MISSION DU CHABLAIS : PREMIERS SUCCÈÉS ET NOUVEAUX OBSTACLES
1595 et 1596.
58. François avait jugé nécessaire la détermination qu'il venait de prendre : les nouveaux convertis, en butte aux tracasseries et aux séductions, avaient besoin qu’il soutint leur courage, et il n'ignorait pas que bon nombre de protestants, disciples encore secrets, trouveraient par sa présence le moyen de le voir et de se convertir. Devant cette double raison, la pensée de ses propres dangers s’effaçait complètement, et il savait que la prudence ne pouvait plus être que faiblesse. Il s'établit d’abord chez Madame Du Fond‘, qui déjà plusieurs fois l’avait recu avec
bonheur, durant les journées qu'il passait à Thonon. Il l’appelait sa tante, et plus tard il disait : « Elle a été notre Rahab en » Chablais; hormis que toute sa vie a été de bonne réputation. » La comparaison est bonne.
Grande fut la joie des catholiques , qui disaient avec reconnaissance : « Nous n'avons plus à redouter la fureur des loups, puisque notre bon pasteur est avec nous pour veiller à notre défense ?. » Mais la rage des hérétiques fut plus grande encore, et ils résolurent aussitôt sa mort. Dans ce dessein, et sûrs, croyaientils, que cette fois il n’échapperait pas, des gens armés s’introduisirent la nuit, et secrètement, chez Madame Du Fond. Déjà ils approchaïent de la chambre du Saint et, le croyant sans doute
1 Les auteurs écrivent Du Foug; nous prenons le nom dans une lettre du Saint, qui rappelle les grandes obligations qu'il eut à cette dame. Voy. Lettre 1146, tome VIII. — ? Ch.-Aug. de Sales.
Liv. IL. Chap. INT. — 1L RÉSIDE A THONON. tt
endormi, « ils chuchottaient l’un à l’autre; mais lui, qui veillait et priait, les entendit et se persuada aussitôt qu'il n’était pas assuré : c’est pourquoi il se conseilla avec Dieu et, à l'imitaton de son doux Maitre Jésus-Christ cherché par les Juifs, 1l se cacha!. » Furieux de leur désappointement, après avoir inutilement fouillé la maison, ils ne trouvèrent rien de mieux que de crier plus haut qu'il était sorcier : c'est de la même manière que les Pharisiens attribuaient au démon les miracles du Sauveur.
59. Peu sensible à la calomnie? et supérieur à la crainte, ilne laissait à son esprit et à son cœur d’autre occupation que celle du salut des âmes : il était comme le moissonneur, qui n'arrête pas de couper le blé parce que sa main rencontre des chardons. Tout entier à son petit troupeau, il entendait les confessions à toute heure où l’on se présentait; 1l visitait les pauvres, les affligés.et les malades*, donnant à chacun, selon le besoin, des encouragements, des consolations et des secours, épuisant sa vie avec sa bourse, et toujours occupé des autres, jamais de soimême. Cette vie vraiment apostolique éveilla dans l’âme des hérétiques un sentiment de grande admiration, et tous les jours il voyait croître le nombre de ses auditeurs, dont plusieurs aussi voulurent rentrer au bercail et se mettre sous la houlette d’un si digne pasteur.
À bout de moyens contre l’apôtre, les sectäires s’en prirent à ses disciples, et il y en eut que les vexations forcèrent à s’expatrier. Par bonheur, M. de Boisy, en était enfin venu à comprendre l’œuvre providentielle, et François put adresser au château de Sales ces néophytes exilés. Là ils trouvèrent plus qu'un refuge ; car M*° de Boisy, voyant en eux les enfants de son fils et presque des confesseurs de la foi, les accueillit avec un religieux respect et la tendresse d'une mère. Non contente de pourvoir aux besoins du corps, elle s’occupa pieusement de ceux de l’âme,:se faisant pour les moins instruits une catéchiste aussi aimable qu’éclairée. Tous s’affermirent et tous furent heureux dans cette famille bénie de Dieu, dont chaque membre rap-
1 Charles-Auguste de Sales. — 2? Il la méprisa toute sa vie, et la comparait à l'action du rasoir, qui ne coupe la barbe que pour la faire mieux pousser, — 3 Il aimait à porter aux malades le Saint-Sacrement; mais il le portait sans cérémonies, comme nous sommes souvent forcés de faire. Les catholiques étaient avertis de le suivre parce qu'il marchait lentement et vêtu de son manteau; mais comme son amour s’exhalait alors en amendes honorables, et en ferventes prières, pour qu'enfin le Seigneur régnât et ne fût plus réduit à se cacher! (Ch.-Aug. de Sales.)
pelait en quelque sorte la personne vénérée du missionnaire.
60. On a peine à croire que le due de Savoie, dans un pays qu'il voulait convertir, et alors que la retraite de M. Bouchut l'avait presque scandalisé, ait pu laisser aux hérétiques, et si longtemps, le pouvoir de sévir impunément. Rien toutefois n’est plus certain, et sans doute la Providence le permettait, afin de rendre son action plus visible dans l'absence des secours hu-
, mains. Le prince, trop occupé ou plutôt trop fidèle au traité fait avec les Bernoïs, qui ne voulait point qu'on ramenät les hérétiques par la violence! , laissait entièrement l’apôtre à lui-même, ordonnant bien qu’on délivrât quelque somme pour sa nourriture?, mais assez peu soucieux de savoir s’il était obéi. Les magistrats se tenaient dans la plus entière apathie, et le Saint en était réduit à déplorer, dans le secret de l'amitié, qu’une affaire de si grande importance fût traitée si froidement par ceux qui auraient dû le seconder en toute manière*.
Mais ses amis du moins se montraient dignes de ce nom, se rendant comme personnels ses travaux, ses périls, sa gloire et ses espérances. Dans le nombre comptaient en première ligne, le P. Possevin, son ancien maître, le P. Chérubin, célèbre prédicateur capucin, et le grand sénateur Fabre. Le premier, non content d’avoir adressé au missionnaire son traité de la Poésie et de la Peinture, avec une charmante élégie de la Vierge à Jésus enfant, ne cessait de songer aux moyens de rendre la mission fructueuse ; car 1l n’oubliait point la part qu'il avait eue à la confiance et aux décisions du jeune étudiant de Padoue. Le second, écrivait François lui-même, « m'a envoyé une image représentant l'enfant Jésus qui dort, et la Sainte Vierge, sa Mère, qui l'adore humblement pendant son sommeil. N'ayant pour ainsi dire aucun autre objet à contempler, je regardais de temps en temps ce pieux cadeau d'un ami chéri‘. » Quant à Fabre, outre qu'il était souvent l'intermédiaire dont les autres se servaient, il entretenait avec son ami une correspondance que l’on pourrait dire de tous les jours, et chaque lettre, en apportant au Saint des encouragements et des félicitations, témoignait de son admiration et de sa confiance dans le succès.
