‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 19 sur 61 · Le second jour fut témoin d’un grand exemple. Le Duc · texte numérisé non relu

Le second jour fut témoin d’un grand exemple. Le Duc

1 Lettre 94e,

Liv. IT. Chap. V. — QUARANTE-HEURES DE THONON. 177

et avec lui son frère Amé, le marquis de Lullins et grand nombre de courtisans, se rendit à l’église Saint-Hippolyte, portant comme aux plus solennelles occasions le grand collier et le manteau de l’Annonciade. Là, ils entendirent la messe du Père Chérubin et se présentèrent à la Sainte-Table. Le religieux, profondément ému, ne put se retenir de parler et, tenant dans ses mains l’hostie sacrée, il tira de son cœur des paroles si pathétiques que tous en pleurèrent abondamment. De Saint-Hippolyte, le prince alla à Saint-Augustin, où il adora longtemps; et on l'y vit revenir vers les deux heures, où il entendit le Père Galésius démontrer avec une saisissante éloquence que l'Église Romaine est vraiment la maison du Seigneur, de laquelle le Psalmiste a dit : Je me suis réjoui de ce qu'on m'a appris : Nous irons dans la maison du Seigneur.

Sur le soir enfin, pour couronner pieusement cette bonhe journée , Charles-Emmanuel voulut prendre une part active à une dernière cérémonie. Il y avait à Thonon /a rue de la Croix, ainsi nommée d'une croix remarquable, que l’hérésie avait abattue : c'est dire que François s'était résolu à la remplacer, comme en semblable occasion il avait fait à Annemasse. De Saint-Hippolyte, où la nouvelle croix était déposée, une longue procession se rendit au lieu désigné : les confrères du Saint- Sacrement, vêtus de blanc, en faisaient comme le corps, et il y avait, dans le pieux cortège, plus de quatre mille personnes, qu'édifiait l'harmonie des chants pieux. Sur la place, ce fut au bruit des trompettes, des tambours et des décharges de mousqueterie que la croix se dressa : le Duc fut des premiers à la soulever, et, malgré qu’elle fût très-pesante, on l’éleva et on la plaça par la seule force des mains; ce qui se fit avec tant de . facilité et de promptitude, que les assistants y virent an prodige. « Le prince, ayant fléchi les genoux et fait sa prière, embrassa et baisa la croix. Les confrères en firent autant après lui, et, lorsqu'on eut chanté l'hymne de réjouissance, se retirèrent en église de l’Oratoire'. » Là parut encore la piété de Charles- Emmanuel qui se plaça dans une stalle pour y prier plus dévotement et entendre de la bouche du Père Chérubin une émouvante instruction sur le culte de la croix : le religieux établissait par l’histoire l'antique usage de planter des croix, et quand il rappela le zèle constant de la maison de Savoie pour l’exaltation du signe sacré, tous se dirent que-le prince à qui s’adressait le

1 Ch.-Aug. de Sales.

prédicateur ne le cédait en rien au plus pieux de ses ancêtres. Pour lui, touché d’une merveilleuse dévotion, il voulut assister aux prières des confrères et on le vit dans l’église jusqu’à la fin de la solennité, à 2 heures après minuit. François fit le sermon de clôture, puis l’évêque, sous le dais que portaient le Duc, un avoyer de Fribourg et les seigneurs de Grand-Court et de Vatteville, reporta le Saint-Sacrement à l’église Saint-Hippolyte : ce fut encore une brillante procession où l’éclat des flambeaux parut avoir dissipé toute l'obscurité de la nuit.

122. Le légat partit le 3 octobre, heureux d’aller redire au Saint-Père les merveilles dont il avait été témoin : il put exalter aussi la piété du prince et les honneurs décernés au représentant du Pontife. Charles-Emmanuel resta à Thonon, et comme il apprit que 80 personnes du marquisat de Lullins, qui venaient pour abjurer l’hérésie, avaient été arrêtées par les hérétiques, il envoya à leur rencontre le marquis et le P. Chérubin : celui-ci les exhorta, et quand ils eurent été réconciliés par l’évêque, leur bon seigneur les reconduisit en témoignage de sa joie.

