CAVE
Socré
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achéver l'instruction, fortifier la foi et exciter la piété. Le soir, il les présenta à l’évêque, qui reçut leur abjuration; mais en mème temps il supplia le prélat de leur donner la Confirmation, parce que ces bonnes gens, venus de fort loin, devaient partir le lendemain : la grâce du sacrement était nécessaire pour fortifier dans leur âme la foi si récemment acquise.
ME de Granier accéda volontiers à cette demande, car son zèle était celui d’un saint; mais 1l fallut que François lultât contre l'opposition de ceux qui entouraient le prélat. Ils prétextaient la grande fatigue causée par la longueur des cérémonies, et il y en eut même dont l'esprit égaré forma l’odieuse accusation que le prévôt, en vue de la succession, cherchait la mort de l'évêque. Sans se préoccuper de ces misérables injures, il répondit doucement : « J'espère de la bonté de Dieu que Monseigneur ne $e » trouvera point mal de ce travail. » Et en effet, dès le même jour, S. G. put encore écrire au Duc : elle expliquait les motifs qui avaient empêché de retarder encore la solennité, elle faisait connaître combien Dieu avait béni cette œuvre, qui pourrait se renouveler avec des fruits plus abondants quand le prince viendrait à Thonon.
Le curé d'Annemasse porta cette lettre à Chambéry, et en même temps celles qu'écrivaient François et le P. Chérubin. Charles-Emmanuel, après avoir lu, l’écouta encore avec bonheur, et il s’écria, levant les yeux au ciel : « Dieu soit à jamais » béni et loué pour tout le bien que sa bonté a fait et veut faire » encore dans mes États! » Puis, mettant la main sur la croix qu'il portait comme grand-maître de l'Ordre de l’Annonciade : « Je ne veux rien épargner, ajouta-t-il, pas même mon sang, » pour l’exaltation de la sainte Église et pour la conversion de » mes sujets : je veux que la religion catholique soit seule en » exercice public dans mes États. Je vais en Bresse; à mon re- » tour, je ferai savoir le jour où il faudra commencer les Qua- » rante-Heures. » Il fit ensuite une ordonnance par laquelle il chargeait François d’une distribution d’aumônes à Ripaille et à Filliez, et, en la remettant au curé, avec une courte réponse pour le P. Chérubin : « Recommandez-moi, dit-il, aux prières » de M. de Genève et de ses dignes coopérateurs : je ne tarderai » pas à les voir. »,
. 116. Ces nouvelles causèrent une grande joie, d'autant que l’on savait que le cardinal de Florence, légat du Pape, devait prendre son chemin par Thonon, dans son retour de France en Italie; et sa présence, jointe à celle du prince, devait être pro-
digieusement utile au bien. En attendant, François commença la distribution des aumônes, et « c'était une merveille de voir la dilection des pauvres envers ce bienheureux homme, et la sienne envers eux : car il les portait tous dans ses entrailles pour l’amour de Jésus-Christ'. »
Le Duc fut peu de temps en Bresse : ayant rencontré le légat au village de Chana, sur le Rhône, il revint avec lui à Chambéry, d’où il manda à MF de Granier qu'il arriverait à Thonon le 28 septembre, que le cardinal tarderait de deux jours, et qu'il faudrait commencer les prières le jeudi 1” octobre. On ne recut cet avis que le 28 au matin, et l’on apprit en même temps que le prince avait résolu de punir ceux qui, en 1594, fomentant la rébellion, avaient appelé les Bernois, rasé le château et expulsé la garnison catholique {N° 17). Ce fut avec terreur que les protestants apprirent cette menace : leur consistoire s’assembla immédiatement et ne vit de ressource que dans la charité de l’évêque. Tous les membres se rendirent chez lui sous la conduite de M. de Vallon, qui devait porter la parole; et ce fut avec la bonté d’un père que Claude de Granier, qui avait interrompu son repas pour les recevoir, leur promit de demander grâce. Il partit bientôt à leur tête, accompagné de l'abbé de