‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 21 sur 61 · Après les Quarante-Heures de Thonon, quand l’évêque fut · texte numérisé non relu

Après les Quarante-Heures de Thonon, quand l’évêque fut

revenu à Annecy, plus émerveillé que jamais du talent, du zèle et des vertus, ou, pour mieux dire, de la sainteté du prévôt, 1l reprit le dessein de se l’associer : un songe même grava ce dessein en son cœur comme un impérieux devoir. Zélé pasteur d’un immense troupeau, il vit des loups se précipiter en grand nombre pour l’attaquer; il courait de toutes parts à la défense de ses brebis, et, ne pouvant les sauver toutes parce qu'il était seul, il criait d'une voix lamentable : Au secours! au secours! Son aumônier, subitement éveillé, courut promptement, et alors le prélat, ayant raconté le songe qui l’effrayait encore : « Hélas! » dit-il, il est trop vrai que mes ouailles sont environnées .de » loups furieux; et moi, accablé d'infirmités, je n’ai pas assez de » force pour les repousser : ah! ne pourrai-je trouver du se-. : » cours? » L’aumônier rappela le bon état du diocèse; il fit valoir le grand nombre d'excellents prêtres qui ne manquaient pas à ce qu’il pouvait attendre d’eux, et il cita surtout l’apôtre du Chablais, qui serait son coadjuteur. — « Ah! plût au ciel! reprit » le saint évêque en pleurant; mais le voudra-t-1l?... ô mon fils! » où êtes-vous? ayez pitié de mes cheveux bläncs! »

Après cette scène pénible, en dépit des bonnes paroles de l’aumônier, le prélat ne put retrouver le sommeil : il ne s’occupa qu'à chercher les moyens d'obtenir un consentement si désiré. Dès le matin, il envoya au château de Sales, où nous avons vu que François se trouvait, lui ordonnant de venir sans délai. Le prévôt accourt, l’évêque se jette dans ses bras, le presse contre son cœur, et le conjure, au nom de l'amitié, par tout ce que la religion a de plus sacré, de vénir à son secours. — « De grand » cœur, répond François ; qu'est-ce donc que je puis faire? » — « Ce que je vous demande, à mon fils! c’est que vous soyez mon . » coadjuteur. » — Le Saint demeura consterné, puis quand il put parler : « Monseigneur, dit-il, je ne refuse pas le travail; » mais votre bonté vous trompe : je n’ai rien de ce qu'il faut » pour une telle dignité. Vous trouverez beaucoup mieux parmi » tant de prêtres de naissance , de capacité et de vertu qui vous » entourent : que suis-je pour oser me mettre à leur place? » Et ferme dans son refus, il prit congé, puis se hâta de retourner à Sales.

« Le bon prélat ne savait de quel côté se tourner ; » et il pesa de nouveau cette affaire, comme si vraiment il s'était trompé : toutefois les avis demeurèrent unanimes, et, dans le jeûne et la prière, le saint évêque s’affermit plus encore en son dessein. [se rendit lui-même à Sales, « et tâcha par tous moyens de ramener

Liv. Iil. Chap. [. — LONGS REFUS DE LA COADJUTORERIE. 4189

le bienheureux François en présence de ses parents; » mais il ne put vaincre son humilité. Ce fut aussi inutilement qu’il appela à son aide tous les expédients et l'intervention des personnes qu'il croyait plus capables d'influence sur l'esprit et le cœur du prévôt : celui-ci résistait comme à une épouvantable tentation, étonné que ses amis lui voulussent un si grand mal.

3. Quelque temps s'était écoulé depuis cette seconde tentaüve , et le prélat désolé, mais sûr plus que jamais de la volonté divine, avait plus ardemment invoqué l'assistance du Seigneur : il espérait tout d'un nouvel effort. Ayant pris à part l'abbé Critain, son premier aumônier, il lui donna ses instructions et l’envoya au château de Sales. Critain se présenta comme en visite d'ami, ne laissant pas soupçonner d’abord qu'il fût chargé d’une mission, et le lendemain de son arrivée , sous prétexte de réciter l'office,

& 1] tira son saint homme de bon matin à la galerie. » — « Savez- » vous, lui dit-il alors, pourquoi je suis ici? » — « Non, répon- » dit François. » — «Il faut donc que je vous le dise. Je suis

» chargé des ordres de Monseigneur, et je ne puis retourner » sans une réponse qui marque votre obéissance. Depuis plus » d’un an, il vous a choisi pour son coadjuteur; souvent il vous » en a parlé , plusieurs personnes de qualité vous ont aussi parlé » en son nom, et toujours vous êtes demeuré comme obstiné » dans vos refus. Cette conduite le mécontente autant qu’elle » l’afflige; il vous somme d’y prendre garde : dites ce que je lui » rapporterai. » — « Veuillez dire à Monseigneur qüe je suis » très-humblement reconnaissant de sa bonté; mais je le prie » de la reporter sur un autre. Si j'étais son coadjuteur, il lui fau- » drait se priver d’une partie de ses revenus , qui sont à peine » suffisants : 1l m'en coûterait trop de le voir souffrir. Je ne suis » point né pour commander, et ne conviens qu’à obéir : j'écrirai, » j'irai, je viendrai, je ferai tout ce qu'il plaira à S. G.; mais » quant à l’évêché, il ne faut pas que j'y pense. » — « Croyez- » vous donc, répartit alors l’aumônier, que Monseigneur, en » vous choisissant, ait agi à la légère? Il a réfléchi, 1l a consulté » Dieu, il a pris l'avis des personnes les plus dignes : tous vous » désirent, et il y a là manifestement la volonté divine; les an- » ciens évêques n’en ont pas eu d'autre signe. Voici de plus les » lettres patentes par lesquelles S. À. vous nomme , et voici en- » core une lettre du cardinal de Florence, heureux de solliciter » votre promotion près du Saint-Siège. Vous faut-il d'autres » preuves de la volonté de Dieu? »