Le moment était mal choisi pour les ambassadeurs de Berne; qui se présentèrent alors, réclamant la liberté de conscience et la conservation de trois ministres dans le Chablais. « Quand » vous vous êtes emparés de cette province, répondit le Due, » vous avez contraint les peuples à embrasser vos nouvelles opi- » nions; maintenant que je l'ai recouvrée par la justice des » armes, et que presque tous mes sujets demandent que je réta- » blisse l’ancienne et véritable religion dans l'état d'autrefois, » pouvez-vous trouver étrange que j'accède à leurs désirs? » Aux députés Bernois succédèrent ceux de Fribourg, qui se réjouirent avec $S. À. de la conversion du Chablais et se retirèrent comblés d’honneurs.

Cependant, autour du prince, s’agitait encore la question des trois ministres que Berne demandait, et plus d’un conseiller soulevait des craintes pour l'avenir, au cas où l’affaire du marquisat de Saluces ramènerait la guerre avec la France. Le Duc alors convoqua un grand conseil; mais il voulut que le prévôt y assistât. Pour appeler sur les délibérations la grâce d’en-haut, il entendit le matin la première messe d’un nouveau prêtre, voulut être parrain de l’enfant d’un pauvre paysan nouvellement converü, et assista à l’abjuration de trois à quatre cents personnes des paroisses de Bons et Saint-Didier. De son côté, François se prépara par la prière, invoquant surtout l'appui de son bien-aimé patron, dont l'Église ce jour-là célébrait la fête.

Liv. II. Chap. V. — MESURES PRISES PAR LE DUC. 179

L'heure venue , il alla au conseil, et ce fut avec grande peine qu'il entendit la plupart des conseillers appuyer les instances de l’hérésie. « Sérénissime Seigneur, s’écria-t-il, quand vint son » tour de parler, laisser les ministres en cette province, c’est » perdre vos terres, et le ciel surtout, duquel un pied de largeur » vaut plus que tout le monde. Ils ne sont dans ce pays que par » tolérance, et il ne peut y avoir de convention entre le Christ » et Bélial'. » Pour le Duc, ces paroles furent comme un oracle : « Qu'ils sortent donc, dit-il en se levant, et que personne ne m'en parle plus. » — Et quand les députés Bernois vinrent le solliciter encore, il répondit vivement : « E# bien, j'en suis con- » dent, pourvu que vous receviez à Berne les prêtres que j'y en- » VETrAI. »

A quelques jours de là, on voyait deux hommes sortirentdeThonon et prendre la route de Genève. « Silencieux et mornes, ils laissaient lire sur leur physionomie décontenancée le sentiment amer que laisse dans le cœur un échec éclatant : c’étaient les deux derniers ministres du Chablais, Louis Viret et Jean Clerc; les peuples avaient vu la fausseté de leur doctrine, et eux, qui n'avaient pu la défendre, allaient cependant pour vivre, essayer de la répandre ailleurs.

123. L'affaire des ministres étant terminée, le Duc songea aux moyens de consolider la foi dans le Chablais, et voulut connaître un mémoire que Francois pour cela avait rédigé. L’apôtre y demandait « entière mainlevée du revenu de tous les bénéfices du Chablais, pour l'entretien des curés, ou au moins du revenu des cures, les autres bénéfices étant appliqués pour trois ans au rétablissement des églises; » il jugeait nécessaire, outre le renvoi du maître d'école. hérétique auquel succéderait un catholique, de renouveler la défense faite aux parents de faire instruire leurs enfants à l'étranger, et de rétablir le legs de François Escherny en faveur de douze pauvres écoliers; il sollicitait contre les protestants l’exclusion des charges... avec l’ordre pour le ministre de se tenir éloigné de Thonon « le plus qu'il se pourrait faire; » et enfin il réclamait pour les catholiques habitant Thonon le titre et les privilèges de la bourgeoisie?. Le prince accorda-tout et ajouta spécialement : « $S. A. veut que la religion prétendue réformée soit entièrement défendue, tant en général qu’en particulier ?. »

