‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 15 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

NOUVEAUX SUCCÈS, NOUVELLES LUTTES , ET CONFÉRENCES AVEC THÉODORE DE BÈËZE.

1596 et 1597.

18. Le retour de François réjouit les catholiques, et surtout ils remercièrent le Seigneur en apprenant ce que leur apôtre avait fait pour eux; mais les hérétiques en devinrent plus furieux : leur colère menaça même de se porter jusqu à la violence ouverte, quand ils surent le projet de célébrer la messe dans l'église Saint-Hippolyte, la nuit et le jour de Noël. « Tu te vantes, » disaient-ils, que ta religion triomphera dans ce pays; nous » saurons y mettre bon ordre, et l’on verra si tu es sorcier ou » prophète. » — Et le Saint répondait avec une noble tranquillité : « Par la miséricorde de Dieu, je ne fus jamais sorcier et ne » veux pas l'être; le titre de prophète est réservé à des âmes » plus dignes que moi : je vous le dis toutefois, en peu de temps » le Calvinisme cédera la place; Dieu lui-même fera ce coup, et » sera enfin le maître. »

Cette réponse porta la rage au plus haut degré; mais François, loin de s’en effrayer, prit jour avec des ouvriers pour mettre l'église en état et dresser un autel : il promettait de se placer à leur tête, si l’on venait les attaquer. La populace en effet, excitée par les principaux de la secte, se porta avec des armes et des bâtons sur la place de l’église; mais les catholiques accoururent de leur côté, bien disposés à tenir ferme, et il allait s'ensuivre une mêlée sanglante, lorsque l’apôtre parut äu milieu du tumulte. Son visage, à la fois riant et majestueux, frappe les regards; on voit qu'il va parler, et ses ennemis mêmes l’écoutent; il parle, et sa douceur, sa fermeté, son éloquence exercent sur les cœurs un irrésistible empire : la foule se retire grondant encore, mais laissant les ouvriers à leur travail.

La victoire cependant n'était pas décisive; les syndics et conseillers de la ville vinrent à leur tour, parlant d'autant plus haut qu'ils alléguaient leur autorité. « Que faites-vous, s’écrièrent-ils, » pertubateur du repos public : le traité de Nion laisse cette » ville à sa liberté, et votre messe ne s’y peut célébrer sans » notre consentement. » — François répondit : « Vous n'avez

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Liv. If. Chap. IV. — IL CÉLÈBRE LA MESSE À TBONON. 131

» pas à connaître de ce que je fais : voilà le pouvoir que j’en ai » reçu de S. A.; lisez et prenez garde à ce que vous aurez à faire » vous-mêmes, afin que vos têtes ne m'en répondent pas. » Ils prétendirent alors que le Duc avait été surpris, maintinrent leur opposition et en demandèrent acte; mais François protesta contre leur défense comme contre un acte de rébellion, et il ajouta : « Pour maintenir l’ordre du prince, je dresserai un » autel et je dirai la messe; mais afin qu'il ne vous soit point » fait préjudice , je vais écrire à S. À. : écrivez de votre côté, si » vous le voulez; sa réponse sera ma loi et devra être la vôtre’. »

19. Tant de sagesse et de fermeté désarma les syndics, qui se réduisirent à la condition que l’autel serait de bois, et le serviteur de Dieu put s'occuper à parer l’église du mieux qu’il put, l'ornant d'images, de tapis et de lumières. « À la minuit de la Na" tivité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il célébra le très-saint sacrifice de la messe devant ses enfants, qui pleuraient de joie et de tendresse, les communia tous, et ensuite, du milieu de l’autel, leur expliqua l’histoire de cette naissance avec de si grands mouvements d'amour, qu'il enflamma leurs cœurs des vifs embrasements de la dilection céleste envers le divin Enfant né pour la rédemption des hommes. » Il célébra encore à l'aurore, et vers dix heures eut lieu la messe du jour; mais cette fois le ciel lui réservait une grande consolation : aux catholiques de la ville vinrent se joindre ceux des villages voisins, et le nombre des, néophytes, dans l’église, fut de sept à huit cents. Depuis lors il ne cessa plus de dire la messe à Thonon, et les prêtres des environs venaient l’assister ou le suppléer, aux jours de dimanche et de fête.

Tout cela devait être sanctionné; c’est pourquoi, selon sa promesse, François avait écrit au Duc, et en même temps au Nonce. Il priait ce dernier d'appuyer de son influence une réclamation aussi juste qu'importante pour la gloire de Dieu, et il remontrait au Prince comment, tout en laissant à Thonon, selon les termes de la trève, la liberté de conscience, 1l était nécessaire de favoriser les catholiques et au moins de mettre un terme à l'opposition du peuple et des syndics. Il profitait de l’occasion pour appeler la libéralité de Charles-Emmanuel sur un ministre disposé à se convertir et qui, disait-il, par sa sollicitation, en hirera beaucoup avant qu'il se découvre ?.

La réponse fut aussi favorable que possible : « Nous trouvons

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Lettres 37e et 38e.

» bon que vous ayez fait dresser un autel..…., comme aussi les » autres bonnes œuvres que vous faites…; et nous déplaît des op- » positions..., que néanmoins vous avezsurmontées : à quoi vous » continuerez avec la dextérité et prudence que vous savez être » bien convenable !. »

80. La faveur se montrait enfin de tous côtés. Le Nonce s’employait pour les affaires de la mission avec un zèle sans trève, pressant au besoin le Pape, le Duc, les chevaliers de Saint-Maurice et Saint-Lazare, et il voulait que François fut persuadé qu'il le portait gravé dans son cœur, qu’il s’offrait et se recommandait à lui comme un frère affectionné*. Les hommes influents multipliaient leur action pour seconder en toute manière l’œuvre trop longtemps délaissée : M. de Lullin faisait merveille contre les chevaliers, et S. Altesse les combattait à outrance?. D'un autre côté, Charles-Emmanuel avait choisi Fabre pour exprimer ses volontés, selon le vœu du prévôt, aux syndics et aux bourgeois de Thonon : il prenait sous sa protection les prêtres'et les catholiques, dont il entendait que le culte s’exerçât publiquement; ainsi, non-seulement on célébrerait la messe à Saint-Hippolyte, mais on y prêcherait, et la grande cloche annoncerait le sermon*.

Bientôt même il appartintaux fonctions du sénateur de veiller à l'exécution deces ordres; car le Ducle nomma président du conseil de Genevois, et comme cette haute dignité n’était point lucrative, il voulut que Fabre conservât le titre et les émoluments de sénateur. Il y avait là un acte d’extraordinaire bienveillance, et qui combla d’une joie sainte le président et le missionnaire : Fabre allait habiter Annecy ; il verrait plus souvent son cher frère, il seconderait la mission de toute l'influence de l'amitié et du pouvoir, et surtout 1l pourrait, dans ses entretiens plus fréquents avec François, apprendre mieux encore les secrets de l'amour divin et les moyens de la perfection. Le prévôt en effet était le confesseur du président; c'était avec la simplicité d’un enfant que l’auteur du Code Fabrien et d'autres savants écrits ouvrait sa belle âme, et soumettait à une direction toujours sûre et généreuse les grandes aspirations de son noble cœur. Il y gagna, chose bien rare et d'autant plus admirable, de pouvoir montrer

1 Lettre 390, — On voit par les lettres 40e et 42° que les syndics, dont un alla à Chambéry, ne parlèrent point contre l’apôtre et ses prétentions : du reste, on leur eût bien lavé la tête. — 2? Lettre 41e. — 3 Lettre 42e, — Le texte porte : À spada tratta, comme nous dirions': À couteau tiré, — # L'église cependant restait mixte, comme nous verrons. — 5 Lettre 42 et 1145.