Ces derniers mots frappèrent le Saint, qui, pensif et gémissant,

continua à se promener : « Allons à Thorens, dit-il enfin; nous » offrirons chacun une messe du Saint-Esprit, et nous servirons » mutuellement; après, nous ferons ce que le Seigneur nous » inspirera. » Ils partirent ; l'abbé Critain célébra le premier, et François après lui. Quand ce fut fini, il alla se mettre à genoux sur les marches de l'autel; et là, immobile, les yeux fixés sur le tabernacle, semblable à un homme ravi en extase, le visage enflammé d’une lumière surnaturelle, il s’écriait : « Mon Dieu, » vous connaissez Mon Cœur, qui ne cherche que votre amour, » que voulez-vous que je fasse? Si mon désir particulier a été de » n'avoir d'autre charge que de vous aimer et de servir mes » frères, je veux cependant ce que vous voulez : j'accepte les » honneurs, s’il le faut; mais qu'ils ne soient que des degrés » pour m'élever jusqu'à vous. »

Tranquille après cette offrande de lui-même, il médita quelque temps encore, puis il sortit de l’église. — « Eh bien! dit » l'abbé, qu’ést-ce que Dieu vous a répondu? » — « J'ai toujours » eu en frayeur l’épiscopat; mais, puisque Monseigneur com- » mande, j'obéirai : si je fais quelque bien, tout le mérite en » sera dû à ses prières. Ne dites à personne ce qui vient de se » passer. »

4. L’aumônier partit heureux, après avoir félicité le Saint et instruit M. et M*° de Boisy, et le chanoine Louis du résultat de sa négociation : s’il gardait un secret, c'était celui de ce qu'il avait vu devant l’autel de Thorens, et il se rejouissait en son cœur, parce que le diocèse de Genève aurait bientôt pour évêque un grand ami de Dieu. Arrivé au palais épiscopal, ayant trouvé Claude de Granier au milieu d’une nombreuse .compagnie, il s’apprcha et lui dit à l'oreille la bonne nouvelle. Le prélat se leva joyeux et versant de douces larmes : « Dieu soit béni, dit-il » à haute voix; jusqu'à présent je n’avais rien fait, mais j'ai » obtenu mon fils le prévôt de Sales pour coadjuteur et succes- » seur'! »

Toute la ville bientôt apprit ce grand événement, et ce fut pour tous les cœurs le motif d’une grande réjouissance : les âmes pieuses en adressèrent au Seigneur de ferventes actions de grâce. Peu de jours après, le serviteur de Dieu vint à Annecy : il devait ses hommages au pieux évêque, dont il était désormais le fils bien plus encore qu'auparavant; et il voulait se préparer à partir bientôt pour la Ville éternelle. Il pressa d'autant

1 Ch.-Aug, de Sales,

Liv. IT. Chap. [. — MALADIE GRAVE. 191

plus les affaires qui restaient à régler, que de toutes parts, en lui prodiguant les félicitations et les louanges, on imposait à son humilité un véritable martvre.

5. Une épreuve vint alors pour lui-même et pour le diocèse : il fut attaqué soudainement d’une fièvre continue si violente, « qu'il sécha incontinent par les flammes intérieures, et fut réduit en un état pitoyable. » Des deux médecins appelés près de lui, l’un « n’osait pas échapper sitôt la sentence de mort, l’autre désespérait entièrement, » et bientôt son opinion fut celle de tout le monde. M°° de Boisy était promptement accourue au chevet de son vénéré fils, « et le servait d’une affection indicible : » ce fut elle qui eut mission d'annoncer au malade qu'il devait se préparer au voyage de la céleste patrie. Peu s’en fallut qu'elle ne tombât en défaillance, quand on la chargea de ce devoir pénible et qui lui ôtait à elle-même tout espoir; mais enfin, « comme elle adorait la Providence et volonté divine, elle reprit ses forces » et parla comme elle savait si bien.

Le pauvre malade s'étonna d’abord; car les douleurs de la mort l’environnèrent, et son esprit appréhenda les périls de l'enfer. Il songeait à ses péchés, croyant n’avoir pas fait une pénitence assez grande, et il disait avec Job : « Laissez-moi, » Seigneur, afin que je plaigne un peu ma douleur, avant d’al- » ler pour toujours à la terre ténébreuse et couverte des ombres » de la mort. La crainte de mourir me trouble, parce que j'ai » péché tous les jours et ne me suis point repenti. Oui, Sei- » gneur, hélas! j'ai trop péché en ma vie. Je parlerai en Pa- » mertume de mon dme et dirai à Dieu : Ah! ne me condam- » nez point. — Seigneur, quand vous viendrez juger la terre, » où me cacherai-je de la face de votre colère? J'ai peur de mes » fautes, et je rougis devant vous. » — Et un inaicible sentiment de repentir se lisait en ses yeux et dans ses traits; et toutefois il disait encore : « Seigneur, ne me reprenez point en » votre fureur, ne me chätiez pas dans votre colère. Tournez » vers moi un regard. favorable et sauvez-moi : dans la mort, » personne ne se souvient de vous. J'ai travaillé en mon gémis- » sement; chaque nuit je laverai mon lt, j'arroserai ma » couche de mes larmes. » — Ou bien il pleurait avec Ezéchias:: « Au milieu de mes jours, je descendrai dans le tombeau; ma » vie & été coupée comme le fil par le tisserand, quand on » commençait à l’ourdir. » — Et il se lamentait; sa langue desséchée s’attachait à son palais, sa respiration était pénible et ses joues pâles de frayeur : il pensait que s'il pouvait guérir, 1l met-

trait sa conscience plus en état. « A la fin cependant il chassa cette vaine crainte de la mort par cette sentence : « Il n’est de » salut que de la part du Seigneur; plus tard comme maintenant » j'aurai besoin de miséricorde, et maintenant comme plus tard » il me sera favorable. Toutes les voies du Seigneur sont misé- » ricorde et vérité... Pourquoi es-tu triste, 6 mon âme, et » pourquot me troubles-tu? Espère en Dieu, car je le qglorifierai » encore ; U est le salut de ma face, il est mon Dieu. » La confiance alors prit la place de la crainte; il se remit sans réserve aux mains de la Providence, indifférent désormais à la vie ou à la mort.

