ORGANISATION DU DIOCÈSE ET TRAVAUX DIVERS
1602 et 1603.
1. « Après ma consécration, venant d’emmi les anges et les » saints entre lesquels j'avais fait mes nouvelles résolutions, je » ne parlais que comme un homme étranger au monde, et quoi- » que le tracas ait un peu alangouri les bouillonnements du cœur, » les résolutions, par la grâce de Dieu, y sont demeurées. »
Ainsi s’exprimait, dans la suite de sa vie, le saint pontife, révélant en lui-même un double fait que les âmes pieuses ont grand besoin de comprendre. À la suite d’une retraite, après que le Seigneur, pour ainsi parler, a fait sentir et goûter l’action de sa grâce, il y a au cœur une grande joie, une ferveur que n’effraie aucune difficulté : les résolutions les plus généreuses viennent alors se formuler comme d’elles-mêmes; on est comme étranger au monde. Mais bientôt il faut agir, et l’on agit dans le monde, et le tracas enlève promptement, ou du moins a/angourit les bouillonnements du cœur, et les difficultés paraissent à mesure que le goût est moins vif : heureux si les résolutions demeurent, si la volonté reste ferme et le courage égal; le progrès ira croissant dans l’absence des impressions agréables, et Dieu sera de plus en plus aimé pour lui-même.
C'est de la sorte que François, déjà proclamé saint, se sanctifia constamment, saüsfait de trouver la fermeté du divin amour en la fine pointe de l’âme, en dépit des froideurs apparentes que causaient les affaires et les occupations si variées de son épiscopat. Au temps où nous sommes de sa vie, néanmoins, il était sensiblement tout en Dieu, et c’est sous l'impression de
l'Esprit-Saint que, le lendemain de son sacre, troisième dimanche de l'Avent, il monta en chaire et reput ses brebis du miel de son éloquence; car il annonça la Nativité du Sauveur avec des tendresses et louanges nompareilles, et, comme s’il eût été ravi en extase, il raconta à son peuple, sans s’en apercevoir, toutes les merveilles qui lui étaient arrivées dans l’auguste cérémonie’. » Souvent depuis il en rougissait; mais on comprend ce que durent éprouver les auditeurs, qui sentaient mieux encore la sainteté de leur évêque.
2. « Il appliqua aussitôt son esprit aux grandes choses et urgentes affaires de son diocèse. C’est pourquoi, ayant assemblé le chapitre cathédral et les plus prudents de son clergé, tout d’abord il créa les officiers publics de sa charge épiscopale : vicaire général et official, Jean Fabre, frère du président, docteur ès droits, avocät au Sénat, chanoine, et prieur du monastère de Saint-Michel d’Allondes ; substitut, Jean Déage, son ancien maître, docteur en théologie, aussi chanoine; procureur fiscal, le chanoine Jacques Fabre d’Usillon; greffiers, Maurice de la Combe et Maurice Dumont ; gêolier, Claude Furier?. Il leur donna à tous des gages, pour qu’ils dépêchassent promptement et gratuitement ceux qui auraient des affaires en la cour ecclésiastique, et traitassent sans acception des personnes ou espérance de présents injustes. Mais parce que certaines expéditions sont assujetties à un droit, tant pour la signature et peine du fiscal, que pour le sceau et écritures du greffier, il réduisit la taxe à une juste médiocrité, selon les décrets du saint Concile de Trente*. »
Ayant ainsi réglé l'administration, il régla de même sa personne et sa maison, selon ce qu'il avait écrit dans sa retraite. Simple et modeste en tout, il avait au cœur toutefois le sentiment de sa dignité, et 1l portait habituellement le rochet, le camail et le bonnet carré. S'il sortait au grand soleil ou en visite, ce bonnet était remplacé par un chapeau à bords et à cordons verts ; un manteau violet jeté par-dessus le camail le préservait de la pluie; et s’il allait à cheval, il ajoutait par-dessus le manteau une écharpe de tafetas noir, espèce d’étole qui était en même temps un symbole de son autorité et un appui pour reposer son bras droit.
Sa demeure était une maison louée, et vainement le pressa-
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? La juridiction ecclésiastique étant alors complète, selon le droit, il y avait la prison épiscopale. — 3 Ch.-Aug. de Sales.