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en sa personne le plus grand jurisconsulte de l’époque, le modèle des chefs de famille, aussi tendrement aimé que respectueusement obéi, et quelque chose du zèle sacrifié d’un apôtre.

Ce fut seulement au mois de mai qu’il put annoncer à François qu'enfin il allait résider à Annecy'; mais avant cette époque, sans doute qu'il fit plusieurs voyages en Chablais : car on attribue principalement à son influence le retour presque complet de trois paroisses, les Allinges, Mezinges et Brens. Ces populations, avec le bonheur de la foi, obtinrent plusieurs privilèges, que le Duc leur concéda volontiers, et en outre elles furent les premières pourvues de pasteurs résidants. François, par délégation de MF: de Granier, unit les paroisses des Allinges et Mezmges sous la conduite de Pierre Monjonier, habile autant que pieux et zélé; Louis de Sales fut chargé de la cure de Brens, et comme il était en même temps seigneur temporel*?, son influence y parut doublement efficace.

81. L’apôtre se réserva Thonon, qui était la tête de la province et le foyer des résistances les plus opiniâtres; car, s’il yavaiteu là des conversions assez nombreuses, beaucoup encore tenaient à l’erreur, et leur opposition semblait croître à mesure que la foi progressait : on en vit la preuve au commencement du Carême. Ayant appris que François avait fait la cérémonie des Cendres, ils cherchèrent à livrer au ridicule cette action si profondément instructive, et rien ne modéra l'excès de leurs grossières plaisanteries, de leurs sarcasmes insultants. La colère les poussait et grandissait à mesure qu'ils sentaient son impuissance : elle devint de la rage au second jour, et il fut arrêté que le lendemain matin on châtierait l'homme misérable qui dégradait le pays par des momeries absurdes. Comme il passait, la foule irritée se jeta sur lui; mais alors les assaillants cessèrent de s’entendre : les uns voulaient l’enfermer comme un fou, les autres prétendaient le lapider comme un malfaiteur. Toujours calme, ef s'enspirant à Dieu, le saint échappa de leurs mains et disparut soudainement; mais, devenu plus intrépide encore après le péril, 1l n’interrompit en rien son ministère. Le matin, il célébrail à Saint- Hippolyte; le soir, il y prêchait : aucun jour ne fit défaut, et le dimanche encore, dans l'après-midi, il réunissait les enfants et les adultes pour des instructions en forme de catéchisme”?.

1 Lettre 52°, — 2? Par indivis avec son frère Gaspard, celui en place duquel François subit le châtiment au collège d'Annecy {Liv. I, No 20). — 3 Année de la Visitation ; de Cambis , etc.

82. Devant ce zèle, Viret rougissait de sa langueur et c'était en frémissant qu'il voyait venir un irréparable discrédit. A tout prix, il résolut de regagner la faveur en vouant à la réprobation la doctrine du prévôt, et surtout l'idolätrie de la Messe. « I] » criait partout que l’article catholique de la présence réelle du » corps du Sauveur dans l’Eucharistie, détruisait le symbole et » renversait l'Analogie de la foi; car il était bien aise de se » servir de ce mot d’analogie, non entendu par ses auditeurs, » afin de paraître plus savant'. » François réfuta ces criaïlleries par un écrit eu forme de prière, ayant pour titre : Considération sur le Symbole des Apôtres, pour confirmation de la foi catholique, touchant le saint Sacrement de l’autel?. L’analogie du mystère eucharistique avec ceux que contient le Symbole, s’y trouve admirablement éclairée des plus solides raisons qui puissent corfirmer la foi en la présence réelle.

Le ministre était battu ; mais l’orgueil l’aveugla, et il en vint, en essayant de se débattre, à attaquer même la croyance protestante. Il osa censurer, comme fausses et hérétiques, ces paroles universellement admises : « O mon Dieu! pourquoi recherche- » t-on l’ordre naturel en votre corps, qui a été fait en dehors de » tout ordre naturel, ef est né d’une Vierge? Et puisque votre » corps n’occupa point de place, sortant du sein virginal de votre » Mère, mais le pénétra comme un rayon du soleil fait un » verre... »—I] ne vit point que François n'avait fait là que traduire saint Ambroise, et il ignorait que ses prétentions l’attachaient à une hérésie réprouvée par saint Augustin *. Un nouvel écrit le fit voir à tous, tandis que lui-même essayait de répondre et s’attirait, avec une troisième défaite, la réprobation de ses confrères.

83. On comprend , mieux qu’il ne serait possible de l’exprimer, l'effet d’une lutte si défavorable à Viret; il y perdit le reste de son crédit, et la vérité y gâgna grand nombre de partisans. Le premier syndic de Thonon, Pierre Fournier, vint trouver le prévôt et, dans des conférences particulières, découvrit promptement la fausseté du Calvinisme. Caractère loyal et ferme, il voulut abjurer aussitôt, foulant aux pieds toute considération

1 Amour de Dieu, Préface. — 2? Nous ne pouvons analyser ce petit écrit; il faut le lire et le méditer. Voyez le 10e des 12 petits traités, tome III, p. 480. —3 Quid hic quæris naturæ ordinem in Christi corpore, cum præter naturam sit ipse Dominus Jesus partus eæ Virgine? (S. Amb.) — Jovinianus negabat Mariæ sanctam virginitatem permansisse dùm pareret.…. (S. Aug.

Hzæres. 82).

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humaine. François modéra son ardeur, tant pour achever de le disposer que pour rendre l'abjuration plus utile par une grande publicité : il prit jour enfin, après avoir invité le plus de personnes qu'il put. À l'heure marquée, tous les catholiques se trouvèrent réunis pour une procession imposante, et en même temps une foule curieuse attendait : le prévôt ordonna le départ et se mit en marche vers l’église, tenant par la main le néophyte, dont la vue excitait la joie et la piété des fidèles ; c'était un vrai triomphe, mais le vaincu y paraissait comme le fils du vainqueur, et il était heureux d’une défaite qui ne l’enchaïnait qu’à l'Amour divin.

Les ministres avaient compris l'immense portée d’un tel acte : ils ameutèrent leurs plus furieux partisans qui, tristement dociles, vinrent arrêter le cortège et firent pleuvoir sur les catholiques une grêle de pierres, « des coups desquelles le serviteur de Dieu ne fut pas exempt; toutefois, étant sur l'entrée du temple, avec son visage toujours serein, ses veux riants, et la puissante tendreté de ses paroles, il réprima tellement leur furie, que ceux qui avaient quelquefois expérimenté les séditions populaires protestèrent qu'il avait fait un miracle’. »

Toutes les conversions jusqu'alors avaient été personnelles ; celle de Fournier empruntait un autre caractère de sa condition de magistrat : il représentait la ville, qui, par lui, revenait à la foi, et il eut la pensée de faire, au nom de ses administrés, acte de soumission au Saint-Siège. François fut heureux d’un tel projet et, « le conseil ayant été tenu, il écrivit au nom de tous. » Sa lettre exprime, avec la reconnaissance et la soumission filiale des Thononaïis au souverain Pasteur, l'espoir que Sa Sainteté continuera, à eux et à toute la province, les marques insignes d’une particulière bienveillance*®.

