FRANCOIS SUCCÈDE A M°° DE GRANIER
53. Comme le lecteur a pu le comprendre, Francois n’était plus à Paris quand s'échangèrent les lettres dont nous venons de parler : il avait même quitté la France et était rentré dans le diocèse de Genève, où, pendant son absence, de grands événements avaient eu lieu.
Le premier fut le Jubilé de Thonon, que l’on célébra avec une grande solennité et dans lequel se manifesta, de la manière la plus consolante, la foi des peuples convertis par notre Saint. Alors encore ce n’était point l'usage de transporter hors de Rome les exercices du Jubilé séculaire, et si quelques villes avaient obtenu cette faveur, ce n’était pas sans grande peine; Clément VIIT cependant voulut bien promettre au P. Chérubin, qui se trouvait, comme nous l’avons vu, dans la Ville éternelle lors du Jubilé de 1600, qu'il l’accorderait volontiers à Thonon, si l’une des princesses de Savoie la demandait. La princesse Marguerite, fille du Duc, et àgée seulement de dix ans, répondit à cette disposition du Saint-Père en lui adressant promptement une supplique, et la chose fut aussitôt accordée.
Charles-Emmanuel, jaloux de relever par la plus grande pompe ce Jubilé si gracieusement octroyé, fit présent à l’église Saint-Hippolyte de douze beaux calices et de plusieurs riches
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ornements, outre 2,000 écus d’or pour le luminaire et les autres dépenses. L’évêque de Genève, de son côté, crut que sa présence était nécessaire, et il arriva suivi d’un grand nombre de prêtres et de religieux, portant à son cou un chapelet, en signe de sa dévotion à la très-sainte Vierge.
54, Les exercices s’ouvrirent le 25 mai, veille de la Pente- “côte. MF de Granier s'étant rendu devant l’église Saint-Hippolyte avec le président du Sénat, M. de Bavoz, celui-ci fit d’abord lire à haute voix la commission qu'il avait reçue de mettre la sainte Maison en possession du prieuré; puis l’évêque fit donner lecture de deux bulles du Pape, l’une portant érection de la “sainte Maison, l’autre accordant la grâce du Jubilé à tous ceux qui visiteraient l’église de Notre-Dame de Compassion. Cette publication faite, l’évêque, dans toute la pompe de ses habits pontificaux et accompagné d’un clergé nombreux, alla ouvrir, comme à Rome, la porte sainte, en présence du gouverneur de Savoie, des commissaires du Duc, des députés du Sénat et de la Chambre des comptes, de toutes les autorités de la ville et de plus de 20,000 personnes, au bruit des concerts de musique, des fanfares des trompettes, de l'harmonie des cloches, des décharges de mousqueterie; « et tandis que l'artillerie du château des Allinges faisait retentir jusqu’à Genève et dans les alentours la grande et joyeuse nouvelle. » L'érection canonique de la sainte Maison se fit ensuite, selon les termes de la bulle; et M5 de Granier, ayant consacré le maître-autel de Saint-Hippolyte sous le vocable de Notre-Dame de Compassion, plaça au-dessus un riche tableau de la Mère des sept-douleurs : sur l’arc triomphal enfin il fit graver en lettres d'or ces paroles qui expriment si bien la puissance de Marie : Gaude, Maria Virgo; cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo".
. 55. Durant deux mois, il vint de la Savoie, de Ja Franche- Comté, de la Bresse, du Bugey, du Lyonnais, de la Bourgogne, de Milan, de la Suisse, de l'Allemagne même et d’autres contrées une multitude presque innombrable de pèlerins : le pauvre se mêlait dans cette foule pieuse à la dame de qualité, au grand seigneur, même au prince; et l’on compta jusqu’à 300,000 personnes qui visitèrent l’église Saint-Hippolyte. Elles venaient par processions, dans le plus bel ordre, au nombre parfois de trois à quatre mille, chantant des hymnes et des cantiques : la croix
1 Réjouissez-vous, Ô Vierge Marie! seule vous avez détruit toutes les hérésies dans l'univers entier. Ê
Liv. III. Chap. IV. — JUBILÉ DE THONON. 245
précédait ou un étendard représentant la Passion du Sauveur, et les prêtres et religieux suivaient, vêtus des ornements sacrés. Il y eut 160 de ces processions et plus de 40 traversèrent Genève, donnant à cette ville le plus édifiant spectacle, sans que les magistrats hérétiques exigeassent autre chose, sinon que les croix seraient voilées et les bannières reployées.