Liv. IV. Chap. L. — ORGANISATION DE SA MAISON. 259
t-on d'acheter un palais. « Oh! non, répondait-il, je n’en désire » point : j'ai du bonheur à penser que je n'ai point de maison à » moi, et que le maître de mon hôtel peut me mettre dehors » quand il voudra; car c’est un trait de conformité avec Jésus- » Christ mon maître, qui n'avait pas où reposer sa tête. Je veux » mourir avec la gloire de n’avoir rien à moi; c’est là mon am- » bition. » — « Cette maison était fort belle et ample : son département était bien beau. Il s’avisa de se loger dans une petite chambrette obscure et assez mal plaisante. Il appelait cette chambrette la chambre de François, et celle où 1l recevait les compagnies la chambre de l’évêque !. »
La plus stricte économie présidait aux dépenses : il le fallait bien, car les revenus étaient modiques, mais la pauvreté était pour François, comme pour son vénéré patron, la dame, la reine et la maîtresse. « N'est-ce pas encore beaucoup, disait-il, » que 1,200 écus de rente? Ne sont-ce pas de beaux restes? Les » Apôtres n’en avaient pas tant. Plût à Dieu que nous fussions » encore privés de ce reste, et qué la religion catholique eût au- » tant d'entrée à Genève qu'il y en a à La Rochelle! Si nous y » avions seulement une petite chapelle, la religion en peu de » temps y ferait de grands progrès”. » L’aumône réduisait en-
core de beaucoup ce modeste revenu, et souvent l’économe se plaignait du manque d’argent : « Où en prendre, disait-11? » — « Mon fils, il faut vivre de ménage. » —« Mais il est bien temps » de ménager où il n’y a plus rien. » — « Vous ne m'entendez » pas : il nous faut vendre ou engager quelque pièce de notre » ménage pour vivre. » Et souvent, ainsi qu'il l'avouait à l’évêque de Belley, Dieu, pour lui, renouvelait le miracle des pains : « Ne sommes-nous pas bien heureux de vivre ainsi par » miracle? C’est la miséricorde de Dieu, de ce que nous ne » sommes point consommés”. »
3. Son domestique se composait de deux prêtres, l’un son aumônier, qui l’assistait aux offices de l’église, l’autre son intendant ou économe, qui avait soin du temporel; de deux valets de chambre et d’un laquais ; d’un sommelier, du cuisinier et deson aide, et enfin (plus tard) d’unsourd-muet qu'il gardait par charité. Il refusait de la part des prêtres tout service pouvant convenir aux valets; il s’astreignit à faire lui-même sa correspondance,
1 Esprit, Part. Il, Sect. 21. — ? Zbidem. Ce vœu réalisé depuis a ouvert le chemin au retour de beaucoup d’âmes : un nouveau François de Sales, Mæ Mermillod, a, de nas jours, fait faire un grand progrès à la foi. — 3 Zbidem. Sect., 22 et 23.
pour ne pas gêner, par l'ingérance d’un tiers, la confiance de ceux qui auraient à lui écrire; et enfin rien ne put le déterminer à prendre à son service même une femme âgée et vertueuse : « Je ne désire même point, disait-il, introduire ici ma mère, » en quelque façon que ce soit. » Les femmes qui avaient à lui parler n'étaient reçues que dans la galerie ou dans la salle, comme en audience publique.
« Au reste, de la sainte institution que le bienheureux évêque avait faite de sa famille, une très-grande suavité s’épanchait par toute la ville. On ne pouvait rien voir de plus modeste que ses serviteurs, rien de plus prompt à toutes les actions de piété; il n'y avait point de querelles entre eux, point de noises et débats, point de jeux de hasard; vous eussiez dit que le palais de ce grand prélat était un monastère bien formé". » Toutes les heures du jour avaient leur emploi déterminé, et une règle précisait le temps des travaux ou de l'étude et des exercices spirituels. Le grand silence devait régner depuis la prière du soir jusqu'après la méditation du matin, et Michel Fabre, ce saint prêtre qui l'accompagnait partout, s’étant un jour laissé aller à fredonner un psaume après l'heure, François sortit de sa chambre pour l’avertir : « Que faites-vous ainsi, Monsieur Michel? Ce n'est pas » le temps de chanter les louanges de Dieu*. »
&. Accessible à tous, et toujours merveilleusement gracieux et bienveillant, le saint évêque voulait spécialement que les pauvres et les affligés fussent bien reçus : il savait combien souvent, sous prétexte d'éviter à leur maître ce qu'ils appellent des importunités, les domestiques sont prompts à renvoyer les gens que ne recommandent point le vêtement et la fortune; et il avait donné, pour éviter ce mal, les ordres les plus précis. Un jour qu'il entrait dans la chambre où l’on examinait les ordinands, il vit que l’on congédiait une pauvre femme et qu'elle semblait fort contrariée : il descendit aussitôt, la fit rappeler et l’écouta tant qu’elle voulut. Un gentilhomme la persécutait et elle avait cru que l’évêque pourrait être son secours, car il était bon. Le Saint promit sa médiation, la renvoya consolée, et peu de jours après, dans une entrevue, il avait décidé le gentilhomme à plus de justice et de charité.
Son zèle -excellait à rechercher les pauvres honteux et nulle misère n’échappait à sa sullicitude. Dès ses premiers pas dans le sacerdoce, nous avons vu comment, au saint tribunal, il mon-
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Dépos. de Michel Fabre.