Chissé, son grand-vicaire, et de François : une grande foule suivait, composée de gentilshommes et de bourgeois. Le cortège était déjà loin de la ville quand le prince parut. A la vue du prélat, il descendit de cheval et lui tendit la main avec affection ; mais l’évêque, se jetant à genoux avec tous ceux qui le suivent, n’a de paroles que pour implorer le pardon, et proteste qu'il ne se relèvera point qu'il ne l'ait obtenu. Charles-Emmanuel était irrité; mais il aimait ses peuples, etil ne put tenir devant cette scène attendrissante : relevant l’évêque avec bonté, il promit d'oublier tout le passé. La joie alors et la reconnaissance parurent sur tous les visages, et le pieux prélat, exaltant la bonté de son souverain, le pria d’en faire ressentir les effets à tout le Chablais : « Je » vous le promets, dit le Duc attendri : je ferai tout le bien que » vous me proposerez; je le ferai par amour pour mes sujets, » que je porte tous dans mon cœur, et par considération pour » vous, qui êtes si digne de toute mon affection. »
1 Ch.-Aug. de Sales. — On voit dans cet auteur que l'aumône ordonnée par le Duc était de 120 pains {par semaine; outre 5 boisseaux fournis par l’abbaye de Filliez, et le prieuré de Ripaïlle, que François distribuait à 16 hommes vieux et.malades. )
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Cet événement fit sur les âmes une vive impression, et les cœurs les plus obstinés dans l’hérésie.en furent touchés : l’évêque était bien un père, le Duc était un bon prince et la foi de l'un et de l’autre ne pouvait être que vraie. M. de Vallon, plus ému que tous, ne tarda pas à leur donner l’exemple de la conversion. i
117. François devait faire lé sermon d'ouverture, etils’y préparait; mais Dieu permit qu'il éprouvât une entière impuissance. « Jamais son esprit ne s'était trouvé ni si distrait, ni si stérile, » et il n’en pouvait rien tirer : » toutefois, s’en remettant à la Providence du succès ou de la confusion, il demeurait sans inquiétude, continuant à méditer son sujet comme s’il eût pu quelque chose.
Cependant le légat devait approcher, et l'heure vint d’aller à sa rencontre : le peuplé et le clergé se mirent en marche sous la conduite des évêques de Genève et de Saint-Paul, et, ayant trouvé le cardinal à 4 kilomètres de la ville, lui firent cortège jusqu'aux portes, où le Duc attendait avec ses gardes et toute sa noblesse. Après les compliments, on le conduisit à Saint-Hippolyte, où il adora le Saint-Sacrement, et de là à l’hôtel-deville, préparé pour le recevoir. Il y reçut bientôt la visite du prince, qu'accompagnaient les évêques, le prévôt et plusieurs gentilshommes.
M°' de Granier raconta les merveilles de la foi en ces contrées, et le cardinal, profondément ému, l’embrassa jusqu’à deux fois, le remerciant de son zèle, qu’il ferait connaître au Pape. « Oui, » dit Charles-Emmanuel, ce digne évêque est l’apôtre de toute » la province; je le seconuerai de mon pouvoir et au besoin de » ma vie. » Puis, présentant François : « Voici, monseigneur, le » véritable apôtre du Chablais : c’est un homme de Dieu que le » ciel nous à envoyé; c’est lui qui, le premier, a osé pénétrer » seul dans ce pays, au péril de sa vie, lui qui a semé la divine » parole, arraché l’ivraie, planté la croix, et rétabli la foi ro- » maine que la fureur de l'enfer avait bannie pendant plus de 60 » ans. » Cette affection du prince surprit les assistants, et surtout les hérétiques, qui n’avaient point supposé tant de bienveillance et d'estime; pour François, confus au delà de ce qu'on pourrait dire, il ne sut que tomber aux genoux du légat et baiser sa robe en signe de respect. Celui-ci, le relevant aussitôt, l'embrassa avec effusion, et lui dit : « Je vous remercie de votre » zèle; poursuivez avec la même ardeur : Sa Sainteté saura tout » ce que vous faites pour le salut des âmes. » :