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Voy. Tome VI, page 50. — 3 Le Duc donna à cette occasion des lettres pattentes au procureur fiscal, Claude Marin (Voy. Tome

Conformément à cetle décision, et tout en laissant hbres les hérétiques sans influence, dont le temps sans doute amènerait la conversion, Charles-Emmanuel résolut d'agir efficacement à l'égard de ceux qui occupaient un rang élevé : il craignait de leur part une action funeste sur les nouveaux convertis, et d’ailleurs il ne pouvait considérer en eux que des sujets peu fidèles, toujours disposés à seconder les Bernoiïs, si la guerre se rallumait. Donc, le mardi 6 octobre, il convoqua dans la maison de ville tous les bourgeois de Thonon et les principaux habitants du Chablais, et s'y rendit avec les évêques de Genève et de Saint- Paul, François et le P. Chérubin, qui devait faire lés fonctions de chancelier. Voicile sens de ses paroles : « Depuis que nous » avons recouvré cette province, injustement occupée, nous » n'avons rien tant désiré que de l’arracher au joug de l’enfer, » que lui imposait l’hérésie. Pour cela, quand il nous était loi- » sible de commander, nous avons préféré la douceur et la per- » suasion, réclamant le zèle et les lumières d’habiles et vertueux » prédicateurs. Certes, nous voyons avec grande joie que la plu- » part ont répondu à notre attente : nous les voyons, nous les » aimons et nous saisirons les occasions de leur montrer notre » contentement. Mais il en est qui s’obstinent dans le mal, refu- » sant de s’instruire ou ne se laissant point toucher par /a sain- » leté, majesté, splendeur, excellence, antiquité, solidité, mi- » racles et concorde de la religion, non plus que par notre » exemple et volonté, tant ils se plaisent au bourbier et, comme » les oiseaux de nuit, préfèrent les ténèbres à la lumière. S'ils ne » se convertissent, ils sentiront le poids de notre disgrâce. Ha! » misérables! qui vous endurcit à ce point, vous pour qui Jésus- » Christ a été crucifié? Mais enfin, nous voulons maintenant » savoir Ce qui en sera : faites place au milieu; que ceux qui » sont nôtres ou veulent l'être viennent à ma droite, et que les » obstinés se placent à ma gauche. »

Au premier moment, un assez grand nombre manifestèrent la volonté de persévérer dans l'erreur; mais François, se mêlant à eux pour les exhorter, en ramena la plupart à droite du’prince : d’autres cependant restèrent sourds à toute parole, spécialement Brotty, Joly et Despretz. « C’est donc vous, s’écrie alors le Duc,

NI, page 49); mais le Sénat et la Chambre des comptes, ayant surtout égard aux chevaliers de Saint-Maurice et Saint-Lazare, que concernaient les premières, demandes de François, alléguèrent des prétextes pour différer l’enregistrement. Il fallut recourir au Pape, ainsi qu'on le verra.

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» qui voulez demeurer ennemis de votre Dieu et de votre prince! je vous ferai voir que je suis votre souverain et votre » maître : sortez d'ici; je ne vous donne que trois jours pour » évacuer mes États. »

Pendant qu'ils partaient, chassés par les huissiers et les gardes du prince, et que, retirés à Nyon, ils allaient apprendre à réfléchir, le nombre des conversions se multiplia : chaque jour l’évêque était appelé à recevoir des abjurations. Le mercredi vint le P. Sébastien, capucin, amenant plusieurs paroisses, et entre autres Ballaison, Messery, Nernier et Hermance : pour amener ces âmes à la foi, le religieux s'était fait tout à tous; on avait vu se mêler dans les vignes au travail des paysans. Les paroisses de Lully, Chavanay et Courcy se présentèrent le jeudi; puis le lendemain 300 personnes de Ternier, priant le Duc d’interdire aux ministres l'entrée de leur bailliage. Le dimanche enfin, on reçut joyeusement 200 personnes de Margencel, qui portaient la croix de leur église, longtemps cachée comme celle. de Saint-Cergues (N° 114) : le P. Chérubin, tenant cette croix, les félicita et les exhorta si éloquemment qu’ils ne pouvaient se tenir de pleurer.