84. Le prévot n’était pas considéré comme un homme ordinaire, mais comme un saint, et les âmes se sentaient portées vers lui par un attrait souvent irrésistible : on aimait surtout à l'entendre, et la force de son éloquence avait ce caractère surnaturel qui montre l'intervention divine. Sur là fin du Carême, le régiment du comte de Martinengues vint tenir garnison à Thonon, et les soldats, tous catholiques, se montrèrent bientôt assidus aux instructions quotidiennes. L'effet fut prodigieux dans leur âme , tous se présentèrent aux pieds du serviteur de Dieu, et tous recurent de sa main la sainte communion le jeudi-saint,

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Lettre 43e.

le samedi-saint ou le jour de Pâques : un fait prouva leurs bonnes dispositions. Le jour de Pâques au matin, l'un de ceux qui devaient communier se trouva au déjeûner avec ses camarades, puis, étant allé à la messe, il se présenta à la Sainte-Table sans se rappeler qu’il avait mangé. Ce fut dans le régiment un véritable scandale; les reproches accablèrent le malheureux, et un officier même lui déclara durement qu’il était criminel : on le fuyait avec horreur, et le désespoir lui arrachait des cris lamentables. À la fin, craignant presque un suicide, l'officier lui conseilla d'aller trouver le bon Père. Il obéit; mais la douleur lui interdit toute parole devant le serviteur de Dieu : il ne put que se jeter à ses pieds en sanglotant. François, ému d’un tel spectacle, le calma doucement pour l’amener à s'expliquer : « Qu'y » a-t-il, mon enfant ? D'où vient cette grande affliction ! Dites-moi » ce que je puis faire pour vous. — Ah! mon Père, que j'ai » commis un grand crime! » Etil s’arrêtait là. — « Et quoi donc? » Ignorez-vous la miséricorde du bon Dieu? Parlez, mon enfant. » — Hélas! j'avais mangé avant de recevoir la sainte commu- » non : je suis perdu, si vous ne me consolez. » — Le Saint, après l'avoir interrogé, remercia Dieu et lui dit : « Mon enfant, » allez en paix; le Seigneur a reçu votre repentir : dites seule- » ment, pour vous consoler, une fois le Pater et l'Ave. Ayez » désormais confiance, et priez pour moi. » — « On ne saurait dire combien de louanges ce bon soldat donna désormais au serviteur de Dieu; 1l publiait partout que c'était le refuge des pécheurs, le consolateur des affligés, et il suivait toutes ses instructions, autant que la discipline militaire le lui permettait! »

85. Cependant François avait à cœur la mission qu'il tenait du Saint-Siège par rapport à Théodore de Bèze, d'autant que le Père Esprit de Baumes, qui en avait été l’instigateur, venait par intervalles prêcher dans le Chablais. Il consulta ses amis, il invoqua leurs prières, etse prépara personnellement par la mortification, l’oraison et l’offrande entière de sa personne et de sa vie, qu'il abandonnait sans réserve au bon plaisir divin. Devant une entreprise qui devait avoir pour but la conversion d’un homme aussi important, la prudence commandait le secret, autant que le zèle réclamait le dévouement : rien ne fut négligé. Il fit inutilement plusieurs voyages à Genève, dans les trois premiers mois de 1597, ne pouvant joindre Bèze, qu'il voulait voir seul et qu’il trouvait toujours en compagnie; mais ces voyages mêmes servirent à

1 Ch.-Aug. de Sales.

Liv. IE. Chap. IV. — PREMIÈRE CONFÉRENCE AVEC BÈZE. 137

faire croître et à montrer de plus en plus cet abandon à la Providence, qui est un des traits remarquables de sa vie. Plusieurs fois, sur le lac de Genève, la tempête lui fit entrevoir la mort, et jamais il ne montra aucune frayeur; jamais, dit-il lui-même, il ne se sentit plus tranquille : le nom de Jésus sur les lèvres, il considérait les flots mutinés en songeant à la furie des démons qui cherchent à jeter les âmes dans l’abîme du péché et de l’enfer'.

Le mardi de Pâques, 8 avril, le Saint fut doublement heureux. Il arriva à Genève avec Louis de Sales et Rolland, portant sur lui cinq hosties; car il y avait dans la ville cinq catholiques qui ne pouvaient sortir, et à qui il avait promis de faire faire la communion pascale. À peine était-il entré dans sa chambre, à l'hôtel, qu'une jeune fille, nommée Jacqueline Coste?, le vint trouver en témoignant la plus grande joie. Née de parents catholiques, mais pauvres, elle avait d'abord gardé les troupeaux dans son village; depuis elle était venue à Genève, au service d’un riche calviniste, et elle était restée fidèle, malgré des séductions et des menaces sans nombre; enfin elle s'était faite servante dans l'hôtel, espérant être utile aux catholiques, et surtout aux prêtres qui y venaient loger : depuis la conférence avec La Faye, elle désirait grandement recevoir les avis du Saint. François l’affermit dans ses bons desseins, relevant à ses yeux les grâces que lui prodiguait la divine Bonté, puis, ayant entendu sa confession, 1l lui annonça qu'il allait la communuier. — « Eh! mon père, dit- » elle ingénuement, comment pourrez-vous faire? vous n'avez » pas de clerc. — Ne craignez point, ma fille; nos anges sont » ici, et c’est leur office d'assister autour de Notre Seigneur. » Mais je vous donnerai seulement la moitié d’une hostie; car il » ÿ à dans la ville cinq bons catholiques à qui j'ai promis la com- » munion : du reste, sous la moitié d’une hostie, comme sous » l’hostie entière, vous recevrez votre Créateur et Rédempteur, » avec tous ses trésors et tous les mérites de sa sainte passion*. »

86. Le prévôt, après cette bonne œuvre qui avait encore excité son zèle, se rendit chez Théodore de Bèze, et le trouva se promenant seul dans une salle de sa maison. Avec cette exquise politesse et cette douceur charmante qui lui gagnaient tous les cœurs, il releva noblement la réputation du ministre, qui l'avait enhardi à lui offrir ses hommages et à <’ouvrir à lui sur des objets de la plus haute importance. Bèze accueillit ces paroles

1 Méditat. de la Mère de Changy, etc. — ? Voy. Lettre 442e et 4508, — 38 Année de la Visitation; Vie de Jacqueline Coste, etc.

avec bienveillance : le nom du visiteur l'avait frappé, et il était comme ravi par l’inexprimable beauté qui reluisait en toute sa . personne ; c’est pourquoi, après quelques instants de conversation sur des sujets intéressants, il l'introduisit dans sa chambre.

François entra en matière par ces paroles : «Je vois par moi- » même aujourd’hui, Monsieur, combien justement la voix pu- » blique vous a placé au rang des hommes les plus célèbres. De- » puis longtemps, malgré ma jeunesse, je désirais m'’entretenir » avec vous; j'ai confiance que vous m'écouterez avec bonté, et » voudrez bien me dire franchement votre pensée sur les ques- » tions que j'ai à vous proposer. » Le ministré hésita devant ce compliment ; il semblait redouter quelque embûche. « Monsieur, » dit le prévôt, n'ayez aucune défiance; ma figure seule doit vous » dire que je ne veux point vous tendre de piège, et c’est bon- » nement et naïvement que je vous parle. »— «Vous me comblez » de politesse, reprit Bèze, et vos procédés me charment; j'aime » la candeur et la franchise, qui devraient toujours présider aux » discussions religieuses. Proposez-moi ce que vous voudrez; je » tâcherai de répondre, selon les connaissances que j'ai pu ac- » quérir par l'expérience et l'étude. »

François commença aussitôt et posa cette première question : » Monsieur, peut-on faire son salut dans l'Église Romaine? » — Bèze fut comme interdit : répondre non, c'était déclarer fausse la promesse de Jésus-Christ d’être avec son Église tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles, puisque l'Église Romaine était seule avant Luther et Calvin; en répondant owi, il détruisait le Calvinisme, qui reconnaissait l'impossibilité du salut hors de la véritable Église. Silencieux et inquiet, il passa dans son cabinet, où il demeura près d’un quart d'heure, se promenant d’un pas précipité et parfois interrompu. Le Saint priait durant ce temps et remerciait le Seigneur du don de la foi, appelant la grâce sur cet infortuné dont il devinait les remords.