Ces paroles augmentèrent le trouble du Saint, et le cardinal, qui s’en aperçut, admira celte modestie qui se joignait à tant de mérite. Les courtisans allaient ajouter encore à ces éloges; mais: lui se retira promptement et fut prier le P. Chérubin de faire à sa place le discours d'ouverture : « Les louanges qu’on vient de » me donner, dit-il, m'ont tellement déconcerté et rempli de » confusion, que je ne saurais comment paraître le premier de- » vant cette auguste assemblée. »
118. C'était encore dans l’église Saint-Augustin que devaient sé faire les prières ; mais cette fois elle avait été plus splendidement décorée. Toute la nef était tendue d’or, d'argent et de velours violet, et en face de la chaire, placée du côté droit, s'élevait une richeestrade, avec un dais en drap d’or frisé, pour le cardinal et le Duc. Dans le chœur, un demi-cercle de colonnes doriques, peintes et dorées magnifiquement, supportait un dôme semé d'étoiles d’or; et sous ce dôme, une longue suite de gradins conduisait à l'autel, tout chargé de lumières et de fleurs et portant le riche tabérnacle où le Saint-Sacrement devait être exposé.
Une émouvante action précéda en l’église Saint-Hippolyte l'ouverture des Quarante-Heures : le légat y reçut l’abjuration d’un certain nombre d’hérétiques, à la tête desquels se trouvait l’ancien ministre Pierre Petit. Devant une nombreuse assistance, que l’édifice ne pouvait contenir, et en face du cardinal et du prince, qu'entouraient par ordre les évêques et tous les dignitaires ecclésiastiques ou séculiers, cet homme parla plus d'une
“heure et fit ressortir avec éloquence les trois principaux caractères qui lui montraient dans l’Église Romaine la véritable Eghse de Jésus-Christ : son invariable unité, sa sainteté consacrée par tant de prodiges, et son apostolicité qui montre depuis saint Pierre une succession non interrompue de pasteurs. Il conelut en demandant son admission dans cette Église et, se jetant aux pieds du légat, prononcça l'acte d’abjuration. M. de Forax, un grand nombre de gentilshommes et de bourgeois de Thonon abjurèrent ensuite, etle chant du Te Deum porta jusqu’au ciel les actions de grâces de l'assemblée entière.
119. La messe solennelle commença bientôt : M de Granier officiait, et les chants étaient exécutés en chœur par les musiciens du légat et du Duc. Après la messe, une magnifique procession s'organisa pour porter le Saint-Sacrement à l'église Saint-Augustin. L'assistance y était incroyable et présentait le plus bel ordre; les rues étaient toutes tendues de tapisseries où
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ornées de verdure et de tableaux; l’ostensoir étincelait de perles et de diamants, sous un riche dais, que portaient le Duc et son frère avec les deux avoyers de Fribourg; le cardinal marchait après, escorté des prélats, des gentilshommes et officiers de la Cour, et des bourgeois agrégés à la confrérie du Saint-Sacrement : la foule suivait émerveillée et recueillie, et l'éclat des costumes et des décorations, que relevait le feu des torches, offrait un spectacle inexprimable.
Dans le parcours avait été dressé un reposoir, sous un arc triomphal à quatre faces, qui portait un château surmonté d’une pyramide, flanqué de quatre tours et armé de pièces d'artillerie. En avant paraissait une nuée, qui s’ouvrit à l’arrivée du légat, laissant passage à une blanche colombe, qui avait le bec, la poitrine et les pieds dorés. Elle descendit vers lui, portant un compliment en latin, tracé en lettres d’or sur fond d’ azur!; puis elle alla au Duc, qui reçut un compliment en français”, également peint avec magnificence. La nuée disparut alors, et une galère à trois rangs de rames, merveilleusement soutenue dans les airs, s’avança pour attaquer le château, qui répondit avec vigueur; mais la fumée et le bruit effrayèrent plusieurs assistants et, pour éviter le désordre, la procession continua sa marche , sans qu’on se fût arrêté au reposoir.
