres, ainsi que leurs auditeurs

1 Année de la Visitation, etc. — ? « Je n'y aurais pas pensé, si un gentilhomme grave et judicieux ne m'en eût pressé et donné le courage; ce que depuis plusieurs de mes principaux amis ont trouvé fort bon (Préface, tome Il). » — 3 Dépos. de Passis. — * Voyez et lisez, au tome Il, pages 397 et

suiv.

Liv. II. Chap. Il. — LES CONTROVERSES. 99

et sectateurs sont inexcusables. Ils n’ont pu avoir ni mission du peuple, ni mission du prince séculier ; is n’ont point la mission épiscopale, et en vain parlent-ils de mission extraordinaire et immédiate de Dieu, ou d'église invisible, périssable et faullible : la véritable Église de Dieu a dû être et a été de fait toujours visible, toujours existante, constamment sûre dans la foi.

I y a huit règles de la foi : l'Écriture et la Tradition, qui sont les règles formelles ; l'Église, le Concile, les Pères et le Pape, qui sont les règles d'application ordinaire; la règle extraordinaire des Miracles, et enfin la règle naturelle de la Raison.

L'Écriture est la règle fondamentale de la foi; mais.il faut la conserver en son intégrité, comme l’a fait l'Église catholique, gardienne infaillible et nécessaire de ce sacré dépôt. Les réformateurs ont altéré cette intégrité par des retranchements de livres, s’autorisant sans motif d’un prétendu témoignage intérieur du Saint-Esprit; ils ont corrompu l’Écriture en leurs versions et par les traductions en lanque vulgaire, et encore en la livrant à l'interprétation du premier venu, comme s’il était facile de la comprendre. — Quant à la Tradition, qui est bien une partie de l'Évangile, les réformés la rejettent audacieusement, tandis que l'Écriture même enseigne qu'il faut la recevoir avec honneur.

42. Notre Seigneur, en changeant le nom de Simon en celui de Pierre , l'a établi chef et fondement de l'Église, mais secondaire toutefois, c’est-à-dire après lui-même; et c’est à saint Pierre, comme au chef, qu'il donna les clefs du royaume des cieux, le soin de pattre les brebis et les agneaux et l'assurance que sa foi ne défaudrait pas : il est le père des chrétiens, et néanmoins serviteur en l'Église, le serviteur fidèle et prudent. L'autorité de saint Pierre se perpétue, par la légitime succession, en la personne de l’évêque de Rome, vrai chef de l'Église militante, depuis saint Lin jusqu’à la fin des siècles, et toujours cette autorité a été reconnue et saluée des par beaux titres. La primauté de saint Pierre, et par conséquent du Pape, est établie en l’'Écriture par tous les faits de l'Église apostolique ; elle emporte , avec l'infailhbilité et le pouvoir, la soumission de la foi et l’obéissance : de quelque comparaison que l’on se serve pour désigner l’ Église, saint Pierre y paraît le chef, et toujours l’Église a compris et agi de même manière.

L'Église est une règle de foi dont les réformateurs ont violé l'autorité, comme aussi celle des Conciles et des saints Pères.

L'Église est et se montre, sous un chef visible, tandis que la ré-. forme est sans tête; elle est une en sa doctrine, les réformateurs

ne s'accordent en rien; elle est sainte, et les miracles, si puissants pour autoriser la foi, mais dont la réforme récuse la va-

leur, sont exclusivement son bien, comme aussi l’esprit de pro-

phétie; elle pratique la perfection de la vie chrétienne, mépri-

sée el abolie par la réforme; elle est seule universelle, ancienne

et perpétuelle, universelle en lieux et en personnes, seule fé-

conde enfin et seule apostolique !. Croyant sans règle et navi=. guant sans boussole, les réformés se perdent en mille absurdités ;

vainement cherchent-ils à se raccrocher, en disant qu’rl faut

interpréter l'Écriture et en éprouver l'exposition par l'analogie

de la foi; c’est simplement tourner en un cercle vicieux.

