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» avant dans mon cœur, et l'inspiration de lui demander ce di- » recteur était si forte, que je faisais cette prière avec une con- » tention et une force nompareilles. »
Non-seulement elle priait; mais elle multipliait les jeûnes, les travaux pour les églises et les pauvres, les aumônes, les visites des malades et des indigents : tout son temps était pris ainsi par le soin de ses enfants et par des œuvres sans nombre qui n’avaient d'autre but que celui d’obtenir enfin son guide spirituel; ce désir lui causait comme des transports et souvent sa prière devenait une clameur.
43. Dieu devait l’exaucer et il l’en avertit merveilleusement; mais le temps n’était pas venu encore. Étant un jour dans la campagne, elle vit tout à coup, assez rapproché, un homme vêtu d’une soutane noire et d’un rochet, ayant sur la tête un bonnet carré, et une voix se fit entendre, qui disait : « Voilà le guide aimé » de Dieu et des hommes entre les mains duquel tu dois remettre » ta conscience. » Puis la vision disparut, laissant dans son âme une grande consolation, et elle sentait que le Seigneur lui avait accordé sa demande. Une autre fois, comme elle était en oraison dans la chapelle du château, Dieu lui fit voir une troupe innombrable de filles et de veuves qui venaient à elle comme à leur mère, et elle entendit dans le secret de son cœur cette parole : « Mon vrai serviteur et vous aurez telle génération : ce me sera » une troupe élue, mais je veux qu'elle soit sainte. » C'était là un mystère pour la noble dame; car son esprit n’était occupé que du désir d'obtenir un guide, et jamais elle n'avait eu même le pressentiment des grands desseins de l'avenir. Un matin encore, « 1l lui sembla voir une grande troupe de personnes assemblées dans une église, qui chantaient les louanges de Dieu : elle voulut se joindre à elles, et apprit qu'il fallait chercher entrée ailleurs, que jamais elle n’entrerait au repos des enfants de Dieu que par la porte de Saint-Claude : vision qu'elle eut depuis deux ou trois fois fort distinctement. » Enfin, « quel- » ques mois après, dit-elle elle-même, il m’arriva d’être sur- » prise d'un grand altrait..., je fus longtemps toute arrêtée » dans ce saisissement, puis il me sembla que je venais d’un » autre monde, où je n’appris que cette seule parole : Comme » mon Fils Jésus a été obéissant, je vous destine à étre obéis- » sante. »
44. Un an s'était écoulé dans cette situalion , aussi pénible qu'extraordinaire, quand le président Frémiot, pour distraire sa fille, la fit venir à Dijon. Là, comme à Bourbilly, elle garda la
solitude, ne fréquentant d’autres lieux publics que les églises et faisant toute sa distraction de la visite aux oratoires pieux et des saints pélerimages. Comme elle se rendait un jour à Notre- Dame d'Étang, en la société de deux amies, elle s'ouvrit à elles de l’ardent désir qui la pressait de trouver un directeur, et ces dames lui indiquèrent, comme devant la conduire sûrement, un religieux qui était leur guide à elles-mêmes et que précisément elles allaient voir. La baronne suivit leur conseil; mais, dit-elle, « je voyais clairement que ce n’était point celui qui » m'avait été montré : néanmoins, pressée par la nécessité, à » cause de mes tentations, je me laissai entraîner, d'autant plus » que j'éprouvais de grandes craintes que ma vision ne fût une » imagination. »
Ce choix fut une nouvelle épreuve et la cause d’un vrai martyre : quoique le religieux eût la science et la vertu, quoique les âmes soumises à sa conduite apprissent même de lui le chemin de la perfection, il n'était point celui que Dieu voulait, et il fut privé de la lumière, et la sainte veuve ne tira de sa conduite que l'avantage, uniquement pénible en apparence, de la plus sévère subjection. Il exigea d’elle ce vœu déplorable, nonseulement de lui obéir en tout, mais de ne prendre jamais un autre directeur, de garder le secret de tout ce qu'il lui dirait et de ne parler qu’à lui seul des intérêts de son âme. Directeur sans inspiration, et le prêtre n’est rien sans Dieu dans la conduite des âmes, directeur exclusif et tyrannique encore, à quelles tortures il destinait ce grand cœur, si le Seigneur ne fût intervenu.