Bèze revint enfin, tout pâle et comme exténué : « Pardon, » Monsieur, dit-il, si votre demande m'a fait réfléchir longtemps; » votre franchise commande la mienne, et je le dis sans nul » doute : Oui, on peut se sauver dans l'Église Romaine; et c’est » une vérilé incontestable qu’elle est La MÈREe-ÉGLISE. » —« Mais » alors, reprit doucement François, trouvez bon que je vous » fasse une autre question : Était-il besoin aux Calvinistes de » répandre tant de sang pour établir leur religion ? Pourquoi tant » de séditions et de révoltes, tant de guerres, de massacrés et » d’incendies? »

Liv. Il. Chap. IV. — PREMIÈRE CONFÉRENCE AVEC BÈZE. 139

C’était là un reproche pour le ministre, qui souvent avait provoqué ces malheurs, et il recommença à se promener avec agitation; puis il répondit avec embarras et en tremblant : « Il y » avait dans l'Église Romaine des abus qu’il fallait réformer. » Peut-on supporter, par exemple, votre doctrine sur la néces- » sité des bonnes œuvres, qui toutefois ne sont que de bien- » séance‘? Votre Fhse dampait par là tant de gens, qu’il a fallu » rendre plus facile le chemin du ciel, et c’est pourquoi nous » avons posé ce fondement, comme des principaux, que la foi » sauve sans les œuvres, quoiqu'il soit bien de joindre les œuvres » à la foi. » — « Mais, reprit François, n’est-ce point là renver- » ser toutes les lois humaines, naturelles et divines, qui mena- » cent les contrevenants de très-cruels supplices et promettent » des lauriers éternels à ceux qui les observeront? Notre Sei- » gueur, en saint Matthieu, ne fait pas mention des péchés, mais » seulement des bonnes œuvres, quand il dit : Allez, maudits, » au feu éternel : car, j'ai eu ‘faim, et vous ne m'avez pas » donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à » boire; j'ai été nu, et vous ne m'avez pas vétu; j'ai été en pri- » son, et vous ne m'avez pas visité. — On est donc damné pour . » avoir manqué aux bonnes œuvres, et ainsi elles sont abso- » lument nécessaires au salut. J'attends, Monsieur, de votre » franchise que vous me répondrez à cette difficulté ou que vous » serez d’un même sentiment avec mol. »

Le vieillard était poussé à bout, et quoiqu'il eût l’habitude de se posséder, la colère le domina : il éclata en injures contre les papistes. « Monsieur, dit François avec calme, je ne suis point » venu ici pour vous fâcher, à Dieu ne plaise ; j'étais seulement » venu pour conférer avec vous de quelques points de contro- » verse, et vous exposer tout franchement et à la bonne foi mes » petites objections : je me réjouissais de pouvoir sur elles savoir » votre sentiment; mais, puisque je vois que vous vous irritez, » je vous prie de m’excuser : cela n’arrivera plus par ma faute, » et jamais plus je ne traiterai de matière de controverse avec » vous. » — Ces paroles apaisèrent Bèze et le firent rougir de son emportement : il demanda pardon de cette faute, « disant que le zèle de sa religion l’avait entraîné et que les premiers mouvements ne sont pas en la puissance de l’homme. Au reste, il le conjura de venir souvent, ce qui serait pour lui une faveur?. »

1 Les protestants aujourd'hui ont rejeté cette simple bienséance et se trouvent sur ce point d'accord avec les catholiques. — ? Ch.-Aug. de Sales.

87. « Telle fut la première entrevue de François de Sales et du malheureux Théodore de Bèze; elle ne dura pas moins de trois heures. Les serviteurs du ministre, et quelques bourgeois, qui étaient dans l’antichambre, en conçurent d’odieux soupcons contre le serviteur de Dieu, et bientôt ce fut un bruit général qu’il s'était introduit dans la ville un homme dangereux, ef propre à faire des séditions. François ne s’en émut point, et ayant appris d’un soldat des Allinges, qu'il rencontra dans la rue, qu’un homme était dangereusement malade en la maison d'Abraham Joly, il s’y porta aussitôt, avec la même tranquillité que s'il eût été en pays catholique. Après quelques paroles de consolation, il ordonna que l’on sortit, et, demeuré seul avec le moribond, sans que personne eût songé à s’y opposer ou à s’en plaindre, il entendit sa confession et lui donna les derniers sacrements, lorsqu’il avait l’âme presque sur les lèvres. » Le soldat fut si frappé de cet événement, que depuis lors il eut François en singulière vénération, comme un saint et un martyr!.

Le lendemain, il visita les cinq catholiques, à qui sa présence causa une grande joie : fortifiés par les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, animés par les entraînantes paroles de l’apôtre, ils bénirent Dieu et lui vouèrent de nouveau leur fidélité. Malgré cela, François avait le cœur gros de douleur, et ce fut en versant d’abondantes larmes que, le jour suivant, il quitta la ville : « Hélas! disait-il à Louis de Sales, mon cher frère, » Jésus pleura sur Jérusalem; pourrais-je ne pas pleurer sur » notre pauvre Genève? » La pensée de Bèze lui revenait surtout à l'esprit : il gémissait sur l’endurcissement de cet homme, si richement doué et capable du plus grand bien, mais que l’orgueil et le plaisir”? retenaient dans l'hérésie, alors qu'il voyait, et que la tombe était si proche!

De retour à Thonon, le Saint rendit compile au Pape de ses impressions ; 1l disait du ministre : « Je vis que son cœur n'avait » point encore été ému, mais était de pierre, ou du moins » n’était point du tout converti*, sa malice étant invétérée par » une longue suite d'années passées malheureusement. » Il pensait toutefois que, « si l’on pouvait lui parler un peu plus

t Ch.-Aug. de Sales. — Dépos. du chanoine Gard, etc. — ? L'orgueil est toujours un grand obstacle à la conversion; mais si l’on y joint la corruption des mœurs, le Salut ne peut plus venir que d’un miracle de la divine Miséricorde : comment, sans cela, ramener un vieillard débauché? — S$ Pour comprendre ces paroles, il faut savoir que, sur le rapport d'un grand nombre de personnes bien sensées, le P. Esprit et François avaient espéré la conversion de Bèze.

