CL PAU
Liv. IV. Chap. [. — visite À L'ÉVÈQUE DE SALUCES. 213
» trée; feu duquel vous et moi eussions été consumés avec » beaucoup d’autres, si la bonté de notre Dieu n’eût miséricor- » dieusement suscité ces puissants esprits, je veux dire les » R. P. Jésuites, qui s’opposèrent aux hérétiques. Ces grands » hommes, en la seule vertu de celui dont ils portent le nom, » commencèrent fortement à diviser ce parti... ; 1ls ont, en sup- » portant une infinité d'injures et d'outrages, établi et affermi » notre créance. et tous les sacrés mystères de notre foi; et en- » core aujourd'hui, par leurs grandissimes travaux, ils rem- » plissent le monde d'hommes doctes qui détruisent l’ hérésie de » toutes parts. Et puisque la divine Providence, sans avoir égard » à mon incapacité, m'a ordonné votre évêque, je vous exhorte » à étudier tout de bon, afin qu'étant doctes et de bonne vie, » vous soyez irréprochables, et prêts à répondre à tous ceux qui » vous interrogeront sur les affaires de la foi. »
15. Parmi ces grands soins du ministère épiscopal, le Carême s'était passé ; « après Pâques (qui était le 30 mars), François s’en alla à Turin, pour remercier le Duc sérénissime, » auquel il devait cette démarche de politesse pour son heureux avènement au siège de Genève. Il prit sa route par le château de Crest, près Montmélian, pour bénir le mariage de son cher frère Louis avec la fille de son digne ami le baron de Cusy'. Cette cérémonie eut lieu le 3 avril et déjà précédemment c'était le saint évêque qui avait rédigé les articles du contrat et fait les fiançailles : car, s’il. était bien prêt constamment à tout sacrifier pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, sa tendresse néanmoins était admirable à l'égard de tous les membres de sa famille; il alliait parfaitement les douces affections de la nature avec l’héroïsme de l'amour divin.
A Turin, le Duc lui fit un accueil plus qu'honorable; car 1] admirait et aimait le plus grand et le plus saint évêque de ses États : il lui accorda « beaucoup de choses en faveur de ses enfants de Chablais, Ternier et Gaillard. » Au retour « sachant que le révérendissime évêque de Saluces, Juvénal Ancina, était à Carmagnole, il l’alla voir, à cause de l'amitié qu'ils avaient contractée ensemble à Rome (Liv. III, N° 14). » Et alors, dit l’humble visiteur, « je m’apercus fort bien de l'amour et de la » vénération que portaient les peuples de cette ville à la piété et » à la multitude des vertus de leur prélat : car, aussitôt qu'ils » surent que j'étais arrivé, il n’est pas possible d'exprimer avec
1 Voy. Liv. Il, No 43.
» quelle ardeur et quelle douce violence ils me tirèrent de l’au- » berge où j'étais logé, pour me mener dans la maison d'un » noble bourgeois, parce qu’ils auraient voulu, disaient-ils, » mettre dans leur cœur un homme qui s'était détourné pour » visiter leur cher pasteur. »
« C'était le 3 mai, jour dédié à l’Invention de la sainte Croix et à saint Juvénal : c'est pourquoi la dévotion était fort grande en toute la ville, et l'évêque devait officier. [Il conduisit son hôte à l’église, et le pria de monter en chaire, disant que c'était la coutume des anciens évêques, quand ils se visitaient. François consentit volontiers et fit son exorde en langue italienne ; après quoi, pendant qu’il saluait la Vierge, le dévot Ancina lui fit dire que le peuple était encore tout français. Alors l’homme apostolique changea de façon, et acheva en langue française, traitant des louanges de la sainte Croix avec tant d’éloquence, de piété et d'énergie, qu’il ravissait tous les cœurs : on se demandait laquelle était plus grande, sa doctrine merveilleuse, ou son étonnante sainteté”. » Ce fut avec une sorte d'enthousiasme que l’évêque de Saluces félicita son ami; mais le Saint déclina l'éloge par un éloge plus grand*. «Ils ne se séparèrent qu'avec regret, tant ils étaient attachés par les liens de la sainteté, qui est la seule et vraie amitié. François passa par Notre-Dame de Mondovi, où la divine Bonté faisait de très-grands miracles par les intercessions de la glorieuse Vierge, et retourna pour les fêtes de Pentecôte*.
16. Depuis que le siège épiscopal avait été transporté à Annecy, une pénible contestation de préséance divisait, à l’occasion de la procession du Saint-Sacrement, le chapitre cathédral et le chapitre collégial de Notre-Dame. Avec raison, les évèques soutenaient que le chapitre cathédral devait avoir le pas, vu son union intime avec le prélat, qui est le premier en son diocèse; mais les collégiaux s’obstinaient, alléguant leur titre de curés d'Annecy, et leur possession incontestée jusqu’à l'arrivée du chapitre épiscopal, qui n’était qu'un corps étranger transitoirement réfugié : le peuple était appelé au débat avec ses passions facilement soulevées, et les magistrats de la ville étayaient en-
1 Lettre 283e. — 2? Ch.-Aug. de Sales. — 3 Le compliment d'Ancina fut un jeu de mots latins, auquel le Saint répondit par un autre : « Tw veré Sal es {Vous êtes un vrai sel). » — Tu Sal et lux (Saluces); ego vero neque sal, neque luæ (Vous êtes sel et lumière; je ne suis ni l’un ni l’autre). Ces mots servirent depuis de devise aux deux prélats, quand ils s'écrivaient. — # Ch.- Aug. de Sales.