1 Lettre 17e. — ? Lettre 21e ou Mémoires. — 3 Lettre 140, — # Les auteurs, mais à tort, reportent à l’année 1596 l'envoi de ces présents; le Saint les reçut avant le 7e mois de sa mission. Cette erreur serait peu importante si elle ne se liait à une autre relative à la conversion de Pierre Poncet, dont nous allons parler, et que l'on place aussi, malgré le témoignage du Saint, en l’année 1596. Voyez lettre 29e.
Liv..If. Chap. IIT. CONVERSION DE PONCET. 143
61. Ainsi consolé souvent, mais surtout fortifié par son zèle et sa constante union avec le Seigneur, François défiait tout obstacle et ne perdait jamais rien de cette gaîté d’esprit qui double le courage et l’activité : aussi ses victoires, de jour en jour plus nombreuses et plus brillantes, allaient-elles répondre aux désirs de l'amitié, réjouir le cœur de l’évêque, provoquer même l'approbation du prince, au point qu'il les érouvait dignes de loute son affection et de tout son appui’. L’espérance venait donc de tous côtés.
Après sept mois, le missionnaire n’était encore écouté que secrètement par trois ou quatre; après neuf mois, il ne comptait que huit néophytes : mais parmi eux était « Pierre Poncet, juris- » consulte très-instruit et, pour ce qui regarde l’hérésie, plus » instruit qu'un ministre?. » — « Malgré ses erreurs grossières » sur presque tous les points de notre dogme, cet homme avait » depuis longtemps des vues très-justes sur la présence réelle : » aussi ce fut chose aisée de le détacher de la secte de Calvin ; » mais le difficile était de le ramener définitivement au giron de » l'Église®. » L'un des premiers , il avait cherché à entendre l’apôtre, souvent il lui avait soumis ses doutes et ses préjugés, 1l en était venu même à confesser la nécessité d’abjurer l'hérésie, s'il voulait être admis dans les saints pâturages de la montagne céleste; mais il différait toujours, et tandis que d’autres, peut-être ébranlés par lui, « et en assez grand nombre pour former une petite paroisse‘, » bravaient tout pour revenir à la foi, lui songeait à l'incertitude de la trève, aux biens qu'il avait chez les Bernois, au blâme des amis qu’il laisserait dans l'erreur. A la fin pourtant il se rendit et fit son abjuration devant témoins* : ce qui fut pour tous un événement de la plus haute importance. Fabre écrivait : « Le Baron m'a paru chanter le triomphe, comme » si la victoire était, non plus prochaine, mais sûre et déjà rem- » portée, et je crois qu’il ne doute nullement de ce dont l'espé- » rance eût suffi à mon bonheur. Il vous félicite particulièrement » de la conversion de Poncet, et publie que ce savant, vu l’auto- » rité qu'il avait parmi les siens, lui seul suffira désormais pour » culbuter sans peine tous ces prétendus ministres‘. »
62. Le Baron ne se trompait point : l’hérésie en alarme sentit
1 Lettre 14e, — 2 Lettre 170, —3 Lettre 29e, — + Ch.-Auy. de Sales. — 5 L'époque est incertaine : Charles-Auguste dit que ce fut le 20 août, M. Hamon et autres parlent du 20 avril, et tous, par erreur, donnent l’année 1596. La lettre 17e compte Poncet parmi les huit gui sont retournés à la foi pendant les neuf premiers mois. — 6 Lettre 28e,
que ce coup était mortel et chercha par tous moyens à en détruire l'effet. Elle publia que Poncet, en punition de son retour au papisme, était cruellement tourmenté par le démon, et que le prévôt passait une partie des nuits à l’exorciser. Comme pour fortifier cette ridicule affirmation en la doublant, pour ainsi dire, d'une autre, les ministres de Genève répandirent le bruit que Jean de Sponde, gentilhomme Français converti par Du Perron, était revenu au Calvinisme, et toutefois n’avait pu par là se soustraire à la punition du Ciel, qui l'avait frappé de démence. Enfin, les calomnies et les sottises coururent avec une nouvelle fureur contre l'Église et les prêtres, spécialement contre le damné magicien qui se donnait pour un apôtre.
Chez un peuple comme celui du Chablais, l'audace du mensonge était une arme puissante ; mais elle fut rapidement émoussée. M. Girard, prévôt de l’église de Bourg en Bresse, et amidu Saint, envoya sur les entrefaites un livre que de Sponde venait de publier pour réfuter le traité de Bèze sur les caractères de la vraie Église ; et François, montrant ce livre, put dire avec assurance : « Voyez-vous la foi de ceux de Genève? que ne diraïent- » ils pas d’un homme qui serait bien éloigné d'eux, puisqu'ils » mentent si hardiment en un si proche voisinage? »
Les bruits répandus contre Poncet ne tinrent pas davantage et ne firent nullement obstacle au mouvement de conversion que produisit son exemple. Quant aux calomnies contre l'Église, elles perdaient de jour en jour leur crédit, et la vie de François le défendait assez des ridicules imputations dont on voulait le flétrir. Il allait se dévouant de plus en plus et se faisant tout à tous, prêchant, instruisant sans relâche dans la ville et dans les campagnes, et surtout il répandait de toutes parts la bonne odeur de ses vertus et de son angélique piété.