Liv. [V. Chap. [. — coUTUME PROFANE ABOLIE. 261
trait une affection singulière aux infirmes et aux malheureux ; quand il fut évêque, sa charité revendiqua comme un droit le soin de ceux qui répugnent le plus à la nature : les prêtres et les religieux de la ville eurent ordre d'envoyer à son confessionnal non-seulement les malheureux, mais les personnes mêmes atteintes de maladies repoussantes, comme /es chancreux et les punais. « Ce sont là, disait-il, mes ouailles de prédilection ; je » les veux pour moi, parce que ce sont gens pour l'ordinaire plus » délaissés, plus dépourvus d'instruction et de consolation : c'est » mon devoir particulier de les connaître et de pourvoir à tous » leurs besoins pour le corps et pour l’âme ‘. »
5. Si le Saint aimait le tribunal de la réconciliation, nous savons aussi combien il aimait la chaire : précher est le grand devoir de l’évêque, selon le saint Concile de Trente; « il reçoit à » cet effet une grâce spéciale en la consécration, et c'est mer- » veille combien la prédication des évêques a un grand pouvoir, » au prix de celle des autres prédicateurs. Pour abondants que » soient les ruisseaux, on se plaît de boire à la source : or, non- » seulement les évêques ont la mission de la prédication, mais » ils en ont les sources punsioelss, et les autres PrÉGICR QUE » n’en ont que les ruisseaux ?. »
Suivant ces belles considérations, ilne négligeait aucune occasion de porter la sainte parole, soit dans les églises, soit dans les communautés et confréries, affectionnant surtout les confréries du Saint-Sacrement et de la Sainte-Croix, et il était comme le prédicateur de sa cathédrale.
Or il y avait dans la ville d'Annecy une coutume profane * le 14 février, fête de saint Valentin, les jeunes gens et les jeunes personnes, même beaucoup d'hommes et de femmes se réunissaient; et le nom de chacun, écrit en lettres d’or, était jeté dans une urne, et 1] y avait une urne pour chaque sexe. Deux noms sortaient, alliant ensemble pour toute l’année un Valentin et une Valentine : le nom de celle-ci était porté sur le cœur ou sur le bras de l’autre, qui faisait profession de la servir en tout, de la conduire dans les bals, les réunions et les promenades; 1l y avait aussi des cadeaux. On conçoit le désordre qui résultait de là parmi les jeunes gens, les jalousies et le trouble qui agitaient même les familles; mais on comprend mieux encore combien le
1 Année de la Visitation. — 2? Traité de la Prédication, en tête du tome I. — 3% Cette coutume existait en France, en Angleterre et en Écosse, mais seulement entre les jeunes gens.
saint évêque était résolu à déraciner un tel mal. Dès le 26 janvier, sa parole dénonça l’abus et le stigmatisa fortement : il y eut des murmures, des clameurs même, et il continua pendant plusieurs dimanches à réclamer au nom des mœurs et de la religion. Poussant plus loin la fermeté, il rendit un décret prohibitif, et requit pour appuyer sa puissance le secours du bras séculier. Il y eut alors comme une tempête de cris, de murmures, de railleries grossières; mais tout demeura sans force devant son invincible résolution. Sa seule réponse était, quand on lui en parlait : « Laissez dire; nous sommes les plus forts, car nous avons pour » nous Dieu et ses amis. On n'aura point de Valentine cette » année ; mais on aura l’ordre, la paix et les mœurs. »
Pour remplacer par un usage pieux cette coutume désastreuse, il avertit les fidèles qu’il ferait lui-même les Valentins et les Valentines : et dans les catéchismes, on commença par distribuer «les noms des saints et des saintes auxquels les chrétiens auraient une particulière dévotion tout le long de l’année, à l’imitation de ce qui se fait dans les Congrégations des Jésuites. » Cette institution passa dans les familles, où elle fit grand bien; mais le Saint tâcha d’en amener une autre encore : à chaque heure, au son de l'horloge, les fidèles devaient faire un signe de croix, suivi d’une aspiration en l'honneur de la Passion du Sauveur, et d’un acte de contrition, si l’on avait péché.
À qui trouverait cette pratique trop minutieuse, nous dirons simplement qu’elle fut inspirée par saint François de Sales, et nous ajouterons ce que dit des minuties de sa piété son neveu et son historien : « Non-seulement il observait rigoureusement l’abstinence et le jeûne, maisil se donnait la discipline bien souvent jusqu'au sang; car c'est ainsi que le témoignait son confesseur, homme d’une sincérité nompareille, auquel il la remettait quelquefois toute sanglante pour la refaire. Il faisait les exercices des pénitents de la Sainte-Croix, auxquels il adressait des exhortations tous les vendredis de Carême. La nuit du jeudi-saint, il fut remarqué parmi eux en la procession générale, couvert d’un sac et pieds nus, quoiqu'il tâchât de n'être pas connu. Enfin, il ne conseillait point d'exercice de piété et de religion à ses peuples qu'il ne fit lui-même". »
6. L’abrégé de la doctrine chrétienne, ou le catéchisme, forme dans l'Église un enseignement essentiel : les principes de la foi, comme les règles des mœurs, s'y mettent à la portée du jeune
Liv. IV. Chap. [. — ORGANISATION DES CATÉCHISMES. 264
âge; et c’est là que l’homme mûr doit revenir, s’il veut diriger sûrement son esprit et sa vie; là que le vieillard retrouve encore la lumière. Combien s’égarent ou s'illusionnent qui marcheraient plus fermes, qui douteraient moins et qui seraient meilleurs, s'ils se rappelaient, si plutôt ils consentaient à suivre, en dépit des répugnances de l’âge ou de je ne sais quel amour-propre, les simples mais savoureux enseignements du catéchisme ! François, dès les premiers temps de son épiscopat, « institua le catéchisme, ou doctrine chrétienne, d'abord en l’église Notre- Dame; mais parce qu’on trouva que l’église de Saint-Dominique serait plus convenable, il y transféra cette institution, et commença lui-même, par une très-belle exhortation, d'inaugurer l'œuvre dans la chapelle de Saint-Joseph. Or l'érection fut faite sous le titre et invocation du très-doux Nom de Jésus, de la glorieuse Vierge Marie et de son chaste époux. Tous les jours de dimanche, l'heure de midi étant sonnée, vous eussiez vu marcher par les rues un jeune homme vêtu d’une casäque bleue, ayant
-sur la poitrine et sur le dos, en caractères d’or, le saint Nom de
Jésus; il sonnait une clochette et allait criant : « Venez à la doc- » trine chrétienne ; on vous y enseignera le chemin du paradis. » Bientôt l'assistance devint nombreuse, tant d'hommes et de femmes que d'enfants, et ce fut une confrérie que l’on divisa en trois classes, selon le sexe et l’âge. Tous s’assemblaient en leur. chapelle respective, à la place assignée à chacun, et aussitôt que le catéchiste avait fléchi les genoux devant l'autel, deux chantres, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, entonnaient l'hymne du Saint-Esprit. Le prêtre disait l’oraison, puis se mettait en chaire, et les enfants récitaient, par manière d'interroga-
tion et de réponse, quelque partie du catéchisme de Bellarmin.