6. Dans Annecy, la consternation était générale, et tout le pays même éprouvait une grande affliction. La douleur des ecclésiastiques se peignait sur leur visage, et Mf de Granier en fut réduit à garder le lit. Les chanoines en corps se présentèrent près de leur vénéré prévôt, pour lui dire le dernier adieu et recevoir {sa bénédiction. Il pleura en les voyant tous, car il les aimait avec tendresse; et eux-mêmes « ne luï parlèrent qu'avec des larmes et des sanglots. » Ils le prièrent de leur laisser quelques instructions, « et il leur parla si puissamment de la vanité du monde, de l'incertitude de cette misérable vie, de la laideur du vice, de la beauté de la vertu, de l’amour et crainte de Dieu, que jamais dans la chaire il n’avait paru aussi éloquent. » Chacun d’eux voulut ensuite lui parler à part et recevoir ses avis, «et il leur déclara franchement ce qu'il avait remarqué en eux d’imparfait, leur donnant de bons remèdes et les conseils les plus salutaires. » Cela fait, tous se jetèrent à genoux et il les bénit avec une grande tendresse; puis il les remercia de leur visite et les conjura de prier pour lui. Ils se retirèrent le cœur navré, incapables de prononcer une seule parole.

Ils étaient à peine sortis, que le Saint fut pris d'une longue défaillance : pendant une heure tous les soins furent inutiles, et on le crut mort. Toutefois son esprit, contre l'ordinaire, m'était pas engourdi comme son corps ; « le diable le tourmentait d’une dangereuse tentation, qu'il combattait aussi fortement : c'était une objection du plus puissant et subtil argument qu'il ait contre la réalité du corps de Jésus-Christ en l'Eucharistie. Cet ennemi tenait serré de si près son entendement débilité, qu'il ne se trouva point pour lors de solide réponse; mais il le chassa par la seule invocation du nom de Jésus, faite dans le fond de son âme. Cependant, étant revenu, il découvrit la solution; mais jamais depuis il ne voulut en faire connaître l’objet précis : il crai-

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Liv. II. Chap. [. — GUÉRISON. DÉPART POUR ROME. 193

gnait là un danger pour les intelligences vulgaires, et il chassait par le signe de la croix jusqu'au souvenir mème de cette tenlalion. Son secret lui échappa une fois, pendant qu'il traitait de divers points de théologie avec son cher frère Louis : car entre eux les cœurs s’épanchait même dans l’étude; mais dès qu'il s'en aperçut, il exigea que Louis n’en parlât jamais à personne. »

7. Le lendemain de cette pénible lutte, les musiciens de la cathédrale se présentèrent avec leurs livres et instruments pour le récréer ; et comme ils le priaient de choisir le motet qui lui serait plus agréable : « Celui, dit-il, de sainte Marie-Magdeleine : « Mon cœur est ardent de voir le Seigneur’. » Et pendant que les musiciens chantaient, il suivait leurs paroles avec de merveilleuses affections et des élans de pur amour inexprimables. Il voulut aussi que l’on chantât ces paroles de David :

Le cerf longtemps pourchassé, Fuyant pantois et lassé,

‘Si fort les eaux ne désire,

Que mon cœur d'ennuis pressé, Seigneur, après vous soupire.

Comme ils se retiraient, on le vit pleurer abondamment, et se tournant vers la muraille, il récita entièrement le psaume Miserere. Peu après, il vit que le médecin préparait un remède, et lui demanda ce qu'il faisait. — « Ce que je fais, répondit le » docteur, vous ne le savez pas maintenant; mais vous le saurez » plus tard. » Le Saint ne put entendre sans réprobation cet emploi profane de la sainte Écriture; néanmoins il prit le remède et en éprouva un mieux sensible : « en peu de temps il fut remis, par la grâce de Dieu. » Le bon évèque apprit bientôt sa convalescence; « il en fut tellement récréé qu’en peu de jours il quitta le lit, aussi bien que son cher fils°. »

8. Dès le mois de février (1599), François se trouva en état de partir pour Rome, et il alla prendre les ordres de Mf' de Granier. L’évêque lui remit les lettres qu'il avait eu le temps de préparer, promettant d'envoyer le reste, et lui donna pour compagnon de voyage l'abbé de Chissé, qui devait solliciter les bulles de coadjuteur.

! Ce morceau nous est inconnu, — 2? Tout le récit de cette maladie est tiré presque textuellement de Ch.-Aug. de Sales. — Voy. Esprit, Part. 11, Sect, 20. — Le remède dont il est parlé était l'or potable, composé de 17 parties dont une de teinture d’or.

Les deux voyageurs traversèrent les Alpes et s’arrêtèrent à Turin, pour conférer avec le Nonce sur les affaires qui les appelaient à Rome; ils prirent ensuite la route de Modène, espérant y trouver le président Fabre et Louis de Sales , qui étaient partis avant eux pour l'Italie. Comme ils approchaient de la ville, le cheval de François s'abattit et le jeta au milieu d’un bourbier; mais sans lui faire aucun mal. Le Saint se releva tranquillement, sans rougir de ce contre-temps et, arrivé à l'hôtellerie, revêlit un habit de velours noir que lui prêta un gentilhomme français , témoin édifié de l'accident. « Mais voilà, tandis que le bienheureux se tient auprès du feu, et que ses compagnons et serviteurs s'occupent à d’autres choses, comme c’est la coutume des voyageurs, qu'une femme frés-spécieuse entra dans sa chambre et, comme étant domestique, se mit à discourir avec lui. » Une odieuse passion l’avait amenée, et telle était son impudence que les paroles et l’indignation du Saint ne firent que l’exciter davantage : ni lamenace des jugements de Dieu, ni les ordres les plus impérieux, ni son caractère de prêtre qu'il lui déclara ne purent l’obliger à se taire et à se retirer. A la fin, levant le bras comme pour la frapper, il gagna précipitamment la porte, «et descendant, il remporta une glorieuse victoire par la fuite. Au pied des degrés, trouvant Georges Rolland, il lui raconta ce qui s'était passé, et lui commanda très-vivement de ne l’abandonner plus désormais’. »