Entre toutes, la procession de Saint-Claude fut remarquable. À la suite du grand étendard de la Passion, qu’escortaient deux acolytes en surplis et portant leurs flambeaux , 900 personnes marchaient, vêtues de blanc, portant au cou le chapelet que terminait le Crucifix, et tenant en main le bourdon de pèlerin. Elles. précédaient 60 prêtres ou religieux, tous en chape riche .et portant des reliquaires, des calices, des vases précieux; et après eux venaient la noblesse et une grande foule de peuple. La nuit tombait quand on entra dans Genève, chantant pieusement les Litanies de Lorette; mais il fallu se taire et voiler les saintes enseignes : à ces conditions, on obtint le logement et le passage. Le peuple Genevois néanmoins se montra très-édifié du recueillement des pèlerins, très-touché de leur sympathique dévotion : la maison où logeait l’étendard fut pleine toute la nuit de protestants agenouillés, prosternés, pleurant et gémissant. Combien leur cœur goûtait de charmes au spectacle des imposantes cérémonies du catholicisme! Quel navrant contraste ils remarquaient entre la ferveur des pèlerins, si facilement excitée par leur culte même, et cette froide piété du protestantisme qui bannit évidemment l'amour divin, sous prétexte d’adorer Dieu en esprit et en vérité!
Les ministres s’inquiétèrent de ces élans de la foule, qui menaçaient de compromettre leur pouvoir, et ils obtinrent des magistrats que désormais la ville serait fermée aux pèlerins. Les processions toutefois continuèrent à se rendre à Thonon, et les chemins en étaient comme couverts. A la porte de la ville, la Confrérie de Notre-Dame de Compassion les recevait et les conduisait à l’église : là étaient plus de cent confesseurs, occupés tout le jour au saint tribunal, et seize prédicateurs se relevaient pour porter la sainte parole.
56. Si Genève laissa passer les pèlerins venus de l'étranger, ce fut sans doute par considération pour les souverains dont elle aurait pu craindre le mécontentement; car du reste, et comme de concert avec Berne, elle essaya bien de nuire au Jubilé. Il y eut de la part des deux villes défense de transporter des vivres à Thonon ; des matières propres à corrompre l’air furent jetées en
vue d’amener la peste; la raillerie chercha à ridiculiser l'œuvre sainte, et un placard impie et blasphématoire porta de tous côtés les plaisanteries les plus absurdes. Tout cela fut inutile, grâce à la prévoyance du Duc et du gouverneur, à la foi de ceux qui venaient, et enfin surtout à la protection divine, qui se montra même par des prodiges.
La fille d’un gentilhomme, gravement malade, avait voulu se faire transporter à Thonon pour gagner le Jubilé : elle fut guérie en entrant dans la ville. Quatre-vingt-six pèlerins, après avoir lutté toute la nuit sur le lac contre une furieuse tempête, se voyant près de périr, firent vœu à Notre-Dame de Compassion : ils abordèrent heureusement, mais aussitôt derrière eux la barque s’engloutit. Un homme se raillait du Jubilé en présence de deux autres; la foudre tomba sur sa tête et ne toucha que lui. Un autre enfin s’opposait à l'établissement de la sainte Mason : il vit bientôt sa raison s’affaiblir et ne guérit que par le repentir.
Ces faits, et l’action de la grâce, et la piété des fidèles amenèrent d’autres miracles plus précieux. Six ministres et plus de 600: hérétiques abjurèrent; des religieux apostats revinrent à leurs vœux ; l’exorcisme délivra grand nombre de possédés; on vit des réconciliations jugées impossibles, et il y eut des restitutons considérables ; les soldats même de la garnison, déplorant une vie licencieuse, se rendirent apôtres parmi le peuple : on compta dans l’église 162,000 communions. « Les fruits du Jubilé: » sont si grands, écrivait l’évêque à Clément VIII, que je ne puis » les exprimer. Je puis assurer une chose : c’est que tous ceux » qui sont venus à Thonon ont avoué que ce Jubilé a été un mi- » racle continuel. »
L'église de Thonon reçut des offrandes considérables, plus de 20,000 écus d’or; et quand les dépenses du Jubilé furent payées on racheta, pour 10,000 écus, des biens du prieuré de Saint-Hippolyte hypothéqués en faveur de Fribourg, on indemnisa par une somme notable des possesseurs de biens ecclésiastiques alénés par les Bernois : il resta encore une petite somme que des négociants firent valoir en société au profit de la sainte Mason.