Chaque jour il offrait le saint sacrifice, car c'était là, disait, qu'il puisait toute sa force, et de là que venait tout son secours; et rien ne le pouvait détourner de cette grande action, quoique longtemps il ait été obligé, pour célébrer, de passer la Drance et de se rendre au village de Marin. On le vit même, durant l'hiver, qui, cette année encore, fut très-rigoureux, exposer presque journellement sa vie par le seul motif de dire la messe. « Le pont de pierre de la Drance était rompu par le milieu, etil n'y avait qu'un ais pour donner passage aux gens de pied; mais quelquefois il était tellement couvert de glace, qu'il faisait hor-
1 Ch.-Aug. de Sales, et Lettre 28e.
Liv. HF. Chap. IT. — 11, PRÈCHE DEVANT SEPT PERSONNES. 115
reur à ceux qui se présentaient pour passer. Le serviteur de Dieu, arrivé là, faisait le signe de la eroix, puis se mettait comme à cheval sur cet ais et, rampant de pieds, ou de genoux et de mains, se poussait outre par ce glissant; il s’en retournait à Thonon avec la même industrie, non sans un profond étonnement de ceux quile voyaient. »
63. Cela dura jusqu'à ce qu'on eut mis à sa disposition la chapelle des bords du lac, dont nous avons parlé (N° 27), et qui depuis fut comme son asile; car c'était là qu'il récitait son office , et tous les jours 1l y passait des heures entières devant le tabernacle. Par intervalles cependant il retournait aux Allinges, pour voir le baron et ses bons soldats. De là il descendait au village de même nom, situé au-dessous de la forteresse, où il prèchait, confessait et donnait la sainte communion. Un jour un bon vieillard, après avoir communié, se trouva si heureux, que voyant d’autres personnes s'approcher de la Sainte-Table, illes suivit et se présenta encore avec elles. — « Mon ami, dit le Saint, » ne vous ai-je pas déjà donné la communion? — Oui, mon père; » mais, je vous prie, que le bon Dieu vienne encore une fois : » on est si bien en sa compagnie! Pour le moment, reprit Fran- » çois, ému d'une telle simplicité, ce que vous demandez est » impossible; mais revenez demain, vous communierez. » Le vieillard s’en alla consolé et n'eut garde de manquer le rendezvous.
. C’est aussi dans l’église de ce village qu'eut lieu un fait dont le
Saint aimait à rappeler le souvenir, comme une lecon très-importante aux prédicateurs. « C'était le jour de S. Étienne premier martyr”, et se trouvant en commodité de prêcher, il appela les villageois par le signe accoutumé; mais il ne se présenta pas plus de sept personnes. Après avoir quelque peu hésité, à la fin il se résolut de monter en chaire, et traita excellemment de l’invocation des saints. « Comme il parlait, un des auditeurs, qui était procureur à Thonon et néophyte, commença à pleurer fort amèrement, et même à sangloter et à soupirer fort haut, » jusqu'à faire croire qu'ilse trouvait mal; en sorte que François offrit d'interrompre l'instruction pour lui porter secours. — Non, mon père, répondit cet homme; continuez, je vous prie : votre ser-
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? L'évêque de Belley rapporte que c'était un dimanche et que le Saint avait dit la messe; Charles-Auguste dit le jour de S. Étienne, c'est-à-dire un mardi, et laisse supposer, avec M. Hamon, qu'on ne pouvait dire la messe dans cette église, faute d’ornements et de vases sacrés; toutefois, on y conservait le Saint-Sacrement.
mon est précisément ce qu'il me faut. Et lorsque j’eus fini, dit le Saint lui-même, « il vint se jeter à mes pieds, criant tout » haut : Monsieur le prévôt, monsieur le prévôt, vous m'avez » donné la vie, vous avez sauvé mon âme aujourd’hui. Oh! que » bénite soit l'heure en laquelle je suis venu, et en laquelle je » vous ai oui! Cette heure me vaudra une éternité. » C'est que les ministres avaient rejeté dans son âme les idées les plus absurdes sur le culte des saints, et il avait pris jour au jeudi suivant pour retourner au Calvinisme. L'action de l’apôtre, prèchant tranquillement devant un si petit auditoire, fut le moyen dont la grâce divine se servit pour fortifier sa faiblesse, et les arguments invincibles du prédicateur détruisirent tous les doutes!.
64. « On ne saurait dire l'impression que ce grand exemple, arrivé en si petite assemblée, fit en tout le pays, et combien il rendit de cœurs dociles et susceptibles de la parole de vie et de vérité. » François répondit à ce mouvement par une activité qui semblait croître avec le travail : il parcourait le pays, prêchant trois ou quatre fois le jour; la nuit était occupée par les confessions, les conférences particulières, la préparation des instructions et l’oraison. La fatigue en vint à ce point que souvent la nature y succombait. « En ma présence, dit un témoin, le sommeil le pressait quelquefois si fort, même en marchant, qu’un jour il fut contraint de se coucher à terre sous un arbre, pour prendre un peu de repos. »
Tant de zèle, et une vertu si admirable ne pouvaient que frapper les esprits et toucher les cœurs : on était loin alors des pré-. ventions si longtemps entretenues par les ministres, et la bienveillance prit bientôt hautement la place, en sorte que l’apôtre put prêcher au milieu même du marché de Thonon. Monté sur une chaise, il parlait pendant deux heures, développant les preuves de la foi avec tant de ferveur et d'intérêt, que tout le peuple cessait le négoce et écoutait en grand silence. Le sermon fini, les uns prenaient la résolution d’abjurer, les autres, grandement ébranlés , s'écriaient : « Ah! que Dieu nous mette du bon côté! » |
65. Au Carême de 1596, l’auditoire fut compact et choisi; le Saint se crut à la veille d'un triomphe décisif, et il en vint jusqu'à provoquer les docteurs de l’hérésie. Il écrivait : « Nous » commençons à avoir une ouverture fort grande et fort agréable » à notre moisson chrétienne; car il s’en fallut fort peu hier que
1 Ch.-Aug. de Sales; Esprit, Part. II, Sect. 38. 0
Liv. 1[. Chap. LIT. — 11 PROVOQUE LES MINISTRES. 117
» M. d’Avully et les syndics ne vinssent ouvertement à mes pré- * » dications, parce qu'ils avaient oui dire que je devais parler du » très-auguste sacrement de lEucharistié: Ils avaient une si » grande envie d'entendre de ma bouche le sentiment et les rai- » sons des catholiques sur ce mystère, que ceux qui n’osèrent pas » encore venir publiquement... m'entendirent d’un certain lieu » secret, si tant est que ma voix ait pu parvenir jusqu’à leurs » oreilles. »
« Or, dans cette chasse, j'ai fait une autre avance, et j'ai pro- » mis qu'à la prédication suivante je prouverais, plus clairement » qu'il ne fait clair en plein midi. la doctrine des catholiques » par les saintes Écritures, et la défendrais si bien, et par de si » puissants arguments, qu’il n’y aurait personne des adversaires » qui ne reconnût qu'il est aveuglé des plus épaisses ténèbres. » Ils n'ignorent point que, par la hardiesse de ces avances, on » les provoque à la dispute, et que, s’ils ne viennent pas, on ne » doutera plus qu'ils ne soient absolument faibles, puisqu'ils » redoutent si fort l'impression catholique du moindre des » hommes". »
Les protestants en effet sentirent le trait, et comme le ministre de Thonon, Louis Viret, croyait répondre suffisamment au défi par le dédain, disant que le papiste n'était pas si docte qu’il semblait à son abord, mais que c'était plutôt un sophiste qui seulement entendait assez bien les figures de rhétorique : « Et » quoi donc, lui repartit un des siens, pourquoi ne l’attaquez- » vous en dispute? pourquoi souffrez-vous qu’il prolonge ses ro- » domontades? Il s’est vanté d’avoir de si forts arguments, qu’il » défie même le diable d'y pouvoir répondre : faites qu'il les » déclare, afin que, si la raison est de son côté, nous ne demeu- » rions plus en la créance du contraire. Il dit que nous man- » quons de courage, etil se moque de notre peur; essayez-le une » fois pour tout. Et de vrai, il y va de votre honneur, de votre » bien même, si vous ne l'arrêtez. » — Viret, aiguillonné de telles remontrances, convoqua soudain ses confrères les ministres de la province, qui tous résolurent d'opprimer l’aggresseur à force de disputes ? : ils proposèrent une conférence publique où François lutterait seul contre eux tous.