9. Bientôt il se remit en route, car Fabre n'était plus à Modène, et le voyage s’acheva heureusement jusqu'à Rome : là il trouva son ami, et se logea dans le même hôtel, près de l’église Saint-Sauveur 27 Lauro. Pour ces deux grandes âmes, la Confession de saint Pierre était l’objet des premiers vœux; car Rome est la ville du chef des Apôtres, plus riche, plus glorieuse et plus puissante par son tombeau qu’elle ne le fut sous les maîtres du monde. Ils s’y rendirent et, tandis que François y épanchait son cœur, appelant sur le diocèse de Genève, sur le Chablais et sur lui-même toute la protection du premier vicaire de Jésus-Christ, on eût dit que le président l’égalait en ferveur et en sainteté : comme lui, durant cinq ou six heures, il demeurait en oraison devant les saintes reliques. Ainsi en fut-il dans tous les sanctuaires, et c'était avec raison que François avait écrit: « Le président Fabre, mon frère, me mène aujourd'hui à la visite des saints lieux, dont il sait bien le chemin, car, se

3 Ch.-Aug. de Sales.

Liv. IT. Chap. L. — AUDIENCE DU PAPE. 195

lon l'expression du prophète, sa justice croît tous les jours.

On a su quelques traits de ce fervent pélerinage. « Il y a au- » jourd'hui douze ans, écrivait François le 9 mars 1611 (jour » consacré à sainte Françoise romaine), que j'eus la grâce de » célébrer dans le monastère de cette sainte veuve, avec mille » désirs de lui être dévot toute ma vie‘. » Et le 13 mars, l'abbé de Chissé trouvait le serviteur de Dieu dans les catacombes, tellement abîmé dans les soupirs et les larmes, qu'il le crut sous le coup de quelque nouvelle pénible, et l’interrogea dans ce sens. « Non, répondit-il; mais pouvez-vous trouver étrange qu’au » milieu des tombeaux des martyrs, je verse du moins quelques » larmes sur mon indignité ? O heureux martyrs ! que leur sort » est digne d'envie ! Hélas ! pauvre pécheur, je ne mérite point » d’avoir part aux grâces des saints et des favoris de Dieu ! [l ne » me reste qu'à m'humilier et à pleurer. »

10. Le lendemain, 44 mars, les deux prêtres furent présentés au Pape, et le cardinal de Florence, en désignant François, le nomma l’apdtre du Chablais, ajoutant que le Duc se plaisait à l'appeler ainsi. Clément VIIL « prit une merveilleuse récréation à s’entretenir avec celui dont il avait entendu si bien parler; il Vinterrogea amplement de son œuvre apostolique, et l’entendit discourir avec une très-grande volupté. »

Sa Sainteté recut ensuite les lettres de MS de Granier. Par lune, ainsi que nous l'avons dit (Liv. IF, N° 127), le prélat invoquait l’intervention du Saint-Père, afin que Genève ne fût admise que sous condition dans la paix de Vervins*; l’autre était une requête en dix articles, dont voici le résumé : 1° Vu l’état actuel du Chablais, il y a lieu et il importe de casser et annuler l'union des bénéfices faite conditionnellement par Grégoire XI en faveur de l'Ordre de Saint-Maurice et Saint-Lazarre : le Duc consent comme grand-maître. 2° Pour l'entretien des chanoines théologaux, si utile au bien, il paraît nécessaire de supprimer dans chaque couvent une prébende monacäle, ou quelques bénéfices simples. 3° L’évêque juge expédient d’assigner aux curés des portions congrues, sur les dîmes, prémices, etc. 4° Il importe que l'évêque puisse dispenser du quatrième degré et valider les mariages contractés sans dispense à ce degré; 5° et aussi que l'évêque ait perpétuellement le pouvoir d'absoudre de l’hérésie, par lui-même, par son vicaire et dix ou douze prêtres à son choix. 6° L'évêque a besoin d’être exempté des décimes qu'il

1 Lettre 473e. — ? Lettre 600. — 3 Voy. le texte, tome VI, page 12 et suiv.

paye au Duc. 7° De même il est nécessaire que les chanoines puissent joindre à leurs canonicats des bénéfices-cures. 8° L'évêque demande que ses sujets soient délivrés de certaines servitudes surannées. 9° La réforme des monastères est chose urgente. 40° Le chapitre demande l’église et le couvent des Ermites de Saint-Augustin à Thonon, uni maintenant à l'Ordre de Saint- Maurice et Saint-Lazare : il résiderait là avec ses chapelains et autres bénéficiers

Clément VIII accueillit favorablement toutes ces demandes, promettant de les peser mürement; 1l donna charge au Nonce à Turin de s'occuper de quelques-unes ?, et pour le reste, François eut à conférer avec le grand cardinal César Baronius : ce fut, entre ces deux hommes si chers à l’Église, l’occasion d’une amitié qui s’accrut avec le temps.

Le Saint, peu après la première audience, dut en solliciter une seconde, pour présenter au Souverain Pontife l’état du diocèse de Genève, et la lettre par laquelle l'évêque le déclarait son représentant pour la visite du seuil des Apôtres ?. Ce fut avec les marques d’une tendre affection que le Pape lut ces paroles : J'ai voulu « donner lieu à mon procureur, qui a grandement tra- » vaillé dans ce champ de mon diocèse, de se distraire quelque » peu du travail par divers pélerinages. »

11. L'abbé de Chissé n'avait eu garde, devant le serviteur de Dieu, de présenter la requête de la coadjutorerie : l’humilité de François en eût souffert, et la délicatesse de l'amitié était admirable comme le désintéressement dans le digne neveu de MF de Granier. Le 19 mars seulement, il put déposer aux pieds du Saint-Père cette demande si importante pour le bien du diocèse; et aux motifs puissants, aux éloges simples mais si expressifs que son oncle alléguait, il joignit avec effusion tout ce que son noble cœur lui inspirait de louanges.