45. Cela dura plus de deux ans, et dans l'intervalle, de nouvelles peines vinrent s'ajouter. Le beau-père de la baronne, fatigué de l'isolement où il vivait à Monthelon, menaça de se remarier et de déshériter ses petits-enfants, si elle ne venait demeurer avec lui. C'était un vieux seigneur àgé de 75 ans et fort chagrin; mais de plus il avait remis la conduite de sa maison entre les mains d’une gouvernante, qui le dominait, et dont l'humeur 1mpérieuse réduisit la jeune veuve à un véritable esclavage. Chercher à la calmer, à la gagner par les prévenances et les bienfaits eût été chose impossible : il ne fallait que la subir en patience, et ce fat vainement que la grande dame, oubliant ses propres enfants qu’elle confiait à ses filles, prodigua vis-à-vis de ceux qu'avait cette indigne créature les soins,les plus assidus et les services même les plus dégoûtants.
Jeanne heureusement s'élevait vers Dieu davantage, à mesure
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qu'elle souffrait plus, et Dieu la soutenait et l’inspirait. Elle entoura son beau-père de tous les témoignages de respect, des attentions les plus délicates et les plus prévenantes; et nulle plainte jamais, nulle apparence de mécontentement! Sa prudence obtint du vieillard la permission d’avoir la messe au château tous les jours; en Carême, elle allait à cheval jusqu’à Autun (à 12 kilomètres) pour entendre les sermons de la Station, et toujours elle se retrouvait à l’heure où le vieux baron eût pu se plaindre de son absence. Par suite d’un vœu, elle travaillait constamment pour les églises et pour les pauvres; elle ne se donnait le droit d'interrompre que pour soigner les indigents et les malades. Un lit était constamment à la disposition de quelque souffrance extraordinaire : elle y pansa successivement, avec une humilité joyeuse, un lépreux dont les plaies exhalaient une odeur infecte, une femme dont le visage était rongé par un cancer et qui ne pouvait rien prendre que par un trou formé à la gorge. Hors du château encore, toute plaie, tout ulcère attendait sa main bienfaisante, et c'était à genoux qu'elle rendait les services les plus repoussants. Aux jours de dimanches et de fêtes, accompagnée de deux filles, elle visitait les malades les plus éloignés : « Allons en pélerinage, disait-elle ; allons visiter » Notre Seigneur, » et elle allait méditant la Passion du Sauveur, aimant surtout à considérer Jésus dans l’agonie du jardin : car n’était-ce point cette souffrance du divin Maître qui répondait le mieux à ses angoisses ?
Le monde cependant l’admirait, et il y eut des hommes qui pensèrent qu’elle pourrait encore s’unir à un homme; mais loim de là était son cœur : elle ne voulait que Jésus à qui elle s’était vouée; et l’on dit qu'alors, pour sceller son vœu, elle grava le saint nom sur sa poitrine avec un fer brûlant.
