‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 22 sur 61 · FRANÇOIS MET LA DERNIÈRE MAIN À LA CONVERSION DU CHABLAIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS MET LA DERNIÈRE MAIN À LA CONVERSION DU CHABLAIS

49. Le coadjuteur, objet de vénération pour l’évêque, allait être désormais l’âme de tout ce qui se ferait dans le diocèse, et quand on proposait à M5' de Granier quelque mesure, il disait invariablement : « Il faut en parler à mon fils. » On comprend toutefois que le Chablais réclamait encore, et avant tout, l’attenton de François : 1l fallait affermir et rendre à jamais durable, en dépit du voisinage des protestants, la conversion de ce pays; et bien des mesures étaient à prendre, bien des obstacles à lever, bien des dangers à conjurer encore.

En dehors de l'affaire des bénéfices, qui ne demanda pas moins d’un an de luttes et de combats contre l'opposition des chevaliers, nous avons vu que l’apôtre désirait transférer à Thonon.le chapitre, et partant le siége épiscopal : tel était l’objet du 10° article dans la requête présentée au Pape. Ce dessein rencontra tant d'obstacles qu'il fallut y renoncer ; mais il en était un autre, éminemment utile, que François poursuivait avec un zèle sans repos et que du moins il réalisa partiellement par l’établissement de /@ sainte maison de Thonon.

Genève et Lausanne, villes protestantes, étaient dans la contrée les deux seuls grands centres de population, et comme telles, dans une multitude de circonstances, elles attiraient presque nécessairement beaucoup de Chablaisiens. 1] fallait aller à leurs marchés; leurs écoles et leurs ateliers étaient seuls à portée, et c'était presque exclusivement dans leurs murs qu'une foule de domestiques trouvaient à se placer avantageusement. Que de périls dès lors pour les nouveaux convertis et quelle cause fréquente d'inquiétude pour le cœur du Saint! Dans ces cilés régnait l'intolérance, au point que tout retour à la foi romaine était puni par la confiscation des biens et devait amener l'exil, quand ce n’était pas la mort; mais aussi les moyens de séduction étaient à dessein multipliés : tout apostat pouvait espérer des avantages considérables, et même un établissement plus

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où moins brillant; et d'autre part les railleries, les insultes, parfois encore de véritables dangers, mettaient à une rude épreuve la foi nouvelle et mal affermie de nombreux catholiques.

Faire de Thonon la ressource de toute la province et en même temps le refuge des proscrits, c'était au moins diminuer beaucoup l’émigration, et de plus encourager la bonne volonté des âmes que travaillait la grâce. Le dessein de transférer l'évêché avait été un moyen; le collège des Jésuites devait en être un encore, et la sainte maison, réunie au collège, offrirait nécessairement la plus grande partie des avantages désirés : ce serait une université, une maîtrise des arts et métiers, un atelier, un refuge, même un marché grandement approvisionné.

20. Le plan, soumis à l’évêque et aux hommes les plus expérimentés , obtint l’assentiment de tous; il plut particulièrement au Duc, qui manifesta un grand désir de le voir mettre à exécution. Il fallait l'approbation du Saint-Siège, et le cardinal Anne d'Escars de Givry, « à qui le Pape commit le tout, ne s’épargna point pour avancer une chose si bonne et si sainte. » Enfin, le 13 septembre 1599, Clément VIII donna la bulle d’érection : il y était statué que la maison serait gouvernée par un préfet, assisté de sept prêtres séculiers, qui devraient observer la vie et l’institut de lOratoire de Rome; elle aurait tous les droits et privilèges des Universités publiques, surtout de celles de Bologne et de Pérouse; trois prieurés conventuels lui seraient annexés à mesure qu'ils deviendraient vacants"; elle serait sous la protection immédiate du Saint-Siège, que représenterait un cardinal ; enfin indulgence plénière était accordée « à tous ceux et celles qui entreraient en la même maison confessés et communiés et qui visiteraient son église, les jours de fête de Notre-Bame. » Dès le jour même, le cardinal Baronius fut nommé protecteur et lé titre de préfet fut donné à François, avec plein pouvoir de faire, conjointement avec ses prêtres, tous les statuts et règlements utiles au bien de la maison, de les interpréter, modifier ou remplacer selon le besoin, tous ceux du corps étant obligés à les observer.

Cette bulle donna une grande consolation à tous ceux qui pouvaient comprendre et goûter l’importance de l’œuvre, et plusieurs personnes pieuses firent des dons considérables. Un gentilhomme nouvellement converti donna 8,000 écus?, et le Duc en assura 12,000.

1 Saint-Joire, Nantua et Contamine. — 2? Environ 29,444 francs.

21. Immédiatement François s’occupa de rédiger les Constitutions. Ayant profondément médité les Règles de l'Oratoire et réclamé les lumières de M de Granier,' de l'archevêque de Vienne, Vespasien Grimaldi, et des théologiens les plus sûrs comme des catholiques les plus expérimentés, il médita longuement devant Dieu et fixa enfin l’organisation de l’œuvre.

Elle devait comprendre quatre sections : 1° Le préfet et les sept prêtres séculiers, constituant la maison proprement dite et le corps d'administration, duquel tout le reste dépendrait plus ou moins. À cetle petite congrégation appartiendrait aussi le ministère pastoral, et l'église Saint-Hippolyte, sous le nom de Notre-Dame de Compassion, devait être l’église. paroissiale. Enfin, sept enfants de chœur nourris dans la maison formeraient une maitrise et comme le germe d’un séminaire. Les Constitutions' dressées par le Saint concernent à peu près exclusivement cette première section. Tout y est réglé comme pour un corps de chanoines réguliers qui, en même temps, s'occupe des fonctions paroissiales : il y a la vie commune, sous l’autorité du préfet; l'obligation du chœur, les réunions capitulaires, les conférences théologiques et de liturgie, avec le pointeur et les amendes pour les absents. Tous les prêtres célèbrent à tour de semaine, même le préfet qui, en outre, officie aux fêtes de 1"° classe et de Notre-Dame; chacun encore excepté le préfet, administre les sacrements dans le cours de sa semaine. Outre le préfet, il y a d’autres officiers : le plébain ou curé garantit par son litre le droit des paroissiens aux secours religieux, et c'est lui qui préside partout quand le préfet est empêché; le sacristain a un soin spécial des enfants, sauf pour les repas où les prêtres président tour à tour?, et il est chargé de pourvoir à la propreté et au bon entretien pour l’église, les vases sacrés, les linges et ornements ; le portier avertit le préfet des entrées et du séjour des hôtes, il ne laisse entrer aucune femme, il sait où vont les prêtres quand ils sortent, et le soir 1l reporte la clef chez le préfet; deux prêtres spécialement députés, s’absentent pour veiller à la bonne distribution des aumônes; le trésorier enfin, ou procureur, à la charge de tout ce qui regarde l’économie et rend compte en chapitre tous les six mois.

La deuxième section comprendrait les prédicateurs, ou missionnaires des paroisses dans tout le diocèse. Cette fonction fut

1 Voy. tome V, pages 469 et suiv. — ? Du moins les Constitutions disent simplement : Un des prêtres reprendra le lecteur.

à és :

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confiée aux Pères Capucins, unis pour cela et incorporés à la maison, mais qui naturellement vivaient sous les constitutions de leur Ordre. — La troisième serait celle des maîtres chargés de la direction du collège, et dont les constitutions ne marquaient que les appointements, parce que François espérait remettre cette institution aux mains des Jésuites, qui suivraient leur règle. Alors c'était une chose arrangée avec le Père général, et en réalité les Jésuites tinrent le collège tant que vécut Clément VII qui, de ses deniers, fournit à leur entretien. Après eux, ce furent des régents laïques dont on n’eut pas à s’applaudir ; puis vinrent les Pères Barnabites, sous lesquels le collège prospéra et mérita la haute protection du Duc.

La quatrième section serait le refuge, la maîtrise des arts ét métiers et l'atelier. Les nouveaux convertis et ceux qui désireraient se convertir devaient y être admis : là ils trouveraient, avec l'instruction religieuse, le moyen d'apprendre des états, s’il en était besoin; et les bénéfices, partagés entre eux et la maison, serviraient à acheter ce qui devait alimenter un marché très-utile au pays.

Nous n'avons pas besoin de louer cette œuvre, si évidemment inspirée par la plus haute sagesse; mais les plus beaux desseins rencontrent des obstacles, et le saint fondateur, malgré tout le bien qu'il fit par la sainte maison, trouva lui-même qu'il y avait à faire encore : il établit, comme pour suppléer à ce qui manquait, une confrérie de Notre-Dame de Compassion ou des Sept-Douleurs, que le Pape honora de grandes indulgences et dont 1l confia la direction à une congrégation spéciale présidée par son neveu, le cardinal Aldobrandini.

22. Cependant François voyait revenir peu à peu ce qui restait de protestants : leur petit nombre les plaçait dans un état d’isolement bien propre à faire réfléchir; l'incapacité pour toute charge leur fermait en quelque sorte l’avenir, et surtout ils étaient frappés du zèle, de la douceur, de la sainteté de l’apôtre. Toutes ces causes les déterminèrent presque tous à l'abjuration, en sorte, dit un témoin qui l’affirma plus tard sous la foi du serment, qu’à peine resta-t-Wl trois ou quatre obstinés".

Ainsi se trouvait consommée la conversion du Chablais, après cinq ans d'indicibles travaux; mais 1l restait à établir partout

1 Le Saïnt disait en 1603 : « On aurait assez de peine à trouver cent héréti- » ques en ces lieux où auparavant on n'aurait pas trouvé cent catholiques. » (Lettre 94e.)

des prêtres, et les ressources étaient loin de répondre aux immenses besoins qui se manifestaient. Sur ces entrefaites, Le .coadjuteur apprit que Charles-Emmanuel, disposé à passer en France pour traiter avec le Roi l'affaire du marquisat de Saluces, venait d'arriver à Chambéry. Il s’y rendit promptement et adressa au prince trois requêtes. La première avait encore pour objet le Bref de Clément VIII sur les bénéfices : elle en réclamait, comme chose nécessaire et urgente, l’immédiate exécution; en suivant les procédures, on tombait dans des délais aussi longs que déplorables, pour une affaire jugée souverainement par le Pape, évidemment conforme à l'équité et au bon sens, et dans laquelle les intéressés, que d’ailleurs on pouvait indemniser, méritaient assurément beaucoup moins de considération que la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et le bien des âmes.

- En second lieu, François demandait la remise du prieuré de Thonon aux mains de l’évêque : ses revenus étaient nécessaires à l'entretien des prêtres et pour les frais du premier établissement du collège; les Thononais d’ailleurs ne possédaient ce bénéfice que sous la clause de rachat, et s'il leur avait coûté 45,000 florins, ils s'étaient couverts, et au delà, par des ventes déplorables. Il importait aussi de remettre le doyenné d’Anthy, dont le possesseur serait facilement indemnisé.

La troisième requête enfin réclamait une chose déjà concédée précédemment, l'entière mainlevée de la cure d’Armoy et de ses deux annexes, et en outre du prieuré de Draillans, jusqu’alors possédé par les Genevois.

23. Ces demandes ne pouvaient être rejetées, et le prince les accorda aussitôt. En vertu d’une jussion signée le 20 novembre et intimée au premier président, le Sénat enregistra les premières et les secondes lettres patentes relatives à ces affaires et rendit deux arrêts en exécution du Bref. D'un autre côté, pour mieux tenir la promesse de ne prélever sur les bénéfices que ce qui serait nécessairement nécessaire, l'économe général, Claude d'Angeville, dressa un état exact et estimatif des réparations à faire aux églises.

L'évêque de Genève convoqua alors un svnode à Annecy, et un édit affiché aux portes de Saint-Hippolyte de Thonon et de la cathédrale y citait tous les possesseurs de bénéfices et tous ceux qui réclamaient des droits, afin qu'ils produisissent leurs titres. Cette citation malheureusement demeura sans effet : cinq bénéficiers seulement se présentèrent avec François et Claude d’Angeville ; et malgré les actives poursuites qui eurent lieu pendant

ar à

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plusieurs mois, les obstacles sans nombre suscités par les possesseurs ajournèrent indéfiniment la contlusion de cette affaire si importante pour le bien.

