PREMIÈRES ÉTUDES : LA ROCHE, ANNECY
16. « Cependant, on pensait de l'envoyer au collège; et c’est ce qu'il désirait sur toutes chose, y ayant une telle inclination qu'il passait les jours entiers à tourner les feuilles de quelque livre et à connaître les lettres”. » Et quand sa nourrice le venait voir, pour l’exciter à l'aider et à obtenir de ses parents qu'ils le fissent instruire : « Quand je serai grand, lui disait-il, et que je serai mon maître, je vous ferai faire tous les ans une belle robe de ratine rouge*. C’est pourquoi il fut envoyé à La Roche, ville située au voisinage de Sales, pour y apprendre les premiers enseignements de la grammaire, sous le gouvernement de Pierre Batailleur, homme natif d'Annecy, prudent et docte, et fut logé chez le maître d'école Dumax, n’ayant encore atteint que l’âge de 6 ans“. »
17. On comprend qu'il en dut coûter beaucoup à M*° de Boisy pour se séparer d’un enfant qui faisait sa joie et qui, si jeune encore, allait être exposé aux dangers inséparables des écoles publiques : si on l’en eût cru, François fût resté au château, confié aux soins d’un maître particulier; le désir d'apprendre, si vif en lui, répondait des progrès, et la vertu, loin de courir des risques, irait grandissant d'autant plus. Mais M. de Boisy, qui craignait que la mère ne gâtât l'enfant, à force de prévenances
1 Tome VIIT, p. A5; Lettre 985. — ? Ch.-Aug. de Sales. — $ Recueil de la Mère Greffier. — * Ch.-Aug. de Sales.
et de tendresse, et qui voulait pour son fils une éducation.
plus mâle.et plus digne de sa naissance, maintint fermement sa résolution , faisant observer à son épouse que la Providence, qui en avait fait jusqu'alors un enfant de bénédiction, veillerait sur lui dans cette situation nouvelle. Il avait d’ailleurs pleine confiance dans le précepteur de son choix, et il eut soim dese rendre chaq 1e semaine à La Roche, tant pour s'assurer par lui= même des progrès et de la vie de François, que pour saisir Pocs= casion de le ramener parfois à Sales, où il trouverait, avec une précieuse récompense, les utiles exhortations de sa pieuse mère:
18. L'enfant répondait dignement à tous ces soins : on eût dit
que les études propres à son âge n'étaient pour lui qu'un jeu, et sa vertu pourtant le distinguait plus encore; les maîtres s’étonnaient, et la ville entière était dans l’admiration. Attirés par le prodige de sa réputation, les gentilshommes du voisinage ame= naient leurs jeunes fils, pour leur faire contempler cet ange terrestre et les engager à limiter. Là aussi, comme à Sales, il ne connaissait point de plus doux plaisir que les exercites de la piété; etil était pour ses Jeunes compagnons comme un religieux instituteur, leur enseignant la voie sainte qui conduit à Dieu.
Deux ans se passèrent ainsi, après lesquels M. de Boisy quitta le château de Sales pour celui de Brens en Valais, et retira son fils du collège de La Roche pour le placer à Annecy, avec des enfants de son frère Louis de Sales. « Le départ du saint enfant fut regardé comme une calamité pour le collège et la villes c’élait la bénédiction de l’un et de l'autre qui s’en allait; etun grand nombre, versant des larmes, le suivirent jusques hors Li Hortési »
19. Annecy est « une cité distante de Sales de trois lieues Le voisiennes, capitale du Genevois, située en un lieu fort amêne ceinte de campagnes et de collines très-fertiles, dans une trèsbonne température de l'air, au dégorgement d’un lac cristallin, petite à la vérité, mais remplie d’un bon peuple, ornée de plusieurs églises, en laquelle Eustache Chapuis, chanoine et official de l’Église ‘de Genève, fonda jadis un célèbre collége pour les létiros humaines, sous e gouvernement des docteurs de Louvain?. »