57. M£ de Granier avait à peine réglé ces affaires quand il fut attaqué, le 15 août, d’une dissenterie accompagnée des symptômes les plus fâcheux. Voyant bien que son exil allait finir, le pieux évêque demanda aussitôt le saint Viatique; puis il se fit transporter au château de Polinge, qui appartenait à l'abbé de Chissé. Là, constamment occupé du grand Voyage, ayant reçu le Viatique une seconde fois et le sacrement de l'Extrème-Onc-
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üon, il rendit son âme à Dieu, le 47 septembre. « Claude de Granier, dit Charles-Auguste, était un homme au delà de toute louange, d'une vie irrépréhensible, gentilhomme de très-ancienne noblesse, qui, ayant professé la religion de saint Benoît dans le monastère de Notre-Dame de Talloires, et devenu prieur, passa plusieurs années très-saintement dans la cellule. Il en sortit pour administrer l'Église de Genève, où il s’est montré vrai prélat l'espace d'environ 25 ans. Il était austère en ses habits et en son vivre, content de peu, puissant et hardi défenseur de la hberté ecclésiastique, d'un courage très-fort et constant, docte et éloquent au-dessus du médiocre, très-libéral envers les pauvres et comptant pour rien les choses de la terre. » À sa mort, on ne trouva que six sous dans sa maison, et sa charité laissait des dettes que l’on put à peine payer en vendant ses meubles, ses livres et les ornements de sa chapelle : les peuples honorèrent sa mémoire comme celle d’un saint.
58. François, revenant de Paris, se trouvait à Lyon «quandil apprit la mort de son révérendissime père Claude de Granier : il en fut tellement touché, et battu d’un si grand coup de tristesse, qu'après avoir adoré Dieu sur les incompréhensibles effets de sa providence, ne pouvant retenir sa douleur, il versa d’abondantes larmes. « Aux regrets que lui inspirait le trépas de celui qui l'avait appelé son fils, se mêla d’abord un vif sentiment de crainte, car il trouvait bien pesant à ses épaules le fardeau qui lui était imposé. Mais cette crainte excluait le découragement, parce qu’elle venait de l'humilité; elle se joignait à une grande confiance, qui attendait le secours du Seigneur. Se considérant comme l'instrument de Dieu qui, étant parfait ouvrier, n’a nul besoin d'outils excellents, le nouvel évêque se consacra de toute la plénitude de son cœur au ministère laborieux des âmes : ce fut une complète immolation de lui-même, dont le sentiment, loin de s’affaiblir avec le temps, grandit au contraire et devint plus pénétrant de jour en jour; et comme ilse donna tout entier, le Seigneur devait opérer par lui de grandes choses”.
Sous l'empire de telles pensées, ilse rendit à Annonay, pour recevoir les avis de Pierre de Villars, ancien archevêque de Vienne?. Ce savant et saint prélat élait bien digne de toute la confiance de François; car, dans un ministère de 24 ans, ilavait
1 Ce don de soi-même est notre secret pour attirer sur le saint ministère la bénédiction de Dieu : si nous retenons pour nous quelque chose de nous, nous manquons d'autant à notre mission et arrètons ainsi la rosée de la grâce,
2 ]1 avait cédé son siège à Jérôme de Villars son frère.
montré toutes les vertus, tout le zèle, toute l'expérience d’un apôtre, et sà vie n’avait pas un moment qui ne fût pour Dieu et les âmes. Notre Saint lui ouvrit la sienne par une confession générale, et le pieux archevêque en fut tellement édifié que, dans un transport d’admiration, il ne put faire ce qu’il éprouvait : « Tant que je vivrai, disait-il, cette confession sera pour moi un » sujet de confusion. »