66. Cette proposition, dans leur pensée, était un piège; ils supposaient que le missionnaire serait intimidé, et grand fut leur désappointement quand ils surent qu’il acceptait avec joie, et que
1 Lettre 25e. — 2 Ch.-Aug. de Sales.
même celui qui de leur part avait porté le défi s'était vu forcé de prendre jour. Ainsi contraints, ils tinrent plusieurs réunions pour se concerter, et voulurent commencer par la profession de for, qui était le point fondamental; mais les croyances de chacun étaient si différentes des autres', qu’on neparvint jamais à s'entendre.
Ils eussent bien voulu alors éluder la discussion publique et se retirer; mais le baron d’Avully, principal appui du Protestantüsme en Chablais, se prononça hautement et les retint. Cet homme, très-influent et très-savant, mais longtemps illusionné sur la croyance catholique, avait déjà perdu beaucoup de ses préjugés : vivement frappé, comme nous l'avons vu (Liv. I, N° 91); lors du premier sermon de François, remué par les instructions qu'il avait entendues depuis, et plus touché encore de la vie apostolique du prévôt, il tenait essentiellement à la conférence, pour arriver enfin au grand jour de la vérité. Au jour fixé néanmoins, tandis que toute la ville attendait avec curiosité et que Francois, exact à l'heure du rendez-vous, se tenait confiant et recueilli devant l’assemblée, Viret parut seul : Ses confrères, dit-il, étaient bien prêts à la dispute ; mais ni eux ni lui n'avaient jugé à propos d'entreprendre une affaire si grave sans l’autorisation préalable du Duc de Savoie.
Cette frivole défaite ne trompa personne et le prévôt répondit à la pensée de tous quand il parla de la peur des ministres; il promit toutefois que l’assentiment du prince ne se ferait pas longtemps attendre, et « à la même heure il alla trouver le baron d'Hermance qui, par son autorité de gouverneur de la province, lui remit une autorisation très-ample, écrite de sa main et seellée de son sceau. » Ne pouvant plus alléguer ce prétexte, les ministres en inventèrent d’autres, et jamais on ne put les faire joindre à la conférence.
67. Cet événement donna grand courage aux mn surtout aux nouveaux convertis; mais en même temps il fut pour les hérétiques une forte raison dese défier de leur croyance Un assez grand nombre se convertirent et plusieurs des plus instruits sollicitèrent de François des conférences particulières. IL s'y prêtait volontiers, malgré que cela fût pour lui un surcroît
1 Impossible qu'il en soit autrement; car le principe unique sur lequel s'entendent les Protestants est nécessairement un principe de division : dès que l'Ecriture sainte interprétée par chacun est la seule règle de foi, le seul mot de symbole est une absurdité; de même on doit se demanee pourquoi des ministres : x
Liv: LE. Chap. III. — CONFÉRENCES PARTICULIÈRES. 119
de fatigue, parce que la conviction venait doucement durant ces tête-à-tête, sans qu'il y eût pour le vaincu aucun froissement. « Ainsi, dit-il, les uns tombent à droite, les autres à gauche, » et la vérité, victorieuse partout, les fait venir par divers sen- » tiers à sa connaissance’. »
Du nombre de ces visiteurs fut une dame âgée, qui n'avait jamais fini et qui revenait plusieurs fois le jour avec les mêmes difficultés. Il l’écoutait tranquillement, avec la courtoisie d’un gentilhomme et la bonhomie d’un saint, répondait à tout comme si jamais 1l n'avait répondu, et la laissait aller toujours contente. A la fin pourtant, elle se réduisit à une seule difficulté; le célibat des prêtres lui paraissait une tyrannie de l’Église, et les meilleures raisons ne pouvaient lui ôter cette idée. Elle ne fut vaincue que par une délicate réflexion sur les nombreux entretiens qu’elle avait réclamés : « Si j'étais marié, lui dit-il, chargé » du soin temporel d’une maison, redevable de mon temps à » une femme et à des enfants, aurais-je pu recevoir aussi fré- » quemment vos visites et employer chaque fois un temps si » long à résoudre vos difficultés? » Ce fut là un trait de lumière, qui ramena dans son esprit la valeur des autres raisons, et elle abjura ses erreurs*.
68. Le baron d’ Avully venait aussi chaque jour, et ce qui l’avait déterminé enfin à étudier sérieusement la religion catholique, c'était l'impuissance des ministres à formuler une profession de foi et leur fuite honteuse au moment d'une conférence provoquée par eux-mêmes. Ce fut là pour François le point de départ des entretiens. [1 montra dans le principe même de la
réforme la cause d’une diversité inévitable dans les croyances;
tandis que l’Église romaine, en reconnaissant une autorité souveraine, juge infailhble du sens des Écritures et gardienne fidèle de leur intégrité, doit être seule capable d’assurer l'unité de la foi. Il opposa ensuite à la nouveauté et aux perpétuelles variations de l'hérésie, qui pliait l'Écriture à toutes ses évolutions, la véritable ancienneté du Catholicisme et l’uniformité immuable de son Symbole depuis Nicée et depuis les Apôtres. Le baron s’élait mis à l'étude après cette conférence, et la vérité l'avait amené à une seconde, et il avait ensuite continué, étudiant et revenant toujours. Bientôt il s'ennuya des interruptions que causaient d’autres visiteurs, et 1l proposa à l’apôtre de se rendre dans une prairie vaste et solitaire que bordait une haute
1 Esprit, Part. II, Sect. 16 et 17. — ? Le P. La Rivière.
forêt : c’est là qu'il perdit peu à peu toutes ses hate idées et toutes ses erreurs, et François put espérer un prochain triomphe.