Liv. IT. Chap. IV. — LACHETÉ DES MINISTRES. 141

» fréquemment, plus sûrement et plus commodément, peut- » être il reviendrait au bercail de Jésus-Christ, principalement » si, avec le consentement de Sa Sainteté, on pouvait établir » dans Genève une dispute avec les ministres. » Il profitait de l'occasion pour solliciter l'intervention de Clément VIIT près du roi Henri IV, afin d'arracher à la tyrannie des Genevois les bailliages de Gex et de Gaillard, où un grand nombre de personnes désiraient revenir à la foi : son vœu était en outre que, par l'influence de Henri, la liberté de conscience fût accordée dans Genève‘. — La réponse du Pape fut aussi favorable qu'elle pouvait l'être : Sa Sainteté louait et encourageait l’apôtre; elle promettait d'écrire au Roi, et ajoutait : « Cependant, faites de votre part tout ce qui sera possible, avec la grâce de Dieu?. »

88. La dispute avec les ministres, que François désirait, semblait ainsi laissée à sa discrétion ; mais le difficile était d'obtenir le consentement des adversaires : assez prompts à s’engager, mais toujours par intermédiaire, ils se retiraient aussi rapidement, imaginant des prétextes et désavouant ceux qui avaient parlé en leur nom. Un fait récent avait clairement montré encore cette pusillanimité de l’orgueil et de la mauvaise foi. Au commencement de l’année, le Père Chérubin de Maurienne, envoyé par M5 de Granier, s'était rendu à Annemasse, bourg situé seulement à 4 kilomètres de Genève, et là, exploitant habilement les ressources d’un beau talent, avec les industrieux moyens d’un zèle plein d’ardeur, 1l avait, par de pieux spectacles, gagné la sympathie des populations environnantes : on accourait de Genève même, en dépit des magistrats et des ministres. Plus d’une fois, le religieux provoqua ces derniers à une conférence, disant qu'il lutterait contre eux tous, avec l’assistance de deux confrères.

Il y avait, jusques dans la cité du Calvinisme, des hommes sincèrement amis de la vérité; ils virent que ce défi ouvrait un moyen d'y parvenir, et leur volonté se manifesta si hautement, qu'il fallut leur donner une espèce de satisfaction. Un des plus forts disciples en théologie de la secte, avec l’orfèvre Corajod, se rendit à Cornier, où se trouvait alors le Père : il engagea la discussion et sentit bientôt sa faiblesse, ce qui fit qu'il en appela à des conférences réglées. Peu après, en effet, Corajod écrivit au

1 Lettre 47e. — Le Duc et le Roi étaient en guerre, ce qui enhardissait fort les Genevois. — ? Lettre 496.

curé d’Annemasse : il demandait que le P. Chérubin, à un jour qu'il indiquait, se rendit au village de Chêne, à 2 kilomètres de Genève. L’orfèvre n’attendit même pas; il vint à Annemasse avec une douzaine de personnes et deux théologiens, l’un nommé Picoy, l’autre Jacob Gradel : ceux-ci furent encore battus et pour cacher leur honte provoquèrent une conférence publique avec les ministres, au milieu de Genève.

Le Père Chérubin crut enfin tenir ce qu’il désirait depuis longtemps : il écrivit en hâte à Rome et à Turin, pour obtenir l’agrément du Saint-Siège et de ses supérieurs, puis, étant muni dé ce côté , 1l invita le Père Esprit et le Père Antoine de Tournon à se tenir prêts. De son côté, Corajod avait fait toute la diligence possible, et le 9 février il envoyait, de la part des syndics de Genève, un sauf-conduit aux religieux. Le Père Chérubin écrivit sa réponse et la soumit à M5' de Granier, qui chargea Louis de Sales de la porter à Genève et de régler tout pour la conférence. Le chanoine vit Corajod et les syndics, qui maintinrent leur consentement; mais les ministres prétendirent qu'on s'était engagé sans leur aveu, et Perrot, leur interprète, répondit à toutes les observations qu'il en parlerait à ses confrères dans leur prochaine assemblée. Louis partit, et quand , un peu plus tard, il demanda une réponse définitive, Perrot écrivit que les ministres étaient prêts, mais que les syndics avaient retiré leur consentement, craignant que d'une affaire de religion on ne fit une affaire d'État : Corajod même déclara qu'il s'était avancé sans autorisation. Tout fut ainsi rompu, et le Père Chérubin, appelé par l’évêque, alla prêcher le Carême à Annecy : de là il revint à Annemasse après les fêtes de Pâques; car, ainsi que François l'écrivait au Pape, les populations voisines de Genève offraient une moisson mûre et abondante.

89. Cependant, le bruit se répandit à Thonon que le comte de Martinengues allait venir, comme lieutenant général du Due, chargé de pourvoir au maintien de la paix et au rétablissement du Catholicisme. François assembla les nouveaux convertis, régla avec eux les principaux points qu'il conviendrait de proposer, et il attendait avec joie, quand il apprit que le comte ne dépasserait pas le fort Sainte-Catherine? et n'y séjouruerait même que fort peu. Il partit aussitôt, malgré qu'il fût nuit, et arriva de

{ Missions des Capucins ; de Baudry; Pérennès, etc. — ? Bâti sur une hauteur, non loin de la route de Saint-Julien à Eluiset, ce fort fut rasé à la prière des Genevois par les ordres de Henri IV, qui s'en était rendu maître, en décembre 1600 (Gerdil, Hist. de la maison de Savoie).

Liv. IT. Chap. IV. — NOUVELLE INSTALLATION DE CURÉS. 143

grand matin à Viry; mais Martinengues s’était remis en route dès la veille, et bientôt l’apôtre put savoir qu'il le suivait inutilement : ce seigneur était retourné à Chambéry. François résolut de s’y rendre, pour conférer avec le Duc en personne; mais auparavant il voulut aller à Annecy, afin de s'entendre avec l’évêque : de là il fut au château de Sales, où l’appelait sa famille, et y resta le temps nécessaire pour rédiger les mémoires qu’il voulait présenter au Prince.

A peine arrivé à Chambéry, comme il descendait à l'auberge, Fabre vint le chercher et le mena à sa maison, où il lui remit des lettres de Charles-Emmanuel : l’évêque y était autorisé, en attendant le consentement du Pape, à prendre provisoirement, sur tous les bénéfices du Chablais et de Ternier, ce qu'il faudrait pour l'entretien des curés déjà établis ou qui pourraient l'être. Cette décision touchait au pain des ministres qui, non contents de réclamer par leurs envoyés, cherchèrent à intimider François | par leurs injures et leurs menaces. L’apôtre ne s’en préoccupa nullement; mais plutôt il s’encouragea à demander encore, et il obtint la permission d'appliquér au culte catholique certaines pensions que percevaient les ministres sur divers bénéfices.

90. Avec ces secours, il put s'associer un certain nombre d’ecclésiastiques choisis : plusieurs demeurèrent à Thonon, pour aider à son ministère et donner au culte plus de solennité ; quatre furent placés dans des cures qu'il rétablit, en unissant plusieurs populations, savoir : Bons, Saint-Didier et Saxel; Saint-Cergues, Buringues et Genevry ; Yvoire et Excenevex, Douvaine, Loisin et environs. Lui-même les installa, prenant possession de chaque paroisse au nom de Jésus crucifié, et arborant, sur la terre reconquise , l’étendart de la sainte Croix.

Il voulut rétablir en outre la cure de Bellevaux, qu'il destinait à Claude Chevalier', homme d’un rare mérite pour sa science, son éloquence et sa vertu. Les habitants étaient obstinés dans l’hérésie, ils regardaient François et tous les prêtres comme autant de magiciens : aussi ne trouva-t-il personne qui voulut les loger, et ce ne fut qu'avec grande peine, en payant fort cher, qu’il obtint, pour son compagnon et pour lui, un morceau de pain de son, un peu de fromage et un peu d’eau. Ils prirent comme ils purent ces chétifs aliments, n'ayant ni siège ni table; car on les jugeait indignes de tout ce qui sert aux hommes. François était accoutumé à de pareils traitements, et ii les recevait avec joie,

1 Voy. No 7, page 73.

144 ViE DE S. FRANCOIS DE SALES.

en souvenir de la vie des Apôtres; le curé, plein d'admiration, se promettait de répondre à sa confiance par un zèle tout de dévouement et d'abnégation : bientôt il en recueillit les fruits, et vit venir à lui avec confiance ces paroissiens qui d’abord le fuyaient comme un objet d'horreur’.