Liv. IV. Chap. [. — QUESTION DE PRÉSÉANCE RÉGLÉE. 275
core de leur autorité d’inadmissibles prétentions. Vainement, au temps de l’évêque Justiniani, le métropolitain de Vienne avait prononcé; vainement encore le cardinal de Côme avait exprimé le jugement du Souverain Pontife : la lutte restait entière.
Comme prévôt, François s'était montré, mais toujours inutilement, le défenseur des droits de son corps; il résolut d’en finir cette année, et c'était à ses yeux un moyen décisif, que lui-même porterait le Saint-Sacrement : son escorte de droit était le chapitre cathédral. Il monta donc en chair le dimanche de la Sainte- Trinité, «et déclara tout ce qu'il voulait être observé, » mais ce fut comme un scandale, « jJusques-là que les syndics nièrent à leur saint évêque qu'il dût porter le corps de Dieu : car, disaient-ils, vous n'êtes qu’étrangers, vous et vos cathédraux, » et jamais aucun de vos prédécesseurs ne s’est essayé de faire » semblable chose. » Le Saint avait la douceur, mais aussi la fermeté ; il répondit : « Certes, votre langage m'étonne : il n’est » aucun endroit de mon diocèse où mes chanoines et moi soyons » des étrangers ; et si mes prédécesseurs, empêchés par l’âge et » les infirmités, n’ont pas usé d’un droit qui est en même temps » un devoir, par la grâce de Dieu, je suis plein de force et de » santé : pourquoi ne porterais-je point le corps de mon Sei- » gneur et Maître, comme tous les évêques font? Je suis votre » évêque et ferai ma charge; mes chanoines sont partout mes » assesseurs et me doivent assister : ce que j'ai réglé doit être » suivi et le sera. » Il tint ferme en effet, et la procession eut lieu comme il l’avait réglé; mais les chanoines collégiaux s’abstinrent d’y paraître.
17. Pour défendre leurs prétentions, ils en appelèrent au duc de Nemours, prince de Genevois et seigneur d'Annecy, à qui François écrivit de son côté, plein de confiance en la bonté de sa cause. En attendant la réponse, il eût été convenable de garder le silence; mais la passion croit toujours se donner raison en faisant bruit; et les chanoines de Notre-Dame « semèrent témérairement dans le public des mémoires de leurs griefs, » s'attachant principalement à récuser le jugement de l’évêque, parce qu'il était au débat partie intéressée, et traitait en quelque sorte une affaire de famille. Or, « parmi ces troubles, que ne calmèrent point les réponses du chapitre cathédral, le bienheureux François n’était point exempt de calomnies ; mais vous eus-: siez dit que le monde avait conspiré contre lui’. »
1 Ch.- Aug. de Sales.
La réponse du Duc vint enfin, conciliante selon l'apparence, mais en réalité contraire au bon droit. Henri de Savoie habitait Paris; c’est là qu'il prit conseil et chercha ses motifs : or, il sut que le chapitre épiscopal, quand :1l se trouvait en procession avec les chapitres collégiaux de la Sainte-Chapelle et de Sainte- Geneviève, leur donnait un côté et tenait l’autre. Cette règle fut donc assignée pour Annecy ; mais François ne pouvait l’admettre, et il écrivit de nouveau, faisant remarquer que la situation était bien différente aux deux endroits : à Paris, les chapitres collégiaux, exempts de la juridiction ordinaire, pouvaient avoir des droits particuliers; le chapitre collégial d'Annecy relevait de l'évêque, et partant du chapitre cathédral ou du vicaire capitulaire, le siège vacant : il était donc inférieur. Le Duc goûta ces raisons et ordonna l’obéissance, mais il ne fut pas écouté : le chapitre de Notre-Dame s’absenta encore de la procession l’année suivante (160%).
18. Il y avait, pour colorer cette obstination, trop ordinaire aux corps les mieux composés, un appel au métropolitain qui traïnait l'affaire en longueur. François, quand approcha la Fête- Dieu de 1605, résolut de mettre fin au scandale et, tout en réservant force à la décision de l’archevêque, il fixa l’ordre de la procession par un édit public, portant contre tout réfractaire la peine d’excommunication encourue par le seul fait".
Il fallut bien obéir cette fois ; mais le Saint comprit que la soumission qui blesse les cœurs ne saurait être agréable à Dieu, et il voulut unir dans la charité les deux chapitres, dont il estimait grandement les membres. Le 14 octobre, des députés choisis de part et d’autre s’assemblèrent en sa présence, « auxquels il fit une courte mais puissante exhortation du bien de la paix; et eux enfin ayant répondu qu'ils voulaient à l'avenir vivre bien et tranquillement les uns avec les autres, » on convint d’une transaction qui, prévoyant les diverses circonstances et réglant tous les détails, donna force au droit et mit fin pour jamais à toute contestation ?.