L’explication suivait, facile et simple, émaillée de comparaisons et d'exemples, et le catéchiste, sans se lasser d'interroger et de répéter, s’assurait bien qu'il eût été compris'. »
7. « À cette œuvre, le saint évêque s’employait ordinairement, avec ses dignitaires et chanoines, tour à tour, sauf qu'il fût nécessairement empêché; et c'était merveille comme il expliquait suavement. « J’ai eu le bonheur, dit le P. La Rivière, d'assister » à ce béni catéchisme; jamais je ne vis pareil spectacle. Cet » aimable et vraiment bon père était assis sur un trône élevé de » quelques degrés; toute l’armée enfantine l’environnait : c'était » un contentement nompareil d’ouir combien familièrement il
1 Ch.-Aug. de Sales.
» exposait les rudiments de notre foi; à chaque propos, les plus » riches comparaisons lui naïissaient en la bouche; il regardait » son petit monde, et son petit monde le regardait; il se ren- » dait enfant avec eux pour former-en eux l’homme parfait selon » Jésus-Christ. »
« L'heure étant écoulée, on chantait quelque dévot cantique, ou en musique avec des orgues, ou à simple voix, de la-composition du bienheureux ou de quelque autre. Tous les ans deux fois, le dimanche, il allait en procession solennelle par toute la ville avec ses enfants, suivi de ses prêtres, et montrant une si grande dévotion, que seulement à le regarder les cœurs des pécheurs étaient frappés de contrition. Chaque fois que les enfants récitaient bien, ou répondaient pertinemment à ses demandes, il leur donnait des images, des médailles bénites, des chapelets, des Agnus Dei, des petits livres de prières, et autres choses semblables qu'il portait toujours avec soi pour les récompenser!. »
8. M*° de Boisy se montrait très-assidue, quand elle venait à Annecy; et François lui ayant dit un jour qu’elle lui donnait des distractions, quand il la voyait avec les enfants venir entendre le catéchisme qu'elle-même lui avait appris : « Mon fils, répon- » dit-elle, je vous ai appris l'écorce dela lettre ; mais votre bouche » me découvre le sens intérieur de nos sacrés mystères, dont » j'étais fort mal instruite. » Et les âmes vraiment chrétiennes éprouvaient comme cette vertueuse dame le besoin de s’instruire toujours plus, car c’est le signe de la ferveur, dans une religion bien entendue, de porter un esprit avide de s’éclairer et un cœur insatiable d'amour; et l’église de Saint-Dominique bientôt ne suffit plus à l’assistance : il fallut recourir aux églises Notre- Dame et Saint-Jean. Il y en avait pourtant qui disaient : « Quelle » idée a notre évêque, de rabaisser les doctes au rang des igno- » rants, et de vouloir que tout le monde redevienne enfant? » François rappela d’abord doucement, pour répondre à ces censures suffisantes, le texte si profond de l'Évangile, qui veut que nous renaissions de nouveau; puis il eut recours, vis-à-vis de plusieurs, à une sévérité efficace, qui les fit taire d’abord, les amena ensuite au catéchisme et les rendit enfin volontairement assidus.
D’autres encore trouvaient que l’évêque ravalait son ministère : « Un évêque, murmuraient-ils, descendre à de si petites
1 Ch.-Aug. de Sales.
Liv. IV. Chap. [. — ORGANISATION DES CATÉCHISMES. 265
» occupations! lui qui devrait surtout agir près des grands et » des hommes influents, passer le temps avec des enfants et des » pauvres! » Il apprenait ces plaintes et disait simplement : » Laissez venir à moi les petits enfants; le royaume des cieux » est pour eux. » Et il continuait, sans davantage se soucier des appréciations du monde.