Le Saint d’ailleurs n’abandonnait pas à eux-mêmes les prêtres qu'il semblait ainsi placer comme des agneaux au milieu des loups. Sans parler des visites qu'il leur faisait, deux fois la semaine il les réunissait en conférence, les instruisant et les encourageant, réglant pour ainsi dire tous leurs pas dans cette marche pénible d’un ministère constamment environné d'embûches. La supériorité de ses talents et de sa science captivait les esprits; mais les cœurs étaient plus soumis encore à l’ascendant de sa vertu : comment ne pas suivre avec ardeur un homme qui éclairait d’une lumière surnaturelle toutes les vérités de la foi, qui n’était jamais à bout des plus ingénieux moyens, qu'aucune fatigue , aucun sacrifice n’étonnait et qui, placé au milieu de ses confrères, tandis qu'ils l’admiraient et le vénéraient, se croyait naïvement le dernier de tous? Un jour qu'il voyageait avec Etienne Marignier, sur sa paroisse, l'heure étant venue de dire l'office, il ne voulut jamais présider, quelque instance que fit le curé à qui, disait-il, appartenait ce droit. La nuit les ayant surpris, ils durent loger dans une pauvre hôtellerie, où l’on ne put leur offrir qu'un lit et de grossiers aliments : François mangea avec délices, força Marignier à prendre le lit et se coucha par terre”:

91. « En ces temps, plusieurs Chablaisiens étaient tourmentés des malins esprits; car le démon croyait ainsi se venger du bien que faisait l’apôtre : mais lui, prononçant les exorcismes de l’Eglise, les chassait soudain, et c'était ce qui donnait de la terreur aux ministres, dont l'impuissance paraissait d'autant plus. Ils recommencèrent à dire que le papiste était un sorcier; d’autres prétendaient que cette apparence de vexation se faisait par la force de l'imagination et n’était qu'une tromperie : 1l v en eut même qui nièrent, soit l'existence des diables, soit leur pouvoir sur les corps humains, malgré les faits sans nombre rapportés en l'Evangile. » A l'appui de toutes ces affirmations, où l’iniquité se trompait elle-même, on répandait de toutes parts un livre impie, rempli de calomnies et d’injures, composé par un prétendu médecin de Paris contre le pouvoir des exorcismes, et dédié par une téméraire audace au Roi très-chrétien.

1 Ch.-Aug. de Sales - ? Dépos de Marignier.

Liv. II. Chap. IV.— ATTAQUES DES MINISTRES. 145

François crut devoir réfuter cet écrit, non moins funeste que pervers, et composa un traité de la Démonomanie ou des Energumènes, dont on fit de nombreuses copies, mais qui ne fut jamais imprimé, on ne sait pourquoi. « Or, ce traité comprenait neuf chapitres : que la nature humaine communique avec l’angélique; que Satan, depuis le péché, communique avec l’homme, et jusqu'à tel degré; que cette communication, ou véritable possession, a été plus fréquente depuis l'Incarnation; qu’elle apporte un combat à l’âme et un supplice au corps, mais que Dieu y a préparé un remède ordinaire; en quoi consiste précisément cette vexation, quelles en sont les causes et les signes caractéristiques ; quel est le dessein de Satan contre le possédé, et son dessein encore contre l'Église, qui veutle chasser. Dieu le contient et limite le pouvoir de sa rage : il est vaincu dans sa force par la patience de l’énergumène et l'Église en sa prudence déjoue sa ruse. Alors, quand le prince de ce siècle se voit découvert, il recourt à son monde, etemploie la violenceet la calomnie; mais l'Église, qui n’a point d'armes contre la force, a du moins contre la calomnie l'innocence en ses actions, la vérité en ses paroles, et, pour se défendre, l'autorité en ses jugements". »

92. Vaincus sur ce point important, qui laissait toute leur valeur à des faits prodigieux et toujours puissants sur les masses, les ministres cherchèrent d'autres plans d’attaque. D’habiles écrivains furent d’abord payés pour recueillir mot pour mot les sermons de François : on espérait trouver quelques paroles au moins qui donneraient prise à la censure; mais il se préparait si bien et Dieu l'inspirait tellement qu'il parut inattaquable en sa doctrine comme il l’était en sa vie.

Malheureusement, les moines d’Aux et Abondance, sur les confins du Chablais et du Faucigny, tristement déchus de l’observance régulière, donnaient de grands scandales et fournissaient ainsi matière aux déclamations de l’hérésie. François se rendit au monastère, exhorta les religieux tant en particulier qu’en public et fit tout, mais inutilement, pour les ramener au devoir. Il les dénoncça alors tout ensemble au Nonce, au Duc et au Sénat de Savoie. L'abbé commendataire d’'Abondance, effrayé pour son temporel, répondit aux plaintes par un magnifique éloge de ses moines, critiquant amèrement le prévôt, qu'il accusait de duplicité et de mensonge. Le Duc et le Nonce apprécièrent justement ces récriminations, et, en attendant que l’on prît des me-

1 Ch.-Aug. de Sales.

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sures efficaces pour la réforme de l’abbaye, l'abbé fut condamné à entretenir un certain nombre de prédicateurs dans le Chablais et à fournir annuellement une forte aumône aux religieuses de Sainte-Claire d'Évian!.

D'autre part, le baron d’Avully, par son zèle presque apostolique et par sa haute influence, exerçait pour le bien une action considérable : grand nombre d’hérétiques revenaient à sa persuasion. Les ministres, et surtout Viret, en frémissaient de rage, d'autant plus que le baron, quoiqu'il fût catholique, était demeuré, président de leur consistoire de discipline*. Ils firent les plus grands efforts pour obtenir sa destitution; mais François écrivit au Duc, qui signifia hautement sa volonté de le main- 1énr.

93. Malgré tout, François savait le devoir qui le rappelait à la conversion de Bèze : il partit pour Genève, « laissant à Thonon de bons moissonneurs, et, de fortune, il s'était accompagné du président Fabre. » Ils attendirent quelque temps, avant que le ministre püût les recevoir, et c'était dans une salle où se trouvait un portrait de Calvin avec cette inscription :

Hoc vultu, hoc habitu Calvinum sacra docentem Geneva felix audit,

Cujus scripta pis toto celebrantur in orbe, Malis licet ringentibus.

Les deux amis eurent promptement corrigé dans leur esprit ces vers mensongers, dont il suffisait de changer trois mots pour leur faire dire la vérité; et Bèze s'étant présenté : « Monsieur, » lui dit l’apôtre, j’admirais le style etla mesure de ces vers; mais » en déclarant sacrés les enseignements de Calvin, je crois que » Genève est plutôt égarée qu'heureuse : je crois fausse la doc- » trine de cet homme, et de vrai, les hommes pieux ne la van- » tent point, mais ils la condamnent par tout l'univers; j'éeri- » rais volontiers en lettres d’or :

« Hoc vuitu, hoc habitu Calvinum falsa docentem » Geneva demens audiit,

1 Ch.-Aug. de Sales. — Nous placons ces faits comme les auteurs qui ont écrit avant nous; mais l'affaire de l’abbaye d'Abondance se traitait dès la fin de l'an- ” née 1596. Voyez, entre autres, Lettre 41e. —?2 Voyez No 73. I] importe de noterle mot que nous soulignons : le baron d’Avully était juge des mœurs et non de la doctrine; ainsi son titre de catholique n'était pas une raison de l’éloigner. — 3 Lettre 45e et Ch.-Aug. de Sales. — Ces faits sont encore antérieurs même à la première conférence avec Bèze.