Il n’était pas sen dans cette espérance : le gouverneur en faisait fête, et Fabre manifestait hautement sa joie, regrettant seulement d'apprendre de telles nouvelles par d’autres que son ami'. Toutefois, le temps n’était pas venu encore, et de longs délais ajournèrent la victoire décisive, au point même d’échauffer la bile et exciter l’indignation du sénateur?. Entre autres causes, d'Avully désira exposer aux ministres de Berne et de Genève les preuves du Catholicisme et réclamer une sérieuse: réponse : ce que François accorda facilement, comptant bien qu'ainsi l'abjuration du baron, quoique retardée, aurait des effets plus marqués pour la conversion du pays.
69. En attendant, la moësson chrétienne continuait à se faites doucement mais constamment : les amis de l'apôtre ne voyaient plus de contre-temps possibles, le pieux évêque enflammait son ardeur par ses félicitations el ses pieux présents ; mais Dieu surtout le ravissait par l'abondance de ses grâces. Un jour, comme il était en oraison, son âme fut si embrasée de l’amour divin, qu'il était comme hors de lui : c'était en son cœur un désir immense de s’immoler pour la gloire de Dieu, pour la conversion des hérétiques et des pécheurs; et ce désir, comme une passion violente, le jetait pour ainsi dire dans une sainte fureur d'aimer Dieu toujours davantage et de lui gagner des cœurs. « I me semble, écrivait-il à cette occasion, que mon zèle s’est changé en fureur pour mon Bien-aimé*.
Est-ce l’amour ou la fureur
Qui me presse, Ô Dieu de mon cœur!
Oui, mon Dieu! ce sont tous les deux :
Car je brûle quand je vous veux.
Et ces nobles élans, il les renouvelait souvent pour en nourrir
son amour et sa piété.
On comprend dès lors comment toutes les attaques et toutes les peines d'un ministère qui rappelait les tribulations de S. Paul *
1 Lettre 19e. — 2 Lettre 26°. Dans cette lettre est indiquée la conversion d'un homme très-important pour son influence et son savoir, nommé Foricet, et il est dit de lui et d'Avully : « La défection de ces deux illustres coryphées serait à mes yeux un succès presque complet. » — 8 Amor meus, furor meus. — # Lettre 30e. Les ministres faisaient, comme on dit, flèche de tout bois. L'un
Liv. IL. Chap. IL. —"CONVERSION DE D'AVULLY. 121
ne portaient aucune atteinte à son ardeur et à sa joie. Comme si la vie de missionnaire n’eût pas suffi, il s’appliquait à l'avancement des catholiques avec le zèle le plus prévoyant et le plus ingénieux. Outre ses discours publics, dans lesquels il avait le talent de mêler la controverse sans prendre le ton de la lutte et d'établir la vérité par les objections mêmes des réformés, il faisait assidûment les catéchismes, tantôt à l’église, tantôt dans les maisons particulières, et de temps en temps il piquait la curiosité et relevait l'intérêt en employant le dialogue. Deux de ses frères l’étant venu voir au mois de juillet, il fit apprendre au plus jeune une partie d’un écrit qu’il avait distribué de la sorte, et qui comprenait les dogmes et les devoirs essentiels du Catholicisme; puis, lorsque le rôle fut bien prêt, il fit annoncer par toute la ville qu'il y aurait le soir, dans l’église Saint-Hippolyte, un dialogue public sur la religion. La nouveauté du genre attira les spectateurs en grand nombre; catholiques et protestants s’y confondaient, également curieux et presque également bien disposés. François posa les questions, son frère donna les réponses, et il le fit avec tant de grâce, que tous furent charmés : on se retirait heureux d’une soirée où le plaisir avait ouvert à l'instruction le chemin des cœurs.
70. Ces industries d’un zèle aussi éclairé qu'infatigable et la vie entière de l’apôtre frappaient extraordinairement les protestants, et les plus éclairés au moins admiraient l’incessant contraste qui ressortait de la comparaison entre François et les ministres : d’un côté le dévouement, la science, la foi et la douceur; de l’autre une vie facile, des incertitudes, de la peur et des colères. Le baron d’Avully suivait tout cela, et la grâce l’inclinait de plus en plus vers la conversion : il en vint à prendre en pitié ces prétendus maîtres de religion qui ne répondaient point à ses lettres, et comprenant que leur silence était l'aveu de leur défaite, il acheva promptement son instruction et détermina le jour de sa rentrée au bercail catholique.
« Après avoir fait une confession générale aux pieds de celui qui le réengendrait en Jésus-Christ, en présence de tous les Thononais, même de plusieurs de Genève, il détesta publique-
d'eux ayant lu dans un ouvrage de Fabre, De la pénitence et de l'amour divin, cette parole de la liturgie : O heureuse faute, qui a mérité d'avoir un tel et si grand Rédempteur ! ne craignit point de crier au blasphème ; « mais l’homme apostolique châtia sa témérité par la raison, lui faisant parler par un tiers, d'autant que jusqu'alors ce misérable prédicant n'avait jamais osé se frotter avec lui. » (Ch.- Aug. de Sales.)
ment les erreurs de Calvin, et, tout comblé de joie, prononca qu'il était catholique, apostolique et romain". »
IL serait impossible de rendre l'effet produit parce grand exemple : « c’est une merveille que le nombre des convertis qui fut vu en peu de temps; et par le retour de ce seigneur, on disalt partout que l’hérésie était renversée, et qu'il fallait qu’elle pensât à se retirer du Chablais. C'était aussi une belle chose d'entendre les louanges du bienheureux François de la bouche de ce cavalier, qui depuis employa tous ses seins pour défendre la foi qu’il avait embrassée, et pour combattre celle qu'il avait abjurée?. » |
T1. Le baron suivait en cela, avec les inspirations de la grâce, les conseils mêmes du pape Clement VII. Promptement informé par son nonce à Turin d’un événement si décisif pour le succès de la mission, le Souverain Pontife eut hâte de féliciter le nouveau converti. ILseréjouissait de son bonheur avec /’ Église catholique, avec le Duc de Savoie, surtout avec M°° d’Avully, dont Les larmes et les prières étaient montées jusqu’au trône de Dieu, et il ajoutait : « Allez donc, mon fils, et racontez à tout le » monde les merveilles que Dieu à opérées en vous; et comme » par le passé vous avez persécuté l'Église de Dieu avec Saul, » maintenant tâchez de la défendre et de l’édifier de tout votre » pouvoir avec Paul?. » ;
L’hérésie aussi s’occupait d’un tel fait; mais elle ne savait guère que répéter son éternel refrain : « Que d’Avully avait été enchanté par le magicien de Sales. » Le ministre La Faye seul parut un instant plus hardi que les autres. « Après avoir essayé tous les moyens pour faire retomber le converti dans l'abîme, il lui promit de s’en aller à Thonon, et de montrer plus clairement que le midi, en la présence du prévôt, combien était vaine la doctrine par laquelle il s'était laissé tirer à la religion romaine. D’Avully rapporta ces paroles à son apôtre, qui, désirant extrèmemeut de voir et entendre le ministre, ne cessa point de solliciter pour qu'il tint sa promesse; mais, par une lâcheté semblable à celle de Louis Viret, jamais La Faye n'eut le courage de paraître, et toutes les sommations du baron furent inutiles. »
1:Ch.-Aug. de Sales. Les auteurs disent que cette abjuration se fit le 4 octobre; cette date est montrée fausse par le bref de Clément VIII du 20 septembre 1596 : l'abjuration avait eu lieu auparavant. — ? Ch.-Aug. de Sales. — 3 Bref, N° 31 des Lettres. À la même date, le Sénateur dédiait à son ami le douzième livre de ses Conjectures sur le droit. (Voy. Lettre 4144e, tome VIIL.)