Clément VIII, profondément touché, rendit grâces à Dieu, qui avait donné au diocèse de Genève un évèque si détaché de sa famille et un grand-vicaire si admirablement désintéressé. Il agréa joyeusement la demande et 1l voulut, le lendemain, que François se présentât de nouveau. « Nous nous réjouissons , » mon fils, lui dit-il, après avoir loué le dessein de MF de Gra- » nier; nous remercions la divine Bonté de ce qu’elle vous ap- » pelle à l'épiscopat : tenez-vous prêt à l'examen que vous sou- » tendrez devant nous lundi prochain. »

! Comme conséquence, l'évêché eût été transféré à Thonon. — ? Lettre G64c. — 3 Lettre 620.

Liv. III. Chap. I. — SON EXAMEN DEVANT LE PAPE. 497

Cet ordre n'avait rien qui pût effrayer François; mais, de temps immémorial, les évêques de Savoie étaient exempts de la formalité de l'examen, et il ne voulait point en sa personne engager l'avenir : c’est pourquoi il avertit l'ambassadeur deS. À., Philibert-Gérard Scaglia, comte de Verrüe..« Celui-ci alla aussitôt trouver le Pape, afin d'empêcher que le prévôt ne fût examiné; » mais il revint heureux, priant l’élu de se préparer : S. S. lui avait déclaré que ce qu’elle en voulait faire n’était que pour son contentement, pour relever aux yeux de tous l’éminente doctrine de François et le rendre plus recommandable encore au sacré Collège des cardinaux, qui déjà exaltaient sa vertu’.

12: Le temps manquait et il n’était guère possible de songer à l'étude; ce fut aux pieds du Crucifix que François chercha la lumière, et de l’autel qu’il appela le secours : ses amis aussi le secondèrent par l’offrande du saint sacrifice et par de ferventes prières. Le jour venu, il s’en allait recueilli vers le palais pontifical, lorsque, passant devant l’église Saint-Jacques 2n Burgo, il fut inspiré d’y entrer. Là, saintement prosterné et priant avec larmes : « Seigneur, dit-il, si je dois être un serviteur inutile » en la charge épiscopale, ne permettez pas que je réponde bien ; » mais plutôt que je sois couvert de confusion devant votre Vi- » caire, et que de cet examen je ne remporte rien que l'igno- » minie”. »

Ayant dit ces merveilleuses paroles, il se relève et continue son chemin, tranquille et pleinement rassuré. La salle de l’examen offrait un imposant spectacle : autour du trône, où le Pape était assis, « ne respirant qu’amour et majesté, » on voyait huit cardinaux, entre autres, le cardinal de Florence, le cardinal Borghèse, le cardinal Borromée et l’illustre Baromius ; plus bas, au nombre de vingt, les archevêques, les évêques et les généraux d'Ordres; puis d’autres examinateurs, des protonotaires, des chanoines et des religieux, parmi lesquels le savant et pieux Bellarmin , qui-bientôt allait revêtir la pourpre; plus loin enfin, à la suite de l’espace réservé aux candidats, une foule nombreuse et distinguée.

Devant cette majestueuse réunion, un prêtre espagnol, très-instruit pourtant et connu pour sa piété, qui devait aussi subir l'examen, « fut saisi d'une si grande appréhension, qu'il tomba en défaillance. Ses serviteurs accourent pour le relever, on

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? Jbid.

l'emporte, les médecins n’oublient aucun remède, 1l est visité au nom du Pape, on lui dit que ses bulles sont expédiées, que chacun est bien instruit de son mérite : inutiles efforts, 1l faut qu'il en meure, tant cette violente crainte avait bouleversé tout son être. » = :

43. Le prévôt, tranquille dans sa confiance en Dieu malgré cet accident, n'en parut nullement décontenancé : à genoux devant S. S., il semblait méditer, et son beau visage disait la paix de

son âme. — « En quelle science avez-vous étudié? lui dit-on » d’abord. » — « En droit civil et canonique, et en la très-sainte » théologie. » — « Sur quelle science voulez-vous être exaz » miné? » — « Sur celle qu’il plaira à S. S... » — « Mais déter- » minez vous-même. » — « Puisque l’on veut bien me laisser le:

» choix, avec l’aide de Dieu je tàcherai de répondre sur la théo- » logie, qui est plus conforme à mon état. » Alors le Pape, commençant lui-même l'examen, lui fit diverses questions; puis les cardinaux, le P. Bellarmin et d’autres examinateurs l'interrogèrent tour à tour. On fit ainsi trente-cinq questions auxquelles 1l réponditavec autant de solidité que de précision, réfutant aussi victorieusement les objections les plus subtiles; et toutefois sa modestie était encore plus admirable que sa science. La question de la béatitude, posée par Bellarmin, amena spécialement une discussion assez longue. On demandait si la béatitude consiste formellement dans l’entendement, c'est-à-dire dans la vue de Dieu, ou bien dans la volonté, par l'amour, où dans l’un et l’autre ensemble. François répondit que « l’éternelle félicité des » élus consiste en l'amour du souverain bien qui est vu, eten la » vue de la souveraine vérité quiest aimée. » Le savant religieux attaqua vigoureusement cette opinion, qui fut soutenue avec une force égale, et il déclara enfin que telle était aussi sa croyance.

Comme le Pape avait commencé, il voulut aussi finir : « Les » évêques, dit-il, peuvent-ils dispenser sur les irrégularités qui » proviennent d’un péché caché? » — «Oui, Très-Saint-Père, » excepté de l'homicide volontaire et des crimes traduits au for » contentieux. » — « Les évêques peuvent-ils absoudre de l'héré- » sie? » François répondit encore affirmativement, selon la doctrine du Concile de Trente?; mais Clément VIII reprit que tels

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Sess. XXIV, cap. 6. De Reform. — I] s’agit de l'hérésie occulte, et le Pape savait d'avance ce que François répondrait, puisque le même chapitre du saint Concile avait fourni sa première réponse. Sa Sainteté cherchait l'occasion de proclamer que, selon son droit, elle retirait ce pouvoir concédé aux évêques.