19. Dans la durée de cette lutte, François régla bien d’autres affaires et s’occupa d'œuvres très-importantes : nous plaçons en premier lieu une discussion entre un curé et ses paroissiens, relativement à des pratiques de détail dans l'administration de deux sacrements. « Ayant su, dit la lettre du Saint à ce sujet, » que vous prenez quelque sorte de scandale de ce qu’on vous
1 Voyez cet édit, tome VI, page 90. — ? Voy. tome VI, page 93.
Liv. IV. Chap. [. — 1L vA À BELLEY : AFFAIRES DE GEX. 277
» donne l’ablution dans un verre ,après que vous avez commu- » né, et parce que l’on conduit les époux devant l'autel pour » célébrer le mariage, je vous ai voulu exhorter de ne point » vous faire ce tort à vous-mêmes, que de croire mauvais ou » inutile ce que l'Église notre mère ordonne. Or, elle ordonne » que les laïcs reçoivent la communion sous l'espèce du pain » seulement, en laquelle ils participent néanmoins parfaitement » au corps et au sang de Notre Seigneur... en sorte que ce qui » se boit après la communion par le peuple, ce n’est pas le sang » du Sauveur, mais seulement du vin, qui se prend pour laver » la bouche et faire plus entièrement avaler le précieux corps et » sang... : c'est pourquoi, cela ne doit pas être présenté dans » le calice, mais dans un autre vase, ou de verre, ou autrement. » Et quant au mariage, il n’est pas raisonnable de le célébrer » ailleurs que devant l'autel, puisque c’est un sacrement si » grand, et que ceux qui le reçoivent ne sont pas hors de l’É- » glise, comme les petits enfants qu’on apporte au baptême... » Laissez-vous donc conduire, mes amis et frères, comme de » bonnes brebis, à ceux qui, sous mon autorité et celle du » Saint-Siège apostolique, vous ont été donnés pour pasteurs, » et Dieu vous bénira, ainsi que je l'en prie... » La paix se fit dans la paroisse, dès que cette lettre y fut connue.
20. Les affaires du pays de Gex étaient restées au point que nous avons dit (Liv. III, N° 59); mais le Saint avait constamment au cœur la volonté de les améliorer. Sachant que le duc de Bellegarde, gouverneur de la Bourgogne et des pays récemment cédés à la France, se trouvait à Belley avec M. Janin, président du Parlement de Dijon, et le baron de Luz, lieutenant du roi, il s’y rendit pour réclamer l'exécution de l’édit concernant le rétablissement du catholicisme. Son arrivée dans la ville fut une véritable fête : on l’admirait, on le vénérait, et 1l ravit bien plus encore tous les cœurs, lorsqu'on eut le bonheur de l’entendre prêcher. Le seigneur de Maillans de Valloz le pria de tenir sur les fonts un enfant qui lui était né, ce qu’il accorda avec sa grâce ordinaire ; et le même jour (11 août), le duc de Bellegarde voulut faire près de lui sa confession générale. Cet acte commença pour ce grand seigneur une vie toute nouvelle dont François fut le guide”; et dans la suite, malgre la haute position du pénitent, il fallut que le directeur consentit à l'appeler toujours son fils :
1 Lettre 89e. — 2 C'est pour le duc de Bellegarde que fut rédigé le formulaire de confession générale et les divers avis consignés au tome III (?).
« J'ai recu, écrivait le Saint, la lettre par laquelle votre gran- » deur s’abaisse jusqu'à me conjurer que désormais je l'appelle » mon fils; et ma petitesse s'élève bien aussi jusques-là que de » le vouloir faire; et pensez que je le puis sans faire tort à ce que » vous êtes, bien qu’à la vérité ce sera chose rare de voir la » disproportion d’un si chétif père avec un enfant si relevé. Or » sus donc, je vous appellerai désormais mon fils... et avec deux » différentes mais accordantes affections, dont Jacob appelle » deux de ses enfants fils. Car il appela son cher Benjamin son » fils avec un cœur si plein d'amour, que pour cela on a depuis » appelé ainsi tous les enfants bien-aimés de leurs pères. Mais » son cher enfant Joseph, il l'appela son fils avec un amour si » pleim d'honneur, que pour ce grand honneur il est dit que » même il l'adora'. »
L’admiration de Bellegarde ne pouvait que le rendre très-favorable aux demandes du Saint, et ils furent ensemble au pays de Gex, où tous les bénéfices ecclésiastiques possédés encore par des ministres furent rendus à leur première destination. C'était là à peu près tout ce que pouvait le gouverneur; mais François goûta près de lui une autre consolation. Plusieurs personnes de sa suite, et entre autres deux gentilshommes, après des confé-
rences particulières, voulurent revenir à la foi, et leur abjuraton, qui se fit solennellement à Gex, amena d’autres conversions encore.
21. Cela sans doute, et l'effort continuel de François pour exclure l'hérésie du bailliage, irrita les protestants à ce point qu'ils résolurent sa mort : une malheureuse femme, gagnée par l’appât de l’or, mêla de l’arsenic aux aliments qui lui étaient destinés. Les vomissements et d’horribles tortures avertirent le Saint de la cause du mal et, tandis que l’on cherchait les médecins, il fit vœu d'aller à pied à Notre-Dame de Thonon, si le Seigneur écartait ce péril. Les médecins vinrent, déclarèrent la présence du poison et prescrivirent les remèdes qui, par la grâce de Dieu, effacèrent promptement toute trace des souffrances causées par cet attentat. François demeura pour quelque temps encore ce qu'il était depuis son avènement à l’épiscopat, en proie à une langueur fiévreuse, mais capable, par la force de sa volonté, de la vie la plus active et la plus laborieuse. Il exigea de tous ceux qui l’entouraient le secret le plus absolu; car il ne voulait point que les coupables fussent recherchés par la justice.
SRE
1 Lettre 9006.
Liv. IV. Chap. I. — PÉLERINAGE À THONON. 279
Depuis, quand on voulait rappeler ce fait, il écartait doucement la question et parlait d’un simple malaise.
