‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 16 sur 61 · CONVERSION DU CHABLAIS ET MESURES POUR L AFFERMIR · texte numérisé non relu

CONVERSION DU CHABLAIS ET MESURES POUR L AFFERMIR

1597 et 1598.

98. Peu après son retour de Genève, François fut à Annecy, où se tenait le Synode : il y exposa l’état du Chablais et réclama des collaborateurs. On lui adjoignit définitivement le Père Esprit de Baumes et le Père Chérubin, et de plus le Père Saulnier, jésuite de Chambéry. Heureux d'amener dans sa mission ces hommes distingués, il se rendit avec eux à Annemasse, et dès le lendemain de l’arrivée, 29 juillet, en présence du baron de Viry, on tint conseil avec le curé et Louis de Sales. Le résultat de l’as-

1 Le cordelier Feu-Ardent raconte qu'il engagea le ministre Corneille à abjurer, et l'abbé Joly rapporte qu'il exhortait au Catholicisme une de ses parentes. Voir dans MM. Hamon et Pérennès. — 2 Bèze était né le 24 juin 1519 et mourut le 23 octobre 1605. — 3 Voy. Lettre 53e.

Liv. [. Chap. V. — QUARANTE-HEURES D'ANNEMASSE. 153

semblée se formula par des demandes qui devaient être adressées au Duc : 4° Il est nécessaire que les bénéfices-cures possédés par les chevaliers de Saint-Maurice et Saint-Lazare soient remis aux curés établis ou à établir; 2° rien ne peut arriver de plus utile que l'érection d’un collège de Jésuites à Thonon; 3° ce collège occuperait le prieuré de Saint-Hippolyte, que céderait volontiers la collégiale de Viry, moyennant une faible indemnité ; 5° S. A. fera beaucoup pour amener les Thononais à la foi, si elle relâche en leur faveur quelque chose des contributions ordinaires et extraordinaires ; 5° la collégiale de Viry serait bien indemnisée par les églises de Saint-Julien et de Thoiry, la dîme des lieux voisins de Beaumont et de Berne et une pension de trente mesures de froment : elle fournirait alors un aumônier au fort Sainte-Catherine; 6° 1l importe d'amener à une conférence les ministres de Genève’; 7° il importe de soulager le curé d’Annemasse, en lui accordant les dîmes autrefois possédées par les religieuses de Bellerive, et que perçoit maintenant un hérétique de Genève”.

Le P. Chérubin, très-considéré à la Cour, y porta ces demandes. S. À. les accueillit avec faveur; mais, pour diverses causes, la volonté du Prince n’eut son effet que plus tard. Le religieux s’en revint très-content; car 1l avait en outre obtenu la permission de célébrer les Quarante-Heures à Annemasse, et l'évêque, aussi bien que les missionnaires, espérait beaucoup de cette solennité, à laquelle il avait promis d'assister : les curieux afflueraient sans doute, les ministres peut-être en seraient réverllés jusqu’à accepter la conférence, la pompe du culte catholique ouvrirait dans les âmes le chemin à la divine parole et la foi grandirait au cœur des fidèles.

99: L'ouverture des Quarante-Heures fut fixée au dimanche 1 septembre, et annoncée dans toutes les paroisses du diocèse : bientôt la Savoie entière apprit cette nouvelle, et c'était partout une indicible attente. François, se conformant au goût du temps, soumit à ses collaborateurs le projet de représenter dramatiquement le sacrifice d'Abraham, et les deux Louis de Sales, lun cousin, l’autre frère du prévôt, furent chargés de la composition, * qui fut promptement achevée : dans la distribution des rôles, le Saint prit celui de Dieu le Père. Le P. Chérubin arriva sur ces entrefaites; on lui donna le soin des préparatifs, et il montra

1 Il s’agit de la conférence que le Père Chérubin avait provoquée. — Voy. No 88. — 2 Voy. Tome VI, page 47.

alors toutes les ressources de son esprit. Le théâtre fut élevé sur la grande place, près de l’église, et l’on dressa des tentes pour mettre à couvert les assistants, s’il venait à pleuvoir :.

Dès avant le jour marqué, tout fit prévoir un nombreux concours, et l’on s'attendait à une affluence si considérable que les Genevois en prirent ombrage : des troupes furent placées par eux sur tous les chemins de leur territoire. Plusieurs se prirent à trembler de ces démonstrations hostiles ; mais François, tou- Jours intrépide, résolut de dissiper les frayeurs en amenant à Annemasse, sous la bannière de la Sainte-Croix, les catholiques de Thonon : ce serait là une solennelle réparation des outrages infligés si longtemps par l'hérésie au signe sacré du salut. Le gouverneur, M. de Lambert, approuva le dessein et promit de suivre la procession; les fidèles obéirent, quoique non sans crainte, et Rolland, encouragé par les paroles de son maître, consentit à porter la croix : « Ne craignez rien, avait dit Fran- » çois en souriant, on ne vous fera point de mal qu'on ne m'en » fasse, et s’il faut mourir, nous mourrons ensemble?, »

Après le chant du Vexilla Regis, François entonna les Litanies des Saints, et l'on partit de Saint-Hippolyte dans l’ordre indiqué par les statuts de la Confrérie : une grande foule suivit le prévôt, qui fermait les rangs de la procession, et dans cette marche de 18 kilomètres, en dépit des mauvais chemins, tout rappela le pélerinage d'Aix (N°*12 et 13). Comme pour compléter la ressemblance, à peine fut-on dans Annemasse, que François apprit l'approche de la confrérie d'Annecy. Sans songer au repos, il partit au devant avec un nombreux cortège; et lorsqu'il rencontra, sous la conduite de Louis de Sales, ces confrères si recueillis et si édifiants, ses larmes coulèrent en abondance : le chanoine aussi ne put s'abstenir de pleurer. Les deux saintes troupes se .joignirent pour marcher vers l’église, où les musiciens chantèrent un motet devant l’autel de la Sainte Vierge; puis tout le monde se retira, car il était déjà nuit ?.