Un autre spectacle était préparé devant le portail même de Saint-Augustin : du pied d'une montagne jalhissait une source d’eau pure, image de la doctrine sacrée, et le sommet lançait des gerbes de feu symbole de l'amour divin; ainsi l’Église prêche la vérité et répand la sainte dilection.
Dans l’assistance, tout le monde comprenait ces éloquents enseignements, et pas un cœur n'était froid quand, dans l’église resplendissante, les douces symphonies de la musique saluèrent le Dieu d'amour, que l’évèque plaçait sur l’autel. II y eut alors üne indicible émotion, bien des larmes mouillèrent le sol, certes il n’est pas étonnant que l’ardente parole du Père Chérubin ait alors acquis pour les auditeurs une extraordinaire
1 Plus grand qu'Alexandre, vous remportez sur Mars une triple victoire , rendant la paix à trois grands princes. Vous retournez vainqueur, le front orné de trois couronnes formées des rameaux de Pallas, et ayant rendu à la Religion toute sa gloire. Pour ces mérites, la Sainte Trinité éternelle ceindra votre front du triple diadème,
2 Grand prince, dont le zèle et la valeur méritent un bonheur aussi grand que vous avez le cœur, le ciel, qui vous chérit, vous rend vainqueur dans la paix plus qu'en guerre. (Ch.-Aug. de Sales.)
puissance. Sur ces mots du Psalmiste : Qui dira les puissances du Seigneur et qui annoncera dignement ses louanges ? il établit par d'irrésistibles arguments le dogine de la présence réelle, et tous admirèrent le discours et l'orateur ; le cardinal cependant avait éprouvé comme une déception, qu'il exprima ensuite à M de Granier : c'était l'apôtre du Chablais qu'il avait espéré entendre. L’évêque exalta alors la modestie de François, promettant du reste qu'il y aurait bien lieu de l’entendre;'et en effet il prècha plus de dix fois dans la durée des Quarante- Heures, expliquant le mystère Eucharistique par les paroles mêmes sur lesquelles l'hérésie dresse ses plus fortes barricades.
Sept autres prédicateurs, et spécialement Louis de Sales, portaient aussi la parole aux peuples, à mesure que se présentaient les processions : chacune arrivait et repartait à son heure; mais, quelque fût leur chemin, toutes passaient par la place de la Halle, devant la croix peinte d’azur à lames d'or, où l'on retrouvait l'inscription d’Annemasse, et toutes aussi défilaient devant l'hôtel-de-ville, d’où le légat admirait en louant Dieu le spectacle de ces ferventes multitudes.
120. Sur les deux héures de l'après-midi, le cardinal et le Duc retournèrent à Saint-Hippolyte, où plusieurs paroisses attendaient pour abjurer l'erreur. Dans la foule se remarquait un bon vieillard, dont la joie offrait un caractère indicible. Catholique jusqu’à vingt ans, et devenu protestant sous l'influence de la force , jamais il n’avait cessé d'appeler le jour qu'il voyait alors : on avait dû le porter à Thonon, mais là, retrouvant presque son ancienne vigueur, il fendit la foule pour se précipiter aux pieds du légat, et voulut abjurer à haute voix; puis on l'entendit s’écrier que désormais il mourrait content.
A cette première cérémonie en succéda une autre, où cinq à six cents personnes furent réconciliées ; puis une troisième, et ainsi presque continuellement. « Le légat, dit François à ce » propos, fut témoin de la conversion de plusieurs milliers de » personnes. Il eut la bonté de recevoir l’abjuration d’un cer- » tain nombre; pour les autres, il les envoya à l’évêque et à moi, » le nombre des pénitents étant si grand qu'il ne pouvait y suf- » fire. Il était même nécessaire qu'il ÿ eut toujours quelque ec- » clésiastique tout prêt pour réconcilier ces pauvres brebis qui » revenaient en foule à la bergerie de Jésus-Christ’. »