Ces délais regrettables affligeaient le cœur du Saint, dont le zèle désintéressé contrastait si fort avec l'attachement inique des autres à la possession des biens de l’Église ; ilse retrancha dans la résignation , la pénitence et la prière, et c’est alors qu’il sollicita près des Pères Capucins des lettres d'affiliation à leur Ordre. En même temps, il s’occupait à régulariser, jusque dans les derniers détails, la situation des convertis au point de vue de la conscience. L’usure et les mariages contractés sans dispense étaient deux maux quil était urgent de réparer; c’est pourquoi l’apôtre s'était adressé à Rome, proposant comme moyens, d’une part, qu'en des jours d’indulgence plénière on exhortât les fidèles à se remettre mutuellement leurs usures, les confesseurs ayant soin de s'assurer de ces remises, d’autre part, que les mariages indûment contractés fussent validés par autorité apostolique. Rome applaudit au zèle ingénieux du coadjuteur, et le Nonce fut muni de pleins pouvoirs qu'il remit à François par subdélégation ‘.

2%. Vers ce temps parut enfin l'Étendard de la sainte Croix, en réponse au libelle de La Faye dont nous avons parlé (Liv. IL, n° 412) : longtemps retardé dans son œuvre par la maladie et d'incessants travaux, le Saint la produisait à celte heure, à la faveur de S. A., comme le premier livre qu’il étalait?. Le lecteur nous permettra de lui donner comme le canevas de cet ouvrage, trop peu connu et néanmoins très-précieux, véritable chef-d'œuvre d'ordre et de méthode, de logique et de finesse, où l'Écriture et la tradition , l’histoire, la raison et la théologie se réunissent merveilleusement pour montrer la vérité même à lesprit des bonnes gens *

L’Avant-Propos, adressé aux confrères de la Sainte-Croix, est divisé en trois parties : 1. Tout honneur appartient à Dieu, et toutefois on peut rendre aux créatures un honneur subalterne, même religieux : à Dieu, souveraine excellence, on ne peut porter que l'honneur souverain; aux excellences subalternes l'honneur subalterne, mais rapporté à Dieu, auteur de tout bien. — 2. Cela se doit; car, « le plus excellent honneur (et on » Je doit à Dieu) est celui par lequel on honore tant une chose

1 Lettres 68e, 69e, 71e, — 2? C'est en effet le premier ouvrage important que le Saint ait fait imprimer. — 3 Voyez l'ouvrage au tome III.

» que, pour son respect, on honore encore toutes ses apparte- » nances et dépendances, selon les degrés qu'elles tiennent en » ce rang... » — 3. Là est tout le dessein de l'ouvrage qui, par compassion des pauvres gens décus, répond à un traité qui #’es{ rien qui vaille. Vous en savez l’occasion, et vous n'imputerez les faiblesses de l’œuvre qu’à la pauvreté de l’ouvrier..

25. L'Étendard comprend quatre livres : Del hontens. et vertu de la vraie Croix; de l'honneur et vertu des images de la Croix; de l'honneur et vertu du signe de la Croix; de la quahté de l'honneur que l’on doit à la Croix.

Le Fils de Dieu à sanctifié la Croix et son nom, choses horribles auparavant; nous parlons ici de la Croix même de Jésus. — Le traiteur’ ne voit rien en l’Écriture « qui puisse induire à attribuer quelque vertu (et honneur) à un tel bois. » Il y voit pourtant que Jésus-Christ y à été cloué, et c'est assez : les objets touchés par les serviteurs ont eu vertu, d’après l'Écriture; à plus forte raison la Croix fouchée par le Maître. — Du reste, « qu'entre les bons chrétiens, ce qui n’est point écrit est tenu pour chose nulle, » voilà un dire faux, témoin la croyance même du traiteur, témoin l'Écriture… Ineptie, ce qu'il dit de Melchisédech. — Mais encore, n’a-t-il pas vu en l’Écriture la croix appelée Croix de Jésus? La robe de Jésus a eu vertu ; done aussi la Croix de Jésus. Blasphèmes et inepties sur les bourreaux et Judas qui ont touché Jésus! Inepties sur les instruments de la Passion. Qui dit d’ailleurs que la Croix a une vertu propre? — En l'Écriture encore, le sépulcre de Jésus sera glorieux ; la terre est sainte, où Dieu comparaît avec quelque particulier effet; le temple est saint, l'arche d'alliance sainte et adorable ; le manteau d'Élie saint pour Élisée… « Qui ne sait que la Croix a été le » sceptre de Jésus-Christ, dont la principauté fut sur son » épaule ; le siège de sa royauté, car #7 a régné par le bois; l'au- » tel de son sacrifice, le temple de ses trophées; la vraie en- » seigne, le vrai ordre et vraies armoiries de notre Roi, qui a » voulu prendre un nom de la Croix, s’appelant Jésus crucifié.….? » Vous ne disiez mot de tout ceci, petit traiteur! dites encore » qu'il faut rejeter la Croix comme le gibet de notre bon Père! »

Le traiteur montre aussi l'ignorance et la mauvaise foi dans ce qu'il affirme ou nie du sous-terrement et lieu de la Croix; il est

1 « Ne sachant quel est l'auteur du traité auquel je fais réponse, j'ai pris congé de me servir du nom de Traiteur, à faute d'autre plus court (Avant- Propos). »

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inepte contre son /nvention miraculeuse; — et sa philosophie est bien pauvre, quand il prétend que les souffrances de Jésus- Christ sont srreprésentables, parce qu’elles sont infinies. — Vainement enfin cherche-t-il à contredire le témoignage et les actions des anciens touchant la vertu de la vraie Croix; — et touchant l'honneur qu’elle mérite : réparée pour le jour du jugement, elle sera le signe du Fils de l’homme...

26. L’honneur et vertu des images montre plus fortement l'honneur et vertu de la Croix même; «or, l’on a fait des images de la Croix en diverses sortes. » — Figurée dans l'Ancien Testament, la Croix a été représentée dès les premiers temps de l'Éghse : les gentils reprochaient aux chrétiens l'usage et vénération de la Croix; Constantin non chrétien fit faire des Croix pour plaire aux chrétiens... Croix de saint Thomas à Méliapor. — En dépit du traiteur, sur les Croix on représentait le Crucifix, témoin entre autres saint Athanase... Croix de Goa...; ilest inepte en nous reprochant d'ajouter l’image de Notre-Dame et de saint Jean. — Quoi qu'il dise aussi, l'apparition de la Croix à Constantin est avérée ; il y en a eu d’autres, et il y en aura jusqu'à la dernière, alors que paraîtra le signe du Fils de l’homme. — Après avoir parlé 4 la catholique sur l'usage de la Croix parmi les anciens chrétiens, le traiteur ne la veut plus qu’ès choses politiques, pour montrer qu’on est chrétien; mais la Croix représente chose sacrée, c’est-à-dire, Jésus crucifié et sa passion : elle prèche. — Donc elle doit paraître ès choses sacrées, surtout aux temples; et les anciens ont ainsi jugé. — Ils la portaient aux processions; elle figurait à l'autel et aux sacrements : c’est pour néant que le traiteur cite saint Epiphane. — Tout prouve enfin que les anciens estimaient la Croix très-honorable : dès le commencement on les appelait dévots de la Croixr, et nul v’a contredit saint Chrysostome la déclarant plus digne que tout culte; au contraire. — Vainement done le traiteur attaque l'Église d'aujourd'hui, disant qu’en elle la Croix est saluée, invoquée — adorée mème et appelée de noms et titres d'honneur, ainsi que le vendredi-saint : tout cela est bien autorisé. — Grande vertu de l’image de la Croix, par laquelle Dieu a fait des merveilles, « comme par un outil sacré. » — Aussi la Croix à toujours été désirée; et vainement le traiteur cite Arnobe au huitième livre d’un ouvrage qui n’en a que sept. — Ce qu'il allègue du serpent d’airain prouve aussi plutôt contre lui; — et les punitions de Dieu enfin crient assez malheur aux ennemis de la Croix.

27. Le signe de la Croix, de soi 2adifférent, comme mouvement croisé, est rendu par la religion une cérémonie, el cérémonie chrétienne; qui représente la Passion, par l'expression de la fiqure de la Croix. — I] est ainsi une publique profession de la foi chrétienne; et le traiteur l'avoue, à contre-cœur. — « Mais son plus ordinaire usage était d’être employé à demander aide à Dieu, » quoi qu’en dise le traiteur. — Il attaque les cérémonies en général, disant qu'il faut servir Dieu en esprit et en vérité et ne pas chercher Jésus-Christ selon la chair; mais «une âme bien émue est émue partout, en la langue, aux yeux, aux mains : » elle a besoin même, pour s’exciter, des cérémonies. « Les fu- » mées et traces ne retirent pas le bon chien de la quête, mais » l’y échauffent et animent; ainsi, éventant en la Croix... les pas- » sées et allures de mon Sauveur, tant plus suis-je affectionné » à cette bénite recherche. » — Aussi la Croix est employée, et doit l'être, à la bénédiction des choses, selon l’usage ancien. — Et de même aux consécrations et bénédictions sacramentelles. — On se signe au front, en dépit du traiteur, et dès les premiers temps, et pour huit bonnes raisons que donnent saint Augustin, Lactance, saint Jérôme, l’ancien Origène et saint Chrysostome, etc. — Il en est une neuvième tirée d'Ezéchiel, — et une dixième, qui est pour détester l’Antechrist, dont les sectateurs auront au front la marque de la bête. — La force du signe de la Croix contre les diables et leurs efforts est bien prouvée par de bons témoins, que le traiteur combat par de pauvres finesses. — De même, pour beaucoup d'autres occasions, le signe de la Croix est prouvé très-efficace : « il a vertu comme une oraison fort vigoureuse... »

28. Par mauvaise foi, le traiteur nous impute des faussetés touchant l'honneur dû à la Croix; « je veux en peu de paroles » découvrir le plus naïvement que je saurai la doctrine catho- » lique. — L’honneur est une protestation ou reconnaissance de » l'excellence de la bonté de quelqu'un. » Connaïtre n’est pas assez, il faut reconnaitre; reconnaître par la volonté et nonseulement par l'extérieur; reconnaître (non la bonté, ce qui convient à l’amour, mais) l'excellence de la bonté; l'excellence de la bonté de quelqu'un, non de quelque chose : du moins une chose n'est honorée qu'avec rapport à quelqu'un, et encore ayant vertu; car « le vieux mot est certain : L’honneur est le loyer de la vertu. De même, une chose ne peut honorer, mais être occasion que les personnes honorent. — L’adoration est une spéciale manière d'honneur : » elle se fonde sur la connais-

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sance de la supériorité d'excellence, et se peut manifester par des actes extérieurs; mais son essence est en la volonté faisant reconnaissance d’infériorité. Les dires du traiteur tombent avec cela. — Dieu est adorable de tous et ne peut adorer; les diables et damnés ne peuvent adorer ni ne sont adorables; les choses irraisonnables ne peuventadorer, mais peuvent être adorées, toutefois « avec une très-grande différence et diversité d’adoration. » — Ainsi l’adoration se fait à Dieu et aux créatures, mais avec grande différence. — Et cette différence des honneurs et adorations réside proprement en l'honneur de la volonté. — C’est donc la volonté qui donne et l'essence et les différences aux adorations. Elle le fait principalement d'abord selon « la diversité des excellences pour lesquelles elle adore ; » — et ensuite selon « la diversité des façons avec lesquelles les excellences sont participées et possédées. » — De là se tirent les degrés etles noms des honneurs divers, absolus ou relatifs. — Jésus-Christ est honoré du culte de latrie, et les honneurs qui se rapportent à Jésus-Christ comme à leur objet, par exemple les honneurs de a Croix, son de /latrie relative et imparfaite. Mèmes réflexions pour dulie et hyperdulie. — L'honneur de la vraie Croix considérée seule se rapporte à Jésus-Christ et sera de latrie imparfaite; si on la considère comme portant Notre Seigneur, l'honneur s’adresse à lui et ne fait que rejaillir sur la Croix : il est de /atrie simplement, et l’on dira bien : Ocrux, ave, spes unica... — La Croix mérite son honneur en tant qu'elle signifie naturellement la Passion, et en tant qu’elle est une représentation, une image de Jésus crucifié. — Vainement cherche-t-on à opposer le premier précepte du Décalogue; bien entendu, il n'est pas contre nous. — Quand les deux tribus et demie ont dressé un autel, on les accuse de schisme; elles se justifient, et Calvin est pour elles. — Les réformateurs nous accusent : voyez ce que nous sommes et ce qu'ils sont; voyez leurs accusations et comme ils reçoivent nos défenses! Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. — À Dieu ne plaise que je me glorife, sinon en la Croir de Notre Seigneur Jésus-Christ!