L'amour des enfants répondait au sien : quand il passait par les rues, on les voyait accourir de tous côtés, se ranger en haie à droite et à gauche et se serrer à genoux de manière à laisser à peine le passage libre. Tous voulaient recevoir sa bénédiction, baiser sa main ou sa soutane; et il les caressait tous, et ceux qui étaient oubliés se traînaient pour le joindre, et ceux mêmes qu'il avait touchés se levaient pour aller plus loin se ranger encore. Sa suite parfois semblait impatiente; mais il disait : « Laissez- » les venir; c’est mon petit peuple. » Et quand les enfants l’avaient perdu de vue, ils couraient joyeux vers leur mère pour conter leur bonheur. Un jour qu'il était au parloir d’un monastère, une sœur ayant manifesté la crainte que le vent, qui entrait par la porte entr'ouverte, ne l’incommodât, il se leva pour fermer ; mais 1l vit les enfants assemblés, et revint à sa place en disant : « Il y a là tout plein de petits enfants qui me regardent « de si bon cœur, que je n’ai pas eu le courage de leur fermer « la porte au nez. » Les nourrices aussi lui présentaient souvent leurs nourrissons : il leur montrait sa croix d’or, la leur faisait baiser, et, souvent, sa bénédiction les délivrait des maux ordinaires à cet âge.
9. Annecy ne devait pas seul profiter de son zèle pour l’instruction des enfants, et il voulut que tout le diocèse participât aux grands biens que produisait le catéchisme. Avec cet esprit de détail qui le caractérise, il établit une véritable société de catéchistes, ayant son centre dans la ville épiscopale et se divisant en autant d'écoles particulières !.
Le peuple était convoqué au son de la cloche, et le catéchisme durait deux heures, du moins en été. A l’entrée de l'église ou de Pécole se trouvait le portier, qui avait disposé les bancs, et qui apprenait aux enfants la manière de saluer (Dieu nous donne sa paix), de faire le signe de croix avec l’eau bénite et la génuflexion au Saint-Sacrement, de réciter enfin, s’il était possible, le Pater et l'Ave; des aides secondaient le prieur, selon qu'il en était besoin. — A la tête de chaque école était le prieur, assisté
{ Voy. tome VI, page 181.
du sous-prieur, du moniteur et du si/encier; puis il y avait les maîtres enseignants, qui, prenant à part chacun quatre ou six enfants choisis par le prieur, les préparaient à répondre ou disputer. — Après cet exercice, le prieur agitait la sonnette et disait la prière, les jeunes orateurs, bénis par un prêtre, s’il y en avait là, étaient rangés en deux camps, dans un endroit élevé; ils s’interrogaient et se répondaient; le catéchiste dirigeait, éclairait et avivait la dispute par ses questions et terminait par un petit discours, résumant tout ce qui avait été dit, ou priant quelqu'un des maitres ou des officiers de le faire à sa place. On lisait enfin les petits règlements des mœurs, on faisait la prière et les recommandations aux enfants, on distribuait les récompenses, le chancelier marquait les absents, et le prêtre faisait le sermon ou exhortation. Une fois chaque mois, le prieur députait à la Congrégation diocésaine quelques-uns des catéchistes, et les maîtres des diverses écoles se visitaient aussi de temps en temps, « pour qu'il se fit une sincère et sainte commu- » nication de tous les avantages et utilités spirituelles , à la plus » grande gloire de Dieu. »
Non content de ce bel ordre, et de ses exhortations aux curés, le Saint stimulait le zèle des prêtres sans bénéfices, des supérieurs et abbés des monastères; nul moyen de lui être plus agréable que celui de se faire catéchiste. « Je lui demandai un » jour, a déposé l’un de ses prêtres, d'accorder aux enfants de » chœur de la cathédrale, que je catéchisais, les mêmes indul- » gences qu'au grand catéchisme. — Ah! de grand cœur, me » répondit-il, et (me serrant entre ses bras) puisque vous caté- » chisez les petits enfants, vous êtes mon fils bien-aimé. »
10. Le premier Carème l'avait laissé libre pour toutes ces œuvres; car le P. Forier s’était volontiers chargé de prêcher à la cathédrale, « ce qu'il fit très-doctement et saintement, ayant pour auditeur le prélat apostolique, et remporta une belle moisson. » Le samedi des Quatre-Temps après les Cendres, François célébra les ordres généraux, et parmi les nouveaux prêtres se trouva un étranger que Dieu favorisait de la vue de son bon ange. Comme on sortait de l'église, cet homme s'arrêta à la porte, comme occupé d’une dispute de courtoisie; et le bienheureux évêque, qui allait sortir, prit garde à cette cérémonie extraordinaire, et appela le prêtre, car il le voyait seul
et ne concevait point son action. Celui-ci confessa franchement |
qu'il disputait avec son bon ange, et ajouta : « Devant que je » fusse prêtre, il me précédait toujours; et maintenant je me
Liv. IV. Chap. [. — SoiN DE SON CLERGÉ. 267
» suis arrêté, parce qu'il ne voulait point passer devant moi. » Le serviteur de Dieu admira fort celte merveille, et s’en servit depuis souvent, en célébrant les ordres, pour recommander la dignité sacerdotale.