43. Le nom de sacrement, consacré par l'Écriture et l’antique usage de l'Église, n’a pu être attaqué qu'en vue de changer la doctrine. Les réformateurs, tandis que l'Église tient pour la forme des sacrements les paroles consécratorres, ont prétendu que c'est la prédication seule qui est cette forme, comme s'il n'y avait point d'autre parole de vie que la prédication. De même ont-ils dit faussement que le sacrement est fait par la seule action extérieure, quand le ministre n'aurait autre intention que de se moquer HARORE

Le nom du Purgatoire a très-bien sa raison d’être : l'existence de ce lieu d’expiation, fréquemment attaquée parmi.les siècles et fermement maintenue par l’Église, est appuyée de preuves irrécusables. L’Écriture parle clairement du lieu, du temps et des peines de la purgation des âmes après cette vie; elle établit l'utilité pour les défunts des prières, des aumônes, etc. et comment il y a des péchés dont le pardon est réservé pour l’autre monde; elle autorise enfin pleinement la croyance au Purgatoire : aussi les Conciles, les Liturgies et les Pères ont reçu cette croyance comme un article de foi...

44. Telle est la substance de ce beau traité, dont le Saint commença la composition à l’âge de 27 ans : on y trouve des reprises et comme des redites, résultat inévitable de la manière dont il écrivait; mais surtout il est bien regrettable qu'il n'ait pu revoir et compléter son œuvre, que le temps encore a mutilée. A. chaque partie répond une préface, qui était comme une espèce

1 Du discours qui traitait de l'apostolicité de l'Église , on n’a trouvé que le

titre.

2 Cette partie des sacrements est malheureusement très-incomplète.

Liv. IT. Chap. Il. — LES CONTROVERSES. 101

de lettre d'envoi aux habitants de Thonon; il disait dans la première : « Après tout, j'ose vous assurer que vous ne lirez jamais » d’écrits qui vous soient donnés par un-homme plus affectionné » à votre bien spirituel. ; et je puis bien dire que je ne recevrai » jamais de commandement avec plus de courage que celui de » MF' notre évêque, quand il m'ordonna de venir ici vous por- » ter la sainte parole de Dieu. Aussi ne pensais-je vous pouvoir » faire un plus grand service, et, à dire le vrai, je crus que » comme vous ne recevez point d'autre règle, pour votre » créance , que la seule exposition et interprétation de l’Écriture, » vous voudriez peut-être, au moins, ouir celle que j'y appor- » terais, qui est de l’Église apostolique et romaine, laquelle » Vous n’avez jamais vue ci-devant, que toute travestie, défi- » gurée et contrefaite par l'ennemi, qui savait bien que, si » vous l’eussiez vue en sa pureté, vous ne l’eussiez jamais » abandonnée. Le temps est mauvais, l'Évangile de paix peut » à grande peine être reçu parmi tant de soupçons de guerre, » et toutefois je ne perds point courage : les fruits un peu tardifs » se conservent beaucoup mieux que les printaniers , et j'espère » que, si Notre Seigneur crie une fois à vos oreilles son saint » Eppheta (ouvrez-vous), cette tardiveté réussira avec beaucoup » plus de fermeté et de bonheur. Prénez donc, Messieurs, en » bonne part ce présent que je vous fais, et lisez mes raisons » attentivement : la main de Dieu n’est point percluse ni par- » tiale; elle fait volontiers paraître sa puissance dans les sujets » humbles et grossiers. Si vous avez ouï avec tant de promp- » titude et d’ardeur l’une des parties, prenez encore la patience » d'écouter l'autre; après quoi, prenez, je vous en somme de la » part de Dieu, prenez temps et loisir de rasseoir votre entende- » ment, et priez Dieu qu'il vous assiste de son saint Esprit, en » une affaire de si grande importance; mais surtout, je vous » prie que vous ne laissiez jamais entrer dans vos esprits autre » passion que celle de notre Sauveur et Maître Jésus-Christ, par » laquelle nous avons tous été rachetés et serons sauvés, s’il ne » tient à nous, puisqu'il désire que tous les hommes soient sauvés » @t viennent à la connaissance de la vérité. »

45. Les espérances de l’apôtre devaient se réaliser, quoique très-lentement; car l’homme ne résiste guère à la curiosité de son intelligence, qui est une disposition mise en notre âme par le Seigneur : il faut, pour l'arrêter, autre chose que des défenses et des menaces, qui excitent plutôt et auxquelles on échappe par le secret; il faut la passion, qui, grâce à Dieu, ne s'empare ja-

mais tellement d’un peuple, qu’elle ne laisse libres les espr'ts plus droits et les cœurs affectionnés au bien.