Liv. Il. Chap. IV. — DEUXIÈME CONFÉRENCE AVEC BÈZE. 147

» Cujus scripta piis toto dumnantur in orbe, » Malis licet ringentibus. » ”

Cette franchise de la part d’un homme qu'il avait su apprécier ne déplut pas à Bèze, qui se montra très-gracieux. Il se félicita de recevoir, avec le prévôt, un homme aussi célèbre que le président, et engagea aussitôt la conversation sur des matières trèsélevées, mais étrangères à là controverse. François s’y prêta : quelque temps, épiant l’occasion de venir au sujet de sa démarche , et fut justement aidé par la vue « de certains gros livres entassés au coin de la chambre, et tout couverts de poussière, dont, par une curiosité expresse, il voulut savoirle nom. Bèze, en haussant la tête, répondit que c’étaient les vieux Pères, qu'il prisait fort peu. « Et moi, reprit doucement François , je ne sau- » rais vous dire combien je les estime. » En même temps, saisissant le premier qui se rencontra, il en ôta la poussière avec son manteau, et l'ayant ouvert, trouva que c'était saint Augustin : il l’ouvrit presque au hasard et lut un passage où le saint Docteur dit que la grâce laisse à l’homme toute sa liberté. — « Ilest bien » difficile, objecta Bèze, de comprendre que l'homme puisse faire » un mouvement sans être poussé par le Saint-Esprit; jamais il » ne coopère validement par lui-même. » C'était affirmer que Dieu est l’auteur du mal comme du bien, sans que notre volonté ait aucune part à nos actions, et ainsi l'homme ne serait qu’une machine : telle est en effet la doctrine de Calvin et des premiers chefs protestants, qui tous ont nié le libre-arbitre. — François répondit : « Une horloge est premièrement dressée par un » homme expert de cet art pour marquer toutes les heures du » jour; elle les marque depuis de soi-même, par le premier » mouvement qui lui a été donné. Il en arrive ainsi en la justifi- » cation de l’âme; car Dieu la pousse premièrement à la vraie » componction de cœur, et puis de soi-même elle parcourt et » parfait tous les autres degrés de la justification. » Et comme Bèze admirait cette comparaison $i simple et en même temps si lumineuse , le Saint se hâta d'observer en quoi elle pèche, comme toute comparaison : « Il y a, toutefois, dit-il, uneinfinie différence » entre Dieu etl’horloger : celui-ci nécessite les mouvements, et » l'horloge n’est pas maîtresse d’aller ou de n’aller pas; mais Dieu » ne nous nécessite point et sa grâce nous laisse la liberté : elle » presse, elle attire la volonté, mais sans gêner le libre-arbitre; » son action est un suave attrait, non une violence. St vous sa- » viez Le don de Dieu, dit Notre Seigneur à la Samaritaine, e{ quel

» est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire , VOUS-MÊME PEUT- » ÊTRE LUI EN AURIEZ DEMANDE. Ce qui signifie que cette » femme, avec le pouvoir de faire cette demande, aurait eu ce- » lui de ne la point faire. Tel est l'enseignement de l'Écriture, » des anciens Pères, et aussi de l'expérience, et c'est un blas- » phême que la doctrine contraire ; car elle ôte le mérite aux » justes, la responsabilité aux méchants et impute à Dieu la » perte des damnés. » ;

De là, François ramena la discussion sur l'Eglise romaine, et Bèze, répétant que l’on y pouvait faire son salut, parce qu'elle est la Mère-Église, prétendit aussi que l'église protestante est vraie, ayant de plus cet avantage qu’elle aplanit le chemin du ciel par sa doctrine sur les bonnes œuvres. « Je ne puis croire, » Monsieur, répondit le prévôt, qu'au fond de l’âme vous admet- » tiez vraiment que les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires; » car vous savez trop bien l'Écriture. Saint Paul n’a-t-1l pas dit » que Dieu rendra à chacun selon ses œuvres, et croyez-vous » conduire plus facilement au ciel ceux à qui vous ferez oublier » les menaces de Jésus-Christ? » — « Le ministre ne savait que dire à ces paroles, se sentant convaincu par sa propre conscience ; enfin il tira un profond soupir et son cœur exhala ces mots : « Hélas! si je ne suis pas au bon chemin, je prie Dieu » tous les jours que par sa miséricorde il lui plaise de m'y re- » mettre. » Et comme François se retirait avec quelque espérance, se promettant de revenir bientôt, il lui prit la main, la lui serra et répéta la même protestation à haute voix, de sorte qu'elle fut très-bien entendue, non-seulement de Fabre et de Rolland, mais des serviteurs même de ce malheureux égaré !. »

94. Ainsi que nous l'avons dit, le P. Esprit de Baumes venait parfois à Thonon pour aider le Saint en ses travaux. C'était un religieux aussi zélé que savant, et un jour il eut l’idée d’aller entendre Viret dans le prèche qu’il tenait hors de la ville : son but était de provoquer le ministre quand il sortirait. Il le fit en effet, demandant les preuves de ce que Viret avait dit; mais célui-ci répondit par des injures. « Sont-ce là vos raisons, » dit le Père, et aussitôt il attaqua les assertions du sectaire par les arguments les plus décisifs. Là-dessus nouvellesinjures, comme si l’assaillant eût cherché querelle, et un homme du peuple intervenant grossièrement, saisit le religieux par le bras en disant : « Qui vous a envoyéici, mauvais sujet? de quel droit venez-vous

1 Ch.-Ausg. de Sales.

Liv. If. Chap. IV. — 11 ARRÊTE UN DUEL. 149

» nous troubler? » D'autres homes s'en mêlèrent ; les femmes en fureur se mirent à crier qu'il fallait chasser de la ville ce papiste, et déjà on s’armait de pierres. Alors parut François, qui heureusement avait été averti : sa vue arrêta les hérétiques, qui ne pouvaient se défendre d’un certain respect en sa présence; il les calma ensuite par la douceur de ses paroles et les conjura, au nom de leur intérêt même, de ne pas appeler sur eux par des émeutes la justice du prince. De retour à sa maison, il invita le P. Esprit à plus de circonspection, et écrivit au Duc pour lui rendre compte de cet événement : il priait S. A. d'inviter encore une fois les hérétiques à s’instruire de la religion catholique, manifestant, non la volonté de les contraindre, mais seulement une grande affection pour leurs intérêts éternels.