IL se voyait avec douleur privé de ces institutions aujourd’hui si florissantes, de ces précieux séminaires où les vocations se découvrent, où ceux que le Seigneur appelle se forment à la science, à la vertu, au sacrifice d'eux-mêmes pour le salut des âmes : vainement il sollicita près du Saint-Siège, en vue d’un tel établissement, l'autorisation de prélever sur les bénéfices les sommes nécessaires; vainement encore, même quand M. de Bérulle eut établi l'Oratoire, il sollicita des sujets. Dans sa détresse, il fit du moins ce qu’il put, étudiant avec sollicitude les jeunes gens qui se présentaient pour les ordres, sondant leur esprit, leur cœur, leurs talents, leurs vertus et leurs motifs, et ne cédant à aucune réclamation quand un sujet n'était point convenable ; au contraire, il instruisait et exhortait avec amour ceux quil jugait dignes, et souvent même il les entendait en confession et se faisait leur directeur. C'était là un surcroît de travail dont plusieurs fois ses amis voulurent le détourner ; mais toujours il répondait : « Je ne vais pas les inviter; ils me de- » mandent eux-mêmes, et Dieu le permet ainsi pour que le pas- » teur connaisse ses brebis et en soit connu. »
11. Pour placer ses prêtres, il avait établi le concours, selon les prescriptions du saint Concile de Trente, et il le maintint constamment avec une indicible fermeté ; de la sorte, 1l poussait les ecclésiastiques à l'étude et à la vertu, il coupait court aux brigues et aux protections, et il assurait la tranquillité de sa conscience : « Sans cela, disait-il plus tard, la charge pastorale » m'eût été insupportable. » — « Il avait formé un conseil, ou congrégation de quelques docteurs, et des plus savants et vertueux ecclésiastiques de son diocèse, entre lesquels il n’était que le président, et n'avait que sa voix pour l’adjudication du bénéfice à celui des concurrents qui était jugé le plus capable. » Pour l'ordinaire , il était là, interrogeant et examinant lui-même; mais jamais il ne manquait de s'absenter, quand un des candidats pouvait avoir quelque droit à son amitié : alors son grand-vicaire présidait, et l'examen avait toute la liberté possible.
Sa sollicitude suivait ensuite, dans tous les détails du ministère et parmi toutes les difficultés, ceux qui étaient chargés du
{ Ch.-Aug. de Sales. — 2 Esprit, Part. I, Sect. 33.
soin des paroisses : il les instruisait, les exhortait, relevait au besoin leur courage et les consolait avec une merveilleuse tendresse; toujours abordable pour chacun d’eux, à moins de complète impossibilité, et toujours les renvoyant meilleurs et plus zélés. « Les bons curés, disait-il souvent, ne sont pas moins » nécessaires que les bons évêques; ceux-ci travaillent en vain, » s'ils ne sontsecondés par des curés pieux et instruits : tel curé, » telle paroisse ordinairement; et s’il est rare que les peuples » soient bons, ayant un pasteur qui manque d'instruction ou de » bon exemple, l'expérience montre aussi que les fidèles se por- » tent facilement à la vertu sur les traces d’un bon pasteur. »
12. C'est au saint tribunal que le prêtre remplit surtout sa mission : là les âmes se sentent pour ainsi dire plus devant Dieu; elles s'ouvrent et se communiquent mieux, parce qu'elles sont sous l'impression d’un besoin; elles donnent la confiance en retour de la miséricorde; elles sont plus portées à la docilité, parce qu'on leur fait un bien plus sensible.
Le saint évêque appliquait nuit et jour à ce ministère une grande partie de son attention, et en le disant à ses prêtres, il voulut leur donner, sous forme d’un petit mémorial, des avertissements ten utiles’. Ils se résument en neuf chapitres, dont le titre seul fait comprendre l'importance : De la disposition du confesseur, disposition intérieure à l'égard de lui-même et du pénitent, et conduite à l'égard des diverses espèces de pénitents ; — Disposition extérieure du confesseur et du pénitent; — Des interrogations ; — Des choses dont le pénitent doit s’accuser; — Ne point absoudre ceux qui ne sont point capables de la grâce de Dieu; — Manière d'ordonner les restitutions et réparations: — Des cas réservés; — Pénitences et conseils; — Comment il faut donner l’absolution.
Nous sommes ici à l’école d’un maître et d’un saint; et tous, les fidèles comme les prêtres, gagneront à méditer ses enseignements : c’est pourquoi nous examinons avec quelque détail les Avertissements aux confesseurs. — I.« Ayez une grande netteté » etpureté de conscience, puisque vous prétendez de nettoyer et » purger celle des autres, » et si vous êtes en péché, ôtez-le. — » Ayez un grand désir du salut des âmes..., priant Dieu qu'il lui » plaise de coopérer à leur conversion... Souvenez-vous que les » pauvres pénitents vous nomment Père... : l'enfant prodigue » revient tout nu, crasseux et puant d’entre les pourceaux; son