29. Cet ouvrage sans doute fit frémir le pauvre traiteur, d’antant plus que le Saint, #’«yant occasion de savoir qu'il füt autre qu'un je ne sais qui, ne s'était pas senti obligé de le supporter aucunement en son insolence, et l'avait plus d’une fois accablé d'une railleuse pitié. Dans l'esprit des protestants, bien des préjugés disparurent, et les fidèles surtout se montrèrent heureux de leur foi, que les attaques de l'erreur ne savaient qu’exalter.

Pour François, la lutte ne finissait d’un côté que pour recommencer d’un autre.

Le Duc, avons-nous dit, était allé en France pour traiter personnellement laffaire du marquisat de Saluces. Il y signa le traité de Paris (17 février 1600), qui lui donnait l'option, dans le délai de quatre mois, entre deux arrangements presque également désagréables, et il revint d'autant plus mécontent qu'il savait le conseil donné au roi de le faire arrêter. Comptant sur les promesses de l'Espagne, il usa de cette politique peu franche qui est un des caractères de sa maison, et ses retards, ses menaces même, et divers essais de négociation amenèrent enfin la guerre dans ses États’. Tandis que Biron occupait la Bresse et que Lesdiguières envahissait la Savoie, Henri IV, avec un petit corps de troupes, se dirigea vers le Faucigny et le Chablais, Berne et Genève alors, offrant de contribuer à la conquête des baïlliages nouvellement convertis, !supplièrent le roi d'étendre à ces pays l'application de l’édit de Nantes. Henri comprit parfaitement la portée de ces cauteleuses demandes, et, tout en acceptant le secours offert, ajourna toute réponse précise.

M£' de Granier ne perdit point de temps : il écrivit au cardinal de Joyeuse, qui accompagnait le roi?, et fit partir François pour Grenoble, où était le duc de Nemours, prince attaché à la Savoie par ses biens et à la France par la faveur de Henri. Le duc écrivit volontiers; mais sa lettre parut produire peu d'effet, ce qui décida le coadjuteur à plaider personnellement la cause de ses Chablaisiens. Il vint trouver le roi au château d'Annecy (octobre 1600) et fut reçu non-seulement avec bienveillance, mais avec respect : Henri, tant que dura l’entrevue, eut constamment son chapeau à la main. Il lut la ‘requête du Saint et répondit : « Pour l’amour de Dieu et de notre Saint-Père le Pape, et ‘en considération de vous, qui avez si bien fait votre charge et » devoir, rien ne sera innové en la province de Chablais contre » ce qui à été fait pour la foi; je vous le promets au péril de mon » sang. » Puis il écrivit au bas de la requête que telle était sa volonté, et y apposa sa signature.

Peu après, une députation de Genève étant venue le haran- ‘guer près du fort Sainte-Catherine, qu'il assiégeait, et l’orateur ayant touché la question de la liberté de conscience, le roi fit semblant de comprendre tout autre chose : « Je sais, dit-il en

1 Voy. Gerdil, Hist. de la Muison de Savoie. Nous suivons volontiers ce savant cardinal dont l’impartialité est évidente. — ? Lettre 75e.

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» interrompant la harangue, je sais ce que vous désirez de moi, » et je veux vous faire plaisir, quoiquerbien des gens m'en dis- » suadent : le fort Sainte-Catherine sera démoli. » Surpris d’une telle bienveillance, les envoyés se confondirent en remerciments; alors le roi les salua comme pour les congédier, et il se retirèrent pleins de joie, sans même penser à ce qui était le principal objet de leur démarche.

30. Genève toutefois ne renonça pas à ses desseins, et le roi ayant établi comme gouverneur du Chablais un calviniste, M. de Monglan, on réussit à obtenir de ce seigneur qu'il saisit les revenus de tous les bénéfices possédés par les chevaliers de Saint- Maurice et Saint-Lazare, et les réunit aux domaines royaux, comme propriété conquise sur le Duc de Savoie. Cette mesure devait avoir pour la religion les suites les plus funestes ; elle eût enlevé toutes les ressources sur lesquelles François fondait toute l'espérance du maintien de son œuvre. [résolut de se présenter au gouverneur avec une lettre de l’évêque et la requête signée par Henri; mais à peine avait-il fait quatre kilomètres, qu'il tomba entre les mains d’une troupe française, et fut déclaré prisonnier de guerre. Ce fut là un trait de la Providence : le marquis de Vitry, capitaine des gardes, à qui on le présenta, le reçut comme un homme digne de toute vénération et prit personnellement à cœur son affaire. Il s’offrit à le conduire à Chambéry, où le roi séjournait pendant que son armée assiégeait Montmélan, et quand le Saint eut refusé noblement , alléguant la fidélité qu'il devait à son prince’, il lui donna une lettre de recommandation pour M. de Monglan. Celui-ci n'eut pas plus tôt lu les pièces que François lui présenta et connu qui il était, que, malgré sa religion, il se moutra pleinement disposé à le satisfaire. Non content de donner mainlevée entière des revenus ecclésiastiques, 1l promit de prendre sous sa protection spéciale tous les prêtres du Chablais , de défendre aux ministres l'esprit de propagande religieuse parmi les catholiques et de restreindre leurs prédica tons aux soldats protestants.

François, bénissant Dieu de ces faveurs, se hâta de les faire connaître dans le pays, et ainsi les fidèles et les prêtres reprirent courage. Le roi augmenta encore la joie et la reconnaissance de

1 Après la première démarche près du roi, une seconde eût paru n’avoir pour motif que le désir de faire sa cour; et, du reste, Henri étant à Chambéry, qui était la capitale de la Savoie, le Saint ne voulait point avoir l'air de le reconnaitre comme souverain.

tous en prenant sous sa protection spéciale les Jésuites de Thonon’, et par les sages mesures qui préservèrent la religion de toute alteinte sérieuse.

31. Bientôt l’évêque put venir à Thonon avec son coadjuteur et y consommer enfin l’exécution du Bref de Clément VIII relatif aux bénéfices. Il cassa, par autorité apostolique, l’union faite à l'Ordre de Saint-Maurice et Saint-Lazare par le Bref de Grégoire XIIT, ordonnant aux chevaliers silence perpétuel, comme si jamais ils n'avaient possédé; puis, ayant pris connaissance exacte de la situation du pays, il rétablit environ trente-cinq églises paroissiales. Ce n’était point là tout ce que le bien réclamait; mais les ressources disponibles ne permettaient pas davantage. Pour répondre autant que possible aux besoins des paroisses non rétablies, on en fit des annexes auxquelles on accorda certains privilèges ; et afin que le ministère pastoral s’y exerçât le mieux possible, un grand nombre de curés eurent des vicaires : de la sorte, la messe fut assurée dans la plupart des églises aux jours de dimanches et de fêtes.

Pour compléter cette organisation, on réunit par groupes de trois ou quatre les paroisses qui avaient des curés, les associant comme sœurs liées entre elles par des engagements particuliers, et fixant pour les curés mêmes les jours de réunions, et les principales circonstances dans lesquelles ils se devraient assister comme frères. Les revenus repris à l'Ordre furent ensuite réparüs entre les paroisses, ainsi que certaines dîmes possédées par des abbayes ou prieurés, auxquels on accorda comme dédommagement le droit de présenter au concours, dans la vacance de certaines cures, dix prêtres vertueux et capables. Par toutes ces mesures et par la nomination de bons curés, Mf° de Granier et François assurèrent dans le Chablais le maintien de la foi catholique et l'espérance de voir la piété s’y développer de jour en jour.

Une conversion remarquable vint pour ainsi dire mettre le sceau à toute cette grande œuvre, quoiqu'’elle se fit loin du Chablais. Gaspard de Faverge, proche parent de Calvin, avait, pendant son séjour à Genève, eu la curiosité d'entendre François. La parole émouvante du Saint n’était pas restée sans effet, et le gentilhomme en était venu à des conférences particulières, tant avec l’apôtre qu'avec les Pères Esprit de Baumes et Chérubin.

1 On remarquera cette faveur faite aux Jésuites dans le temps où ils étaient bannis de France comme dangereux pour Henri IV.

Liv. IT, Chap. [IL — INVASION DES GENEVOIS. 219

Vivement ébranlé dans ses croyances et ne trouvant plus de repos, 1l voulut, avec le conseil de Bèze même, aller suivre à Rome les cérémonies du grand Jubilé (4600). En chemin, il fut volé par son compagnon de vovage, etil était, en arrivant dans la Ville sainte, tellement exténué et malade, qu'il dut se faire porter à l'hôpital. Le médecin, dès la première visite, supposant probablement qu'il avait affaire à un catholique, exigea, sous peine de refuser ses soins, que le patient se confessât et reçut les sacrements. Gaspard de Faverge accepta tranquillement cette condition, et fit demander au couvent des Capucins s'il ne s’y trouvait point quelque religieux de Savoie. Par bonheur, le Père Chérubin venait d’arriver!; il courut à l'hôpital où le gentilhomme le reconnut avec grande joie. Bientôt il fut disposé et.. abjura l’hérésie dans les sentiments de la foi la plus vive : à quelque temps de là même il renonça au monde pour entrer dans l'Ordre des Carmes déchaussés, où il se distingua tout ensemble par sa vertu et par sa sagesse dans l'exercice des charges les plus importantes.

CHAPIERE ILE

CONCLUSION DE LA PAIX. — CARÊME D'ANNECY : MORT DE M. DE BOISY. — FRANÇOIS A PARIS.

1601 et 1602.

32. La démolition du fort Sainte-Catherine, commencée par Sully et achevée en une nuit par les Genevois, avait fortement mécontenté le Pape et le Duc de Savoie; car ellé s'était faite dans le temps même où la paix, négociée par le cardinal Aldobrandini, paraissait être chose conclue. Il y avait donc, entre les parties belligérantes, une cause nouvelle de division, et les Genevois crurent pouvoir en profiter sans danger. Tandis que M. de Sancy, gouverneur après M. de Monglan des bailliages de Chablais et Ternier, s'était absenté pour quelques affaires, des ministres escortés de gens en armes envahirent plusieurs paroisses, spécialement Veyrier et Saint-Julien, profanant les

1 Les hérétiques, pour altérer la raison du religieux, lui avaient jeté sur la tête un acide violent, et il avait voué le pélerinage de Lorette en reconnaissance de sa guérison ; de Lorette il était venu à Rome,

églises, renversant les autels, enlevant les cloches et les meubles sacrés et insultant les prêtres et les fidèles : ils voulurent même s'établir à la place de quelques curés que la frayeur avait mis en fuite.

François dénonça promptement ces entreprises, si contraires aux engagements de Henri IV, et sans doute le gouverneur eût fait droit à ses justes réclamations; mais un événement plus heureux les rendit inutiles. Écartant habilement tous les obstacles, le cardinal avait renoué les négociations, et la paix fut conclue définitivement à Lyon, le 15 janvier 1601 : elle déplaisait au Duc, qui payait chèrement le marquisat de Saluces en livrant la Bresse, le Bugey, le Valromey et /e pays de Gex; mais elle fut un grand bien pour la religion, qui allait ainsi régner tranquillement dans les baïlliages de Chablais, Ternier et Gaillard *.