124. C'était en frémissant que le sénat de Berne avait appris lexil des sectaires obstinés : 1l menaça de la guerre, comme si le traité de Nyon avait été violé, et le Duc reçut en même temps les réclamations d’Élisabeth d'Angleterre, vrai bourreau des catholiques, des protestants de France et des Pays-Bas et des princes hérétiques d'Allemagne. Il tint ferme, et multiplia les marques de son zèle, se montrant d'autant plus actif qu'on s’attachait davantage à l’intimider. Non content des lettres patentes par lesquelles, le 12 octobre", il avait exclu les hérétiques de. toute gestion des biens et revenus ecclésiastiques, prohibé sévèrement toute menace ou injure aux catholiques, et enlevé aux protestants l’habilité à toute charge, il donna mission à François, à Claude d’Angeville et à Claude Marin de faire une enquête exacte de l’état des bénéfices en Chablais et Ternier, et lui-même, ainsi qu'un véritable père, s’appliqua tout entier à ramener ce qui restait de protestants. Il les faisait venir, leur parlait avec bonté, les touchait par son affection, les déterminait à se faire instruire, et quand les missionnaires les avaient préparés, lui-même les conduisait comme en triomphe devant l'évêque, qui recevait leur abjuration. De Thonon, il se porta

1 Tome VI. page 57.

dans la province entière, visitant chaque paroisse et exhortant les peuples comme un apôtre. « Ainsi qu'il n‘y a qu'un Dieu, di- » sait-il, il n’y à qu'une seule Église, qui est la Romaine, hors » de laquelle on ne se peut sauver. » Et la force, la netteté de ses arguments, la douceur de sa voix, la bonté empreinte sur son visage, arrachaient d'ordinaire ce cri : « Nous voulons être » de la religion de notre bon prince; nous renonçons à l’héré- » sie! » El le bon prince, tout ému, touchait la main de ces braves gens et leur assurait sa protection : on le vit même en embrasser plusieurs. Ce fut bientôt partout un indicible enthousiasme; la foule se portait sur les chemins, criant au passage du Duc : « Vive Son Altesse Royale! Vive l’Église Romaine! Vive » le Pape! » Les croix se redressaient aux avenues des villages et sur les places, et le Chablais reprenait son aspect catholique : alors le prince put compter ceux que retenait encore l'erreur, et comme ils rejetaient sa miséricorde, ils subirent par l'exil sa justice désormais impitoyable.

125. L'enquête des bénéfices était terminée‘! : elle montrait dans le Chablais d'immenses ruines, avec quelques biens et églises encore disponibles ; au bailliage de Ternier, à l'exception de dix-neuf paroisses et deux annexes, tout était encore au pouvoir des Genevois. Le Duc, après avoir étudié cette affaire, s'entendit avec l’évêque pour établir dans tout le pays des curés et des prédicateurs, et afin d'assurer leur subsistance, comme aussi le rétablissement des églises et des cures, il nomma le primicier Claude d’Angeville économe général des bénéfices de Chablais et Ternier.

D'un autre côté, « le soigneux apôtre pensait diligemment à tout ce qui était nécessaire pour la conservation et amplification de la religion catholique en Chablais; » et à la fin il présenta au Duc un projet de règlement en quinze articles? : 1° qu’en Chablais et Ternier tous vivent selon la religion catholique, un délai étant donné aux protestants pour s’instruire ou partir après avoir vendu leurs biens ; 2° que personne ne puisse dogmatiser, sauf devant les théologiens, ni détourner les catholiques des offices; 3° que tous observent les commandements de l'Église; 4° que les livres prohibés, sous les peines de droit, soient livrés à l'évêque dans le délai d’un mois; 5° que tous assistent à tous les offices ; 6° qu’en ce temps les cabarets et boutiques sotent fermés, et les danses et jeux prohibés; 7° que l’on veille à ce que

1Tome VI, page 58. — ? Zbid., page 52.