En attendant, et pour l'extérieur, la pression des ministres retenait étonnamment les habitants de Thonon. « Voici déjà le » septième mois, dit le saint missionnaire, et toutefois, ayant » prêché en cette ville ordinairement toutes les fêtes et bien sou- » vent encore parmi les semaines, je n'ai jamais été oui des hu- » guenots que de trois ou quatre, qui ne sont venus que quatre » ou cinq fois, sinon à cachette par la porte et les fenêtres, où ils » viennent presque toujours : ils sont des principaux. Cependant. » je ne perds point d'occasion de les accoster : mais une partie » ne veulent pas entendre; l’autre partie s’excusent sur la for- » tune qu'ils courraient quand la trève romprait avec Genève. : » ce qui les tient tellement en bride, qu'ils fuient tant qu'ils peu- » vent ma conversation. Néanmoins il y en a quelques-uns qui » sont déjà du tout persuadés de la foi; mais il n'y a pas moyen » de les retirer à la confession d’icelle... Et ne faut pas penser » d'apporter un remède à cela : car, de leur apporter en jeu l’en- » fer et la damnation, ils se couvrent de la bonté de Dieu; sion » les presse, ils vous quittent tout court. Au reste, quant à moi, » je suis ici; j'ai quelques parents et d’autres qui me portent » respect pour certaines raisons particulières que je ne puis pas » résigner à un autre; et c’est ce qui me tient du tout engagé » sur l’œuvre. Je m'y fâcherais déjà beaucoup, sice n'était l’es- » pérance que j'ai du mieux. Outre que je sais bien que le meu- » nier ne perd pas de temps quand il martelle sa meule, aussi » serait-il dommage qu'un autre qui pourrait faire plus de fruits » ailleurs employât ici sa peine pour néant, comme moi, qui ne » suis encore guère bon pour prêcher autres que les murailles, » comme je fais en cette ville. Voilà ce que, pour cette heure, » je puis écrire, me.réservant de vous dire le reste de bouche » plus sûrement et bientôt". »

46. L’apôtre ne se dissimulait rien; mais il restait ferme et confiant : tandis que les meilleurs esprits et les cœurs les plus religieux, comme ennuyés de la longue stérilité d’un ministère héroïquement dévoué, inclinaient à conseiller son retour, il montrait tranquillement que son départ serait l'abandon de l’œuvre, et il se jugeait assez inutile ailleurs pour que l'on pût consentir à le sacrifier là. Toutefois, sans qu'il eût besoin de traiter quelques affaires pour le bien de la mission, soit qu'il voulût essayer

1 Lettre 10e, tome VI.

Liv. II. Chap. IL. — oN VEUT LE RAPPELER. 103

personnellement de rassurer sa famille et ses amis, il projetait un prochain voyage à Annecy.

Il vint en effet y passer l’octave du Säint-Sacrement, et Dieu même prit soin alors, par des faveurs insignes, de le confirmer dans son dessein. S'étant rendu à l’église dans la nuit, le jour même de la fête, il était, vers trois heures du matin, comme abîmé dans une profonde méditation, quand le Seigneur se fit sentir à lui et l’inonda de tant de grâces que la force de l'amour le fit défaillir et tomber par terre. Retenez, 6 mon Dieu! s’écriaitil, retenez les flots de votre grâce; éloignez-vous de moi, parce que je ne puis supporter le torrent de vos consolations". Et tout le reste du jour il parut comme un séraphin ; et, surtout à l'autel et en chaire, son visage embrasé semblait projeter autour de lui des traits de flammes?.

47. Après l’octave, c’est-à-dire dansles premiers jours de juin”, il repartit pour Thonon, où il reprit avec un zèle nouveau ses travaux et ses courses apostoliques. Il retrouva les mêmes difficultés, ou plutôt l'éloignement des Chablaisiens sembla croître à mesure qu'il se dévouait davantage, parce que sa persévérance excitait d'autant plus, de la part des ministres, les menaces et calomnies. Pour comble d’embarras, il eut alors à discuter longuement et péniblement la question même de son séjour au Chablais.

M. de Boisy, que la vue de son fils avait comme renouvelé en ses alarmes, lui écrivit bientôt, invoquant à la fois l'honneur, la raison, la religion et l'amour filial, le désir même de M°° de Boisy, et il ajoutait : Si mes prières ne suffisent pas, en qualité de père, je vous ordonne de revenir incessamment*. François répondit en appelant de l’obéissance filiale à l’obéissance du prêtre : « Adressez-vous donc, s’il vous plaît, à Monseigneur ; 7e » suis prêt à- partir dès qu’il parlera. En tout cas, je vous sup- » plie de considérer ces paroles du Sauveur : Celui qui persévé- ».rera sera Sauvé °..