33. Pleinement rassuré, et après avoir tout remis en ordre dans son troupeau de prédilection, François revint à Annecy, pour se préparer à la station du Carème, qu'il y devait prêcher. Il y était à peine, quand il apprit que M. de Boisy, âgé de près de 79 ans, se trouvait dangereusement malade; et il partit en hâte pour le château de Sales. Le vénérable vieillard lui fit une confession générale, dans les sentiments de la plus humble et fervente componction, reçut trois fois la communion de sa main, et ne se lassait pas d'entendre ses saintes instructions : on le: voyait comme ravi pendant que son fils parlait de Dieu, et il remerciait avec transport la divine Bonté qui, pour le préparer au passage décisif, lui avait ménagé un tel secours. Combien cela était préférable à ce qu'il avait rêvé autrefois pour la gloire de son nom dans le monde!

Cependant le Carême allait commencer et Francois devait par- Ur : avec un égal courage, le père et le fils acceptèrent la nécessité de la séparation; et ce fut une scène bien touchante quand ils se bénirent mutuellement, chacun étant à la fois devant Dieu le père et le fils de l’autre. François s’éloignait avec l’espérance de revoir son cher malade; car les médecins comptaient que la maladie se prolongerait j1squ'après Pâques. Cette prévision se trouva fausse : le danger bientôt se montra pressant, etle vieillard reçut l'extrême-onction; puis il y eut un mieux qui fit renaître l’espoir, et une recrudescence du mal qui rendit la mort

1 Gaillard, retenu jasqu'alors par Genève, fut rendu après la paix de Lyon. Nous verrons bientôt comment le catholicisme s'y établit.

Liv. [IL Chap. IIl. — MORT DE M. DE BOISY. 221

imminente. Ayant été de nouveau administré, M. de Boisy céda un instant à l’exaltation de ses anciennes idées militaires, et on le vit comme indigné des pleurs de sa famille. « Mon cher fils, » dit-il à Gallois', toi l’héritier de mon courage, fais retirer » toutes ces femmes, lève-moi et donne-moi mes armes : il n’est » pas digne d’un vieux guerrier de mourir sur un lit en présence » de femmes éplorées. » Mais bientôt, revenant aux pensées de l'humble chrétien, il prit en main le crucifx et le baisait avec amour, n'en détachant ses lèvres que pour lever les yeux au ciel, prier et s'unir à Dieu. Sentant approcher la dernière heure, il fit venir ses enfants, leur recommanda de considérer François comme leur père, de consoler M**° de Boisy par leur affection respectueuse et obéissante, et de rester unis comme ils l’avaient. toujours été; puis il les bénit et rendit doucement son âme à Dieu, le 4 avril 4601. Il laissait une mémoire bénie : car la société perdait en lui un de ses membres les plus utiles et les plus honorables; les pauvres devaient le pleurer comme un père, et la religion espérait retrouver plus grand dans le ciel l'appui qu'il lui avait donné sur la terre.

34. Un messager partit aussitôt pour Annecy et y entra précisément à l'heure du sermon : il courut à l’église, où il trouva François sortant de la sacristie pour monter en chaire, et ne sut que lui annoncer brusquement la mort de son père. Le serviteur de Dieu, recevant ce coup de foudre, joignit les mains et leva les yeux au ciel, et, la force d’en-haut contenant sa douleur, il poursuivit sa marche pour aller prêcher. Il traita la mort et la résurrection de Lazare, qui était l'évangile du jour, sans que rien, dans ses paroles et dans sa voix, pût trahir le moindre trouble; et seulement, lorsqu'il eût fini, 1l dit à ses auditeurs : « J'ai appris, mes frères, en venant à vous, la mort de celui à qui » j'ai le plus d’obligation sur la terre; mon père, votre ami n'est » plus : comme vous lui faisiez la grâce de l'aimer, je le recom- » mande à vos prières et vous demande de trouver bon que je » m'absente deux ou trois jours pour lui rendre les derniers

» devoirs?. » Sa douleur s'échappa à ces mots et il pleura; les assistants pleurèrent avec lui, et un gémissement universel s’unit à la prière de tous. Il avait dit la messe avant le sermon;

1 Gallois succéda aux titres de son père, et se distingua par sa piété et son zèle heureux à composer les différends : il mourut quelques années avant le Saint, et dans ses bras, après sept mois de cruelles douleurs et d’une patience qui le fit appeler le Job de la famille. — ? Année de la Visitation.

mäis il en fit célébrer deux, qu'il entendit successivement à genoux, dans une attitude de profonde adoration : il sentit alors au fond de son âme une douce espérance du salut de son bienaimé défunt.

Ayant ainsi satisfait au premier besoin de son cœur, il partit bientôt avec les Dominicains, qu'une convention déjà ancienne (1467) obligeait à assister aux funérailles des seigneurs de Sales, et d’y porter mème leur croix et leurs ornements. Voyant le corps de son père, il se jeta sur lui pour l’embrasser, et ses larmes coulaient avec grande abondance ; puis, ayant prié quelque temps, il disposa lui-même toute la pompe funèbre. « Un religieux, vêtu d'une tunique et portant la croix, ouvrait la marche entre deux acolythes, qui portaient deux chandeliers d’argent avec leurs cierges allumés; une très-grande compagnie de pauvres, que l’on avait vêtus et chaussés, venaient après, portant des flambeaux ornés des armoiries du seigneur défunt. Les Pères de saint Dominique les suivaient, et après eux les prêtres vicaires du Chapitre en l’église paroissiale, faisant l'office. Les officiers seigneuriaux et serviteurs de la maison précédaient le char funèbre, où le corps était couvert d'un grand drap de velours noir dont quatre gentilshommes tenaient les angles. Le bienheureux François faisait le deuil, accompagné et suivi de ses frères, cousins, et autres parents et alliés; en dernier ordre les dames, qui remplissaient les chemins de lamentations et gémissements. La bière fut reposée au milieu du chœur de l’église de Thorens; et après l'office, que l’on célébra fort solennéllement, le corps fut mis au tombeau de ses prédécesseurs, dans la chapelle de Sales*. »

35. De retour au château, après celte cérémonie en même temps pénible et consolante, François eut soin de raviver encore dans l’âme de tous les sentiments de la foi, seul moyen d’apaiser la douleur qui accompagne la mort. Il confessa la famille entière, sans excepter même les domestiques, et le lendemain, tous avant communié à la messe qu'il célébra pour le défunt, 1l les fortifia encore par une allocution touchante, exposant, comme il savait si bien, la manière de subir saintement une séparation nécessaire, mais de peu de durée.

« Il retourna à Annecy pour le dimanche, de sorte qu'il ne perdit point de prédication. » Dans le premier entretien, il

1 Ch.-Aug. de Sales. Plus tard, le corps fut transporté dans l'église des Dominicains, à Annecy.

Liv. IE. Chap. [T1.— CONYERSION DU BAILLIAGE DE GAILLARD. 223

exprima en des termes bien dignes de méditation les sentiments qui remplissaient son âme : « Dieu, dit-il, commanda à Abra- » ham de lui sacrifier son fils Isaac, mais se contenta de sa » bonne volonté, n'ayant exigé que le sacrifice du cœur et de » l'esprit; et ainsi mon père m’a sacrifié dans une grande mala- » die, par une pleine soumission à la volonté divine, et Dieu » s'est contenté de ce sacrifice spirituel. Mais aussi, comme » dans la suite [Isaac fut obligé de faire un sacrifice réel et d’ensevelir Abraham, Dieu a exigé de moi le même sacrifice, en m'obligeant de faire les funérailles de mon père". »

La station s’acheva sans interruption, et le Saint prêcha même encore aux solennités de Pâques. Un jour qu'il avait parlé de Pobligation d’adorer Dieu et de l’aimer plus que toutes choses, il.finissait par une brûlante apostrophe au Père céleste, quand soudain une vive lumière l’environna, dardant ses rayons de tous côtés, en sorte qu'on ne pouvait le considérer sans être ébloui. « J'étais présent, a déposé François Fabre, et je l'admi- » rai avec tous les auditeurs dans cet éclat. » On conçoit dès lors l'effet de ses prédications à Annecy : les pécheurs assiégèrent son confessionnal, puis se pressèrent à la Sainte-Table, et la ville entière, dit Charles-Auguste, prit comme l’aspect d’une communauté religieuse.

36. Nous avons dit que le bailliage de Gaillard, longtemps détenu par les Genevois, au mépris du droit et des traités, rentra enfin, par suite du traité de Lyon, au pouvoir du Duc de Savoie. Ce petit pays, composé de sept ou huit paroisses, avait été vraiment comme livré en proie au Calvinisme; mais c'était à regret que les habitants, privés de pasteurs et ne pouvant plus entendre que les ministres, s’étaient détachés de la vraie foi : en observant leurs pratiques religieuses, on y découvrait encore, après 60 ans de séparation, des traces de catholicisme; le signe de la croix, la prière pour les morts, le chapelet, le jeûne et l'abstinence aux jours de l'Église, bien d’autres choses encore s'étaient maintenues.

Aussitôt qu'il fut possible, selon les conditions de la paix, le gouverneur de Savoie prit possession du bailliage en y envoyant le capitaine Basterga , catholique fervent autant que brave militaire; et celui-ci, immédiatement, signifia aux ministres de Genève l’ordre formel de vider le pays et de n’y plus paraître, la volonté du prince n'étant pas de tolérer encore l’hérésie. I y

1 Année de la Visitation.

eut alors, dans Ja cité du protestantisme, une véritable consternation : un jeüne y fut ordonné comme pour une calamité publique, avec interdiction, pendant quelques jours, des festins, des jeux, des bouquets de fleurs et des anneaux d’or. Quelques ministres ensuite se hasardèrent à désobéir et à continuer leur prêche, et il fallut intéresser leur vie pour les forcer à se soumettre : Basterga même eut besoin de toute son indignation pour repousser des offres de brillante fortune ; mais enfin toute tentaüve cessa et le culte protestant fut entièrement aboli.

Le brave capitaine songea alors aux moyens de restauration, et tout d’abord il engagea ses soldats à se mêler au peuple pour faire dans ses rangs l'office d’apôtres. Ce fut là comme une préparation efficace au ministère des deux Jésuites qui vinrent bientôt et qui, nonobstant les mensonges et les calomnies de l'erreur, trouvèrent promptement accès dans les âmes. Leurs instructions furent écoutées avec empressement; les croix, les bannières et tous les signes du catholicisme, longtemps cachés, reparurent de toutes parts, et les Pères pouvaient à peine suffire au zèle de ces bonnes gens, qui voulaient sans retard se réconcilier et abjurer l'erreur.

Bientôt la joie fut universelle, et de tous côtés on entendait les vieillards bénissant Dieu de ce qu'il leur était donné de voir la restauration du catholicisme. La communion surtout avait un attrait incroyable, on la désirait et on la voulait à tout prix, tellement qu'un jour une simple femme, pour pénétrer dans Péglise et communier, força les rangs d’une troupe de huguenots armés qui gardaient la porte. Instruit de cet heureux succès de la mission, M de Granier se hâta d'envoyer des prêtres ; puisil vint lui-même achever l’œuvre et organiser les paroisses : son cœur ne rencontra parmi ce bon peuple que des sujets de consalation‘.

31. Pour se venger d'une défaite aussi éclatante, les ministres de Genève organisèrent une invasion à main-armée dans les paroisses de Draillans et d’Armoy et les villages qui en dépendaient; plusieurs d’entre eux osèrent mème s'établir à la place des curés. « François, indigné de cette perfidie et témérité, s’en alla incontinent aux Allinges, où commandait Brotty, et, se mettant à la tête des soldats, parce qu'il s'agissait de la cause de Dieu, chassa vaillamment avec les armes corporelles ceux que tant de fois 1l avait convaincus par les spirituelles, mais sans

! Lie Saint résume ces faits en quelques mots dans la lettre 73e,

Liv. III. Chap. LIL. — voyAGE À paris. 225

pouvoir les vaincre ; les curés furent rappelés et les prédications du Saint réparèrent tout le mal que les huguenots avaient pu faire dans les âmes". »

D'un autre côté, la cession du pays de Gex à la France était pour l'évêque de Genève un sujet d’embarras et d'inquiétude. II y avait là près de 30,000 habitants, répartis en trente-sept paroisses et quatre prieurés, et de là comme d’ailleurs le catholicisme était banni depuis l'invasion protestante. M# de Granier avait au cœur cette partie importante de son troupeau, et toutefois 1l ne pouvait quelque chose que sous le bon plaisir d'un souverain étranger. Henri IV, vivement sollicité de rétablir la religion et de rendre au clergé les biens qu'on lui avait pris, s'en remit de tout au baron de Luz, qui commandait en Bourgogne et avait ainsi dans son ressort le pays de Gex. Ce seigneur, cédant probablement aux raisons politiques, jugea bon de rétablir seulement trois curés et renvoya l'affaire, comme demandant examen, à la décision du roi et de son conseil. Vainement le Pape intervint par son Nonce à Paris : on objecta des raisons que Genève savait alléguer sans pudeur; ses envoyés même réclamèrent comme sa propriété plusieurs villages enclavés dans le pays et autrefois enlevés au chapitre cathédral. Il devint ainsi urgent que l’évêque députât quelqu'un « pour communiquer particulièrement ses raisons, » et plaider avec plus d'efficacité la cause catholique : ce fut François que Mf' de Granier et son conseil jugèrent seul en état de remplir cette mission; et il l’accepta sans hésiter comme très-utile à l’Église ?.