Liv. IF. Chap. LIT. —11 CONFOND LA FAYE DANS GENÈVE. 123
Alors le magnanime François proposa de l'aller attaquer dans Genève même".
Heureux d’une telle détermination, d’Avully en remercia François qui partit bientôt avec lui, et l'avocat Du Crest, le chanoine Louis, ainsi que plusieurs témoins de Thonon, qui avaient consenti à les accompagner. On alla droit chez le ministre, et le prévôt l’aborda avec ces paroles : « Monsieur, je vous amène » ici le seigneur d’Avully, auquel vous aviez donné parole de » venir me trouver, pour lui montrer en ma présence que je » l'avais instruit d’une mauvaise doctrine. Parce que vous avez » changé d'avis, j'ai cru que je devais venir à vous, pour voir » si au contraire vous ne pourriez pas être convaincu. Choisissez
» donc, Monsieur, les points qu’il vous plaira : j'espère lui faire
» voir, avec l'aide de Dieu, par de bons arguments, que vous » errez grandement, vous et les vôtres, chaque fois que vous » êtes en désaccord avec la croyance romaine*. »
Le ministre fut aussi effrayé que surpris; mais il ne pouvait refuser le défi sans se couvrir de honte, et il accepta, non sans essayer de montrer une assurance qu'il était loin d’avoir. « Les articles étant donc choisis, ils disputèrent chaudement et vivement, l’espace de trois heures, de l'Unité de l'Église, du Saint- Sacrement de l’'Eucharistie, des bonnes Œuvres, du Purgatoire, de l’Invocation des Saints, etc. — La Faye, pressé de tous côtés, cherchait par tous moyens à s'échapper; mais le champion catholique le tenait serré de si près, l’accablait par tant de forts arguments, qu'enfin, la fureur se saisissant de son cœur, ilinterrompit la dispute par une multitude de paroles insolentes. Alors le seigneur d'Avully se mit à lui faire des reproches, regrettant avec amertume d’avoir été si longtemps trompé par les ministres. Depuis, il fit un très-beau livre de sa conversion à la vraie foi, qu'il fit imprimer à Lyon?. »
12. Le courage et l’éclatante victoire de François produisirent un effet merveilleux : tout le Chablais en fut ébranlé, un grand nombre des protestants les plus illustres se convertirent*, et les catholiques se montrèrent de plus en plus fiers de leur apôtre. Quelques-uns cependant trouvèrent qu'il avait montré, devant les injures du ministre, une longanimité excessive; il leur ré-
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Zbid, — 3 Jbid. — La dispute eut lieu sur la place publique, dite place du Molard.
# Ch.-Auguste en nomme plusieurs , et toutefois, plus tard, le Saint prisait peu ce qui était fait. (Voy. N° 76.)
pondit tranquillement : « Notre Seigneur n’a-t-il pas toujours » enseigné amiablement la vraie doctrine, et puis-je prendre » une autre méthode que celle de la Souveraine Sagesse? Ja- » mais je ne me suis servi de répliques piquantes ou.de paroles » contre la douceur que je ne m'en sois repenti. Les hommes » se gagnent par l'amour et non par la rigueur; nous ne devons » pas seulement être bons, mais très-bons'. »
Et cet avis, il le pratiquait constamment, recourant à Jésus- Christ et s’excitant à la patience, quand la peine ou l’insulte était grave, mais se retirant plus ordinairement dans ce qu'il appelait le fort de l’humilité?. Au milieu des victoires qu’il remportait sur l’hérésie, tandis que les errants accouraient en grand nombre et que les pécheurs imploraient le pardon, Satan se débattait et soufflait la haine au cœur des plus obstinés. Souvent donc, quand l’apôtre passait, ils l’accablaient de vociférations injurieuses, épuisant sans respirer le vocabulaire de l’insulte; et lui passait modestement, levant son chapeau et saluant d’un air affable. De la sorte il défiait toute fureur ; et Dieu même semblait parfois changer en frayeur les dispositions les plus violentes à l'égard de son serviteur.
Un jour vint à Thonon un protestant, fanfaron d’impiété et d’audace, quise ventait d’avoir tué, dans le Dauphiné et le Languedoc, plus de prêtres qu'il n’y en eut jamais au jubilé de Rome. Les ennemis de François crurent avoir trouvé l’homme qu'il leur fallait; ils lui proposèrent d’assassiner le prévôt, et il accepta, demandant trente écus pour son salaire, un bon cheval pour s'échapper, et jurant qu’à deux heures après midi François ne serait plus en vie. L'argent est compté, le cheval amené, et on attend l'assassin qui est allé mettre l'animal en lieu sûr; mais on attendit longtemps, car le fanatique avait eu peur, et il s’était sauvé, laissant à ses coreligionnaires le ridicule avec la honte.