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les chefs de famille envoient aux catéchismes les enfants et serviteurs ; 8° qu'aucune charge ne soit exercée ni par les protestants, ni en leur nom; 9° qu'il soit informé contre ceux qui ont démoli les églises et les cures, autels, baptistaires, etc., avec obligation de tout rétablir; 40° que les biens des églises soient restitués ; 41° de même les titres et papiers; 12° qu'ilsoit pourvu à l’exacte livraison des blés destinés aux aumônes; 13° que les cloches ou le métal portés aux Allinges soient rendus aux églises; 14° que le Duc prenne sous sa spéciale protection l'évêque et tous les ecclésiastiques, et 15° que les gouverneurs et magistrats veillent à l'exécution de ce que dessus et prêtent assistance à la juridiction spirituelle.

Le Duc agréa tout , en ce qui le concernait, laissant à l'évêque le droit de réglementer ce qui était purement de son ressort, pourvoyant à une exacte surveillance pour éviter les contraventions, et assurant pour le bien tout l'appui de son autorité. Il scella ces arrêtés de ses armes, sur cire rouge; et, après tant de belles choses faites pour la gloire de la religion, s’en alla au fort des Barraux, pour en hâter les fortifications.

126, De son côté, François retourna pour quelque temps au château de Sales. Il y reparut simple et modeste comme autrefois, et tandis que de toutes parts on célébrait en l'exaltant lui-même ce que Dieu, dans sa miséricorde, avait fait en Chablais, son cœur avait à peine besoin de se rappeler que le plus intrépide apôtre est seulement un serviteur. Serviteur bon et fidèle, sans doute; mais, au service du Seigneur, le Saint est tranquillement fidèle, comme le domestique attaché à un bon maître : l'amour sacré est son objet, son occupation, sa joie, et s’il considère ses œuvres, leur insuffisance seule peut le frapper; Dieu n'est-il pas plus grand que toutes les œuvres de l'homme?

Dans la pieuse famille un bonheur ineffable se traduisit en affectueux épanchements, où le respect et la vénération semblèrent tempérer les sentiments de la nature. M. de Boisy pleurait en embrassant ce fils, qui était bien la couronne de sa vieillesse, l'honneur de sa maison, et plus encore la gloire de l'Église; M*° de Boisy le contemplait comme dans l’extase, et pour ses frères, pour la maison entière, pour Louis surtout, François avait un caractère surnaturel si marqué que leur amour était vraiment un culte.

Il était là, consacrant son temps par la prière, l'étude, le soin et la direction de sa famille, ne prenant d’autres délassements

que de pieuses conversations ou ces promenades chères aux âmes contemplatives, quand il apprit que les trois hérétiques obstinés, Brotty, Joly et Despretz, ne supportant plus l'exil, demandaient à revenir dans leur patrie. Il alla solliciter pour eux un sauf-conduit dont ils se hâtèrent de profiter, et lorsqu'ils vinrent remercier leur bienfaiteur, la conversation fut naturellenent une conférence qui amena bientôt leur conversion.

Dans la préface de son commentaire sur Josué, Bèze affirme que c'est à Calvin qu’appartient la gloire d’avoir inventé la manière d'expliquer ces paroles : Hoc est corpus meum; Ceci est mon corps". Ainsi le dogme Eucharistique, comme lentendant les protestants, est l'œuvre de Calvin; ni les SS. Pères, niles Apôtres ne le connaissaient. François fit remarquer cet aveu, que l’Église protestante n’est pas apostolique, et Brotty, fort embarrassé, demanda à soumettre cette objection au mimistre La Faye. Celui-ci ne trouva d’autre expédient que d’accuser Bèze d’erreur, promettant de corriger tous les exemplaires qu'il pourrait trouver. Brotty, assez peu content, posa cette question : Peut-on se sauver dans l'Église Romaine? Et sur la réponse affirmative, il ajouta : «Qu'avez-vous à dire aux preuves » par lesquelles le prévôt établit que l’Église Romaine est la » seule véritable? » Le ministre balbutia , comme un homme qui u’arien à répondre et ne veut pas se rendre; Brotty revint à Thonon, adjura l'hérésie et bientôt après ses deux amis imitèrent, son exemple. Ils retrouvèrent avec la foi les bonnes grâces du prince.