Ses amis eussent désiré qu'il reçût la consécration épiscopale, comme moyen de relever la dignité de son ambassade; mais, outre que les bulles n'étaient point arrivées encore*, l'humilité du Saint fut un obstacle insurmontable : « Tant que Dieu, dit-il, » nous laissera M5° notre évêque, je ne changerai ni mon rang » dans l'Église, ni la couleur de mes habits‘. »

38. C’est dans ces humbles dispositions qu'il partit ane le 3 janvier 1602, ayant pour compagnons de voyage le président Fabre et son fils aîné‘, Georges Rolland etun autre domestique : ils prirent leur route par la Bourgogne, afin de conférer d’abord avec le baron de Luz. Arrivés devant Mâcon, au passage de la Saône, ils trouvèrent cette rivière prodigieusement grossie

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Voy. lettre 73e. — 3 Elles ne furent signées qu'au mois de juillet 1602. — + Année de la Visitation. — 5 René, sieur de La Valbonne.

par la fonte des neiges et si rapide « qu’elle faisait horreur à tous ceux qui voulaient passer. » On conçoit d'autant plus la crainte des voyageurs que les bateliers eux-mêmes annonçaïent le naufrage comme presque inévitable ; « mais François assura qu'il fallait s'embarquer au nom du Seigneur, » et tous obéirent sur sa parole, quoique avec grande frayeur. « Au milieu de la rivière, il s’en fallait fort peu que le bateau n’enfoncçât, et 1l y en avait déjà qui pensaient de se sauver à la nage, criant et implorant la miséricorde de Dieu; mais le saint homme leva les yeux et les mains au ciel, et, sans se troubler nt inquiéter aucunement, leur dit qu’il fallait avoir bon courage et s’en remettre à Dieu; que difficilement ils arriveraient à bord, mais qu'ils ne périraient pas. Ayant ainsi prié et parlé, il semblait que les ondes ne venaient pas si rudement, et le bateau se releva, comme si son poids eût été diminué. Tous crurent être sauvés par les prières du bienheureux François, qu'ils allaient remerciant; mais lui, leur disant qu’il fallait toujours avoir bonne espérance et confiance en Dieu, tâchait de détourner tous ces discours !. »

« Enfin il arriva fort heureusement à Dijon, et fut très-bien recu du baron de Luz, et grandement honoré de tous les conseillers de la cour souveraine du Parlement. » Le baron, prenant à cœur l’objet de son voyage, lui donna une lettre de recommandation pour les principaux personnages avec qui il devait traiter, etune même pour Henri IV : ce prince aimait particulièrement pour ses mérites le lieutenant de Bourgogne, d’ailleurs très-puissant à la cour par ses nombreux amis. Ce fut done avec bonne espérance que François quitta Dijon, et le 22 janvier il arrivait à Paris.

39. Sa première visite fut pour le Nonce, qui attendait l'envoyé de l’évêque de Genève, ayant recu les ordres de Sa Sainteté pour le seconder énergiquement ?; et c’est sous la conduite du représentant de Clément VIT que le saint coadjuteur alla trouver le rot. Tout concourait à assurer la bienveillance de Henri, qui promit d'accorder tout ce que lui permettrait la justice; toutefois S. M. voulut que l'affaire fût examinée par le ministre Villeroï, qui ensuite ferait un rapport.

Villeroi se montra dès l’abord moins favorable que son maître : il avait reçu de Genève des allégations mensongères par lesquelles il combattit toutes les raisons de François, et il finit par

3 Ch.-Aug. de Sales. — ? Lettre 730,

Liv. IT. Chap. IT.— LENTEUR DE LA COUR DE FRANCE. 227

demander un Mémoire détaillé des réclamations de l’évêque et de ses motifs. Ce Mémoire fut bientôt prêt; il se réduisait à deux demandes, parfaitement autorisées par l’édit de Nantes! 1. « Que l'exercice de la religion catholique soit établi en tous » les lieux du bailliage où 1l était avant les troubles survenus » par le schisme et division de la religion... En quoi nul n'aura » raison de se lamenter, puisque ce sera de traiter ce bailliage » comme tous les autres sujets du royaume. » On ne pouvait opposer à cette première demande que les traités entre les ducs de Savoie et Berne ; mais le Saint montrait comment ces traités avaient été cassés par les querres?.— 2. « Que les biens ecclé- » siastiques soient restitués, selon le même édit (de Nantes) : en » quoi 1l est besoin de distinguer les divers états dans lesquels. » ces biens se trouvent maintenant. Les uns ont été aliénés par » les Bernoïs.., qu’il soit loisible de les répéter en rendant les » deniers aux acheteurs. D’autres sont possédés par les Genevois, » en titre de souveraineté... on n’en parle point; ce sont les » biens de l’évêque. D’autres sont encore possédés par eux, sans » autre titre que de pure usurpation, S. M. est suppliée d’en » faire justice. D’autres enfin sont possédés par les ministres » sujets du roi, touchant lesquels il n'y à nulle difficulté. » François combattait après cela fort habilement les craintes de rébellion, ou du mécontentement de Berne et Genève, craintes avancées sans doute par le ministre.

Malgré tout, Villeroi ne donna qu'une réponse dilatoire, disant encore qu'il fallait éviter de rendre odieux le gouvernement du roi; et ses idées ne cédèrent, n1 aux nouvelles raisons de François, qui présenta jusqu’à cinq Mémoires , ni devant l'intervention du président Fabre, dont le crédit néanmoins était très-grand, soit dans la ville, soit à la cour. Il fallut se résigner à une longue attente ; car le ministre était tout-puissant et tenait d'autant plus à sa manière de voir qu'ilse savait très-estimé en politique *. D'un autre côté, le départ du roi pour Fontainebleau, où il devait passer une parle de l’année, devint une nouvelle cause de retard. Il y avait plus ici que les lenteurs de Rome, et

1 Voy. tome IV, page 73.

2 C'est à peu près ce que nous avons dit, Liv. II, N°s 15 et 16.

° 3 II est assez difficile de caractériser Villeroi, plus politique que chrétien, mais habile, comptant sur ses lumières et n'accordant rien à la faveur : il nous semble un de ces hommes tout de jugement, qui considèrent Les choses et non . Les hommes, faillibles sans doute et incomplets, parce que le cœur, s’il ne les entraine pas, n'éclaire point non plus leurs appréciations.

François ne retrouvait pas à Paris les grands souvenirs de la Ville éternelle; mais, apôtre partout et toujours, ik sut utiliser ses moments pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

40. La renommée avait porté dans toute la ville le nom, les vertus, les talents etles œuvres de l’apôtre du Chablais : surtout la princesse Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, digne héritière des affections de sa famille pour la maison de Sales, ne se lassait point d’exalter ses mérites et son éloquence. Or, « le saint temps de Carème approchait, et de fortune Ja chapelle de la Reine, en la salle du Louvre, était destituée de prédicateur. Entre tant de personnages célèbres en doctrine et piété, qui faisaient séjour dans cette grande capitale, le bienheureux François fut le désiré des princes et de la cour, et ne sut point se défendre d'accepter la charge de prêcher en cette chapelle, en étant prié très-instamment par la princesse de Longueville, Catherine d'Orléans. Il monta donc en chaire..., et attira aussitôt, avec les chaînes de sa doctrine, éloquence et sainteté, non-seulement les princes et courtisans, mais des ecclésiastiques de toute condition et les docteurs mêmes de Sorbonne’. »

Il devait plaire surtout à l'esprit français, malgré la lenteur quelque peu excessive de sa prononciation, parce qu’il était aussi simple et précis que solide et élevé. Sur ses lèvres, la vérité se montrait accessible à tous, appuyée toutefois des preuves les plus fortes, des considérations les plus neuves et les plus profondes, que l’oraison lui révélait chaque jour, et qu'il développait avec un art indicible et une irrésistible onction. Sans qu'il parût y songer, là controverse se mêlait dans ses discours à la morale chrétienne, et il détruisait toutes les objections, les soulevant dans l’âme des auditeurs, mais ne les posant pas et n'y répondant que par un exposé doctrinal. La grâce d’ailleurs et la majesté de sa personne, son nom et ses talents, sa vie apostolique et la dignité de coadjuteur dont il ne prenait que les travaux, son humilité, sa douceur et le renom de sa sainteté, tout l’entourait d'un prestige si grand qu'il semblait moins un prédicateur qu’un envoyé de la Providence, et comme un ambassadeur extraordinaire de Dieu.

41. & IT y avait pour lors en cour une femme de grande qualité, qu'on appelait la dame de Perdrauville , tellement obstinée en l'hérésie de Calvin, que jamais on n'avait pu l’arracher de sa poitrine, quoique plusieurs doctes personnages y eussent mis

! Ch.-Aug. de Sales.

Liv. If. Chap. IT. — cARÈME À LA COUR. CONVERSIONS. 229

beaucoup de peine. Toutefois, ayant entendu la grande renommée du serviteur de Dieu, elle fut touchée du désir de suivre ses prédications. Or, le lundi après le premier dimanche de Carême, François prêchant du jugement dernier’, elle fut pénétrée parmi le discours d’une grande componction de cœur, et pensa pour lors sérieusement, et pour la première fois, à se convertir à l’Église catholique ; et sans beaucoup tarder, s'étant adressée en particulier à l'homme apostolique, convaincue et persuadée par la puissance de ses raisons, renonça à l’hérésie avec toute sa famille, qui était fort grande. »

« Cette conversion émut toute la ville de Paris, et fit qu'un grand nombre d'hérétiques, tant par curiosité qu’autrement, viennent entendre le Saint. Les membres de la famille de Raconis, des plus apparentes de la cité, furent des premiers qui reconnurent par son moyen la beauté de la foi orthodoxe, et entrèrent dans la lumière de la vérité ?. » Deux demoiselles de cette maison embrassèrent la vie religieuse, et leur frère unique, abjurant avec l’erreur tout attachement même légitime aux choses de ce monde, entra dans l'Ordre des Capucins : « il y fut nommé le Père Ange et devint un très-célèbre prédicateur, » remarquable surtout par son zèle pour la conversion des hérétiques.