100. Le lendemain était précisément le jour où commençait la solennité. À 10 heures, Mf' de Granier célébra pontificalement et donna la communion aux confrères et à un très-grand nombre de personnes : après l'Évangile, François était monté en chaire et avait profondément ému l'assistance en expliquant le grand acte

1 Le Duc avait voulu contribuer à la dépense par une somme de 500 écus, et le Nonce en donna 200. — 2 Dépos. de s4inte Chantal. — 3 Ch.-Aug. de Sa-

les, etc.

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Liv. IT. Chap. V.— LA CROIX D'ANNEMASSE. 155

des Quarante-Heures. Après la messe, eut lieu une procession générale : l’évêque portait le Saint-Sacrement au milieu des fidèles, qui ne pouvaient maîtriser leur attendrissement ; et quand ensuite il l’eut exposé sur le précieux tabernacle qui lui avait été préparé, le P. Chérubin préluda par un discours émouvant à l’adoration des confrères du Chablais et d'Annecy. D’autres processions vinrent de toutes les parties de la Savoie, se succédant presque sans interruption dans toute la durée des Quarante- Heures : à mesure qu'une confrérie arrivait, l’un des prêtres montait en chaire, puis les fidèles se prosternaient, durant une heure entière, abîmés dans l'amour du Dieu caché.

Une autre cérémonie servit encore, dès le premier jour, à exciter la piété. Sur la grande route, entre Annemasse et Genève, était autrefois une croix en pierre, portant d’une part le crucifix, de l’autre une statue de la glorieuse Vierge. Cette croix avait subi la fureur des hérétiques; mais les catholiques voulurent, à l'occasion des Quarante-Heures , la remplacer du moins par une croix de bois. François bénit cette croix, sur laquelle il fit placer un écriteau avec ces paroles :

Ce n'est la pierre ni le bois Que le catholique adore;

Mais le Roi qui, mort en croix, De son sang la croix honore.

Le soir, la procession s’organisa, présidée par l’évêque, et le chantsi grave du Vexilla Regis, entonné par la voix des prêtres, que soutenait la musique, conduisit les fidèles attendris jusqu’à l'endroit où la croix allait se dresser encore, comme une solennelle protestation de foi catholique, presque aux portes de la protestante Genève. On l’éleva joyeusement sur l’ancien piédestal, qui semblait avoir été conservé dans l’attente de ce jour; puis le P. Esprit, prenant la parole, montra tout ensemble ce que la croix rappelle et quel honneur lui est dû. L’onction de son éloquence pénétra les âmes catholiques de componction et d'amour; les protestants venus en curieux pleuraient et criaient miséricorde, et l’on dit même que la puissance du Seigneur fit entendre jusque dans Genève certaines paroles du religieux qui amenèrent plusieurs conversions’. Après la cérémonie, des feuilles imprimées furent distribuées aux fidèles : on y lisait la défense du culte de la Croix, et le ministre La Faye, en atta-

1 Vie de Claude de Granier.

quant ces petits écrits, donna plus tard au Saint l’occasion d’une réponse décisive.

104. On regardait comme un prodige que les Genevois demeurâssent en repos devant ces grandes manifestations, et Mf' de Granier était comme dans l’extase pour tout ce qu'il voyait; surtout l’arrivée des processions lui arrachait des larmes. Celle du bailliage de Ternier fut remarquable entre toutes : on y comptait de six à sept mille hommes, parmi lesquels sept cents nouveaux convertis, fruit de la mission des Dominicains et des Jésuites.

A la vue d'un tel auditoire, le P. Chérubin se sentit inspiré, et sa parole remua tous les cœurs par l'exposé le plus frappant de la doctrine catholique; il s’écria en terminant : « Sachez, mes » frères, que ce que nous avançons 1Cc1, nous sommes prêts à le » soutenir devant tous les ministres qui vous ont trompés jus- » qu’alors. [l n’a pas tenu à nous qu'il y eût des conférences pu- » bliques, et, devant vous tous, nous prenons Dieu à témoin que » nous désirons la dispute : vous verriez alors combien miséra- » blement on vous a éloignés de la véritable Église. » Ces mots eurent un grand effet : plusieurs versaient des larmes et tous bénissaient Dieu qui les avait tirés de l’erreur.

Cette reconnaissance des nouveaux convertis, la joie qui brillait sur leur visage et qui traduisait le bonheur de leur âme, l’éclat des cérémonies et la force de la parole, tout agitait la conscience des protestants et promettait de nombreuses conversions. Il y en eut plusieurs qui furent éclairés par la seule inseription de la croix, et ils disaient : « Nos ministres donc nous trom- » paient grossièrement, en affirmant que les catholiques adorent » le bois et la pierre; cet écriteau le proclame, ils n'adorent que » Jésus-Christ. » Ainsi les prières des Quarante-Heures eurent tout l'effet qu’on s’en était promis.