LS
1 Voy. tome VI, page 163.
Liv. IV. Chap. I. — AVERTISSEMENTS AUX CONFESSEURS. 269
» bon père néanmoins l'embrasse, le baise amoureusement et » pleure dessus lui... — Ayez la prudence d’un médecin, car les » péchés sont des maladies, et considérez attentivement la dis- » position de votre pénitent... : si vous le voyez travaillé de » honte..., donnez-lui assurance et confiance…; si vous le voyez » effronté et sans appréhension, » touchez-le de la pensée de Dieu , de son salut, de la responsabilité à la mort et de la Passion du Sauveur ; « si vous le voyez craintif, abattu, en quelque » défiance d'obtenir le pardon, relevez-le..….: Dieu fait tant d'es- » time de la pénitence, que si les damnés et les diables même la » pouvaient avoir, tous leurs péchés leur seraient remis...; si » vous le voyez en perplexité.…, promettez-lui votre assistance, » pour lui faire faire une bonne confession.….., surtout soyez cha- » ritable et discret, pour aider en la confession des péchés hon- » teux; » laissez-le s’accuser même grossièrement, sans faire le délicat, et enseignez après doucement comme il faut faire ; écoutez patiemment même les choses inutiles et qui embrouillent la confession ou pallient les torts, mais reprenez après pour faire sentir les vrais torts; aidez en particulier, par des interrogations progressives, ceux qui ont de la difficulté de s'accuser des péchés honteux, et encouragez-les; aidez enfin et excitez à grande confiance ceux qui, pour des péchés énormes, sont excessivement épouvantés. — II. Soyez au tribunal en gravite et majesté, comme juge, et en costume; mais encore avec une face amiable, sans manifester n? ennui ni chagrin. Que le pénitent, tourné vers vous, v.soit modestement. — III. « Le péni- » tent arrivé, il faut s’enquérir de lui quel est son état; car, » selon sa vocation, il faudra procéder diversement... » Sondez après ses dispositions pour se bien confesser; disposez-le s'il le faut; renvovez-le si vous ne pouvez. — IV. « Il faut apprendre » aux pécheurs à s’accuser premièrement eux-mêmes, puis les » aider et secourir... — Il ne suffit pas que le pénitent accuse » le genre de ses péchés; il est requis qu’il nomme lespèce, » et les circonstances qui la changent. — Il faut que le pénitent dise le nombre, « ou au moins combien de temps il a persévéré en son péché, et s’il y est fort adonné... » — « Il faut de plus » examiner le pénitent sur la diversité des degrés du péché... Il » est vrai pourtant que celui qui a confessé une action mauvaise, » n’a pas besoin de confesser les autres qui sont nécessairement » réquises pour faire celle-là... » — Faire attention de même qu'il y a des péchés « desquels la malice se peut redoubler et multi- » plier en une seule action : » on vole un écu ou plusieurs, on
scandalise une personne ou trente. — Ne pas se borner aux actes extérieurs, mais voir les désirs et simples volontés; « éplu- » cher les mauvaises pensées, encore qu'elles n'aient été sui- » vies de désirs et de la volonté, » si le pécheur s'y arrête volontairement. Exiger l'accusation des péchés d’autrui dont le pénitent est cause; mais empêcher qu’on nomme les complices. — V. Ne pas absoudre sans pouvoir les excommuniés ou ceux qui sont sous /a réserve ; conditions et réparations à exiger avant d’absoudre pour les restitutions et réparations, les états scandaleux, les habitudes criminelles, les rancunes et inimitiés. — VI. Grande prudence en particulier pour les réparations et resitutions, et pour consulter au besoin sans faire connaître le coupable. — VIT. Cas réservés au Pape et dans le diocèse. Consoler ceux qui sont sous la réserve, pour les engager à recourir vers ceux qui ont pouvoir. En l’article de la mort, « tout prêtre peut et doit absoudre de tout péché généralement, » même celui qui a demandé le confesseur et ne peut plus parler, même celui qui n’a pas demandé et qui donne quelque signe de vouloir l’absolution. — VIII. Donner les pénitences avec bonté, selon la possibilité du pénitent; ne les point donner trop compliquées et variées, et les donner préservatives. Ne pas manquer aux bons conseils pour former les habitudes. — IX. Excitez le pénitent à la contrition, et l’'encouragez bien à en conserver la grâce ; puis suivez le Rituel, sauf les cas où l’on peut abréger. Que le confesseur étudie de bonnes méthodes.
A ces règles si sages et si pratiques, le Saint joignit un avis pour discerner les opérations de l'Esprit de Dieu de celles de l'esprit malin : la défiance de soi-même unie à une grande confiance en Dieu; l'amour des souffrances; la douceur et miséricorde pour le prochain ; la ferveur de la volonté devant les répugnances de l'impression ; l'absence de cette estime propre qui fait que l’on vante ses faveurs, qu’on s’en tient trop assuré, qu'on s’indigne trop facilement des torts d'autrui, qu’on parle de Dieu et de son amour en termes affectés; la soumission au directeur, de manière à ne se croire yratifié que quand il juge qu'il en est ainsi; la simplicité, rondeur et naïveté des paroles : tels sont les signes du véritable Esprit de Dieu, qui se coule doucement dans l'âme, et y descend comme la pluie sur la toison.
13. Cet opuscule produisit le plus grand bien, non-seulement en Savoie, mais en France et en Italie; il fut traduit en diverses langues et partout apprécié et goûté comme il devait l'être. L’impression du Rituel suivit bientôt, et ce nouveau travail con-
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tribua grandement encore à aider les, prêtres dans l’accomplissement de leur ministère.