13. Cependant le Duc de Savoie, informé sans doute par le baron d’Avully même de ce qui se passait en Chablais, avait enfin jugé opportun d'intervenir efficacement : répondant à ce seigneur, il exprima la volonté de connaître par François les moyens qui seraient les plus utiles. François écrivit aussitôt. Rappelant doucement l'abandon dans lequel on l'avait laissé pen-
1 De Cambis, M. Hamon, etc. — ? « N'avons-nous pas honte de lui demander sa patience pour si peu de chose? une seule petite goutte de modestie suffit. (Esprit, Part. XI, Sect. 1re). »
Liv. II. Chap. IIT. — 11 PROPOSE SES MOYENS AU puc. 125
dant deux années, il réclamait l'envoi de missionnaires /ibres de tout autre souct que de porter la sainte parole, l'établissement d’un certain nombre de curés, la réparation de plusieurs églises, et surtout de celles de Thonon et de la paroisse des Allinges. Pour Thonon, il demandait « que l'office se fit à haute voix, et même, » s'il se pouvait, qu'il y eût des orgues, pour apprivoiser avec .» cette extérieure décence le simple peuple; et partant que le » curé fût au moins accompagné de six prêtres. » Après cela, il déclarait utile : 4° l'éloignement du ministre de Thonon et du
maître d'école hérétique, que l’on remplacerait par un catholique, en attendant les Jésuites, qui y seraient très à propos; 2° la création d’une compagnie de gens d'armes ou cavalerie, pour engager la jeunesse et la dresser religieusement ; 3° la privation des charges pour les hérétiques obstinés, quand la foi catholique serait devenue dominante ‘; 4o la création d’une espèce de conseil de discipline, présidé par l’un des prédicateurs et composé d'ecclésiastiques et de laïcs : ce conseil corrigerait, à la forme de l'Évangile, les ivrogneries, jeux, luxures, rixes de famille, etc., comme faisait l’ancien consistoire.
Tout cela exigeait des revenus qui seraient-pris sur les pensions dont jouissaient les ministres lors de la domination Bernoise, sur les bénéfices possédés par MM. de Saint-Maurice et Saint-Lazare, sur les aumônes de Ripaille et Filliez, etc. — Et pour éviter tout abus, il était utile de déléguer un ou deux sénateurs ; surtout « il était expédient que l'un de ces seigneurs du » Sénat convoquât le conseil général de la ville de Thonon, et » invitât les bourgeois à bien ouïr et sonder les raisons catho- » liques, et de la part de S. A., avec paroles qui ressentent et » la charité et l'autorité d'un très-bon prince vers un peuple » dévoyé. » Le sénateur Fabre convenait très-bien pour cette mission, et l'influence du baron d'Avully ne pouvait être que très-utile à la vérité *.
14. L'espérance d'être enfin soutenu parle prince venait d'autant plus à propos, que Dieu avait rappelé à lui le noble baron d'Hermance : son successeur, M. de Lambert était un seigneur à la vérité très-bon, mais qui ne possédait pas le cœur des Cha-
4 Admirons ici l'intolérance du rigoureux François de Sales, qui prétend enlever la confiance du prince à ceux qui s’obstinent dans une religion que le prince ne peut approuver ! Nous sommes bien plus sages aujourd'hui : un juif ou un protestant ne comptera-t-il point parmi les juges d’un évêque, en matière doctrinale ?
2 Lettres 20e, 21e et 32e.
blaisiens comme le défunt baron; et le bienheureux François fut chargé de nouveaux et de plus grands soins'. »
Rien d’ailleurs n'était de trop pour son zèle, qui ne demandait qu'à se dévouer et s’immoler : il répondait de la sorte à l’abondance des grâces de Dieu, qui aussi ne l’épargnait pas. « Frère Esprit de Baumes, religieux et prédicateur capucin, était alors à Rome. Il avait fait au Pape le récit de la piété du prévôt et de l’ardeur et industrie qu'il faisait paraître pour l’amour de Dieu; il avait même insinué que François, par l'autorité de son nom, de sa science et de son héroïque vertu, serait capable de porter, dans Genève même, un coup mortel à l'hérésie, en ramenant à la foi le célèbre Théodore de Bèze. Clément VIII, dont le caractère, à la fois doux et résolu, se portait volontiers aux grandes déterminations?, entra dans les vues du religieux, qui part avec la mission de faire connaître au Saint ce que Rome désirait et attendait de son zèle et de sa prudence : il portait en même temps un bref qui manifestait toute la joie et toute la confiance du Pape”.
Théodore de Bèze n'était plus qu'un vieillard de 77 ans, incapable désormais de toute action personnelle au dehors; mais longtemps il avait brillé par les talents, l’érudition, l’activité : le prestige de son nom demeurait encore comme une grande gloire pour l'hérésie, et formait en beaucoup d’esprits un terrible préjugé contre la foi romaine. Ramener un tel homme eût été une grande charité, et vaincre un tel champion devait être encore une belle victoire; mais assurément Clément VIII ne se trompait point, quand il jugeait le prévôt de Sales assez courageux pour la lutte, assez fort pour le triomphe et suffisamment épris du désir d’une pareille conversion. François donc recut le bref et les instructions du Pape avec un cœur tout préparé, et déjà il pensait au voyage de Genève, lorsque le Duc de Savoie le manda à Turin pour s'entendre avec lui sur les divers articles proposés en sa lettre.
15. Placé entre deux ordres souverains, l’Apôtre délibéra fort mürement sur ce qu'il devait faire, et la connaissance qu'il avoit de l’état des esprits en Chablais, lui fit juger plus à propos de seconder et d’exciter la bonne volonté du Duc : la mission,
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? 11 avait conçu le double projet d'éteindre l’hérésie et de ruiner la puissance des Turcs : son moyen était une ligue de princes chrétiens, et il eut à ce sujet une longue correspondance secrète avec Henri IV; on a retrouvé récemment 47 lettres autographes du Roi. — * Bref du 1er octobre 1596, No 33 des Lettres.
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Liv. If. Chap. IL. — IL vA À TURIN. 127
de ce côté, avait tout à gagner; elle ne souffrirait en rien parce que les entretiens avec Bèze seraient quelque peu remis.
Cette décision prise, il partit sur la fin de novembre , malgré la rigueur du froid, gui rendait l'hiver presque insupportable, et il suivit le chemin du ‘:Grand-Saint-Bernard. Il avait gravi, non sans beaucoup de difficultés, une partie de la montagne, quand il se vit entouré d’une affreuse tempête de neige, qui couvrit promptement les chemins. La mort seule alors semblait être en perspective, et Rolland frémissait à côté de son maître; mais lui marchait confiant comme l’envoyé de la Providence. « À la fin, il arriva au monastère, plus semblable à une statue qu à un homme vivant; et son cheval avait aussi peine à le porter. » Les religieux n'oublièrent aucun des services qu'ils pouvaient lui rendre , et tâchèrent de le retenir jusqu'à ce que la furie des éléments fût apaisée : ils racontaient même, au grand effroi de Rolland, que les jours passés plusieurs hommes avaient été trouvés morts dans la neige. François, dominé par son zèle, ne voulut voir que le salut des âmes, et il reprit son chemin avec assurance, ne doutant nullement de Ja protection divine : en peu de temps, il arriva heureusement à la ville d'Aoste, d'où il se rendit à Turin!