Les ministres ne savaient plus quel parti prendre, et le dépit amena de leur part une double démarche qui devait les discréditer encore. Sur leur demande, les syndics de Genève dénoncèrent aux Bernois, comme une infraction des traités, les prédications des Capucins, et les Bérnois se hâtèrent d'adresser à M. de Lambert et au Duc des menaces de guerre. Le gouverneur parut intimidé et engagea les religieux à regagner leur couvent ; mais le P. Chérubin en appela tout ensemble au Prince, au Nonce et au Pape : il racontait les succès de la mission, faisait voir les plus belles espérances et démasquait la frayeur des ministres, qui ne haussaient la voix qu'à cause du défi qui leur

Liv. I. Chap. V. — COMME IL SE FAIT TOUT A Tous. 157

avait été jeté. La réponse du Duc fut telle quele Père l’attendait : les ministres en furent consternés; plusieurs quittèrent les bailliages, et ceux de Genève, pour faire une retraite plus honorable, eurent l’air, une fois encore, d'appeler à la conférence. Cette provocation fut comme les autres, et les appelants se retirèrent, sans même chercher des prétextes nouveaux, à mesure que l’on montrait plus d’ardeur à leur répondre’.

102. Revenu à Thonon, François y avait repris son laborieux ministère, dirigeant vers la perfection les âmes pieuses, fortifiant les néophytes et « battant les esprits obstinés à coups de puissants arguments. » L'’estime, ou plutôt l'affection pour sa personne allait grandissant tous les jours, comme aussi son dévouement paraissait croître. On ne voyait plus en lui seulement le prêtre, le missionnaire et le curé; on cherchait le Docteur de Padoue, qui devint bientôt l’arbitre de tous les différends ; et en même temps, comme dans sa jeunesse il avait quelque peu étudié la médecine , sa présence devint souvent utile aux malades, dont facilement il gagnait les cœurs. Assez instruit pour une multitude de petites souffrances, il épargnait la visite du médecin, qu'il faisait au contraire venir à temps pour les cas sérieux, et dont il rendait les ordonnances plus utiles, en surveillant leur exécution. Les bonnes paroles de foi, de résignation et de piété, les aumônes abondantes et les soins personnels inspiraient doucement l’amour de Dieu.

Mais autant le Saint était dévoué pour les autres, autant il se montrait éloigné de se faire servir lui-même. « Une fois, s'étant retiré en sa chambre pour raccommoder certaine chose en ses habits, et n’ayant pas bien pris garde si la porte était fermée, 1l fut surpris par un gentilhomme de qualité, tout récemment converti;, et cet homme témoignant son étonnement de le voir en une action si vile : « Je ne Sois point d’inconvénient, répondit- » il, que j'apprenne à raccommoder ce que j'ai gâté moi-même. » Et ce trait d'humilité, de la part d’un prêtre si distingué, fut pour le gentilhomme un des moyens qui l’affermirent le plus dans la foi?.

103. Cette vie apostolique ramenait tous les jours de nouveaux enfants à l'Église, et François, à mesure, inserivait les noms des

1 L'un des prétextes des ministres fut que les Jésuites, qui devaient prendre part à la conférence, « étaient de fines gens, et qui mettent le nez trop avant dans les affaires d'Etat : » on avait l'air de voir en eux des émissaires de l'Espagne. Si les Jésuites sont fins, ceux qui affectent d’en avoir si peur montrent qu'eux-mêmes ne ie sont guère. — 2 Ch.-Aug. de Sales.

convertis. Il s’informait de leur position, et envoyait les pauvres au château de Blonay, qui était comme un autre château de Sales. M. et M°° de Blonay, excellents chrétiens avant l’arrivée de l’apôtre, étaient devenus, sous sa direction, entièrement dignes de son amitié; les services qu’ils rendaient à la mission leur semblaient en même temps un honneur, un acte de reconnaissance et un moyen de grâce. François, de son côté, ne négligeait rien pour multiplier leurs pas dans le chemin de la perfection : surtout il s’appliquait à leur montrer, dans l'union sacrée de Jésus-Christ et de son Église, l'image de celle qui doit régner entre les époux. Un sermon où il développait ce sujet avec autant de profondeur que d’onction les toucha tellement, qu'ils se promirent l’un à l’autre que celui qui survivrait serait à Dieu seul : ils signèrent cet engagement au sortir de la Sainte- Table, et plus tard M. de Blonay, devenu veuf, embrassa l’état ecclésiastique. Ce fut un prêtre pieux, que le Saint chérit comme un frère et chez qui il aimait à venir, quand les travaux de son ministère l’appelaient dans le pays”.

M. de Blonay avait deux filles qui rivalisaient avec leurs parents de zèle pour la vertu; mais Aimée, la seconde, attira surtout l’attention de François par sa ferveur et par l’empressement qu’elle mettait à apprendre de lui des cantiques spirituels, principalement ceux qui avaient été composés en l'honneur de la sainte Croix pour la cérémonie d’Annemasse. Bientôt ce fut avec un véritable ravissement qu’elle considéra le Saint, saisissant toutes les occasions de le contempler et se plaçant quelquefois, pour être plus hbre, derrière des rideaux ou des tapisseries : « elle croyait voir un ange revêtu d’un corps mortel. »

Il comprit que Dieu avait sur cette enfant des vues de prédilection, et il l’aima comme sa très-chère fille : « Je vous ai cent » fois bénite, écrivait-il plus tard, ét souhaité la couronne et le » loyer des vierges épouses de Jésus-Christ, en ce temps bien- » heureux où, avant d’être pasteur en chef, j'avais la grâce de » courir chercher les brebis de mon Maître, et que j'étais si » courtoisement et amiablement accueilh chez vous?. » Ses soins eurent un effet si prodigieux que la jeune fille en vint à redouter avec horreur la moindre offense faite à Dieu, dans un âge où l'enfance est excusée de toute responsabilité : elle n'avait que neuf ans quand, trouvant chez un voisin quelques livres

{ Nous avons vu que M. de Blonay habitait près d'Evian, en Chablais. — 2 Lettre 6439, tome VII.