22, Ïl était rétourné à Annecy, après avoir établi, sur la demande des officiers de justice, un official particulier pour la partie de son diocèse qui appartenait à la France. Sur la fin de l’année , le bruit se répandit que Henri IV était disposé à rendre au Duc le pays de Gex, et le saint évêque, sachant le zèle pieux de son prince, en conçut une grande joie : aux lenteurs de la politique française succéderait sans doute l’active sollicitude de la foi, si utile naguère à la conversion du Chablais, et que François exalte avec tant d'amour dans une de ses lettres à Clément VIII?. Mais ce bruit s’évanouit rapidement, et avec lui ces belles espérances, et il se résignait à attendre en patience, lorsque le baron de Luz, avec plusieurs conseillers du parlement de Bourgogne, se rendit dans le bailliage pour poursuivre, au nom du Roi, le rétablissement de l'exercice catholique?. L’église Saint-Pierre de Gex fut rendue, ainsi que les maisons presbytérales et les biens dépendant de la cure; plusieurs paroisses en outre demandèrent et obtinrent leur rétablissement.
L'hérésie en alarme interjeta un appel au Roi; mais, peu sûre de ce côté, malgré l'effet causé jusqu'alors par les menaces de rébellion, elle eut recours au moyen des mauvaises causes, le ridicule et la calomnie. La Faye ne rougit point, dans un pamphlet, de reprocher à l’évêque de Genève son luxe, son ambition, son oisiveté, le grand nombre de ses chevaux et de ses chiens de chasse! Mais les peuples savaient trop bien la vérité pour ne pas prendre en pitié ces absurdes mensonges, et le Saint n'en fut guère ému. « Le ministre, écrivait-il, laisse à part la » grande multitude de mes imperfections, et ne me censure que » de celles que je n’ai point... Or, béni soit Dieu qu'il ne sait pas » mes maladies, puisqu'il ne les voudrait guérir que par la mé- » disance! » Il se borna donc à faire agir à Paris pour que l’appel des hérétiques fût rejeté, et il réussit heureusement.
23. Cependant il n’oubliait point son vœu à Notre-Dame de Thonon et le moment vint de l’accomplir. Il partit à pied, au mois de septembre, et se rendit d’abord à Corbonnaud, près Seyssel; car il voulait visiter cette paroisse, qui était soumise à
1 Voy. Lettre 93e, — 2? Lettre 940, — 3 Ceci n'eut lieu qu'en 1604, quand le Saint revenait de Dijon. Voy. Lettre 1028. — # On avait parlé, pour contenter les hérétiques, de rétablir leur culte à Seyssel; par bonheur le Nonce de France parvint à écarter ce danger, que le Saint éloigna définitivement lors de son voyage à Dijon. Voy. Lettre 96e, L ;
la France : M. de Gornet y commandait pour le Roi et, malgré qu'il fût protestant, c'est avec toutes les marques de respect et d'honneur qu’il recut le saint évêque. Celui-ci se dirigea ensuite vers Thonon, distante de 48 kilomètres : la chaleur était extrême et, dit un historien, « il arriva tout baigné de sueur, si las et si abattu, qu'à peine se pouvait-il soutenir. La cause de ses sueurs fit naître celle des larmes de tous les principaux de la ville, qui éprouvèrent bientôt que l'esprit dont il était conduit le mortifiait en un moment et le vivifiait en un autre. Ils l’accompagnèrent à l’église Notre-Dame (Saint-Hippolyte), et en la présence de la sainte Vierge, sa bonne Maîtresse, il reprit à l'heure même une nouvelle vigueur, qui lui donna heu de les féliciter de leur persévérance en la religion catholique, et de rétablir ensuite plusieurs des cérémonies de l’Église. Il bénit les cimetières; il conféra les sacrements, particulièrement la Confirmation, à plus de 500 personnes; il continua ses saintes prédications, par lesquelles il convertit encore quantité d'hérétiques!. »
« Bénissant le cimetière du faubourg Saint-Bon et faisant la procession, voilà que soudain l'air se couvre de nuées, et survint une tempête si violente, mêlée de vents, d’éclairs, de tonnerres et de tant de grêle, que l’on eût dit que tout devait être perdu. Les protestants venus par curiosité pour voir les cérémonies, se moquaient du saint évêque, et disaient, haussant la tête : « Voyez-vous, comme Dieu punit ces papistes ! » Mais lui, entendant ces paroles, leur dit : « Vous vous trompez, ce n’est » là qu’un effet de la colère du diable, que nous chassons maïn- » tenant de son injuste possession par la vertu du Saint-Esprit. » En recourant aux exorcismes, il conjura tellement le démon, qu’au même instant la tempête fut apaisée, et la sérénité revint avec une tranquillité très-grande?. »
Entre tous, les prêtres de la Saënte-Maison furent comblés d’une extrême joie par la venue de leur évêque et père. Pour les exciter plus encore au bien, il leur consacra tout le temps qu’il n’était pas occupé ailleurs, parlant à tous en commun et à chaque prêtre en particulier. Il confirma leur institut par un nouvel acte de son autorité, et, en prenant congé d’eux, leur laissa par écrit ce beau témoignage : « Clément VIII, Souverain-Pontife de l'É- » glise catholique, avait établi préfet de la Sainte-Maison de » Notre-Dame de Compassion de Thonon François de Sales, pré- » vôt de l'Église de Genève; mais le même François, devenu peu