20. Entré dans ce collège, « François était si diligent et em-
ployait si bien son esprit, qu'il surpassa bientôt tous ses compas
gnons : Car il était poussé d’un très-grand désir d’apprendre;"et
1 Agréable, — ? Charl.- Aug. de Sales.
DUT ON I Sn Eune DAbDES: 13
“quand il commençait de tourner les mots français en latins, on a remarqué qu'il demeurait quelquefois ure heure entière à bien coucher quatre ou cinq périodes. Jamais il ne se fâchait des longues lecons ; il faisait des recueils et de petits livres manuels des plus belles sentences qu'il lisait ou qu’il entendait dire, des mots choisis et des fleurs d’éloquence, pour s’en servir à propos, ou en discours, ou par écrit. Et parce qu'il avait une action pleine, noble et majestueuse, un corps bien fait, un visage attrayant et une très-bonne voix, ses maîtres le faisaient souvent déclamer’. » | |
21. « Sa modestie était telle, que jamais on ne l’a vu vagabonder, ni tourner sa vue égarément decà et delà : mais il allait à ses petites affaires d’un pas grave et nullement affecté, toujours net et propre en sa chevelure êt en ses habits...; en sorte que tous ceux qui le voyaient passer étaient ravis en admiration, et ne pouvaient se tenir de dire les uns aux autres : Voyezvous cet enfant! mon Dieu, qu'il est beau! mon Dieu, qu'il est aimable! si Dieu lui fait la grâce de vivre, sans doute il sera quelque grand personnage®. »
L’admiration n’était pas moins grande au collège que dans la ville : ses maîtres étaient émerveillés et ses condisciples lui portaient un respect tout particulier. « Que si quelquefois il leur voyait faire des insolences, il les reprenait doucement et selon autorité que la nature et la grâce lui donnaient, et plusieurs ont confessé d’avoir été retenus de mal faire par sa seule présence”. » Soyons sages, disaient-ils ; vor/a le saint qui vient. S'ils avaient failli, 11 s’offrait d'en supporter la peine ; si bien qu'étant une fois châtié pour l’un d'eux, 1l le souffrit avec une patience si rare, qu'elle passa jusques à la joie. S'il naissait entre eux quelque différend , il les accordait et s'en rendait l'arbitre *.
En un mot, il était parmi eux beaucoup plus qu'un maître aimé, parce que son influence avait ce charme particulier qui est propre à la vertu des saints; et non-seulement il les éloignait du mal, mais surtout il les portait au bien et à la piété. Souvent, dans les promenades, il en attirait quelques-uns à l'écart, dans la forêt ou sous l'ombre de quelque grand arbre; et là, ou il priait avec eux, récitant et chantant même parfois les litanies de la Sainte Vierge, ou il leur racontait les traits édifiants de la Vie des Saints, dont la lecture faisait sa plus douce récréation, et il les encourageait à la vertu en des paroles toutes de feu : Appre-
1 Charl.-Aug. de Sales. — 2? Jbid, — 3 Ibid. — * De Maupas.
nons de bonne heure, répétait-il, d servir Dieu et sa sainte’ Mère ; implorons la miséricorde de l’un et le secours de l'autre, tandis que nous en avons le loisir.
22. Quoique gentilhomme, il ne montrait jamais aucune fierté, « et chacun admirait l’amour qu’il portait à la justice et équi= té. » Son domestique lui ayant un jour acheté une paire de gants bien au-dessous du prix demandé d’abord, et le marchand, comme c’est assez l'usage, ayant protesté, en la livrant, quil y. perdait : Combien donc, dit l'enfant, vous faudrait-1l pour n'y pas perdre? Et sur la réponse de cet homme, il le satisfit avec l'argent destiné à ses menus plaisirs. « De même fit-il à celui qui raccommodait le Pont-Neuf, et reprit doucement le serviteur (qui sans doute refusait de soumettre son jeune maître au droit de péage) : Votre mais, dit-il, ces bonnes gens suent tant, et prennent tant de peines pour nous : n’est-il pas raisonnable que nous leur payons ce qu'il faut? Ce qu’on lui accorda aussi= tôt, tant il le demanda de bonne grâce’. »
23. Un grand secours vint à cette époque hâter encore et rendre plus admirables les développements de la vertu en notre jeune écolier. Si le Seigneur jusqu'alors avait multiplié ses dons, il n’était pas venu lui-même : or, François le désirait ardemment, et nous n'avons pas besoin de dire qu'il était prêt en toutes manières : il savait, il croyait, il aimait et il était pur comme les anges du ciel. Il fit donc sa première communion dans l’église des Dominicains, à Annecy, n’ayant encore que 410 ans, et le même jour il reçut la Confirmation des mains de Pé-= vêque de Genève, Ange Justiniani?. « Ce grand prélat, ayant demandé à qui cet enfant était, admira sa beauté et sa modestie, et dit plusieurs paroles de bon présage en le considérant, que ceux qui lui assistaient remarquèrent pareillement avec plaisir.»
24. « À peine peut-on dire combien ce sage enfant profita depuis ; car ayant reçu une grâce spéciale par la vertu des sacrements, et étant d’ailleurs prévenu de mille bénédictions de douceur, il se prescrivit des prières journalières, et des heures pour la lecture des livres dévots, et pour visiter les églises*. » Celle
1 Ch.-Aug. de Sales et de Maupas.
2 Né à Gênes en 1520, théologien et orateur distingué, il fut au Concile de Trente comme docteur franciscain : c'est lui qui fixa à Annecy le séjour des évêques de Genève. Plus tard il échangea son évêché contre le prieuré de Tal- » loires, qu'il quitta encore pour se retirer dans sa patrie, où il mourut en
8 Ch.-Aug. de Sales. — # Jbid.
Liv. I Ch. Il. — PREMIÈRES ÉTUDES. 15
des Dominicains l’attirait particulièrement, et elle eut pour lui, tant qu'il vécut, ce charme indicible qui s'attache au souvenir des plus grandes grâces, dans les âmes saintes comme la sienne. «J'ai appris de la propre bouche d’un ancien religieux et sacristain de ladite église, qui décéda il y a 3 ou 4 ans, et se nommait Père Blanc, de grande vertu, que le serviteur de Dieu y ayant une fois fait une excellente prédication sur la foi, un jour de S.