Liv. IL Chap. V. — AUDACE DU P. OHÉRUBIN. 159

hérétiques, elle courut les porter à François, exigeant qu'ils fussent brûlés ; et comme on lui demandait si la curiosité ne l’avait point portée à les lire : « Moi! s’écria-t-elle ; ah! j'aimerais » mieux être brûlée, que de lire quelque chose contre la sainte » Eglise catholique, apostolique et romaine* ! » |

104. Les religieux Capucins étaient pour l’apôtre d’ardents coopérateurs ; mais leur zèle n'avait point ce calme et cette douceur, cette constance tranquille qui rendait François si admirable : c’étaient de hardis soldats, mais à qui il ne fallait que l’action, et 1l était souvent besoin que le chef montrât au milieu d’eux la modération et la prudence.

Le P. Chérubin surtout luttait avec une vivacité que rien ne savait tempérer, et sans les prodiges de l'intervention divine, sa bouillante audace eût pu compromettre l’œuvre qu'il brüûlait d'accomplir. Un jour que le conseil de la ville de Thonon, composé en majorité de protestants, se trouvait assemblé, le Père demanda qu’on l’entendit sur des choses relatives au bien public. Introduit et reçu avec honneur, il expose que la religion est l’objet essentiel , le plus digne d'occuper leurs réunions, et il demande que les ministres soient appelés ainsi que lu, pour qu'il montre la fausseté de leur doctrine. Cette proposition ne fut pas acceptée, et 1l chercha un autre moyen de provocation. Le jeudi suivant , jour de marché, ayant fait dresser une chaire sur la place, il y prêcha contre les ministres et, se tournant vers la maison de Ville, où était Viret, il s’écria : « Votre ministre est à » cette fenêtre, qui m’écoute et ne dit mot : obligez-le de venir » ici défendre sa doctrine, par laquelle il vous trompe et vous » perd. » Les catholiques tremblaient pour l’orateur; mais sa härdiesse même déconcerta les protestants.

L'église Saint-Hippolyte était mixte, et le prèche y succédait à la messe : cette situation ôtait le sommeil au P. Chérubin, qui résolut de la faire cesser. Il obtint du Duc que les protestants se retireraient à l’église Saint-Augustin, laissant Saint-Hippolyte aux catholiques exclusivement; et par de nouvelles sollicitations, il arriva jusqu'à priver les hérétiques même de l’usage de la grande cloche, qui d’abord leur avait été réservé. En vain les magistrats, effrayés des suites d'une telle mesure, demandèrent que l’on disposât peu à pea les esprits : leur timidité le choqua, et il résolut d’agir par lui-même; l'absence momentanée de François devait servir ses desseins. Assisté du Père Esprit et de

1 Vie de la Mère de Blonay.

deux laïques, il monte au clocher, tire à soi les cordes et les échelles, et attend que l’on vienne sonner le prêche. Les protestants arrivent et, trouvant l’église fermée, en enfoncent les portes; mais ils voient avec surprise qu’il est impossible de sonner : le Père excite leur fureur en se montrant du haut du clocher, muni de l’ordre du prince, « ordre très-juste, leur crie- » t-il, car il est inconvenant que la cloche annonce à la fois la » prédication de la vérité et de l’erreur. » On se réunit promptement et l’on revient en armes : les uns tirent sur les religieux sans les atteindre; les autres dressent des échelles qui sont aussitôt renversées, et les hérétiques se disposent à saper le clocher.

En ce moment parut M. de Vallon, protestant très-considéré : sa parole contint les assaillants; mais en vain pria-t-il le Père de descendre. Celui-ci, se montrant à une fenêtre, fit voir l'ordre du Duc et affirma qu’il en soutiendrait l'exécution même au péril de sa vie. Il fallut que le gentilhomme engageût ses coreligionnaires à se retirer, mais ils n’obéirent qu’en formant la résoluton d'une prompte vengeance. Dès la nuit suivante, ils montèrent au clocher, allumèrent un grand feu sous la cloche et la brisèrent à coups de marteaux. Malgré qu'ils l’eussent enveloppée d'un drap, pour éviter le bruit, le P. Chérubin entendit et alla requérir le procureur fiscal, Claude Marin. Celui-ci hésite, le religieux l’entraîne presque de force, et malgré les menaces, en dépit de la fureur des protestants qui jettent même des tisons embrasés , 1l faut que le procureur gravisse l'échelle : « Montons, » criait le P. Chérubin ; ils ne sauraient nous faire de mal : » nous sommes sous la protection de la Sainte Vierge. » C'était trop tard; la cloche était en morceaux, et il ne fut plus possible que d’obliger les coupables à une réparation. Le lendemain, escortés par le capitaine de justice et ses archers, ils conduisaient eux-mêmes le métal au château des Allinges, où l’on fit d’autres cloches pour l'usage des catholiques de Thonon ‘.