1 De Maupas. — ? Ch.-Aug, de Sales.
Liv. IV. Chap. [. — RÉFORME DE L'ABBAYE DE SIXT. 281
» après évêque et prince de Genève, et par là déchargé de la » fonction de préfet, s’est donné, voué, dédié, librement et vo- » lontiers, tout tel qu'il est, à cette congrégation, souhaitant » par toutes sortes de vœux, que le très-auguste nom de Jésus » et de MARIE s’épanche de l'église de Thonon dans toutes celles » du diocèse, et surtout à Genève, comme de l’huile versée, du » cinnamome et baume aromatisant, et donne, comme la » myrrhe choisie, l'odeur de la suavité. Ainsi soit-il!. »
24. François conféra encore les saints ordres à Thonon, le samedi 20 septembre; et aussitôt après il partit pour Ville en Salaz, la seule seigneurie que les hérétiques eussent laissée à l'évêque de Genève. Le baron d’Yvoire le vint trouver en cette résidence, et lui donna une grande consolation. Déjà ce seigneur avait, dans des conférences particulières, cherché la lumière de la vérité, alors que le Saint se trouvait à Thonon. Convaincu, ou plutôt ne trouvant rien à répondre aux arguments de la foi catholique, il s'était imaginé « que les ministres de Genève défendraient bien mieux toute la doctrine de Calvin que lui, qui n’était pas bien instruit, et qui se promettait plus de manier l'épée que de résoudre les difficultés de théologie. Et le Saint avait répondu : « J’accorde volontiers que vous alliez à Genève, inviter » de ma part les ministres à la dispute, ou bien obtenez-moi » un sauf-conduit, pour que j'aille les trouver. » On connaît d'avance la réponse des ministres, appelant purs sophismes tous les arguments de François; elle n'avait pu que scandaliser le baron qui revenait au saint évêque bien résolu d’en finir : effectivement, il renonçca entre ses mains à toute sorte d'hérésie, et a toujours vécu depuis, dit Charles-Auguste, en trèsbon catholique.
25. « Il y avait, en un coin le plus éloigné du Faucigny, un très-ancien et illustre monastère de chanoines réguliers de Saint- Augustin, qu’on appelle de Sixt : son premier abbé fut autrefois le B. Ponce, homme de très-grande sainteté et doctrine, de la . noble famille des barons de Faucigny, dont Dieu a glorifié le sépulcre par beaucoup de miracles. Le lieu était âpre, entouré de hautes montagnes qui y rendaient l'hiver presque continuel, tel enfin que ces anciens amateurs de la vie solitaire avaient coutume de choisir : là pourtant les abus s'étaient introduits et la discipline régulière avait complètement péri.
Dès l’an 1600, quand François n'était que coadjuteur, deux
1 Ch.-Aug. de Sales.
chanoines lui avaient écrit, signalant les principaux abus, et réclamant les moyens de les corriger; il avait dicté quelques mesures des plus urgentes, se promettant bien d'y voir un jour par lui-même. Étant à Ville en Salaz, il pensa le moment venu et se rendit à Sixt. Là, dès le lendemain de son arrivée (25 septembre), après avoir célébré la messe, il assembla les chanoines et autres prébendés, et déclara qu'il était venu, selon les droits de sa charge, « pour visiter tout ce qui appartenait à leurs mœurs, vie et conversation, comme aussi aux édifices, biens et droits. » Tous reconnurent humblement le pouvoir qu’il avait pour cette visite.
Il interrogea donc l'abbé, lui demandant d’abord s'il était commandataire où titulaire"; lequel répondit qu'il n’en savait rien, car il n'avait point vu les lettres apostoliques de sa provision , depuis longtemps envoyées pour un procès à Chambéry : le Sénat toutefois ne le reconnaissait pas titulaire, et lui avait en conséquence interdit la correction des religieux, c’est pourquoi il ne portait pas leur habit; mais l'administration temporelle lui appartenait, et comme les biens avaient éprouvé une réduction considérable, il s'était vu forcé de n’admettre que 10 religieux, au lieu de 12 que portait le titre de fondation. » Les chanomes, interrogés à leur tour, déclarèrent qu'ils n'avaient point fait une profession expresse, mais seulement implicite et tacite, et que, du reste, ils connaissaient assez vaguement leurs devoirs. Le Saint découvrit par eux bien des abus, et vit que le mal était plus grand encore qu’il ne l'avait supposé; mais il comprit en même temps l'impossibilité actuelle d’une réforme complète. « Ensuite du nombre des religieux, qu’il voulut être de 12, selon l’ancienne institution, il ordonna que l’on réciterait le divin office, selon l’usage du très-saint Concile de Trente, tant en particulier que publiquement au chœur ; que les psaumes pénitentaux, vu la coutume, pourraient être récités avant l'office, mais que personne n’y serait obligé hors du chœur, sinon ensuite des rubriques du bréviaire de Trente, que tous les jours on célébrerait pour le moins quatre messes, à certains jours cinq; que les murailles, autant que le demandait la discipline, seraient refaites et fermées seulement de deux portes; que les femmes seraient exclues de l'enceinte même des anciennes murailles; qu'aucun religieux ne sortirait sans le congé du prieur, qui lui-
1 Le commendataire n'était qu'un préleveur de revenus; le titulaire était le supérieur vrai de la maison.
Liv. IV. Chap. [. — RÉFORME DE L'ABBAYE DE SIXT. 283
même, s'il sortait, avertirait le plus,ancien religieux. » Ayant trouvé de vieilles images toutes rongées et vermoulues, il les fit enlever et brüler. Du reste, il attendit, pour prescrire la profession et la table commune, une information plus ample et une plus parfaite assurance des dispositions de l’abbé et des religieux. C’est ainsi qu'il procédait doucement, et tous promirent obéissance à ce qu'il avait réglé; de sorte qu'il paraissait avoir lieu d'être content !.