« En même temps, François satisfit à la curiosité d’un Turc, qui se trouva pour lors à Paris, touchant le très-haut mystère de la Trinité, et l’en renvoya pleinement informé et moins mal affectionné envers le nom chrétien. » Chacun conjecturait même que cet homme allait renoncer à l’impiété de Mahomet; mais on ne sait s’il le fit réellement. Quoi qu'il en soit, « c’est bien une chose assurée que ce grand serviteur de Dieu convertit un très-grand nombre d’hérétiques ; » et son pouvoir sur le cœur des errants était si prodigieusement efficace, qu'il paraissait, comme il était en effet, un don spécial de Dieu. De là cette parole de Du Perron, devenue célèbre et presque toujours mal comprise : « S'il ne s'agit que de convaincre, amenez-moi tous » les hérétiques; pour les convertir, menez-les à M. de Ge- » nève ?. »

42, Il n’était point nécessaire de les mener; car ils venaient

1 « Voyez-vous, ce sermon-là, qui ne fut point fait contre l'hérésie, respirait » néanmoins contre l’hérésie : car Dieu me donna lors cet esprit, en faveur » de ces âmes. Depuis j'ai toujours dit, que qui prêche avec amour prêche assez » contre l'hérétique, quoiqu'il ne dise un mot de dispute contre lui (Esprit, » Part. XVIII, Sect. 29). » — 2 Ch.-Aug. de Sales. — 8 Habert, dans sa Vie du cardinal de Bérulle, prétend que Du Perron ajoutait : « S'il faut les convaincre

comme d'eux-mêmes, intérieurement poussés par la grâce et attirés vers l’homme de Dieu par les liens de sa charité et de sa douceur. Toutefois, les âmes pieuses se sentaient portées vers lui d’un attrait plus grand encore, et c'était pour elles un inesti= mable bonheur de recevoir ses avis et de goûter ses entretiens : il respirait si fortement et si suavement le saint amour, que les cœurs s’embrasaient à sa seule présence.

Madame Acarie surtout fut heureuse de l’entretenir et de lui ouvrir sa conscience. Cette vertueuse femme, si chère à l'Ordre des Carmélites et à l'Église sous le nom de la bienheureuse Marie de l’Incarnation, se confessa souvent à lui durant les six mois qu'il fut à Paris. Klle apprit alors cette distinction importante des imperfections et des péchés, sans laquelle souvent les âmes les plus vertueuses éprouvent d’inutiles inquiétudes : car le péché seul offense Dieu, parce qu’il vient de notre volonté ; l’imperfection au contraire est le signe de notre fragilité, un défaut qu'il convient de constater sans trouble et de combattre sans empressement. Depuis, elle eut soin de rappeler au saint tribunal quelque faute commise autrefois, et ce fut le moyen presque toujours nécessaire pour qu'elle reçût l’absolution :.

Mais les saintes relations de M”° Acarie et de Francois étaient vraiment utiles à tous deux : en dehors du sacrement, le Saint écoutait comme un enseignement les paroles de sa pénitente; il allait à elle comme à un fover embrasé de l'amour divin, et son ardeur à l'entendre croissait avec le désir chaque jour plus if d'aimer le Seigneur de plus en plus. « Je ne la regardais pas, » dit-il plus tard, comme ma pénitente, mais comme un vaisseau » que le Saint-Esprit avait consacré à son usage. Lorsque j'ap- » prochais d'elle, elle m'inspirait un si grand respect pour sa » vertu, que je n’eus jamais la hardiesse de l’interroger sur ce » qui se passait en elle, et n'ai voulu savoir de son intérieur » rien de plus que ce qu'elle a bien voulu me communiquer de » Son propre mouvement... Or, elle parlait plus volontiers de ses » fautes que des grâces qu’elle recevait... Oh! que je me repens » de n'être pas entré plus avant dans la connaissance de ce que » PEsprit de Dieu opérait en elle! Volontiers elle m'eût décou-

» et les convertir tout ensemble, envoyez-les à M. de Bérulle. » — Si Du Perron avait dit tout cela, nous verrions dans sa parole une affectation de faire des parallèles, et son jugement sur notre Saint ne serait que bien incomplet : assurément, François, autant et plus que tout autre; pouvait convaincre les hérétiques.

1 Entretien 22e, tome V, pages 298, 299,

iii lei DER ter MS ÉPÈEE r ÉrRE Ve ue Al

Liv. IT. Chap. IL. — GRAND DÉSINTÉRESSEMENT. 234:

» vert toute son âme. » Il écrivait encore : « Je ne pense jamais. » en votre bienheureuse Mère que je n’en ressente du profit spi- » rituel?. » Et M. de Marillac lui ayant envoyé un portrait de cette sainte femme, il répondit : « Je vous rends mille actions » de grâces du portrait de la bienheureuse* sœur Marie de l’Incarnation ; et ne sais ce que je pourrais recevoir de plus utile » et agréable à mon âme, puisque d’un côté j'ai un amour si » plein de révérence pour cette sainte personne, et d’autre part. » une si grande nécessité de réveiller souvent en mon esprit les » pieuses affections que sa très-sainte communication a excitées » autrefois en moi, tandis que, six mois durant, j'étais presque » son confesseur ordinaire , et que, pour tant de diverses occa- » sions du service de Dieu, elle me parlait et entretenait presque » tous les jours *. »

43. La station du Carème s'était achevée heureusement, « et l’on pensa à le récompenser le plus dignement qu'il se pourrait faire... Cette charge fut laissée à la princesse de Longueville, laquèlle tira de son cabinet une très-belle bourse, qu'elle remplit d’éeus d’or, et commanda à son maître-d’hôtel de la porter à M. de Genève. Le maître-d'hôtel fit sa commission, non sans couvrir de rougeur l'innocent visage du serviteur de Dieu, qui remercia avec ces paroles : « Madame la princesse m'a fait » trop d'honneur, quand elle a voulu que je prèchasse le Carème ; » et je ne sais comment je pourrai bien m'acquitter du remercie- » ment que je lui dois : elle me trouvera toujours prêt à lui » obéir, même dans les choses les plus difficiles. Si j'éprouve » une peine, c’est de n'avoir répondu ni à la dignité de l’au- » ditoire, ni à la célébrité de la chaire; mais 1l ne faut point s’en » prendre à ma bonne volonté : Le défaut ne vient que de la pe- » titesse de mon esprit et de la rudesse de ma langue. Au reste, » je donne gratuitement ce que Dieu m’a donné de même, et ne » demande d’autre récompense que celle qui est préparée au ciel » pour ceux qui cultivent la vigne du Seigneur”. »

Ce noble refus accrut encore la réputation du Saint : on ne parlait que de M. de Genève. « Il m’a fait beaucoup de bien, di- » sait un conseiller du Parlement, son auditeur assidu; mais il » m'a fait en même temps un mal dont je ne guérirai jamais : il

1 Ch.-Aug. de Sales. Dom Jean de Saint-François. —- 2 Lettre 793°, janvier 1620, à une fille de Mme Acarie, prieure Carmélite. — 3 Ce mot de bienheureuse était encore une qualification privée : c'est seulement en 1791 que Pie VI béatifia Mme Acarie. — * Lettre 794e. — 5 Ch.-Aug. de Sales. ë

» m'a dégoûté de tous les autres prédicateurs‘. » Henri IV était encore à Fontainebleau quand se terminèrent les fêtes de Pâques, et François avait jugé bon de se présenter à cette résidence, espérant y terminer ses affaires. Le monarque « le goûta, prenant un singulier plaisir à l'entendre discourir, et le voulut voir en chaire. Ce fut le dimanche de Quasimodo qu'il prêcha très-éloquemment et doctement devant S. M., qui exprima hautement son admiration : « Ceux-là, dit-elle, ne m'ont point trompé qui » m'ont parlé de ce Savoisien comme d’un grand personnage : » je n'ai jamais entendu un plus puissant prédicateur; et en vé- » rité, il mérite une plus grande fortune que celle qu'il a. » Cette estime singulière amena de nouveaux entretiens, dont le roi fut de plus en plus ravi, c'était son sentiment que François surpassait tous les prélats, et il disait : « Chez les autres, il ya » presque toujours quelque côté faible : ils sont nobles, mais la » science manque; ou s'ils sont savants, on ne les voit pas dé- » vots comme il faudrait : M. de Genève est noble, savant et » dévot?. »

On pourrait croire d’après cela que les affaires de Gex se terminèrent promptement; mais, si le roi était bien disposé, son entourage se composait « de personnes fort froides : « le ministre et les agents subalternes faisaient obstacle aux inclinations de Henri. Pour comble de mal, les députés de Genève opposèrent aux demandes de François un cauteleux Mémoire : il y était affirmé, contre la restitution des biens ecclésiastiques, une possession paisible depuis 1535 et que gärantissait en outre, du moins implicitement, le traité fait entre les Bernois et le Duc, lors de la restitution des bailliages. De plus, on invoquait le traité de Soleure, qui mettait Genève et son territoire sous la protection du roi de France. Ces raisons portèrent le conseil royal à prendre encore du temps, et il fallut que le coadjuteur se résignât à une nouvelle prolongation de séjour.

44. « Cependant voilà arriver de Nüremberg la triste nouvelle du trépas de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur et de Penthièvre, prince de Martigues et du Saint-Empire, général des armées de l'Empereur au royaume de Hongrie; et l’on pensa aussitôt par loute la France à rendre les devoirs à sa glorieuse mémoire. » La duchesse, d'abord inconsolable, trouva dans la parole de François et dans ses exhortations le moyen de

1 De Cambis. — ? Ch.-Aug. de Sales. — 5 Ce guerrier mourait à 44 ans, au retour de deux glorieuses campagnes où il avait, à la tête de quinze mille hommes,

Liv. IL. Chap. IIE. — oRAISON FUN. DU DUC DE MERCŒUR. 233

la résignation et du courage : elle en vint à accepter doucement le coup qui la frappait et à tromper sa douleur en s’occupant des honneurs funèbres qu’elle voulait rendre à son époux. Les restes mortels de l’illustre guerrier avaient été transportés et déposés à Nancy, dans l’église des Cordeliers ; mais Marie de Luxembourg voulut encore que de magnifiques obsèques fussent célébrées à Notre-Dame de Paris, et ce fut du Saint qu’elle réclama l’éloge funèbre. Célébrer le premier des adversaires de Henri HI, l’un des chefs les plus redoutables de la Ligue, soumis le dernier à Henri IV, c'était là une œuvre délicate; mais d’un autre côté, écrit François, « comme mon père, mon aïeul et mon bisaïeul » avaient été élevés en qualité de pages dans la maison des très- » illustres et très-excellents princes de Martigues, ses pères et » prédécesseurs, la duchesse me regardait comme serviteur hé- » réditaire de sa maison ‘. »

IL accepta donc et, le 27 avril, prononca l'oraison funèbre, « devant un grand nombre de cardinaux, évèques, princes du sang, chevaliers de l'Ordre, présidents, conseillers, seigneurs, princesses et dames de grande qualité, l’espace de deux heures ?. » Quand Dieu lui en aurait donné la capacité, il ne pourrait ni ne devrait représenter la justice du regret du trépas du Duc : c'est une perte indicible, une douleur qui étonne et étourdit; s’il excitait aux larmes quand tous pleurent, il serait bien honteux d’avoir l'assurance de parler autrement que par ses larmes. Ce qu'il veut, c’est prendre peine d’essuyer les pleurs ; et heureusement la consolation naît du même principe que les regrets, de l'excellente bonté, de la valeur et de la vertu du prince trépassé. Il parle ; car on l’a voulu, et #7 faut plutôt recevoir avec humilité les commandements des grands que d’en éplucher les motifs. I] a été choisi sans doute à cause de la médiocrité de son esprit, en sorte que, si son discours est pauvrement paré, il rend ainsi plus d'honneur et de révérence à l'illustre défunt. Nous nous imaginons que nos amis sont morts; telles pensées ne sont pas dignes de nous. « Ah! que nous » sommes trompés, quand nous appelons morts ceux qui ont » passé cette vie mortelle, et vivants ceux qui la passent encore!

contenu 60,000 Turcs et, ce qui est plus prodigieux, défait 150,000 hommes avec une armée de 13,000. C'était l'un des plus illustres généraux de son temps; et l'on sait comment, dans la Bretagne, il s'était maintenu contre Henri IV.

1 Préface du Traité de l'Amour de Diew. — ? Ch.-Aug. de Sales. On jugera par ce temps de la lenteur avec laquelle Je Saint parlait. Voy. tome II, pages 263-289.

» Nous nommons vivants ceux qui meurent, parce qu'ils n’ont pas achevé de mourir; et ceux qui ont achevé de mourir, nous » les appelons morts... Si nous les voyions maintenant, mon » Dieu! que nous serions honteux de les avoir appelés morts ! et » que nous serions en peine de trouver de belles paroles pour » exprimer l'excellence de la vie en laquelle ils sont arrivés! » aussi notre langue française ne les appelle pas morts, mais » trépassés.. Ce grand Duc de Mercœur n’est donc pas mort, il » est seulement trépassé.. Nous avons mille peines et travaux » pour parvenir où il est; pourquoi serions-nous fâchés qu'il y » soit arrivé? » C'est l'espérance du salut du prince qui m'inspire cette consolation, espérance fondée sur ses œuvres et ses vertus, que je voudrais retracer et parmi lesquelles je ne puis choisir que bien peu, vu le temps qui limite mon discours.