48. Le vieillard courut promptement chez l'évêque, et là, tout entier à sa douleur, mêlant la plainte à la prière, il somma et conjura tour à tour, pour obtenir le rappel de son fils. Monseigneur de Granier fit tous ses efforts pour calmer le désespoir de

1 Ce sont les propres paroles du Saint, extraites du récit qu'il traça de sa main, selon l'usage où il était d'écrire les grâces particulières qu'il recevait de Dieu, —? Dom Jean de S. François, etc. —3 La Fêle-Dieu fut cette année le 25 mai. — # Lettre 2e, tome VI. —5 Lettre 3e.

cet inconsolable père : il pleura avec lui, promettant au nom de l'amitié tout ce que permettrait sa conscience de pasteur; puis il fit valoir les espérances de succès que le missionnaire commençait à entrevoir, etil ajouta : « Serait-1l honorable de jeter la » faucille quand la moisson est mûre, et, la vendange appro- » chant, d'abandonner les raisins aux oiseaux et aux renards? » Nous devons craindre que le prévôt, s'il est forcé de revenir, » ne devienne la fable du pays, et qu’on ne dise : Cet homme » a commencé à bâtir, et n’a pu achever. » Il proposa enfin d’écrire avant tout à François, pour avoir de lui des renseignements positifs sur l’état de la mission.

M. de Boisy agréa ce parti, et dès le jour même un exprès fut envoyé par le prélat, tandis quele vieillard, de son côté, invitait le sénateur Fabre à interposer près de François l’ascendant : de l’amitié.

49. Le Saint répondit par deux lettres. Dans l’une, il constatait la défense faite aux Thononoiïs d’aller aux prédications catholiques , le concert des habitants qui, par de mutuelles exhortations, s’excitaient à fuir les missionnaires, et enfin la crainte des menaces de Berne et Genève, qui maintiendrait le peuple dans l’hérésie jusqu’à la paix définitive. Il ajoutait : « Toutefois, dans » les conversations familières, le ministre même a confessé que » nous tirions une très-bonne conclusion des saintes Écritures » pour notre croyance, touchant le très-auguste mystère du sa- » crement de l'autel... Nous espérons qu'avec la patience ce fort- » armé qui garde sa maison sera chassé par un plus fort que » lui, qui est Notre Seigneur Jésus-Christ!. »

L'autre lettre exprimait la volonté d’obéir, dès que l’évêque commanderait son retour; « mais cependant, disait-elle, quand » je pense à mettre d'autres ouvriers, et à leur préparer ce qui » est nécessaire pour subsister, je ne trouve point de bout ni de » sortie, au milieu des ruses infinies de l'ennemi du genre hu- » main : cela me tourmente fort. Certes, nos têtes sont menacées ».de tant de malheurs, qu'il ne semble pas qu’il nous reste le » moindre lieu d'avancer la piété... Il faut néanmoins relever : » notre courage par la vue d'une meilleure espérance. Quand » vous entendrez parler de querres et de séditions, ne vous » étonnez pas : avant toutes choses, ils mettront les mains sur

» vous. Elie ne monta pas au ciel autrement que par un tour- » billon?. »

1 Lettre 4e. Elle fut adressée à Monseigneur de Granier; les éditeurs ont mis: Au président Fabre. — ? Lettre 5e.

Liv. Il. Chap. Il. — FABRE VA LE VOIR. 105

50. La grande âme du sénateur comprit le saint dévouement que révélaient ces paroles et l'amitié éleva son cœur jusqu’à celui de l’apôtre : aussi, dans la conférence qui suivit, entre lui, l’évêque et M. de Boisy, son avis fut de s’en rapporter uniquement à François. « J’ai remarqué, écrit-il, une merveilleuse impa- » tience en notre père", qui est dans l’appréhension qu'il ne vous » arrive du mal... Monseigneur, par sa prudence ordinaire, crai- » gnait qu'il n’y allât trop de votre honneur, si le monde ve- » nait à soupçonner et à croire que le courage vous a manqué. » J'ai dit que mon avis était qu'on laissât tout cela à votre juge- » ment... Vous voyez combien j'ai agi à la bonne foi, et comme » il convient à un ami..., moi qui ai pris le parti de votre gloire » contre notre père : en quoi toutefois il a suffi que j'aie fait mon » devoir, et il m'a été très-agréable de n’avoir pas été écoutés, » car la commune résolution a été de vous rappeler et de vous » donner un successeur?. »