26. « Les années passées, de si grandes pièces de rocher étaient tombées sur les champs de Sixt, et roulées si avant, qu’elles avaient ruiné les villages inférieurs, sans épargner le bétail ni les hommes : c'était un pitoyable spectacle et une perte indicible aux habitants qui n’avaient point péri. Ces pauvres gens avaient longtemps travaillé en vain près la Chambre des comptes pour être déchargés des tailles et, réduits à une extrême pauvreté, semblaient n’avoir plus de ressource que le désespoir. La venue de François au monastère les ranima d'espérance, et ils vinrent le prier pour qu'il daignât prendre la peine de voir ces horribles ruines, et en écrire à S. A., qui sans doute aurait compassion d'eux. Le Saint consentit volontiers, et fit à pied près de trois lieues pour voir ces abîimes, par des chemins pierreux et si difficiles, qu'il était impossible qu'un cheval y passat. Il fut grandement touché de l’affreuse misère qu'il vit et promit de faire tout ce qu’il pourrait; c’est pourquoi, ayant écrit au Duc, au marquis de Lullins et au grand-chancelier de Savoie, il fit tant, qu'à la fin ces pauvres gens obtinrent ce qu'ils demandaient?. »
27. Ce voyage pénible avait ainsi causé une grande consolation au saint évêque; mais il apprit bientôt que la soumission de l'abbé et de quelques religieux n’avait été que fente; etce ne fut qu'après de longues années d'efforts, où la fermeté s’unit à la mansuétude , qu'il put considérer comme sérieuse la réforme de l'abbaye de Sixt. Nous suivons ici, pour n’y plus revenir, toute la marche de cette interminable affaire.
L'abbé commença par en appeler comme d'abus au Sénat de Savoie, niant la juridiction de l'évêque; et ses artifices, unis à ceux de quelques religieux, eurent d’abord un tel succès, qu’une partie de la haute assemblée et toute la noblesse du pays se déclarèrent ses patrons. François ne se laissa point ébranler par les difficultés : il se mit en rapport avec les religieux, que sa
1 Ch.-Aug. de Sales, et tome V, page 483, nota. — ? Ibidem.
douceur et sa sainteté gagna bientôt; puis, quand il eut isolé l'abbé, 1l se résolut aux actes de vigueur. « Je presserai la chose » avec force, écrivait-il alors, et j'espère que dans peu j'aurai » sentence en faveur de mon droit; moyennant cela, nous pour- » rons prendre l'affaire de tant de biais, que ce monsieur sera » enfin réduit à la raison. — Prenez courage ; Dieu sera parmi » vous, qui fera l’œuvre de la réforme si vous l’en suppliez : ilne » vous à pas donné cette bonne disposition pour vous laisser en » chemin. Unis, vous serez forts; désunis, vous serez faibles et » faciles à vaincre. »
Devant le Sénat, il prouva pièces en main le droit de l’évêque de Genève, à qui l’abbaye était soumise depuis l’an 1161, et jusce lui fut immédiatement rendue. Sa résolution dès lors fut bien arrêtée, et, après avoir réfléchi devant Dieu pendant plusieurs mois, il entreprit une seconde visite à Sixt, parmi les ardeurs d’un été brûlant (1604).
28. Avant d’abord fait reconnaître son autorité et déclaré obligatoires les prescriptions de l’année précédente, il s’appliqua par ses exemples, ses instructions et ses entretiens, à préparer les esprits des religieux, que déjà il devait croire bien disposés. Malheureusement, plusieurs conçurent des craintes humaines qui se développèrent à mesure que lui-même faisait mieux connaître les caractères de la vie religieuse; et ces craintes, cette paresse spirituelle amenèrent une véritable révolte : on suscita mille difficultés ; on s’échappa en paroles piquantes et irrespectueuses ; on chercha à couvrir sa parole par des cris et des disputes, à l’effrayer même par des menaces. Parmi tout ce tumulte il resta tranquille et bienveïllant, en sorte que la honte s’empara des plus rebelles : le silence amena l'attention , et, grâce à la divine Bonté, les cœurs se laissèrent entamer. « On ne peut se » représenter, déposèrent plus tard plusieurs chanoines, la sua- » vité des entretiens célestes par lesquels il nous portait à em- » brasser courageusement les observances : nous le regardions » comme un ange, comme un Jean-Baptiste en innocence et en » pureté, un Hélie pour le zèle, un Jean l’évangéliste en douceur » et charité. »
A tous ces moyens ajoutant la prière, il invoquait surtout le B. Ponce, que sa qualité de fondateur devait intéresser particulièrement au bon état du monastère. [l fit ouvrir le sépulere où se conservaient ses ossements, et, devant ces précieuses reliques, épanchant son cœur avec ses larmes, il priait et s’inspirait pour toucher l’âme des religieux : la guérison d’un ma-
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lade augmenta encore sa dévotion et l’efficace de ses paroles .