45. Après ce bel exorde, le Saint montre Dieu qui fait en nous tout notre salut, nous donnant certains biens sans nous, et d’autres avec l'entremise de nos désirs, travaux et volontés. Du premier genre est le grand bien de la naissance du Duc, issu des illustres familles de Lorraine et de Savoie, qui, « ayant » mis ensemble leurs belles qualités en son âme, le rendirent » accompli en tous les dons de la näture. Ce fut une bonne ren- » contre à sa vertu d’être en un sujet si capable; ce fut une » bonne rencontre à sa capacité de s'être rencontrée en une telle » vertu. » L’extraction du Duc lui rappelait ce qu'il devait être : tout fier de la grande splendeur que la générosité de ses ancêtres lui avait acquise, il la non-seulement conservée, mais de beaucoup augmentée. Sa vie se résume dans ces trois mots de saint Paul : Uf sobriè, justè, et piè vivamus'. La tempérance se trouve en ce prince au plus haut degré. « Il ne mangeait que » comme par force, et ne buvait presque que de l’eau. Il ne fut » pas moins tempérant aux voluptés corporelles... vertu rare en » un siècle si dépravé, en un âge si vigoureux, en un Corps si » beau et tant accompli, et en la commodité que la cour et ses » appas lui offraient..…. Il s’est toujours montré sobre en la pos- » session des grandeurs...; car rien ne le fit jamais sortir des » bornes de la modestie... il fut facile et gracieux aux petits etaux » grands. Il fut sobre en ses récréations et passe-temps... : le » temps qui lui restait pour son plaisir, il l’employait partie à » l’oraison , partie à la lecture des bons livres, » au moyen de quoi il s'était acquis la connaissance des mathématiques, des

{ Que nous vivions, sobres, justes et pieux (Tit. 2).

Liv. HT. Chap. IE. — oRAISON FUN. DU DUC DE MERCŒUR. 235

langues‘, de l'éloquence et de la théologie morale. La justice en lui était admirable : « il n’employa jamais sa colère qu'en la » guerre, où pour maintenir le respect qui lui était nécessaire ; » loin de vouloir l'or d'autrui, il était libéral, ne s’attribuant rien de ses richesses que la puissance de les dispenser. « Il rendait à » l'Eglise beaucoup de révérence, au roi beaucoup d'honneur et » d'obéissance, à son mariage beaucoup de fidélité, et aux. » princes une ouverte et agréable conversation, aux moindres » une grande douceur et débonnaireté, à sa famille une grande » affection... Quant à la piété envers notre bon Dieu... c'était » le rendez-vous de toutes ses pensées, et le centre de toutes ses » imaginations. » Comme ses frères et sœurs, il avait été trèschrétiennement élevé et il maintint sa vertu dans les plus dangereuses occasions. Sauf une nécessité extrême, il ne passait aucun jour « sans ouïr la sainte Messe, sans dire l'office de Notre- » Dame et son chapelet, sans faire l'examen dé sa conscience et ) le soir et le matin... Mais je l'eusse bien voulu voir après cette » action, quand, se représentant la nécessité de la mort, il bai- » sait la terre plusieurs fois. Il n'oubliait pas aux fêtes solen- » nelles de faire une entière revue de toutes ses actions..., afin » de recevoir plus dignement le très-saint sacrement de l Eucha- » ristie, auquel il avait une dévotion inestimable, se croyant » beaucoup plus assuré de la victoire quand il rencontrait les » ennemis le jeudi, pour être l'institution de ce saint sacrifice, » ou le samedi, destiné à l'honneur de Notre-Dame. » Il exigeait un grand respect pour toutes les choses sacrées et avait en horreur le blasphême. Sa libéralité pour la construction des églises et monastères est visible comme l’étaient ses grandes aumônes, sans parler des dons secrets pris sur ses menus plaisirs.

46. « Que restait-il donc à ce prince pour dédier à Dieu, sinon son corps et sa vie! » Guerrier dès le jeune âge, toujours brave, habile et heureux, il brûlait surtout du désir de combattre les infidèles. L'occasion vint etil s’y donna de piété de cœur : son nom fut la terreur du Croissant et les fautes mêmes qu'il ne put faire éviter l'appelèrent au commandement, qu'il n’accepta qu’avec l’ordre de son roi. Comme il avait sauvé Strigonie, il eût sauvé Canise, assiégée par plus de 120,000 hommes, et deux belles victoires le promettaient, quand le défaut de vivres l’obligea à la retraite : on le vit alors, dans une marche de cinq ou six lieues, avec moins de sept mille braves, soutenir l'effort de

4 I parlait facilement l'allemand, l'italien et l'espagnol.

50,000 Turcs, les battre et ramener avec sa petite armée le butin de plusieurs pièces de canon. La prise d’Albe-Royale, si forte et plusieurs fois inutitement assiégée, fut l'affaire de douze jours, et vainement 150,000 Turcs voulurent reprendre cette ville : le Duc battit avec 13,000 chrétiens cette immense troupe, renouvelant les miracles des grands capitaines, dont aussi il renouvelait /a façon chrétienne de venir au combat. « Ah ! que les Fran- » çais sont braves quand ils ont Dieu de leur côté! qu’ils sont » vaillants quand ils sont dévots...! C’est grand cas que la pré- » sence de ce capitaine français ait pu arrêter la course des » armes turques... Je m'ens réjouis avec vous, Ô belle France! » et loué soit notre Dieu, que de votre arsenal soit sortie une » épée si vaillante, et que l'Empire soit venu chercher un lieu- » tenant-général à la cour de votre grand roi, à qui c’est une » gloire d’être le plus grand guerrier d’un royaume duquel sor- » tent des princes qui, au reste du monde, sont estimés les pre- » mIers. »

Après tant de travaux, il revenait en son pays, quand une fièvre maligne le saisit à Nüremberg et parut bientôt mortelle. « Se voyant proche de la mort, après l'avoir tant et tant atten- » due, il n'eut pas beaucoup de peine à s’v résoudre: car, ne sa- » chant où cette heure l'attendäit, il l’attendait partout... » Après les plus pieux discours, il demanda la messe qui lui fut refusée, et l’on permit seulement à scn aumônier d’aller chercher où il pourrait le saint Viatique... « Il ne l’eut pas plus tôt » vu, que tout languissant et faible de corps, mais fort et ferme » d'esprit, ayant plus de foi que de vie, il se jeta hors de son » lit, et se prosternant en terre, il adora son Sauveur, plein de » larmes, de paroles dévotes, et de mouvements religieux, lui » présente son âme et lui dédie son cœur, puis le reçoit avec » toute l'humilité et la ferveur que sa grande foi lui peut suggé- » rer en ce dernier passage... [l vécut jusqu'au 13° jour, auquel » il rendit en paix et envoya son esprit à Dieu... Quand je dis » que le duc de Mercœur est décédé, je dis aussi un grand duc » et grand prince..., je dis ensemble un grand selon Dieu... ! »

« Que vous semble-t-il maintenant de la vie et du décès de ce » prince? Sa vie ne mérite-t-elle pas d’être célébrée par des » louanges immortelles? Vous est-il avis qu'il faille regretter le » trépas de celui qui a si bien vécu !.. Non, non; quiconque vous » a dit qu’il était mort, vous a trompés... Ressouvenez-vous de » sa devise : Plus de foi que de vie... Hé! qui sera ce courageux » Elisée qui la recueillera ! » C’est là ce que demande ce grand

Liv. INT, Chap. III. — 11 EST ACCUSE DE CONSPIRATION. 237

prince, libre de tout autre soin et qui repousse vos larmes inuüles. Tout au plus a-t-il besoin de nos prières, « si Dieu l'avait » confiné encore pour quelque temps au séjour de purgation : » prions donc, et Dieu nous donne « la grâce de sa sainte paix et » de son éternelle consolation! ! »

47. La duchesse voulut faire imprimer cette belle oraison funèbre, et le Saint y consentit à la fin, « parce qu’elle contenait un abrégé véritable des faits héroïques du prince, » en dehors toutefois de la partie de sa vie pendant laquelle, luttant contre Henri IV, il défendait à un prince hérétique, ou dont la conversion lui semblait douteuse, l'approche du premier trône catholique *.

Or, ce n'était pas seulement dans les grandes chaires que François distribuait la sainte parole : les églises et les communautés de la ville, les monastères mêmes du voisinage ambitionnaient l'honneur d’entendreses instructions, de recevoir ses avis, de le consulter même sur leurs affaires temporelles. Il se prêtait à toutes les demandes, ne sachant pas refuser, et prêchant au besoin plusieurs fois le jour : à peine si ses prédications, jointes à ses autres travaux, lui laissaient le temps de manger et de dormir *.

Durant l’octave du Saint-Sacrement, il prêcha tous les jours dans l’église Saint-Benoît. Ce fut comme il allait monter en chaire, qu'un gentilhomme de ses amis, l’abordant d’un air effrayé, lui apprit l'arrestation de Biron, du baron de Luz et de plusieurs autres seigneurs, complices du roi d'Espagne et du duc de Savoie pour enlever à la France Marseille etla Provence, le Dauphiné, la Bourgogne et la Bresse. Il ajoutait : « On a rap-

1 Le lecteur nous pardonnera sans duute d’avoir donné une grande place à cette oraison funébre : car on aime à entendre un saint en louer un autre; et d’ailleurs, comme nous n'avons pas beaucoup de discours écrits par l'évêque de Genève, celui-ci nous a paru très-propre à donner une idée de son éloquence. Combien liront cette belle pièce qui, peut-être, l'auraient toujours ignorée ?

2 Voyez au tome II les lettres à Mme et à Mile de Mercœur.

3 Même en parcourant les rues, il trouvait les moyens d'échauffer son zèle pour le saint amour. Passant un jour devant un riche palais : « Plût à Dieu, » dit-il en soupirant, que je prisse autant de peine à régler les mouvements de » mon âme, que l'architecte a mis de soin à ce que cette résidence fût un monu- » ment achevé ! C’est une honte que je ne me puisse défaire des taches de ma » conscience, tandis que ces pierres se sont laissé si bien tailler et polir. » Puis, de retour chez lui, il se donna une si rude discipline que les coups furent entendus dans un appartement voisin (Longueterre, Pérennès.)

» porté au roi que vous êtes du nombre des conspirateurs, que les » affaires du pays de Gex ne sont qu'un prétexte et que vous » êtes l'émissaire de votre prince pour ourdir ici la conspiration. » Vos liaisons avec le baron de Luz donnent à cette calomnie » une couleur de vérité. »

François remercia doucement et alla prêcher : rien sur son visage ne trahit la moindre inquiétude, comme rien dans son discours ne laissa supposer de préoccupation; il fut serein et éloquent comme toujours. « Et quoi donc, lui dit ensuite son ami, » êtes-vous si tranquille après ce que je vous ai annoncé? Il » s’agit du crime de lèse-majesté et vous demeurez indifférent! » — « Je me troublerais, répondit-il, si j'étais coupable, et je son- » gerais à fuir si ma conscience avait à me reprocher quelque » chose; mais je suis innocent et je mets ma confiance en Dieu: » je suis si loin d’avoir peur, que de ce pas je vais trouver le roi. » Dieu prendra soin de ma réputation si elle est utile au bien; » sinon, j'en fais volontiers le sacrifice. »

Sur-le-champ, en effet, il se rendit au Louvre, et Henri, qui connaissait les hommes, ne l’aperçut pas plus lôt, qu'il le prévint avec bonté : « Ne songez pas à vous justifier, lui dit-il : je n’ai » jamais eu de soupçon contre vous; mais je ne puis empêcher » qu'on me fasse beaucoup de rapports. » — « Sire, répondit le » Saint, je ne suis pas assez intelligent aux affaires d'État pour » m'en mêler; mais, si j'y entendais quelque chose, et que je » voulusse m'en Pr je ne ferais pas mon début par une » action si noire.