Liv. IT. Chap. I. — LIAISONS REMARQUABLES. 199:

n'étaient ni son sentiment ni sa volonté, el le serviteur de Dieu, faisant une profonde inclination : « Très-Saint Père, dit-il, j’ac- » quiesce de cœur au sentiment de Votre Sainteté, et je dépose » à ses pieds mon opinion. »

Ce trait de naïve humilité porta au comble l'admiration de l'assemblée; et le Pape, se tournant vers les cardinaux, dit à haute voix : « Aucun de ceux que nous avons examiné jusqu’a- » lors ne nous a si grandement satisfait. » Puis, descendant de son trône, « pleurant de joie et presque oublieux de sa majesté, il alla embrasser l’humble François, qui était encore à genoux : « Buvez, mon fils, lui dit-il tout haut, buvez des eaux de votre « citerne, et de la source de votre puits; que vos fontaines se » répandent au dehors, et distribuez vos eaux par les places”. ». Tous les prélals joignirent leurs félicitations à celles du Souverain Pontife: bientôt la ville entière proclama les louanges du nouveau prélal, chacun s’empressait à l’honorer, et les plus grands personnages le recherchèrent.

44. De là naquirent de précieuses liaisons, dont le Saint toutefois n’usa jamais que pour l'intérêt du bien. Il vit souvent le cardinal Borghèse, qui depuis a été Paul V, et avec qui il s’entretint longuement de la conversion du Chablais et de Genève. « Le cardinal Baronius ne pouvait se rassasier de sa conversation, etun jour que François l'était allé voir, comme il sortait pour une autre visite, il le voulut mettre à une place d’honneur dans son carrosse: mais l’humble prètre répondit : Sedebo ad pedes Gamalielis; Je me tiendrai aux pieds de Gamaliel?. Le cardinal, non content d'approuver et de favoriser ses desseins?, lui promit tout le concours de son influence et, comme souvenir, lui offrait les livres de son /istoire* qu'il avait composés cette année-là.

François se lia grandement encore avec Bellarmin, dont il admirait les écrits, surtout le livre immortel des Controverses , et dont la vertu lui paraissait être celle d’un saint : la conversation de-ces deux amis de Dieu profitait merveilleusement à l’un età l’autre. Entre tous néanmoins, le P. Ancina mérita son affection, etil se forma entre eux une amitié dont le temps accrut la tendresse et qui prit le caractère d'une mutuelle vénération. An-

1 Proy. 5. — 2 On sait que Gamaliel fut le maitre vénéré de saint Paul : François louait ainsi trés-délicatement le savant et pieux cardinal; mais il était loin de se comparer lui-même à l'Apôtre. — 3 Entre autres, celui d'une imprimerie à Thonon ou à Annecy. — # Annales Ecclesiastici, trésor si précieux pour la science historique.

cina s'était fait une grande réputation comme médecin , quand la grâce divine l’appela au sacerdoce et à la vie religieuse : il entra dans l’Oratoire de saint Philippe de Néri ,‘et brilla dans la chaire de la Vallicelle jusqu’à ce qu'il devint évêque de Saluces. Ayant assisté à l'examen si brillant et si édifiant du prévôt de Sales, 1] voulut lui offrir ses félicitations, et l'humilité avec laquelle ses paroles furent reçues produisit un tel effet qu'ilse jeta au cou de François, en s'écriant : « Oh! que j’ai plus de » joie de vous voir véritablement humble, que je n’en ai eu de » vous voir véritablemeni docte! » Cette visite en amena d’autres, et plus tard, quand Paul V, en vue de béatifier l’évêque de Saluces consulta l'évêque de Genève, ce fut avec enthousiasme que François traça l'éloge de son ami, « dont la vie offrirait cer- » tainement une entière et parfaite image de la justice chré- » tienne, c’est-à-dire de toutes les vertus". »

15. Les plus grandes marques d'honneur et de considération, loin de porter François à s’en glorifier, le peinaient plutôt comme autant de manifestations importunes : on le voit jusque dans les épanchements de l'intimité. « Je vous avoue ingénûment, » écrivait-il au chanoine Louis, que Dieu n’a pas permis que » l'examen m'ait donné de la confusion, quoique en me regar- » dant moi-même je n’attendisse que cela. Je vous assure que » M. le grand- vicaire (de Chissé) est sorti du consistoire plus » joyeux que moi : ce fidèle ami ne s’empressera que trop d’é- » crire en Savoie les signes de bonté paternelle dont le Pape » m'a honoré...; mais, quoique nos amis écrivent, souvenez- » Vous que nos amis exagèrent aussi souvent notre bien que nos » ennemis exagèrent nos maux, et qu’enfin nous ne sommes que » ce que nous Sommes devant Dieu. »

Il allait donc, comme s’il ne se fût produit dans sa vie aucun événement particulier, et ce grand fait, qui l’élevait si haut devant l'Eglise même, le laissait à ses propres yeux ce qu'il était en venant à Rome : il suivait tranquillement, au nom de son évèque, les affaires confiées à ses soins, et son intelligente activité se pliait sans surprise aux lenteurs de la cour pontificale. IL y voyait, non-seulement « une marque de la sagesse de cette » cour, qui fait tout avec nombre, poids et mesures, » maïs encore un bienfait de la divine Providence, « qui veut donner aux » étrangers le temps de recommander beaucoup leurs affaires à

1 Lettre 283. Il faut lire entièrement ce bel éloge. 2 Tome VI, page 25.

Liv. IL. Chap. [.— RETOUR DE ROM. 201

» Dieu et à ses saints, et de faire à loisir la visite de tant de » lieux chers à la foi. » :

« Enfin, il obtint des lettres apostoliques très-amples, en forme de Bref, données le 24 mars, sous l'anneau de pêcheur et adressées au Révérendissime Évèque, par lesquelles S. 5. disposait très-saintement et prudemment tout ce qui regardait la solide institution des curés et l’entière conversion du Chablais. Les autres requêtes étaient renvoyées au Nonce. L’humble François ne se soucia point de faire expédier ses bulles de coadjutorerie :1l lui suffisait d’avoir en main de quoi confirmer ses chers néophytes. Toutefois, pour ne sembler pas négliger une affaire que chacun disait être tout à fait du ciel, il pria Claude de Coëx, prieur de Talloires, de vouloir en prendre la charge’. »