Enfin le saint évêque crut pouvoir dire : « Connaissant que » l'abbé et les chanoines désirent passionnément le rétablisse- » ment parfait de l'observance régulière, nous devons et voulons » y travailler, et affermir de tout notre pouvoir une œuvre si » favorable : c’est pourquoi, après avoir vu, pesé et examiné » toutes choses, nous avons dressé les ordonnances et constitu- » tions ?.. Nous assurons de la bénédiction et protection de Dieu » tous ceux qui embrasseront et pratiqueront avec amour ces » ordonnances, que le seul désir du règne de Dieu en vous... me » fait vous donner, espérant que, par leur observation, cette » famille religieuse reprendra sa première splendeur, et ré- » pandra partout la suave odeur dont elle a parfumé autrefois » tout le pays. C'est la grâce, Ô mon Dieu! que j'attends de votre » miséricordieuse bonté, que je vous demande de toute l'étendue » de mes affections, pour ces âmes et pour celles qui doivent » ieur succéder. »
On se tromperait en cherchant dans ces Constitutions un règlement complet : elles ne spécifiaient que quelques points principaux ; mais elles pourvoyaient au bon gouvernement de la maison et à l'observation de la règle ancienne, et c'était assez. Le Saint demeura là quelques jours, pour diriger les premiers pas de la communauté dans leur accomplissement, et, lorsqu'il vit tout en bonne voie, il revint à Annecy.
29. L'ordre sans doute se maintint quelque temps à Sixt, grâce aux règlements dont nous venons de parler, aux prières et aux exhortations du Saint, car on ne voit pas, durant quatorze années, qu’il ait eu besoin d'intervenir. Il y eut toutefois une décadence plus ou moins rapide, et le désordre devint public, en sorte que nombre de personnes, exagérant, comme c’est trop l'ordinaire, ne voyaient point que l’évêque eût rapporté de ses deux voyages autre chose que le froid des montagnes, les glaces et les neiges. À ces plaisanteries, le débonnaire prélat répondait | doucement : « Vous avez beau dire, il y a bonne semence sous » celte neige; le temps de la récolte viendra. Il faut travailler à » l’œuvre de Dieu selon la manière de Dieu, qui est patient et » miséricordieux, et non selon l’humeur de l'homme, qui est
», prompt et colère; et n’a souvent de miséricorde que pour lui- » même. »
1 Il prit un doigt du Bienheureux pour le faire enchâsser précieusement, et témoigna le regret que l'on n'eût point écrit sa vie. 2 Voy. tome V. page 482. .
Et tout en patientant, il multipliait ses vœux devant Dieu et ses lettres aux religieux, espérant, pour ainsi dire, contre toute espérance. À la fin (janvier 1618), la communauté réunie en chapitre signa l’engagement d'observer à l’avenir les règles, et l’envoya au saint évêque; il répondit : « Nous approuvons et ra- » tifions cet acte, et commandons qu’il soit observé. Nous vous » en louons, nous vous aimons de tout nôtre pouvoir dans les » entrailles de Jésus-Christ, et vous donnons notre bénédiction » paternelle. »
Bientôt même son zèle le décidait à une troisième visite dans laquelle, ayant de nouveau sollicité et prié comme un père tendre, il parvint à faire admettre de nouvelles constitutions , plus complètes que les précédentes, et qui devaient assurer enfin une observance pleinement régulière ‘. Un seul religieux fit difficulté de s’y soumettre, et s’oublia même jusqu'à menacer son évêque ; mais la douceur du Saint fut telle et si efficace, que ce malheureux, ayant humblement sollicité son pardon, devint ensuite un des plus réguliers.
La divine providence de Notre Seigneur voulut, cette fois encore, cimenter par un prodige éclatant l’œuvre de la réforme. Durant le temps que le Saint fut à Sixt, 1l vint pour lui parler un grand nombre de personnes du Faucigny, de Gex et du Chablais; et tous recurent l'hospitalité dans le monastère, qui devait en être fortement grevé : car, dit Charles-Auguste, « on fit deux cents repas à des gens de marque et quarante aux serviteurs. Or, on prit une si grande quantité de poissons que jamais on n'avait vu que la rivière de Giffre en eût produit tant, ni de si gros; mais ce qu'il y eut de plus remarquable, c’est que les deux cent quarante repas ne diminuèrent ni le pain ni le vin, quoique chacun en eût pris à discrétion. Les chanoines, témoins oculaires, crurent que cela avait été fait par les prières du saint prélat, qui, peiné de la dépense faite à son occasion, avait dit qu'il prierait Dieu pour que leur bénédiction fût de la rasée du ciel et de la graisse de la terre ?. »
30. Si la règle fut désormais suivie dans le monastère, il s’y éleva toutefois, entre les chanoines et l'abbé commendataire, Jacques de Mouxi, des contestations d’affaires temporelles qui blessèrent fortement la charité et par suite le recueillement. François revint une quatrième fois, assisté de deux jurisconsultes : il écouta toutes les plaintes et rétablit la paix; l’abbé
1 Voy. tome V, page 484, — ? Ch.-Aug. de Sales. .
Liv. IV. Chap. [. — PREMIER SYNODE. 287
voulut même faire à ses pieds une confession générale, et cet acte fut accompli avec une telle ferveur de repentir, que la maison entière en demeura édifiée.
Le Saint partit heureux, car il savait la mort prochaine de son nouveau pénitent, dont les bonnes dispositions ne pouvaient que le consoler ; mais 1l fut rappelé quand à peine il rentrait à Annecy : l'abbé, subitement atteint d’une maladie grave, réclamait son assistance pour les derniers moments. C'était sur la fin de novembre, les neiges et les glaces couvraient les montagnes, rendues ainsi presque inabordables : l’intrépide prélat se mit en route néanmoins, et fut à la discrétion du malade pendant près de quatre jours. Celui-ci voulut revoir encore toute sa vie et quand il eut fini, comme il n’était que diacre, on le conduisit à église où il entendit en surplis la messe de son saint évêque et communia de sa main. Depuis lors et jusqu’à son dernier soupir, qu'il exhala le 20 décembre, pleinement détaché de la terre, et de ce que nous appelons la vie, il fut uniquement aux choses du ciel.