103. Il y avait loin de ces procédés à ceux du Saint, dont la douceur et la modération réglaient constamment les actions et les paroles. Un jour qu’il avait expliqué en chaire ce passage de - l'Évangile : Si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lur l'autre, un calviniste l’aborda insolemment devant tout le monde, au sortir de l’église : « Feriez-vous, lui dit-il, ce » que vous avez enseigné? Sans doute vous seriez de ceux qui » disent etne font pas. — Mon ami, reprit François, je suis un

{ Le Père Talissieux, Missions des Capucins.

Liv. Il. Chap. V. — oN LUI REPROCHE SA DOUCEUR. 161

» chétif homme, et tout rempli d'infirmité : néanmoins, tout » misérable que je suis, Dieu me fait assez connaître ce que je » devrais faire; mais parce que l'esprit est prompt et la chair » infirme, je ne sais pas ce que je ferais. Si je correspondais si » peu à la grâce que je ne pusse porter patiemment cette injure, » l'Évangile même, qui reprend ceux qui disent et ne font pas, » enseigne à ceux qui les entendent de faire ce qu'ils disent et » ne prendre pas garde à ce qu'ils font’. » Le protestant essaya d’insister, rappelant que Jésus-Christ n'avait pas reçu en silence le soufflet du serviteur de Caïphe; mais le Saint, après lui avoir fait sentir l’inconvenance d’une telle réflexion, expliqua doucement les raisons qui firent parler le Seigneur, qui ensuite livra son visage aux soufflets et aux crachats.

Les assistants avaient frémi devant l’insolence de cet homme et ils lui auraient fait un mauvais parti, sans un regard de François, dont ensuite ils blâmèrent l’excessive patience. Pour lui, il bénissait Dieu; car il savait que le protestant s’élait retiré édifié, et toujours il s’applaudissait de la grâce divine qui en lui rendait la douceur efficace. Nous avons vu (N° 72) comment, pour justifier sa conduite, il invoquait l'exemple du divin Maître et ce que l'expérience même lui avait appris; nous avons dit encore comment, sans que jamais il échappât une parole de . reproche et surtout de raillerie, ses discours traitaient habilement la controverse : à l'exemple de saint Augustin et des anciens vainqueurs de l'hérésie, il appelait les errants du doux uom de frères, et s'il parlait de leur égarement, c'était toujours avec l'accent d’une compassion affectueuse.

Malgré l’affluence des protestants autour de sa chaire, malgré les faits nombreux qui autorisaient sa conduite, malgré surtout l'évidence de ce fait que la seule douceur avait rendu la mission possible , il y en eut qui le jugèrent peu propre à la conversion des hérétiques L’évêque de Belley raconte même que les Capucins, habitués à traiter les calvinistes de cœurs incirconcis, de rebelles à la lumière, de race de vipères, de membres pourris, de tisons d’enfer,.… en vinrent à supporter impatiemment la modération de Francois, la jugeant funeste au bien, parce qu'on les écoutait moins volontiers que lui?. Ils se réuni-

1 Esprit, Part. XIV, Sect. 19, p. 365. — ? Jbid,, Part. VII, Sect. 9. Nous avons, dans notre édition de l'Esprit, supprimé cette section 9, dont l'exagération nous a paru visible, malgré ce que peuvent laisser croire le caractère et la conduite subséquente du Père Chérubin.

VIE DE SAINT FRANCOIS DE SALES. Al

rent pour lui faire des -remontrances qu'il reçut bonnement, louant leur zèle et ne cherchant point à se défendre; mais comme ils virent que sa conduite ne se modifiait pas au gré de leurs idées, le mécontentement les porta jusqu’à le dénoncer à l'évêque. Il importait, disaient-ils, de rappeler le prévôt et ceux de sa suite, dont la fade douceur détruisait plus en un jour qu'ils ne pouvaient édifier en un mois. François prèchait plutôt en ministre qu'en missionnaire, appelant les hérétiques ses frères, jusqu’à leur donner l’espoir de l’attirer à eux : aussi était-ce lui seul que les errants voulaient entendre; c'était avec lui seul qu'ils conféraient, se rendant facilement à une doctrine qui metiail des oreillers sous leurs coudes, plutôt qu’à prendre les amères, mais salutaires médecines qu'eux-mêmes présentaient.

L'évêque était trop bien informé pour les croire, et son cœur apostolique savait si parfaitement apprécier le Saint, qu'il'se borna, tout en louant leurs intentions, à leur recommander l’esprit de concorde et de support mutuel. C'était une leçon que la conduite de François leur donnait tous Jes jours; car, malgré qu'il sût leurs critiques, jamais il ne cessa de leur témoigner son affection , applaudissant à leurs travaux et leur cédant sans arrière-pensée tout le mérite des succès de la mission. Dans la lettre qu'il écrivit plus tard au Pape, 1l se nomme simplement comme l’un des missionnaires,hil nomme aussi simplement Louis de Sales; mais il dit des Capucins : « Cet Ordre envoya dans le » champ du Seigneur, à notre secours, de nouveaux moisson- » neurs, si zélés et si ardents que l’un d'entre eux faisait l’ou- » vrage de plusieurs’. »

106. Cependant il fut appelé à Annecy par des affaires importantes, et son zèle y trouva l’occasion d’un dévouement nouveau; la peste désolait cette ville et y causait de grands ravages. François devint le serviteur des malades ; jour et nuit il était à leur. chevet, exposant sa vie sans même y penser, et prodiguant à tous les soins de la plus amoureuse charité. Il fut saisi, le 4 janviér 1598, d’une fièvre: maligne qui presque aussitôt désespéra la science ; et ce fut, dans la ville entière, une véritable consternation, en même temps que tous admiraient l’angélique patience du Saint parmi les douleurs les plus aiguës. M“ de Granier, retiré à Ville-en-Salaz, apprit cette triste nouvelle avec une douleur inexprimable, et il priait sans pouvoir s'interrompre, mêlant à ses vœux d’abondantes larmes, pour conserver au

1 Lettre 94e.

Liv. I. Chap. V. — CONFÉRENCE AVEC HERMAN LIGNARIUS. 163

diocèse de Genève un ouvrier si nécessaire. Le Seigneur l’écouta; François guérit avec une rapidité merveilleuse, et il ne vit dans sa guérison que l'effet des prières de son saint évêque.

