LE CARÊME DE DIJON ET SES PREMIÈRES CONSÉQUENCES
(1603 et 1604.)
33. François se trouvait accablé d’occupations infinies, et pensait être en la plus fächeuse charge qu'aucune autre de cette qualité; son zèle toutefois ne se refusait à personne et le portait invinciblement à se donner tout entier, dès qu’il s’agissait du bien des âmes et de l’amplification de la gloire de Dieu : car l’évêque, pour lui, c'était l’homme qui ne s’appartient plus, qui n’est plus homme en quelque sorte, et qui se dépense pour l'honneur de son Maître. « Il faut que vous soyez tout autre en » votre intérieur et en votre extérieur, écrit-1l à un évêque » nommé, et pour faire cette grande et solennelle mutation, il » faut renverser votre esprit et le remuer partout : plût à Dieu » que nos charges, plus tempétueuses que la mer, eussent aussi » la propriété de la mer, de faire jeter et vomir les mauvaises » humeurs à ceux qui s’y embarquent'! »
1 Voyez el lisez tome XI, page 34.
Sancüfié dès l'enfance, il n’avait pas besoin de ce renouvellement total; mais il se travaillait lui-même comme s'il en eût eu besoin : Dieu aussi l'avait choisi comme l’homme des grandes œuvres, et l’occasion allait venir de préparer l’une des plus importantes.
Nous savons l'accueil qui lui fut fait à Dijon, lors de son voyage en France (Liv. III, N°38) : le souvenir de son passage et le développement de sa renommée portèrent le maire et les échevins’ de cette ville à le demander pour le Carême de 1604. C'était là un coup de la Providence, comme nous le verrons; mais, en dehors même de la loi qu'il s'était faite de ne jamais refuser la sainte parole, l’apostolique François avait un double motif pour accepter. Une pärtie de son diocèse relevait du parlement de Bourgogne avec lequel son séjour à Dijon le mettrait en rapport; et de plus il espérait terminer à l'amiable un procès pendant entre lui et l’archevêque nommé de Bourges, André Frémiot, conseiller en cette haute cour. Ce jeune prélat, au préjudice de la concession faite précédemment à l'Eglise et aux curés, avait obtenu par surprise, à titre de bénéfices, les biens ecclésiastiques du pays de Gex, etil prétendait les retenir. Déjà l'affaire avait été plaidée; déjà M. Deshayes, usant de son crédit si à propos que non plus, avait rappelé le roi à ses souvenirs et à sa promesse première : le Saint toutefois fondait plus particulièrement son espoir sur une entrevue avec l'archevêque et comptait par sa présence écarter un débat qui ne pouvait étre que scandaleux?
34. Dans ces dispositions, il sollicita le consentement du duc de Savoie; et ce prince, après avoir fait quelque difficulté, mvement prié par les échevins et mieux instruit d’ailleurs des raisons de François, finit par déclarer qu'il aurait ce voyage pour agréable*. Assuré de ce côté, le prélat apostolique voulut aussi justifier sa démarche devant le Pape; il exposait ses motifs avec une précision remarquable, et ajoutait : « Je m’assure que Votre » Sainteté approuvera la courte absence que je suis obligé de » faire pour les besoins de ce diocèse, que je laisse abondam- » ment pourvu des secours spirituels et que j'espère revoir dans » deux mois, vu principalement que les principaux de cette ville
1 Le maire l'appelait Vicomte majeur; les échevins ou conseillers étaient au nombre de 24. — 2 Lettre 95e, — 3 On entrevoit dans la lettre 93e, où Francois annonce son départ, que Charles-Emmanuel prenait quelque ombrage de l'affection des Français pour le saint évêque.
Liv. IV. Chap. Il. — RETRAITE DE SALES. 291
.» (de Dijon), sachant la nécessité que j'avais d'y aller, m'ontin- » vité d’y prêcher le Carême'. »
« Approchant le saint temps, il fallut que le sacré prélat pensât sérieusement à ses prédications ; c’est pourquoi il s’en alla à Sales. » Dans cette demeure, il avait résolu de passer, une ou deux fois l’an, cinq ou six jours de retraite; et il jugeait opportun de s’y recueillir devant le Seigneur, avant d'entreprendre le voyage de Dijon. Il avait au cœur un indicible pressentiment que ce voyage, dans les desseins du Ciel, devait avoir des suites extraordinaires, et plus que jamais il se sentait incliné à ces intimes communications de l’âme avec Dieu dans le secret de l’oraison. « Dans le château, il y avait au bout de la galerie une chapelle dédiée à l'honneur de saint Sébastien, patron de la maison de Sales. Un jour que le bienheureux François y priait seul, se laissant emporter à la contemplation, il fut ravi en extaxe et vit des choses merveilleuses des divins mystères de la foi et de la dispensation des grâces. Dieu lui révéla en outre qu'il serait un jour le fondateur d’un Ordre de religieuses, et lui montra même assez clairement les principales personnes par lesquelles cet Ordre devait prendre son commencement, Il vit une femme de haute stature, au visage grave et plein de pudeur, portant l’habit des veuves, et accompagnée de deux religieuses presque semblablement vêtues. La propagation de l’Ordre lui fut ensuite montrée sous deux symboles : un arbre planté au fond d’une vallée s'élevait au-dessus des montagnes et ses rameaux couvraient le monde; une petite source perçait doucement la terre, puis ses eaux coulaient au loin en grossissant et formaient de beaux ruisseaux et de grandes rivières. Cela le tint l’espace d’une demi-heure seulement; mais l'impression de la Divinité ne s’effaça que lentement, et il lui resta au visage une si grande rougeur que tous comprirent aisément qu'il était agité des vifs embrasements du ciel. » « J'étais présent avec Georges Rol- » land, dit François Fabre; et je suis témoin que son visage pa- » rut rayonnant comme celui d’un homme transporté en Dieu : » tous les autres membres de la famille le virent comme nous, » et j'ai encore entendu raconter le fait de cette extase au prési- » dent Antoine Fabre, qui le tenait de la propre bouche du saint » évêque”. »