127. Cependant les Genevois, comptant sur les inspirations de la politique, s'étaient adressés au roi de France : ils dénonçaient le.Duc comme disposé à les punir de leur alliance avec Henri, et ce prince, qui dans l'affaire du marquisat de Saluces avait plus envie d'obtenir des avantages que d’être juste, écrivit à Charles-Emmanuel qu'il considérait Genève comme comprise dans la paix de Vervins. C'était là une prétention aussi funeste que peu fondée : elle autorisait les Genevois à retenir les biens usurpés sur l’évêque et le chapitre de Genève, à demeurer maître des bailliages de Gaillard et de Gex et de douze paroisses encore du bailliage de Ternier.

Dans cette grave conjoncture , MF de Granier jugea nécessaire d'envoyer François à Rome, pour exposer au Papeles consé-

1 Cette gloire de Calvin consiste à avoir violé la grammaire en traduisant le verbe est par signifie !

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quences des volontés du roi et le prier de s’interposer pour obtenir du moins, avec la restitution des biens ecclésiastiques, la liberté de conscience dans le domaine de Genève. Le prévôt devait en même temps traiter l'affaire des bénéfices détenus par les chevaliers de Saint-Maurice et Saint-Lazare, depuis la concession de Grégoire XIII : une bulle rendant ces bénéfices à leur destination première était le seul moyen de terminer le différend, et nul plus que l’apôtre ne pouvait dignement plaider une cause d’où dépendait l'avenir de la religion dans le Chablais.

Il s’en alla aux Barraux, pour conférer de tout avec le Duc, qui approuva de grand cœur. En lui remettant l’acte exprès de son consentement pour l'affaire des bénéfices, le prince lui dit avec effusion : « Voilà ce que vous avez désiré pour les autres; » demandez maintenant pour vous. » — « Monseigneur, répon- » dit-il en s’inclinant, je prie V. A. de m'écouter toujours favo- » rablement pour les intérêts de l'Église et de vos vrais sujets » les catholiques; ce sont aussi mes intérêts, et je n’en ai point » d’autres. » Vainement fut-il sollicité de profiter des bonnes grâces du Duc; il refusa même le remboursement des sommes qu'il avait dépensées pour la mission, et comme un mandat lui fut remis dans ce but, il en consacra tout le montant à l’entretien des curés et au rétablissement des églises. Ce désintéressement édifia la Cour et plus encore le prince, qui disait souvent : « Le prévôt est le père et l’apôtre des peuples du Chablais : si » Dieu donnait à son Église un certain nombre de soldats aussi » vaillants et aussi dévoués, la terre changerait de face; mais » nous ne le méritons pas. » Lui cependant méritait bien que, dans ses États, la foi et la religion refleurissent; il se consacrait à cette œuvre avec un zèle au-dessus de toute louange, imitant presque le Saint, qui aussi ne se lassait pas de l’admirer et de le louer. « S'il est juste, écrit-il, de rapporter la conversion des » bailliages à la bonté toute-puissante du Créateur, on ne peut se » dissimuler que le Duc de Savoie fut son instrument, et que » son zèle fit des miracles. Pendant le temps que S. A. séjourna » à Thonon, son cœur, par une grâce singulière, semblait être » entre les mains de Dieu, car il en suivait tous les mouvements » et toutes les impressions. Ce grand prince n'eut point de cesse » qu'il n’eût fait replanter de toutes parts l'arbre vivifiant de la » croix, qu'il n’eût entendu retentir les airs du chant de l’Église » dans cette terre désolée, et que ces vignes renouvelées et re- » fleurissantes ne rendissent partout une odeur de salut*. »

‘ Lettre 94e.

Quand le Duc repartit pour Turin, laissant dans les églises, et surtout à Saint-Hippolyte, de grandes marques de sa munificence et de sa piété, les deux compagnies de suisses catholiques à qui il confiait la sûreté des prêtres pouvaient être justement considérées comme une garde d'honneur : les missionnaires étaient aimés, le nom du prince rappelait à tous la bonté et la vertu; il pouvait espérer de régner en paix, parce qu'il régnait dans les cœurs.

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