Il se destinait à reprendre, avec le Père Jean de Maurienne, gardien des Capucins d'Annecy, le soin des pestiférés; mais «le bon évêque, sachant cela, en conçut plus d’appréhension qu'il n'avait fait de sa maladie : il lui écrivit à la même heure, et le rappela avec un absolu commandement. » François obéit et s'en alla à Ville, d’où ensuite il regagna Thonon, après une absence de trois mois. l

107. Le Père Chérubin avait dirigé la mission et, durant le Carême, un grand mouvement de conversion s'était produit dans les âmes. Ce religieux prèchait la station, et sa voix, forte et vibrante, portait la sainte parole jusque dans les maisons voisines de l'église : là se réunissaient des protestants qui, n'osant prendre rang parmi les auditeurs, désiraient néanmoins entendre; et la vérité, par ce moyen, s’insinuait doucement dans leurs cœurs. Un fait important vint activer ses progrès. Comme les ministres de Genève savaient le prévôt absent, ils crurent le moment favorable pour une dispute : ainsi le Père Chérubin cesserait ses provocations continuelles, on ne les accuserait plus de lâcheté, et ils espéraient la victoire.

Leur champion fut Herman Lignarius, allemand d’origine, et réputé très-habile dans la théologie calviniste, qu’il enseignait à Genève d'une manière brillante. Il vint à Thonon, et la lutte commença le dimanche des Rameaux, 15 mars, sur les livres canoniques, et sur l'autorité qui doit décider du vrai sens des Ecritures en matière de foi. On discuta de part et d'autre avec une grande modération, des secrétaires recueillaient les objectons et les réponses, et l’on s’entendit, après quelques heures, pour reprendre la conférence le lendemain. Mais Herman apprit alors que l’apôtre allait revenir, et il partit soudain, sans que les sommations les plus solennelles et les sauf-conduits les plus authentiques pussent le faire revenir. Le baron d'Avully fit alors imprimer le compte-rendu de la discussion, sous forme d’une longue lettre de M. de Charançon .

D'un autre côté, l'établissement des Jésuites, si souvent réclamé par le Saint, était en pleine activité. Grâce aux revenus assurés par le Pape? et le Duc, six Pères étaient venus et rivali-

1 Ch.-Aug. de Sales. Voy. aussi Lettre 54e, — 2? Il donnait 400 écus d'or, environ 1,500 francs de rente. — En parlant ici de l'établissement des Jésuites,

saient de zèle, près des protestants, des catholiques et des enfants. Le Père Humæus surtout et le Père Forrier s'acquirent la vénération publique : l’un, dans l’espace de six mois, ramena près de 10,000 protestants; l'autre fut l'apôtre aimé des pauvres, et plus tard, devenu aveugle, il se faisait conduire par la main dans les villages pour y faire encore le catéchisme. François l’aima comme un père et le choisit pour son confesseur : c'est près de lui qu'il se disposa à son sacre , et c'est à son intervention que les âmes chrétiennes ont dû la publication du beau livre de l’/ntroduction à la vie dévote.

108. Jamais François, comme nous l’avons dit, ne borna son zèle à la ville de Thonon, si importante néanmoins : « il parcourait les villages, les montagnes et les vallées pour y chercher les brebis égarées et les ramener au bercail. » Sa ferveur s’excitait particulièrement à la vue des églises que le vandalisme hérétique avait désolées; 1l appelait la miséricorde divine sur ces pauvres peuples, dont l’âme n’était pas moins en ruine que les | temples, et sa parole ensuite prenait de là un accent de plus suave onction. Un jour Ferdinand Bouvier, gentilhomme calviniste, se trouvait en chasse avec le marquis de Lullins, son parent, non loin du village de Bellevaux. Les chiens étaient bien lancés, et leurs cris témoignaient d’une vive ardeur, quand soudain on ue les entendit plus, et on les vit revenir comme effrayés. Le gentilhomme étonné s’avança pour connaître la cause d’un tel fait, et bientôt il aperçut une foule de peuple rangée autour du prévôt qui, assis sur une grosse pierre, expliquait la doctrine catholique. Il se joignit lui-même aux auditeurs et ne se retira pas sans être touché : plusieurs fois depuis il visita secrètement François, dont les entretiens ébranlèrent fortement sa conviction. ;

La retraite pusillanime d’'Herman Lignarius avait produit encore dans cette âme un mouvement prononcé vers la vérité; mais alors le célèbre Duplessis-Mornay, surnommé le pape des Huquenots, publia son livre contre le saint sacrifice, et la lecture de cet ouvrage, où le sophisme et la mauvaise foi se cachaient habilement, rejeta Bouvier dans l'incertitude. Il courut chez le prévôt et, ne le trouvant point, laissa le libelle sur une table, après avoir marqué par le pli des feuillets les arguments

nous suivons lès auteurs; mais nous devons remarquer qu'il ne ‘peut être ici question du collège, surtout réclamé par l'apôtre, et qui ne fut établi que plus tard.