31. En nous éloignant de l’année 1603, nous avons laissé les prêtres du diocèse occupés d’une solennelle convocation qui allait réunir à Annecy les principaux d’entre eux. Un édit daté du 11 août et publié dans chaque paroisse fixait au 2 octobre, fête des saints Anges, l’ouverture du synode diocésain; le saint évêque avait exprès choisi ce jour, car il portait une grande dévotion aux esprits célestes et surtout à l’ange de son Église. « Il commandait à tous ecclésiastiques, abbés, prieurs, doyens, chanoines, et recteurs des églises paroissiales, de comparaître en la ville d'Annecy pour révéler à ceux qui seraient députés toutes les nécessités de leurs églises; et, pour que leurs brebis ne fussent point destituées du soin pastoral, chacun devait les visiter avant de venir et en commettre la charge aux prêtres non appelés ou qui ne pourraient assister au synode. »
Le 1°" octobre, l'heure de midi étant sonnée, « comparurent devant le saint évèque les chanoines cathédraux et collégiaux, les surveillants’ et autres curés de marque, et en cette assemblée on prévit ce qui devait se faire le lendemain. L'église Notre- Dame fut désignée pour tenir le synode; on créa le promoteur (Lowus de Sales), le maître des cérémonies, les visiteurs et autres officiers pour bien conduire la réunion. » Le jour venu, sur les huit heures du matin, « la messe du Saint-Esprit fut cé-
! Doyens ruraux.
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lébrée solennellement par le sacré Pontife, et répondue par les
musiciens assemblés de toutes les églises. Après on fit une procession générale par toute la ville : cent prêtres en surplis et en outre les prêtres des chapitres précédaient le prélat, qui allait revêtu de la chape, ayant la mître et suivi d’un grand nombre de prêtres en habit ordinaire. Quand on fut rentré à l’église, un chanoine de Notre-Dame monta en chaire et fit une très-belle harangue latine, de la dignité et autorité des prêtres et de la vie qu'ils doivent tenir : le Saint, du milieu de l'autel où il était assis , répondit très-éloquemment en français, » Aïnsi se passa la matinée, qui n’était encore qu’une préparation.
32. L’après-midi, le procureur fiscal exposa d’abord que, malgré la convocation de l’édit, plusieurs abbés, prieurs et ceurés faisaient défaut : il en demandait acte pour que, nonobstant les absences, on passât outre à la célébration du synode. Le saint prélat fit droit à cette demande; puis on nomma dix examinateurs pour les concours, douze députés du clergé, et vingt surveillants dont chacun répondait à une section du diocèse. Ces surveillants, plus tard appelés archiprétres, devaient être dans leur ressort comme l’œil de l'évêque, les guides et les soutiens des autres curés : ils avaient pour mission de visiter deux fois l’année chaque paroisse de leur section et de rendre compte à l'évêque; deux fois l’année également ils en rassemblaient les curés , pour assurer l’uniformité dans la manière d’agir; et enfin leur influence devait servir à corriger les abus les plus ordinaires. Ils jouissaient de quelques privilèges juridictionnels, comme le droit d'accorder certaines dispenses et d'intervenir dans les différends : choisis avec soin parmi les prêtres les plus distingués , ils commandèrent bientôt le respect et la confiance, et François tira de cette institution les avantages les plus précieux.
Ces nominations heureusement faites, le saint évêque publia ses statuts synodaux, dont les prescriptions, aussi courtes que substantielles, tendaient à assurer la bonne tenue des maisons sacerdotales et des églises; la vie régulière, modeste, édifiante des curés; leur diligence enfin dans toutes les fonctions d’administration et de ministère, surtout en ce qui concernait les catéchismes, le prône et les sacrements'. Après cela, inspiré par sa tendre piété, François ordonna, selon les termes d’un bref apostolique sollicité et obtenu par lui, qu'à l'exception
1 Voy. tome VI, page 71.
Liv. IV. Chap. IL. SON ZÈLE POUR LA GLOIRE DE DIEU. 289
des Vigiles, de l'Avent et du Carêmes tous les jeudis non empêchés par une fête double ou semi-double seraient consacrés au Saint-Sacrement dont on ferait l'office : car, disait-il, « les hé- » rétiques ayant poussé l’ingratitude et la perfidie jusqu’à tour- » ner en ridicule l’adoration du Saint-Sacrement, il convient, » surtout dans ce diocèse, dé multiplier les hommages à ce » grand mystère d'amour. » Son zèle enfin pour l'instruction des enfants le porta à exciter de nouveau ses prêtres, pour qu'ils fussent constamment fidèles à préparer les catéchismes dans la semaine et à les faire chaque dimanche.
Les résultats de ce premier synode, où il avait pu voir de près l'élite de son clergé, mais plus encore les inspirations.du devoir et le vœu de l'Église portèrent François à en tenir un chaque année : il fixa l'ouverture régulière de ces assemblées au mercredi de la deuxième semaine après Pâques; et cet usage, très-utile aux pasteurs et aux peuples, facilita le bon gouvérnement de tout le diocèse.