Cette résolution toutefois n’eut pas de suite; l’évêque, arrêté par les inconvénients sans nombre qui allaient en résulter, laissa François à sa grande œuvre. Fabre s’en réjouit dans l'intérêt de la foi; mais, touché de la douleur de M. de Boisy, il voulut se rendre dans le Chablais pour constater par lui-même l’état des affaires. Il vit tout l'excès de la dureté des hérétiques et la déplorable stérilité d’un ministère sans repos; mais, dominant en chrétien les tendresses de son affection, il encouragea le zèle et la constance du missionnaire.

51. Ce fut pour François une grande consolation que la présence et les bonnes paroles du sénateur ; et il en rappelait ensuite le souvenir, comme un moyen de force et de lumière. Il écrivait : « Je n’ai point de pensée qui me fasse plus de plaisir que celle » par laquelle je tâche tous les jours de vous rendre présent à » mon esprit le plus vivement qu’il m'est possible, parce qu’alors » il me semble qu'une certaine lumière vient m'éclairer après de » très-épaisses ténèbres : tant cet air est pour moi plein de » brouillards, cet air où préside le prince des ténèbres dont vous » parlez. Après votre départ, il n’a point cessé de pousser tou- » jours les esprits à quelque chose de pis. Le gouverneur, avec » les autres catholiques, par des persuasions secrètes, ont fait » venir les paysans et même quelques bourgeois à nos prédica- » tions; ce qui a fort avancé l'affaire de la religion. Mais le » diable s’en est aperçu aussitôt; car ayant assemblé un conseil,

1 Le sénateur appelait ainsi M. de Boïisy. — ? Lettre Ge,

il a fait en sorte que les principaux de Thonon se sont donné leur parole de n'’assister jamais à aucunes prédications catholiques.. Que feriez-vous à cela, mon frère? Leur cœur est endurci; ils ont dit à Dieu : Nous ne servirons pas... Us ne veulent pas nous entendre, parce qu'ils ne veulent pas entendre Dieu. Certes, ilme semble voir où tendent ces hommes perdus : ils voudraient nous faire perdre toute espérance, pour nous forcer à nous retirer. Et bien, au contraire, tant que la trève, la volonté du prince et celle de l’évêque le permettront, nous avons fermement résolu de tout remuer, de prier et reprendre en toute patience et doctrine. Bien plus, je veux au plus tôt célébrer à Thonon le saint sacrifice, pour que l'ennemi sente que, par ses artifices, loin d’abattre notre courage, il l’enflamme'. »

52. Cette résolution intrépide fut bientôt connue, d’autant que

le chanoine Louis retourna vers ce temps à Annecy : elle excita l'admiration universelle. Fabre écrit : « Tout ce qui peut s’écrire

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des congratulations de Monseigneur et de tous les gens de bien, vous pouvez vous l’imaginer, mon très-cher frère, selon votre prudence, et l’apprendre de la bouche de votre fidèle cousin. Tout le monde est impatient de voir à quoi aboutira ce grand effort : le succès attirera l’éloge même des plus pervers; mais si (j'abhorre cette pensée!) votre dessein ne réussit pas, tous les gens de bien loueront votre zèle et n’accuseront que la méchanceté des hérétiques.. Tout ce qui me fâche, c'est que notre bon père est dans une telle appréhension qu’il ne vous arrive du mal, qu’à peine puis-je lui persuader que vous êtes en assurance, et que, comme je crois, il n’y a pas le moindre sujet de soupçonner du danger pour vous. Je le rassure tant que je puis, et je lu dis de prendre courage, lui protestant bien souvent , ce dont je ne pense pas que vous doutiez, que je ne vous aurais jamais quitté, si j'eusse prévu que derrière moi je laissais le moindre péril?. — Malheur à ces misérables, s'ils demeurent trop longtemps dans leurs ténèbres, puisque c’est pour les dissiper que ma lumière m'a été ôtée! Toutefois, une chose me console, c'est que personne n’espère plus que moi; et je ne doute nullement que le Dieu très-bon et trèsgrand ne bénisse votre application, votre diligence, et plus encore votre piété”. »

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