Liv. LL. Chap. V.— PROJET DES QUARANTE-HEURES DE THONON. 165

qui lui semblaient plus forts. Quand il revint, François avait lu et noté : « Votre Duplessis-Mornay, s’écria-t-il, est le plus im- » pudent menteur que j'aie jamais vu.» Puis, entrant dans le détail, il montra de si nombreuses falsifications des SS. Pères et des imputations calomnieuses tellement repoussantes, que le gentilhomme en demeura stupéfait'. Il appela les ministres de Genève à justifier leur auteur, et comme la réponse ne vint point, il se livra avec une ardeur désormais constante aux instructions du serviteur de Dieu. Son abjuration eut lieu plus tard, durant les Quarante-Heures de Thonon.

109. Sur ces entrefaites, l’évêque étant revenu à Annecy, François y fut appelé pour d'importantes affaires. C’est là qu'il apprit la conclusion du traité de Vervins (2 mai 1598), qui semblait assurer la paix de l'Europe? : le cardinal de Florence”, lé- »gat à latere', y avait agi comme médiateur au nom du Pape; le Duc rentrait en possession entière des bailliages de Chablais et Ternier, et l’arbritage du Saint-Siège devait décider la question du marquisat de Saluces. Aucun événement ne pouvait être plus favorable à la mission, et sans doute que les peuples, n'ayant plus à craindre ni Genève ni Berne, reviendraient promptement à la foi.

Ainsi jugeait M5 de Granier, et il voulut rendre à Dieu de solennelles actions de grâces, en réalisantle dessein , déjà conçu auparavant par le P. Chérubin*, de célébrer les Quarante-Heures à Thonon : il espérait qu'en cette circonstance les prodiges d'Annemasse seraient encore surpassés. Comme le Duc devait prochainement venir à Chambéry, François fut chargé de le voir pour solliciter son approbation, et, en attendant, il se rendit au château de Sales. Sa famille fut heureuse de le posséder, et lui-même se prêta d’abord à leur affection; mais son zèle bientôt le rendit comme impatient : «Je languis, écrivait-il, » en cette si longue attente du Duc; s’il ne vient pas la semaine

1 Du Perron, ayant vu le livre de Duplessis-Mornay, se fit fort d'y montrer 500 falsifications. L'auteur releva le défi et demeura confondu, ce qui fit dire à Henri IV, témoin de la conférence : « Le pape des protestants a été terrassé. » — « Justement vous l’appelez pape, reprit Sully, car il fera du Perron cardinal. » Sully dit vrai.—? La paix définitive entre la France et la Savoie ne fut assurée qu'au traité de Lyon, en 1601 : le Duc y resta maître du marquisat de Saluces, mais il céda la Bresse, le Bugey, le Valromey et Le pays de Gex. C'est alors que Lesdiguières dit : « Le Roi a fait la paix en marchand, et le Duc en prince (Gerdil, Hist. de la maison de Savoie).—3 Alexandre-Octavien de Médicis, qui ensuite régna vingt-sept jours sous le nom de Léon XI. —#A latere, parti du côté du pape, ayant toute sa pensée, lout son pouvoir.—5 Lettre 54e,

» prochaine, j'irai l’attendre à Thonon. » Il partit en effet et reprit ses travaux : le Duc ne vint qu’au mois de juillet, et alors ce fut le P. Chérubin.qui eut mission de traiter l'affaire des Quarante-Heures.

Charles-Emmanuel, non content d'approuver, voulut se charger de tous les frais : il donna ses ordres en conséquence à M. de Lambert et aux principaux officiers, et envoya detrès-riches tapisseries, avec d’habiles décorateurs; de plus, il promit d’assister à la solennité, après le voyage qu'il devait faire dans la Bresse. Clément VIII aussi voulut concourir à l’œuvre, en mettant à la disposition de l’évêque une somme considérable, et en accordant une indulgence plénière pour tous ceux qui suivraient les Quarante-Heures. |

M5 de Granier et les évêques de Sion et de Lauzanne publièrent cette indulgence dans leur diocèse, et tout fit présager une affluence de peuple extraordinaire. Ce serait alors une magnifique occasion d’exalter la foi catholique, et l’on avait résolu, pour grandir encore son triomphe, de provoquer les ministres à des disputes publiques. La demande en fut portée à Berne et à Genève; les syndics de cette dernière ville pressèrent même leurs principaux ministres d'accepter un défi qu'ils ne pouvaient décliner sans honte; mais le Père Chérubin, et surtout François, les effrayaient tellement, qu'il fut impossible de les décider : ce ne fut que par leur absence que /a victoire resta aux catholiques.

110. Cependant le Duc vint de Chambéry au fort des Barraux, pour en faire terminer les fortifications, et François alla conférer avec lui : la bienveillance du prince fut telle, que l'apôtre, après avoir exposé l’état du Chablais et ce que S. A. pourrait faire, obtint tout ce qu'il voulut, notamment la restitution des bénéfices-cures, la suppression des pensions des ministres et la cession des biens ecclésiastiques possédés par les chevaliers de Saint-Maurice et Saint-Lazare. Il eut en même temps l’occasion d’ébranler fortement en ses croyances un homme important, et jusqu'alors très-obstiné dans l'hérésie : c'était Brotty, colonel du régiment du Chablais. Le Duc ménagea l’entrevue et feignit de se retirer pour laisser plus libres les deux interlocuteurs; mais, pendant les trois heures que dura la conférence, il se tint derrière la porte, écoutant avec une grande attention, et heureux de savoir par lui-même avec quelle force et quelle douce onction François poursuivait l'erreur. Étant enfin rentré : « Eh bien! dit- -» il, lequel des deux est vainqueur? Brotty, reconnaissez-vous