L'édition avait été préparée dès le temps de MF" de Granier, et François s'était fait aider de quelques prêtres, choisis dans le Chapitre cathédral; il ne restait qu’à achever l’œuvre, quand le Saint fut devenu évêque. C'était d’abord, et dans son intégrité, le Rituel romain, tel qu'on le connaissait avant Paul V;: suivaient des formules de bénédctions dès longtemps usitées dans le diocèse; puis diverses règles et instructions tirées de rituels étrangers et propres à éclairer et diriger l'exercice du ministère sacré. La Préface, monument du savoir et de la piété de l'auteur, et une admirable formule du Prône', sont les seules parties qui paraissent être l'ouvrage de François ; mais il joignit la table des fêtes et offices propres au diocèse de Genève ?.
Ce n’est point assez de suivre l’ordre des cérémonies ; il y faut la piété qui en est l’âme, qui leur imprime la dignité et qui les rend efficaces pour toucher le cœur des fidèles. Surtout quand le prêtre est à l'autel, il faudrait en lui la pureté de l'ange et l’ardeur du séraphin : sur sa figure pénétrée, dans le ton de sa voix et la majesté recueillie de ses allures et de ses démarches, les peuples devraient lire la foi, le respect et l'amour. Nul doute que notre Saint ait travaillé de toutes ses forces à répandre dans son clergé cette grande ferveur dont il donnait si bien l'exemple; et certes, sa Manière de célébrer dévotement et avec fruit le très-saint sacrifice de la Messe, ne pouvait que réussir à atteindre ce grand but ?. « Premièrement, tu dois faire un diligent » examen de ta conscience, et, selon le besoin, aller à la con- » fession.. 2° Une demi-heure, ou pour le moins un quart » d'heure avant la messe, tu te recueilleras en toi-même, et, » avec grand sentiment de cœur, d’abord tu descendras en esprit » en l’abîme de ton néant, comme en ton vrai et propre lieu; et » là, haussant soudain l'esprit à Dieu, feras un acte de très-pro- » fonde adoration à la Très-Sainte Trinité et au Verbe mcarné » (l’acte suit), un acte d'amour envers ce même Dieu..., un acte » de contrition, un acte de satisfaction, un acte d’oblation, ren- » dant ton intention droite... Tu détermineras pour qui tu veux
.» offrir la messe. finalement tu feras mémoire de quelques mys- » tères de la vie et passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. D’au-
1 Voy. en tête du tome I. — 2? Ce Rituel fut successivement amplifié par dom Juste Guérin vers 1640 et par M. d'Arenthon d'Alex vers 1670 : on le considéra dès lors comme complet. — 3 Voy. tome VI, page 121.
» tant que le sacrifice de la Messe fut institué par Notre Seigneur » en mémoire de sa très-sainte vie, passion et mort...; et la pra- » tique sera, que tu prendras tous les jours deux mystères avant » la Messe, et deux après, faisant trois choses : tu offriras ces » mystères au Père éternel pour la rémission de tes péchés et de » tout le monde; tu remercieras et béniras sa bonté; tu deman- » deras quelques grâces particulières. »
Ces mystères sont ensuite offerts en des termes indiciblement empreints de foi et de charité; puis viennent de pieuses oraisons tirées de l’Imitation et d'autres dévots auteurs, et de très-pratiques et sages observations pour le temps de la Messe. L'action de grâces suit, plus fervente encore que la préparation, produisant des actes et des demandes qui, pour tout le jour, doivent maintenir le prêtre en union avec le Seigneur. Qu'il parte alors et qu'il aille parmi son peuple : on le verra grave, recueilli, priant, et sa parole ira aux cœurs, et sa présence seule dira qu’il vient de la part de Dieu.
14. La vraie piété ne va point sans la science, que le prêtre ne repousserait qu'en s’attirant la malédiction du Seigneur; dans la masse des prêtres néanmoins le zèle pour l'étude a constamment besoin d’être stimulé : quelques-uns dormiraient et encore se croiraient bons. Notre Saint connaissait les maux qu’un tel engourdissement avait produits dans son diocèse même, et 1l les rappelait à son clergé : telle est son exhortation à l'étude ‘.
« Je puis vous dire avec vérité qu'il n'y a pas grande diffé- » rence entre l'ignorance et la malice, quoique l'ignorance soit » plus à craindre..., si vous considérez qu'elle passe jusqu au » mépris de l’état ecclésiastique... La science à un prêtre, c’est » le huitième sacrement de la hiérarchie de l'Église, et son plus » grand malheur est arrivé de ce que l'arche s’est trouvée en » d'autres mains que celles des Lévites. C’est par là que notre » misérable Genève nous a surpris, lorsque, s’apercevant de » notre oisiveté, que nous n’étions pas sur nos gardes, ef que » nous nous contentions de dire simplement notre bréviaire, » sans penser à nous rendre plus savants, ils trompèrent la » simplicité de nos pères et de ceux qui nous ont précédés, leur . » faisant croire que jusques alors on n'avait rien entendu en » Écriture sainte. Ainsi, {andis que nous dormions, l'homme » ennemi sema l'ivraie dans le champ de l’Eglise, et fit ghsser » l’erreur qui nous a divisés, et mit le.feu par toute cette con-
1 Voy. tome II, page 256.