Le 25 mars, il communia de la main du Pape, et alors Dieu lui communiqua d’insignes grâces. « Mon âme, dit-il lui-même, » fut grandement consolée et remplie de vives lumières sur le » mystère de l’Incarnation : je voyais d’une manière ineffable » comment le Verbe prit un corps par la puissance du Père et » l'opération du Saint-Esprit dans le chaste sein de Marie, vou- » lant bien lui-même habiter parmi nous et être homme comme » nous. De là je passaï à des connaissances élevées et savoureuses » sur la transsubstantiation, sur l’entrée du Verbe incarné dans » mon âme par la sainte communion, et sur le ministère des » pasteurs de l'Église? »

Après cela, il ne resta plus à Rome que quelques jours, pendant lesquels il eut le bonheur de célébrer à Saint-Pierre. Dans une dernière audience , il remercia S. S. et lui demanda sa bénédiction paternelle : Clément VIT le bénit en versant des larmes de tendresse, et lui donna des lettres « par lesquelles il se réjouissait avec l'évêque de Genève de ce qu'il avait choisi un si bon coadjuteur. »

16. En retournant, avec l’abbé de Chissé, il voulut visiter encore la sainte maison de Lorette : témoin de ses premiers vœux, ne devait-elle point l’être de sa reconnaissance? Il descenditchezles Jésuites, qui l'honorèrent grandement et lui procurèrent dès le lendemain le bonheur de célébrer dans la Santa Casa. Dire quels furent alors ses sentiments serait chose impossible : dans l’action du sacrifice, il parut comme embrasé d’amour, et les heures ensuite passèrentinaperçues dans une longue extase; il rappelait au Seigneur et à sa divine Mère tant de

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? Année de la Visitation.

grâces dont il avait été comblé, et surtout il les remerciait de la conversion des hérétiques. Quand l'abbé de Chissé vint l'aventin qu'il était temps de se retirer : « O mon frère, dit-il, je vous en » prie, par amitié pour moi, laissez-moi encore ici une heure ; » je renouvelle les promesses que j'ai faites à la Mère de Dieu » dès ma jeunesse. » En visitant les riches trésors du vénéré sanctuaire, il se dit que l’auguste Vierge agréerait bien qu'ils fussent enployés à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain, et il exprima le vœu que le Pape eût la pensée de les soustraire ainsi au danger du pillage : le temps n’a que trop justifié ces désirs d'un saint! Le même jour, il voulut offrir ses hommages à l’évêque, qui l’accueillit comme un frère, et qui le retint même une partie de la nuit, pour soumettre à son jugement le manuscrit d’un livre qu'il composait.

Continuant son chemin, François se rendit à Bologne, où l'archevêque lui fit honneur, et à Milan, où il trouva la vie de saint Charles, nouvellement mise en lumière : ce fut pour lui un grand contentement. De Milan, il partit pour Turin, et y séjourna quelque temps pour voir le Duc et le Nonce, tandis que l’abbé de Chissé, pressé parles affaires, regagnait promptement Annecy.

17. Le Duc vit d’abord avec satisfaction le Bref relatif aux bénéfices; car il n’y trouvait rien que ce que lui-même avait approuvé à Thonon : il était disposé à en ordonner l'enregistrement quand une requête des chevaliers le décida à surseoir l’exécution. Cette requête était assez habile?, et un décret de S. A. y fit droit aussitôt, mettant le prévôt en demeure de répondre dans deux jours. François le fit, et sa réponse ne laisse à la bonne foi aucune répartie; en voici le résumé. — Le prévôt ne prétend rien personnellement en celte affaire et ne veut point se porter partie contre les suppliants : le Bref est pour le service de S: A. à qui il appartient de le soutenir ; il n’est en le produisant qu'un simple serviteur. Il dira toutefois « que le Bref de N. S. P. Clément VIII est en conformité de celui de Grégoire XII, ‘allégué par les chevaliers, » et ne fait qu’en exécuter les conditions — quoique d’ailleurs, et sans ces conditions, le Pape ait tout pouvoir en cette affaire. Le nouveau Bref donc ne préjudicie pas plus aux chevaliers qne l’ancien, qui est leur seul titre : c’est à tort qu'ils se plaignent que leur Ordre est spolié de toutes sortes

1 Ch.-Aug. de Sales; Année de la Visitation. — ? Voy. tome VI, pages 67 à 73.

Liv. IT. Chap. L. — AFFAIRE DES BÉNÉFICES. 203

de bénéfices, parlant sans bonne foi du prétexte de l'entretien des prêtres ; et à tort aussi trouvent-ils‘dur que la détermination de l'entretien soit remise à l’évêque : tout cela est conforme au concile de Trente et au Bref de Grégoire XIII. N’est-il pas bien déplorable encore qu’ils disputent sur le nombre des prêtres nécessaires, comme s'il fallait épargner quelque chose quand le nombre des conversions va croissant et que partout les ornements font défaut et que les églises sont en ruine? On ne les a pas entendus, disent-ils ; mais Grégoire XIIT les a délivrés de cette peine, et quelle raison d’ailleurs eussent-ils opposée? Pour raison de droit, ils n'avaient que le Bref de Grégoire, et Clément l'insère presque entièrement dans le sien; en fait, nierontils la conversion du Chablais? Ils semblent craindre des abus dans l'exécution; leur zèle pourra y voir. Ils craignent pour les droits de S. A., comme si les curés allaient être des étrangers, comme si le droit de patronage et de nomination pouvait être opposé au bien des âmes et au droit établi par le concile de Trente. Hélas! les revenus qu'on veut retenir ne suffisent pas à ce qu'il faudrait faire, et on perd tout en agissant froidement : que les chevaliers veuillent bien se rappeler leur profession, qu'ils sachent enfin que le bien du peuple doit être la loi souveraine.