46. Elle en était là quand une lettre du saint évêque de Genève annonça aux échevins de Dijon qu’il acceptait de grand cœur linvitation de prècher le Carême , et le président Frémiot, ému
1 Nous extrayons cette lettre des pièces justificatives données par M.l'abbé Bou-
gaud, au tome Ier de la Vie de sainte Chantal : — « A MM. le Vicomte majeur et eschevins de la ville de Dyjon. — Messieurs, ce m'est une extreme faveur
que vous ayez desiré de m'avoir en vostre ville pour le service de vos âmes, et ne puis penser comme ce bonheur m'est arrivé que vous scachiez mon nom et que je suis au monde. Cela m'estonne d'autant plus que je me voy esloïgné de le meriter, n'ayant rien en moy qui puisse respondre à l'opinion que vous avez de moy, qu'une fort entière affection à l'accroissement de la gloire de Dieu et à ceux qui la desirent, entre lesquels sçachant que vous tenez des premiers rangs, je vous supplye de croire que vous ne me sçauriez faire voir aucune occasion de
de la grande réputation de François, se hâta d'inviter sa fille à venir l'entendre. Elle éprouva comme un frémissement de joie intérieure à cette nouvelle, et elle vint heureuse au temps marqué. « Elle n'eut pas plus tôt vu l’homme de Dieu assis en la haute chaire, qu’elle reconnut fort bien que c'était celui-là même que la divine Providence lui avait autrefois présenté. Alors elle remercia Dieu d’un si grand bienfait et, afin de le voir, considérer et ouir mieux, elle mit son siège en face de lui; et le bienheureux François, quoique attentif à ses discours, ne put s’empècher de la remarquer et de se ressouvenir de ce qui lui était arrivé en la chapelle de Sales : ce qui fut cause qu’un jour, s’entretenant avec le révérendissime archevêque de Bourges, il se sentit poussé de lui demander qui était cette dame veuve qu'il voyait avec un maintien si modeste tous les jours en face de lui; et ayant appris que c'était sa sœur, il en concut une grande joie, et se donna le loisir de penser depuis ce que Dieu voulait !. »
À partir de ce jour, comme il visitait assez souvent le président Frémiot et l'archevêque de Bourges, et qu'il mangeait à leur table, François dirigea ses conversations et ses entretiens presque uniquement en vue d'étudier la baronne et de jeter en son cœur les germes de cette haute perfection à laquelle il la pressentait appelée. « J’admirais, dit la sainte femme, tout ce » qu'il faisait et disait, le regardant comme un ange du Sei- » gneur; mais je m'étais si scrupuleusement attachée à la con-
vous rendre service, que je ne m'y porte de tout mon cœur. En ceste volonté, je m’essayeray de vaincre toutes les difficultez qui me pourroient destourner de me rendre auprès de vous au tems que vous m'avez marqué en vostre lettre. Mais vous me permettrez, s’il vous plaist, de vous dire que si vous aviez pour aggreable que ce fust seulement pour le Caresme, je n’aurois à vaincre nulle difficulté, car je n’en rencontrerois pas une. Ce sera pour l’Advent que j'auray beaucoup à debattre pour m'eschapper de grandes incommoditez qui se presentent contre l'extrême desir que j'ay de vous contenter; et neantmoiïins, plutost que de vous donner aucun subjet de croire que je veüille user d'aucune exception à vos volontez, je vous asseure dès maintenant que si vous-mesmes ne me donnez le pouvoir de demeurer icy l'Advent, je n'y demeureray non plus que le Caresme; mais forceray tous les empeschemens pour me treuver en tous deux les tems en vostre ville. J'attendray donc de vous, par ce porteur, la declaration de vostre volonté, à laquelle, toutes considerations laissées, je me rangeray entierement. Dieu vous veüille donner, Messieurs, le comble de ses graces, et à moy autant de pouvoir qu'il m'a donné d'affection de me faire cognoistre vostre serviteur plus humble en Jésus-Christ. François, evesque de Geneve (22 aoust 1603). »
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» duite de mon Père spirituel, que cela me retenait, bien que » la bonté de ce grand serviteur de Dieu m'invitât quelquefois » à lui parler avec confiance, et que d’ailleurs j’en mourusse » d'envie. » Et lui, non content de l’inviter, la prévenait parfois, avançant des avis comme si déjà il avait été son guide. Il lui demanda un jour si elle avait l’intention de se remarier : « Non, certes, répondit-elle. » — « Alors, Madame, il faudrait » mettre bas l'enseigne, » dit-il en désignant certains ornements qu'elle croyait devoir porter selon son rang. Et ces ornements disparurent. — Une autre fois, remarquant à son mantelet certaines petites dentelles : « Madame, dit-il, si ces dentelles n’é- » taient pas là, laisseriez-vous d’être propre? » Et le soir même les dentelles furent décousues, — « Et ces glands au cordon de » votre collet, remarqua-t-il une autre fois, que font-ils à? Votre » collet serait-il moins bien attaché quand cette invention n’y » serait pas ? » Au même instant elle coupa ces glands.