76. Le Duc le recut avec joie, et convoqua pour l'entendre un grand conseil, dont le nonce apostolique faisait partie. Là, Francois rappela ce qu'il avait écrit précédemment à S. A.”°, et insista fortement sur les principaux points, la nomination des curés , le rétablissement des églises, le collège des Jésuites et le conseil de discipline; il fixait en même temps le chiffre des revenus néressaires à toutes ces œuvres, et réclamait nettement, aux termes mêmes de la concession de Grégoire XIII, pour que les chevaliers des SS. Maurice et Lazare fournissent une partie des fruits qu'ils tiraient des bailliages. C'était ensuite avec un accent de poignante douleur qu'il peignait le Chablais ruiné et sa mission trop longtemps stérile : « Certes, outre la découverte » de M. d'Avully et de l'avocat Poncet, ce n’est pas trop grand » cas des autres; mais je prie Dieu qu'il nous donne une “mell » leure fortune , et V. AÀ., selon sa piété, ne permettra point que
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Comparez les Lettres 206, 210 et 32e avec le Discours No 12, tome VI, p. 40. — # Cent écus d'or à chaque missionnaire ; 1460 à chaque curé, pour lui et son vicaire, outre la maison, le jardin, un pré et quelque champ; 400 pour le curé de Thonon, et 200 pour ce que lui-même a de pensé en 27 mois, etc. — L'écu d'or valait 3 francs 68 centimes.
» tous ces desseins et tous ces efforts soient en vain : mais plu- » tôt, puisqu'elle s’est acquis la grandeur par sa piété même, » elle préférera cette victoire, qu’elle peut remporter sur la » cruauté de l’hérésie, à toutes les autres qui sont préparées à » sa vertu. »
L'assemblée entière écouta le discours du Saint avec faveur, etle Duc plus que les autres : il voulut l’avoir par écrit et en fit faire des copies pour le nonce et le chancelier. Les chevaliers furent appelés à fournir les sommes en leur pouvoir, et Berghera reçut la délégation de l’ordre pour voir ce qu’il y avait à faire et s'entendre avec le prévôt. Enfin, S. A. donna parole qu'elle coopérerait très-volontiers à la grande œuvre de la mission, et permit à François de choisir déjà six curés, qui seraient entretenus par la milice : le nonce promit d’être le solliciteur de toute cette affaire‘.
77. Charles-Emmanuel admirait François; il voulut profiter de ses lumières et apprendre de lui ce qui se passait en Savoie, et spécialement ce que l’on pourrait faire relativement à Genève. Le prévôt s’attacha d’abord à relever l'importance de cette ville, capitale du Calvinisme, dont la croyance faisait presque loi parmi les errants ; placée à la porte de France, d'Italie et d'A lemagne; vrai séminaire de ministres ; puissante pour le mal par ses imprimeries, ses écoles, ses prêches et ses disputes ; foyer de toutes les entreprises contre le Saint-Siège et les princes catholiques, et asile sûr pour tous les apostats. Genève abattue, dit-il ensuite, 1/ est nécessaire que l'hérésie se dissipe, et voici des moyens qui ne seraient point inutiles : 1° envoyer en Chablais, Gex, Ternier et Gaillard de bons prédicateurs (Jésuites et Capucins), permanents et zélés; 2° fonder à Thonon un collège de Jésuites, et une imprimerie à Annecy; 3° établir à Thonon ou à Annecy une maison de miséricorde, pour occuper et nourrir ceux que la crainte de la pauvreté éloigne de la conversion ; 4° ériger un séminaire pour ceux qui étudient ou qui ont étudié les belles lettres. Les revenus des abbayes, où les moines ne le sont que de nom, donneraient de grands moyens pour faire ce que l’on peut dans le malheur de ce siècle de fer. — 11 serait urgent enfin de rétablir selon le possible dans ses biens le pauvre chapitre de Saint-Pierre de Genève, dont les membres peuvent à
! Le nonce fut fidèle à sa parole et n'épargna aucun effort; mais il eut grande peine à faire joindre les chevaliers. (Voyez sa correspondance avec le Saint, au tome VIe.)
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peine vivre et fournir à la décence des offices, pour lesquels toutefois 1ls montrent le plus grand zèle‘:
Le Duc répondit « qu'il voulait que le saint sacrifice fût célébré en la grande église de Thonon; que les biens ecclésiastiques fussent restitués aux curés ; que les Thononais fussent assemblés par un sénateur pour prendre ses intentions; qu’on lui donnât une ample instruction de tous les revenus ecclésiastiques du Chablais, afin d'y pourvoir en la meilleure façon; que le chapitre de Genève rentrât en possession de la cure d’Armoy et fût exempt du paiement des décimes, selon la volonté des Souverains-Pontifes ; pour le reste, qu’il fallait avoir bonne espérance?. » |
Il remit ensuite à François des lettres pour le gouverneur de Chablais, pour le ?uge-mage et pour les habitants de Thonon. Ces lettres étaient autant d'instructions qui répondaient favorablement aux demandes de l’apôtre; le prince disait aux Thononais : « Nous avons appris avec un grand contentement que » vous avez oui les prédicateurs de la parole de Dieu et de notre » sincère foi catholique... Or, espérant que cela vous ouvrira le » chemin du salut, avec le même zèle que nous vous avons pro- » curé ce bien, nous vous exhortons aussi d'en bien user; et » vous en userez bien, si vous prenez garde aux raisons qui » vous seront exposées, si vous les pesez également, et si vous » proposez vos difficultés aux prédicateurs : car nous n’avons » rien tant à cœur, que quand nous entendons que vous profitez » en la sainte religion catholique*. »
Heureux et plein d'espérance, le saint partit de Turin : il prit la route du Petit-Saint-Bernard, qu'il jugeait moins difficile, et arriva heureusement au château de Sales; mais il n’y demeura que quelques jours*, ayant hâte de retourner à Thonon.
1 Voyez Discours No 13, tome VI, page 43. — ? Ch.-Aug. de Sales. — 3 Lettre 34e. — # Si même il demeura à Sales, ce ne fut qu'en attendant les ordres que le Duc avait promis, et dont le délai se faisait craindre encore à son âme, parce que trop longtemps on l'avait laissé seul.