N'ayant rien à répondre, les chevaliers recoururent aux moyens dilatoires, et il fallut que François, pour arriver à l’exécution plus promptement, réduisît les concessions du Bref. Il rappela, dans une nouvelle requête au Duc, comment la volonté première de S. A. avait été paralysée par l'opposition du Sénat et de la Chambre des comptes, et comment le Bref de Clément VIIL était conforme à la décision du prince, dont un décret pourtant arrêtait l'exécution, au grand détriment des pauvres convertis, ramenés par la sainte conduite de S. A.. Pour cela, appelant l'attention sur la qualité de l'affaire, qui ne peut étre retardée sans étre ruinée , il demandait la fin de tout délai, sauf à employer les moyens utiles pour parer aux abus. Il déclarait en outre que l’évêque ne dépasserait pas le nombre de prêtres jugé nécessaire, qu'il prendrait aussi bien sur les aûtres bénéfices que sur ceux dont les chevaliers étaient en possession; qu'il n’agirait qu'après une juste estimation des bénéfices. Enfin, disait-il, « quoique tout le revenu du Chablais malaisément » puisse suffire à ce qu'il serait besoin de faire en ce commence- » meut..…., toutefois l'évêque de Genève se contentera de ce qui » est nécessairement nécessaire , laissant au surplus à la piété » de V. À. de pourvoir au collège des Jésuites. et autres am-

» plifications du service de Dieu, qui sont de telle importance que » son zèle saura bien lui représenter. Je supplie donc très-hum- » blement:V. A.:qu’il lui plaise de me renvoyer au plus tôt » dépêché sur ce sujet; et elle attirera sur soi et sur ses des- » seins la bénédiction divine, que lui souhaiteront perpétuelle- » ment tant d’âmes faites et maintenues RER par son soin » el pourvoyance chrétienne. »

Charles-Emmanuel ne pouvait rester insensible à ces remontrances, trop conformes à ses sentiments ; il ordonna que le Bref serait mis à exécution immédiatement par M5 de Granier, en présence du premier président du Sénat et du chevalier de Ruffie, grand-prieur de la province de Piémont. Ce commandement toutefois, par la mauvaise volonté de l'Ordre, ne rencontra pas l’obéissance qui lui était due, et plus tard encore François eut besoin de réclamer. C'est ainsi que l'attachement aux biens de la terre aveugle parfois des âmes qui, d’ailleurs, se croientbienintentionnées, et ce n’est pas toujours sans aigreur qu'elles résistent aux justes réclamations de l'équité, du zèle et de la vertu. Notre Saint du reste ne se préoccupait nullement même des aversions que soulevait son dévouement au bien, et tous les obstacles qu’il rencontrait dans cette affaire ne l’empêchaient point de traiter avec soin celles que le Souverain Pontife avait renvoyées à l’examen du Nonce. Quand il partit de Turin, on pouvait regarder comme en bonne voie tout ce que Mf' de Granier avait confié à sa sollicitude *.

18. M®° de Boisy soupirait après le moment où elle reverrait son fils, tout couvert d’une nouvelle gloire et si grand désormais dans l’Église de Dieu : sa foi, en même temps que l'amour maternel, la portait à remercier le ciel pour l’espérance qui lui était enfin donnée de le posséder. Elle reçut alors la lettre suivante : « Je vous écris ceci, ma très-chère et bonne mère, en » montant à cheval pour Chambéry. Ce billet n’est point cacheté, » et je n’en ai nulle inquiétude; car, par la gràce de Dieu, nous » ne sommes plus en ce fâcheux temps où il fallait nécessaire- » ment nous cacher pour nous écrire et pour nous dire quelques » paroles d’amitiéet de consolation. Vive Dieu ! ma bonne mère : » il est vrai que le souvenir de ce temps-là produit toujours en » mon âme quelque sainte et douce pensée. Conservez toujours » la joie en Notre Seigneur, ma bonne mère, et soyez assurée » que votre pauvre fils se porte bien par la divine miséricorde,

1 Voy. Lettres 64e, 660, 6e, 68e, 69e, 71e.

Liv. III. Chap. I. — RETOUR A ANNECY. MIRACLES. 205

» et se prépare à -vous aller voir au plus tôt, et à demeurer » avec vous le plus longtemps qu'il lui sera possible ; car je » suit tout à vous, et vous le savez, que je suis votre fils'. »

Dans Annecy encore l'attente était grande, et le pieux évêque montrait à tous la joie qu'il éprouvait du retour de son coadjuteur. Ses larmes avaient coulé quand son neveu, lui remettant le Bref de nomination et les lettres de félicitation de plusieurs cardinaux, s'était plu à raconter tout ce qu'il avait pu voir. Il voulut que toutes les pièces qui proclamaient l'éloge de son fils eussent la plus grande publicité, et en donnant à son aumônier l’ordre d'en faire de nombreuses copies, il disait, comme prévoyant les informations à venir sur la vie de saint François : « Conservez bien la mémoire de tout ce que vous faites mainte- » nant; car un jour viendra que vous devrez en rendre un » compte exact ?. »

Quand il parut, la ville était en fêle et son entrée fut un triomphe. L'évèque le reçut avec transport, le serrant dans ses bras et ne pouvant exprimer sa joie qu'en remerciant le Seigneur. Après les premiers épanchements , 1l déclara que désormais les revenus de l'évêché seraient. également partagés entre son coadjuteur et lui; mais François refusa absolument, protestant qu'il ne voulait, de tout ce qui est attaché à la dignité épiscopale, que les travaux et les peines. Dans le même sentiment, il manifesta le désir de ne point être sacré, afin de pouvoir vivre plus longtemps en simple prêtre.

Tout cela produisit l'admiration dans la ville, et un fait mit le comble à l'enthousiasme et à la vénération. Dans la maison voisine de celle qu’occupait François, la femme d’un marchand était dans le travail de l’enfantement ; ses cris déchirants annonçcaient d'horribles douleurs et les matrones désolées ne voyaient pour la pauvre patiente d’autre perspective que celle de la mort. Il entendit et, tirant une ceinture de la statue de Notre-Dame de Lorette : « Mon frère, dit-il à Jean-François, portez, je vous » prie cette ceinture à cette pauvre femme ; qu’on la lui mette et » qu’elle ait confiance en Marie, pendant qu'ici je prierai Dieu » pour son heureuse délivrance. » Le chanoine partit, le Saint récita les Litanies de la Sainte Vierge, et bientôt par les rues on publia le miracle; « mais nul ne parut grandement étonné, car chacun le tenait pour un saint *.

1 Lettre 63e, — 2? Ch.-Aug. de Sales. —? Jbid.

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