Vers le même temps, un autre fait montra mieux encore l'intrépidité du saint prêtre. « On vint lui dire que deux gentilshommes de qualité s'étaient portés à la place de Subassu pour se battre en duel : il prit immédiatement son manteau, et s’en alla pour empêcher ce malheur. Déjà les épées avaient été tirées et le combat commençait : « Holà! Messieurs, cria François, » pourquoi perdez-vous ainsi vos âmes? Arrêtez, s'il vous reste » encore quelque crainte de Dieu. » Maïs, sourds à tout avertis-

sement, dans la colère qui les emportait, ils continuèrent de se

porter le fer l’un à l’autre; c’est pourquoi l’homme de Dieu, dès longtemps habile au maniement des armes, se jeta sur eux et enleva leurs épées. Étonnés à ce coup et honteux, ils cèdent à l’ascendant de leur vainqueur, dont les fortes et douces paroles touchent leur âme de repentir, et s'étant demandé pardon l'un à l’autre , ils réclament en outre l’absolution de leur crime‘. »

95. Depuis que les ministres du pays de Vaud avaient décliné la conférence et laissé l’apôtre seul sur la place de Thonon (N° 66), ils n'avaient cessé de répéter pour leur excuse que, cette ville étant soumise au Duc de Savoie, très-désireux d’y voir établir le catholicisme, ils avaient dû craindre que ce prince ne leur fit chèrement payer leur victoire. Ces tristes assertions, où l'orgueil essayait de couvrir la lâcheté, ne pouvaient tromper aucun homme de bonne foi, et diverses tentatives inutiles pour en venir à la dispute, avaient trop bien montré l'assurance des missionnaires. François néanmoins voulut une fois de plus essayer de joindre ses adversaires : il s'offrit d'aller à Genève, accompagné de six prêtres de son choix, déclarant qu'il soutiendrait la

1 Ch.-Aug. de Sales.

L'Autre) 2

doctrine catholique devant et contre tous les ministres, sans se servir d’autres livres que ceux qui auraient été imprimés dans la ville même. Ce défi étonna tellement ces peureux qu’ils se tinrent en un profond silence : le seul ministre Galletier, du pays de Vaud, plus loyal et plus ami de la vérité, résolut de conférer avec François. Ayant passé le lac, il vint à Thonon et, après plusieurs entretiens, se trouva convaincu, sans toutefois oser encore professer ouvertement la foi; car il redoutait la fureur des Bernois, sous la domination desquels était le canton de Vaud. De retour cependant en son pays, il se trouva tellement dominé par la vérité qu'il ne püût taire ses impressions, et les Bernois, dit Charles-Auguste, voyant qu’il branlait en leur religion, lui firent brièvement son procès et le condamnèrent à mort.

96. Cet acte de colère indiquait les dangers que courrait la vie de l’apôtre, s'il tombait aux mains des hérétiques ; il n’en résolut pas moins de se rendre encore à Genève. Il avait vu Bèze ébranlé et tourmenté : la crainte lui paraissait le seul motif de l'obstination du vieillard, ou du moins il espérait gagner beaucoup en enlevant cet obstacle et il croyait y avoir pourvu. Pour lui-même il ne redoutait aucun péril, et le salut d’une âme lui était plus précieux que la vie : surtout la conversion d'un homme tel que Bèze paraissait à ses yeux digne de tous ses efforts ; il s'était pris pour ce malheureux d’une affection presque maternelle.

C'est avec ces sentiments qu'il l’aborda : « Monsieur, lui dit-il, » vous êtes agité de diverses pensées, et puisque vous recon- » naissez la vérité de la religion catholique, sans doute vous » avez un grand désir de retourner à cette mère, qui autrefois » vous a nourri de son lait. Elle vous appelle, et votre cœur lui » répond; mais peut-être craignez-vous qu'en revenant à elle » vous ne manquiez des commodités de la vie. S'il ne tenait » qu’à cela, selon l'assurance que j'en ai de Sa Sainteté, je vous » donne parole d’une pension de 4,000 écus d’or, et de plus vos » meubles vous seront payés au double de ce que vous les esti- » merez”. »

Bèze ne répondit point; il demeurait pensif, les yeux fixés en terre. « Hélas! reprit le Saint avec tendresse, résisterez-vous » plus longtemps à la vérité que vous voyez? l'occasion peut-être » ne se présentera plus : saisissez-la maintenant; honorez vos » cheveux blancs par le courage de la foi, et mettez en sûreté

1 Ch.-Aug. de Sales.

Liv. IT. Chap. IV. — FIN DE BÈZE. 151

» votre salut par un généreux effort’. » Le ministre alors voulut répondre : il était touché, honteux, embarrassé, car le courage lui manquait; et tout en rappelant que l'Église Romaine était à ses yeux la Mère-Église, il exprimait l'espoir de se.sauver dans le Protestantisme. ;

97. François se retira, désolé pour cette pauvre âme, mais ne renonçant pas à revenir. Bientôt il apprit que les Genevois, instruits enfin de ses démarches, avaient pris des mesures, soit pour s'emparer de sa personne, soit pour l'empêcher de joindre leur ministre; et ce fut à la prière qu'il en appela désormais. Non content de s'adresser lui-même à la divine Miséricorde, il réclama le concours des prêtres, des religieux et des fidèles, surtout pendant le jubilé de Thonon. L’évêque de Genève intercéda près de Dieu avec toute la ferveur d’un saint, et fit même parvenir à Bèze un crucilix qu’il avait demandé pour lui au Souverain Pontife.

Le vieillard le reçut avec reconnaissance, et bientôt un fait grava profondément en son cœur la vénération que lui inspirait Claude de Granier. Le premier jour de juillet, 1l lui sembla qu'il paraissait au jugement de Dieu : l’arrêt de sa condamnation allait être porté; mais la Sainte Vierge, qu'il avait honorée dans sa jeunesse, lui obtint un délai pour faire pénitence. — Il en écrivit à François, et il disait, parlant de l’évêque : « Je vois » que ce saint homme prie Dieu depuis longtemps pour ma con- » version; il faut qu'il ait bien prié pour m'avoir obtenu cette » faveur. Je voudrais bien lui tenir compagnie dans le ciel, où » tous les bienheureux l’attendent et le désirent; mais, hélas! » je ne mérite pas de délier la courroie de ses souliers. Je désire » qu'il continue de prier pour moi, afin que, par ses mérites, » je puisse obtenir le pardon de mes exécrables péchés, qui font » trémousser de crainte mon cœur et ma chair. Il y a plus de » vingt ans que ce saint prélat me presse d’être catholique; je » m'informai alors de ses mœurs et de sa vie, et je sus qu’il jeû- » nait trois fois la semaine, que jamais on ne l’avait vu perdre » une minute de temps, et qu’on le trouvait presque toujours à » genoux, priant Dieu, ou lisant, ou écrivant. Je le dois appeler » saint, quand même il n'aurait fait d'autre bien que d’être cause » du changement que je ressens en mon cœur”. »

Ce changement parut dans la doctrine du ministre, qui rétracta bien des erreurs et inclina vers le culte de la Mère de

1 Le Père La Rivière, etc. — ? Vie de Claude de Granier.

Dieu; il se montra dans ses paroles, car plus d’une fois il exhorta ceux qui l’approchaient à s’attacher à l'Église Romaine! : on dit même que l'infortuné vieillard, résolu de fuir Genève, en vint jusqu'à se déguiser dans ce but. Quoi qu'il en soit, ou les Genevois le retinrent, en même temps que, pour détruire l'effet de ses paroles, ils proclamaient l’affaiblissement de sa raison, ou bien lui-même, cédant à la peur de ce qui pourrait arriver, en prit tristement son parti. Le bruit s'étant répandu qu'il était . mort et qu'auparavant il avait abjuré, 1l écrivit à Guillaume Stuckius, accusant les Jésuites d'être les inventeurs de cette fable, et couvrant sa faiblesse du voile indigne de la raillerie. Louis de Sales réfuta cette imposture par une lettre imprimée en 1598. Devant ce fait certain, les faits contraires importent peu, et ce n’est qu'avec un profonde pitié que l’on entend Bèze, sur le point d’exhaler son dernier souffle, accuser ses compatriotes d'être coupables de sa damnation. La tombe ne s’ouvrit pas pour lui subitement et Dieu lui avait largement départi la lumière et la grâce : n'est-ce pas une merveille de la divine Miséricorde, si ce vieillard de 86 ans, finissant visiblement dans la crainte des hommes une vie de légèreté et de fanatisme, n’est point tombé dans les mains de la sévère justice??

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