47. Pour le saint évêque, cette prompte obéissance était un grand signe, et 1l aspirait, sous l’action divine, à conduire trèshaut cette grande âme; mais elle, toujours retenue par son vœu, hésitait à ouvrir sa conscience. Ne négligeant aucune occasion de l'entendre, elle assistait à tous les sermons de la sainte chapelle‘, à toutes les instructions qu'il donnait aux dames pieuses dans la maison des Ursulines, et elle ne refusait aucune des invitations qui pouvaient la mettre en sa présence ; mais toujours la crainte s’opposait au désir incessamment croissant de se jeter aux pieds de l’homme de Dieu.
Enfin, le mercredi-saint, assaillie plus fortement que jamais par une de ces violentes tentations qui remplissaient son âme de doutes, de ténèbres et presque de découragement , comme son directeur était absent, elle fit prier le Saint de vouloir l’entendre. Il s’y prêta, sur la demande d'André Frémiot, et l’entrevue eut lieu secrètement, pour que le directeur l’ignorât toujours : l'archevêque garda la porte, tandis que sa sœur, à genoux aux pieds de celui qui devait lire si profondément dans son âme, lui en fit une première et timide ouverture. Elle sortit heureuse et si apaisée qu'il lui semblait avoir entendu un ange.
Le lendemain, dans l'église abbatiale de Saint-Etienne, André Frémiot, conseiller du parlement de Dijon, conseiller d’État à la cour du roi, habile dans les belles-lettres, le droit et la théologie, nommé archevêque de Bourges et prêtre seulement depuis six
1 C'était là qu'il préchait la station.
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jours, célébra sa première messe, assisté dans cette auguste fonction par le saint évêque de Genève. La famille Frémiot, les magistrats, les dames pieuses de Dijon se pressaient dans l’église et tous étaient profondément recueillis; mais François attirait les regards, car sa tête paraissait environnée de lumière. Quand vint le moment de la communion et que le Saint, fidèle aux lois de la liturgie, se présenta à genoux sur le marchepied de l'autel, pour recevoir son Dieu, cette lumière prit une vivacité extrême, et il fut environné d’un cercle de feu si brillant que tous les yeux en étaient éblouis. Qu'on juge de l’émotion de madame de Chantal et de l'accroissement de ce désir qui la portait à ouvrir son âme.
Après le saint sacrifice, l'archevêque reçut à diner une société nombreuse, et la baronne fut placée près de François. Elle exprima là son dessein de se rendre à Saint-Claude : « Eh! ré- » pondit-il, M*° de Boisy, ma mère y doit aller également pour » accomplir un vœu, et je la dois accompagner; si vous nous » faisiez connaître votre époque, peut-être y serions-nous en- » semble. » Ces mots firent tressaillir la sainte veuve, qui se rappela la vision de Bourbilly : « Tu n’entreras dans le repos » des enfants de Dieu que par la porte de Saint-Claude. »
48. La semaine suivante, son directeur n'étant pas de retour, elle pria François de l'entendre encore une fois. Il fit quelques difficultés pour l’éprouver; car, disait-il, « les femmes ont souvent des curiosités inutiles : toutefois il finit par consentir, et pendant la confession, il fut tout à coup inondé de si vives lumières pour la conduite de son âme, qu'il sortit pensif et ému, ne sachant ce que cela voulait dire. C'est probablement à la suite de ce fait qu'ils allèrent ensemble à Notre-Dame d'Etang; et l’on raconte que le saint évêque, à genoux au pied de limage miraculeuse, laissa déborder, dans une prière improvisée, tous les sentiments de son âme : « Je vous salue, très-douce » Vierge Marie, Reine des solitudes, Vierge Mère du Dieu ca- » ché... Je vous conjure, par les merveilles que votre bonté æ » daigné opérer sur cette montagne, de vouloir bien m’accepter » pour votre fils et serviteur, de m'accorder toutes mes de- » mandes, et celles que vous fait M" de Chantal! Donnez- » nous toutes les vertus, e£ surtout l'humilité". »
Sans doute qu'alors Dieu lui montrait l'avenir, mais encore voilé : il pressentait plutôt qu'il ne voyait; mais il ne doutait
1 L'abbé Bougaud, Vie de sainte Chantal.