Liv. IN. Chap. V. — 11 REFUSE DE voir SA MÈRE. 167

» maintenant la vérité de notre religion? — Monseigneur, ré- » pondit le colonel, je ne connais la théologie que de nom, et » dans ce genre de combat, ïl n’est pas étonnant que j'aie le » dessous ; mais j'ai bien gravé dans ma mémoire tous les argu- » ments de M. le prévôt : j'en conférerai avec les ministres, et » je ne repousserai point la vérité. » Il tint parole dans la suite; mais non sans avoir fait douter longtemps de sa conversion.

Vers cette époque, il y eut un ministre qui, honteux de la pusillanimité de ses confrères, offrit de soutenir à Thonon une discussion réglée et solennelle : il posait pour conditions, que le Duc enverrait des ôtages à Genève, comme garantie de sa sûreté personnelle et de celle de ses compagnons, el que l’on se conformerait à certaines prescriptions qu'il déterminerait d'avance. Le Père Chérubin en écrivit au prince et au Nonce, qui accordèrent tout; puis 1l avertit le ministre, lui disant que toute la ville de Thonon l’attendait, La peur alors saisit ce pauvre champion, qui ne songea qu'à retirer sa parole avec une apparence d'honneur; et malgré les réclamations du Père Chérubin, malgré qu'il offrit de se rendre lui-même à Genève, malgré encore le vif désir des protestants, il fut impossible d'arriver à la dispute : le consistoire de Genève mit fin à toutes les négociations en bannissant le ministre qui, de son autorité privée, avait engagé cette

‘affaire, Acte fut dressé de cette nouvelle preuve de lâcheté et de mauvaise foi : on le fit enregistrer, et il demeura longtemps aux archives de Thonon?.

4144. L’attente inutile de cette conférence avait, entre autres raisons, déterminé François à refuser une invitation cependant bien chère à son cœur. M"° de Boiïisy, arrivée au château de Brens avec quatre de ses enfants, eût grandement désiré le voir; la présence même du prévôt lui était nécessaire, disait-elle, pour résoudre des affaires très-importantes. Il ne put qu'envoyer Rolland avec cette réponse : « Dites à ma bonne mère que, sans » qu'elle s’en doute, sa demande est une tentation que me sus- » cite l'ennemi du salut. Il y a ici tant d'enfants de Dieu, mes » frères et sœurs par sa grâce, qui ont besoin de moi, que je » serais infidèle en les quittant pour la satisfaction de ma fa- » mille ou la mienne. » M*° de Boisy comprit et partit sans le voir.

Ainsi lapôtre suivait l’enseignement de son divin Maître : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Missions des Capucins.

digne de moi. Il était donc bien digne du Seigneur, qui aussi le montrait à tous comme l'instrument de sa grâce. Une femme du faubourg Saint-Bon, à Thonon, était calviniste obstinée : les arguments les plus évidents, la conviction même et sa vénération pour François, tout échouait contre sa volonté, et aux instances les plus touchantes, elle répondait seulement qu’étant née protestante, elle mourrait protestante. Cependant elle mit au monde un fils, et elle eut le malheur de différer quelques jours à le faire baptiser, de sorte que l'enfant mourut subitement et sans baptême. Égarée par une inconsolable douleur de lui avoir ainsi fermé la porte du ciel, cette pauvre mère portait elle-même le corps au cimetière, lorsqu'elle rencontra le Saint. « Mon père, » mon père, s’écrie-t-elle en se jetant à ses pieds qu’elle arrose » de larmes, rendez-moi mon enfant, faites qu’au moins il vive » assez pour être baptisé; je me ferai catholique. » — « Alors le bienheureux Francois fléchit les genoux, et pria Dieu sur la foi de cette femme; et à la même heure l’enfant retourna en vie. Ses parents en rendirent grâces à Dieu et le portèrent au baptême, depuis lequel il vécut encore deux jours; et à cette occasion, renonçant à l’hérésie, ils embrassèrent la religion catholique. Le bruit de ce miracle se répandit aussitôt; le Père .Chérubin en parla publiquement dans la chaire, et plusieurs, après qu'ils se D bien informés, ne différèrent plus de revenir à l'Église.

112. Le. éparate des Quarante-Heures s'achevaient et le jour même avait été fixé; mais l'attente du Duc amena diverses remises, etil fallut même arrèter en chernin plusieurs processions, qui venaient des villes éloignées. Par des délais successifs, on vint à déterminer que l'ouverture se ferait le 20 septembre, et cette fois, malgré que le prince ne pût arriver qu’au mois d'octobre, on jugea convenable de ne plus changer le jour: il était à craindre qu'un nouveau retard ne refroidit la dévotion des peuples, et l’on espérait de la piété de S. A., malgré l’impossibilité de l’avertir, qu’elle approuverait une mesure dont le motif était le bien des âmes.

L'évêque vint plusieurs jours avant les ee et il apprit, dès son arrivée, que le ministre La Faye répandait à profusion le libelle composé par lui contre le culte de la Croix : cet homme prétendait réfuter les feuilles publiées lors de la plantation de la croix d'Annemasse; mais il n'avait pas signé son œuvre. L'avis

1 Ch.-Aug. de Sales, et dépos. des témoins oculaires.

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