48. Le roi éclitette de s’entretenir avec lui, et Tail plus encore qu'il n'avait fait; « dès lors 1l ne pouvait cesser de le » louer à tout propos. » — « Monsieur de Sales est vraiment un » homme de Dieu, disait-il un jour; car il rapporte tout à Dieu. » Il ne sait point flatter, et, avec cette grande sincérité qu'il » montre partout, il est très-modeste et ne se méprend jamais, » mais rend l'honneur à qui il le doit. » — Un familier du prince, ayant entendu ses louanges, prit la liberté de lui demander pourquoi il rendait tant d'amitié à cet évêque savoyard; et Henri répondit : « Paree qu'il possède toutes les vertus en perfection, » et n’a pas un vice. Je n’en connais point qui puisse mieux » rendre sa splendeur à l’état ecclésiastique : il est doux, facile, » humble de cœur, toujours égal à lui-même, très-dévot et reli- » gieux sans scrupule, et, pour le dire encore une fois, c’est » l'homme choisi du Ciel pour chasser les hérésies et nou- » veautés. » : -

“NÉ: 0e CA) 12 l

Liv. II. Chap. IT. — GRANDE AMITIÉ DU ROI POUR LUI. 239

Une autre fois, que Henri s'entretenait avec Du Perron de la conversion de la famille de Raconis, si longtemps essayée par Jui et si promptement opérée par François : « En vérité, Sire, dit » l'évêque d'Évreux, peu s’en est fallu qu'à cette nouvelle je » waie jeté au feu tous mes livres de controverse, pour m'ap- » pliquer uniquement à imiter sa douceur et ses vertus, qui » gagnent tous les cœurs. » — « IT a gagné le mien, reprit le » monarque, parce qu'il ne sait point flatter. »

Un autre jour encore, parce qu’il avait remarqué la grande amitié qui unissait François et M. Des Hayes, il dit à ce dernier : « Des Hayes, lequel aimez-vous mieux, de moi ou de » M. de Genève? » — « Sire, répondit le gentilhomme avec » quelque embarras, veuillez m’excuser : j'aime bien M. de » Genève; mais vous êtes mon roi, et je vous dois respecter et » aimer plus que personne. » — « Laissons-là le devoir, répartit le prince; lequel aimez-vous mieux, ou Jui ou moi? » — » Et bien, sire, je le dirai ingénüment, j'éprouve pour M. de » Genève une amitié plus douce et plus sensible , et qui ne veut » pas même souffrir de comparaison, car elle est à son plus » haut degré. » — Je n’en suis point fâché, reprit Henri, mais » dites-lui de ma part que je désire faire le troisième en cette » amitié. »

49. Cette grande estime inspira au Roi la pensée de demander François au Pape, en vue de l’envoyer en Angleterre, près de Jacques [°* : ce monarque était renommé dans le Protestantisme pour son érudition, et s’il était possible de le convertir, nul, au jagement de Henri, n’en serait plus capable, par sa doctrine et sa sagesse, que le saint coadjuteur de Genève.

En même temps, il désirait fort le conserver en France, et « employait à cet effet tous ceux qu'il savait être puissants en sa familarité, la duchesse de Mercœur, la princesse de Longueville, Des Hayes, et plusieurs autres, qui tous travaillent en vain. » Lui-même essaya de le gagner : « Demeurez avec moi, » lui dit-il un jour; je vous procurerai une position meilleure » que celle que vous avez dans les États du Duc de Savoie. » Le Saint répondit en rougissant : « Ah! Sire, je prie Votre Majesté » de m’excuser; mais je ne puis accepter ses offres. Je suis marié » j'ai épousé une pauvre femme et ne puis la quitter pour une » plus riche. Si Votre Majesté m’honore de sa bienveillance, je » n'en veux autre marque que le rétablissement de la religion » catholique et de ses églises dans le pays de Gex. » — « Votre » modestie, Monsieur, reprit le prince, vous met au-dessus de

DA

» moi. Je me crois supérieur à ceux qui briguent mes bienfaits; » mais je suis au-dessous de ceux qui les refusent. »

Plus tard encore il y eut diverses sollicitations dans le même sens ; mais pour le moment, voulant à tout prix donner au coadjuteur quelque marque signalée de son estime et de sa munificence, le Roi lui fit expédier par son trésorier le brevet d’une pension considérable. Le Saint fut fort embarrassé alors; car il ne pouvait être le pensionnaire de la France sans mécontenter le Duc, ni refuser l'offre du Roi sans le blesser peut-être. Son esprit admirablement ingénieux trouva le moyen de refuser en acceptant. Il écrivit : « Sire, je remercie de tout mon cœur Votre » Majesté du souvenir qu'elle a daigné avoir de ma petitesse. » J'accepte, oui, j'accepte avec un très-grand plaisir votre » royale libéralité ; mais vous me permettrez, Sire, de vous par- » ler franchement : grâces à Notre Seigneur, je suis maintenant » dans une telle situation que je n'ai point besoin de celte pen- » sion ; c'est pourquoi je supplie très-humblement Votre Majesté » d’avoir pour agréable qu’elle me soit conservée entre les mains » de votre trésorier des épargnes, pour m'en servir quand j'en » aurai besoin’. » Celte lettre ravit le prince, dont l’âme savait goûter les beaux sentiments, et il dit hautement que jamais il n'avait été refusé de si bonne grâce.

50. Cependant, chez M”° Acarie, et deux ou trois fois la semaine, avaient lieu de pieuses assemblées, auxquelles assistaient plusieurs personnages grands en sainteté et doctrine, entre autres Pierre de Bérulle et le célèbre docteur André Duval. À l’exemple de celle qui les recevait et qui était l’âme des réunions, ces hommes illustres avaient choisi François pour leur directeur et père spirituel; et comme ils tiraient une indicible suavité de ses avis, lui aussi recevait une grande consolation de remarquer la conduite du Saint-Esprit en la sainte vie de ces belles âmes : 1l n’y avait point de travaux qui le détournassent de leur entretien, quoiqu'il fallût faire le chemin presque d'une lieue; eLil allait à pied, sans avoir égard au temps, bravant le soleil, la pluie et la boue*.

On mürit là le noble projet d'établir en France les Carmélites, dont l'Ordre, réformé par sainte Thérèse, faisait l'édification de l'Espagne et de l'Italie. M*° Acarie le soumit ensuite à la princesse de Longueville qui s'éprit aussilôt d'amour pour une telle

1 Lettre 136°, — 2 Ch.-Aug. de Sales. Les rues de Paris étaient alors trèsboueuses.

Liv. IL. Chap. IIL.— LES CARMÉLITES, L'ORATOIRE. 241

œuvre et convoqua, pour en délibérer avec le Saint, les docteurs Duval et Gallemant, les abbés de Bérulle et de Bretigny, et dom Beaucousin, prieur des Chartreux. Tous reconnurent « que ce dessein venait du ciel, et était très-propre à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes; » on ne vit d’obstacle que dans limpossibilité d’avoir des religieux Carmes pour gouverner le monastère, et l’on fit choix, pour y suppléer, de trois ecclésiastiques très-dignes et très-capables. Cela étant réglé, restaient les autorisations à obtenir, de la part du Roi, de l’évêque de Paris et du Pape. Celle de l'évèque ne faisait aucun doute, et la princesse de Longueville eut promptement celle de Henri; mais le Saint- Siège devait être plus long. Ayant recu les requêtes de plusieurs grands personnages, et surtout celle de François, Clément VIII convoqua une congrégation de seize cardinaux et, après mûr examen, autorisa par un bref l'érection de monastères de Carmélites dans toute la France. La première maison fut bientôt ouverte par des religieuses venues d'Espagne; et en peu de temps l'institut se répandit dans les principales villes du royaume, portant partout l'exemple des plus pures vertus et de la perfection religieuse.

Un autre grand dessein occupait en même temps les entrevues particulières du Saint avec M. de Bérulle : tous deux sentaient vivement le besoin d'une société vouée à l'éducation du clergé, et tous deux, inspirés par leur mutuelle estime, se renvoyaient le soin d'un tel établissement. A la fin, usant de l’ascendant qu'il avait sur son ami et objectant les grands travaux de son ministère, François détermina M. de Béralle, en qui il voyait pour cela l'homme de la Providence, à se charger seul de l'œuvre. De là naquit l'illustre Congrégation de l’Oratoire de France, d'abord féconde en hommes très-utiles, puis infectée de Jansénisme, supprimée en 1793 et heureusement rétablie de nos jours (en 1852).

51. « Parmi toutes ces belles actions, le Saint en faisait encore d’autres merveilleuses pour la conversion des hérétiques et des pécheurs. Un jour qu’il prêchait dans un monastère, il arriva que, se troublant au milieu de son discours, il s’égara du sujet qu'il avait entrepris et se jeta dans une digression de controverse. Telle fut la force de ses arguments et l’ardeur de sa parole, qu'une dame de grande qualité et jugement ne put s'abstenir de

dire : « Ce n'est pas M. de Genève qui parle maintenant; mais

1 Lettre 765.

& pr ié

» c’est le Saint-Esprit qui parle par sa bouche : quelque fait

» éclatant le prouvera bientôt. » Et en effet une dame hérétique

de grande naissance ne tarda guère après le sermon de lui demander à abjurer'. »

Un autre jour, il fit la conquête, plus difficile peut-être , d'une ‘âme enivrée des vanités et des plaisirs du monde. C'était une jeune dame de la cour, illustre par sa naissance, distinguée par son esprit etla grâce de ses manières, et toute livrée à l'amour des jouissances, des romans et de la parure. Touchée d’un sermon du Saint, elle vint le trouver toute en larmes, réclamant sa direction, et lui, malgré les obstacles d’un naturel facile et engageant, la conduisit de telle manière et régla si bien sa vie, qu'elle devint pour la cour un modèle de vertu. Une autre encore, presque de même caractère, vint lui soumettre après un discours lé projet de se faire religieuse, en dépit des oppositions qu’elle se sentait pour cet état. « Je ne voudrais pas, lui dit-il, mettre » seulement pour votre dessein un grain de blé dans la balance; » je ne désire que vous aider à devenir une bonne chrétienne. » Toutefois, il la dirigea si adroitement, qu’elle réalisa plus tard sa pensée et fut une sainte religieuse.

52. Ces belles œuvres ne faisaient pas oublier à François l’objet de son voyage, et il poursuivait sans relâche l'affaire si importante du rétablissement du catholicisme dans le pays de Gex. Cette affaire, traitée si froidement par ceux qui avaient la confiance de Henri IV, fut retardée encore par l'arrestation du baron de Luz, qu'elle concernait spécialement, puisqu'il était lieutenant de Bourgogne. Tant que le sort de ce seigneur demeura indécis, rien ne fut possible au coadjuteur; mais quand il eut, par la franchise deses aveux, recouvré les bonnes grâces de son prince, François espéra une prompte et favorable solution. Son espérance ne fut pas trompée : le Roi, en renvoyant le baron dans son gouvernement, le chargea de rétablir l'exercice de la religion catholique dans tous les lieux du pays de Gex où les fidèles seraient en nombre suffisant ; il fallait toutefois procéder lentement, pour ne pas irriter les protestants par l'érection simultanée d’un trop grand nombre de paroisses. Des lettres dans le même sens furent adressées au Parlement de Dijon et par acte public, Henri déclara qu'il prenait sons sa protection spéciale tous les ecclésiastiques du Bugey, du Valromey et du pays de Gex. Il voulut lui-même faire connaître au coadjuteur les

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 De Cambis.

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ordres donnés au baron, et c'était avec pleine confiance d’être compris et religieusement obéi, qu'il l’invitait à choisir des pasteurs d'une vie exemplaire pour servir d'instruction, faisant profession de paix et de charité, sans entrer en dispute et en querelle avec aucun'. Le baron écrivit de même et François répondit sans retard qu'il était prêt, avec la petile troupe des prétres, pour arborer la croix et en publier les mystères partout où M. de Luz lui en marquerait les lieux et occasions, attendant seulement l'indication du jour pour se rencontrer avec lur?.

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