Thomas, ce bon religieux, l’accompagnant à son logis au sortir de la chaire, lui dit : Monseigneur, jamais je n'avais ouù parler st bien de notre sainte foi. Cet homme de Dieu lui répondit : Mon ami, c’est que je me suis ressouvenu qu’en votre église j'ai été confirmé et corroboré en la foi; cela m'a mis un peu en ferveur'. »
25. Si, dès ses premières années, François aimait à reproduire « les actions des prêtres » et les cérémonies de l'Église, c'était Dieu qui éveillait ces instincts d'enfant, et le progrès de l'4 âge et des vertus devait les transformer en une ferme volonté d’embrasser la vie ecclésiastique : le ciel avait à son égard trop multiplié les faveurs pour ne faire de lui qu'un gentilhomme, si parfait et si grand qu’on veuille le supposer. Le jeune écolier le sentait, pour ainsi dire; et c’est pourquoi, dès l’âge de 11 ans, il demanda à son père la permission d’aller recevoir la tonsure cléricale, à Clermont en Genevois, où « Gallois Regard, évêque de Bagneroy, devait célébrer les ordres au mois de septembre. »
Monsieur de Boisy refusa d’abord, car il destinait son fils à la magistrature et entrevoyait en lui le grand ornement du Sénat de Savoie ; mais il céda enfin devant des instances réitérées, soit par crainte de contrister François, pour qui son amour était mêlé de respect, soit peut-être dans l'espoir que cette volonté prématurée s'évanouirait par la suite d’autant plus facilement que, par le malheur du temps, les clercs ne portaient pas alors le costume ecclésiastique. « [l partit donc soudain, garni de lettres dimissoriales, obtenues de Jean Tissot, chanoine de Genève et vicaire général en l'évêché; et, en l'église de Saint-Etienne, il fut tondu selon les sacrées cérémonies, et reçut le Seigneur pour la part et portion de son héritage, avec une joie indicible, l'an 1578?. »
La Mère Greffier nous apprend que le Saint, au moment de livrer aux ciseaux ses beaux cheveux blonds (car les clercs portaient les cheveux courts), éprouva une répuguance assez vive.
1 Dépos. de la Mère de Changy. — ? Ch -Aug. de Sales.
Mais sa piété lui fit promptement vaincre ce mouvement d'a=.
mour-propre, qui d'ailleurs l'avait surpris, et Dieu seul fut alors le confident de cette petite lutte, que suivit aussitôt la victoire. Étrange dégradation de notre nature, qui s’en prend avec des riens aux plus nobles âmes! Mais la grâce TOR et la charité s’aceroît dans la tentation même.
26. Tout en suivant la coutume qui devait lui faire porter l habit et l'épée de gentilhomme jusqu'à son entrée dans les ordres,
François n oubli jamais que déjà il appartenait à l'Église. Dès les premiers temps de sa cléricature, il voulut se rendre digne de communier plus souvent : d’abord on le vit à la sainte table le premier dimanche de chaque mois; puis il s’approcha plus souvent, et en vint à la communion de chaque semaine. Pour se rendre digne de si grandes faveurs, non-seulement il se ren= dit exact à tous les exercices qui sont le signe ordinaire de la piété, non-seulement il multipliait ces lectures si utiles à la vie spirituelle, mais il s’étudiait à modérer l'activité trop grandede son esprit, à soumettre les mouvements de son cœur aux inspi= rations de la grâce, à établir dans son âme cette égalité et cette paix qui sont les moyens nécessaires de la vie intérieure.
Le souvenir de son ordination ne le quittait presque point; il aimait à se rappeler que, s'étant donné à Dieu, il ne s’appartenait plus, et c'était avec allégresse qu'il redisait les paroles de sa consécration cléricale : O Seigneur ! vous êles la bonne part qui m'est échue en héritage! Nolontiers il se fût privé de tout délassement pour se livrer à la piété, et quand son précepteur lui faisait interrompre son travail et les saints exercices pour le distraire par la promenade, ilse plaisait, dans les matinées de printemps, à conduire ses condisciples sur les riantes collines des environs d'Annecy. C’est Dieu, disait-il, en élevant leurs âmes à la reconnaissance par la contemplation de la nature, c’est Dieu qui nous donne ce beau jour de congé, c’est lui qui a faitrees arbrisseaux touffus, ces charmantes prairies, ef ces rinsseaux agréables dont nous aimons le doux murmure. Bénissons-le donc, mes amis'. Et la prière de tous suivait cette exhortation, comme prélude de jeux qui ne pouvaient plus être qu'innocents.
27. Les vacances du saint jeune homme n'étaient pas moins édifiantes que sa vie au collège; mais surtout il s'y appliquait à
former ses jaunes frères à " vertu. M°° de Boisv, heureuse de.
1 Hamon et Pérennès.
Liv. [. Ch. IL. — FRANCOIS A PARIS. — TENTATION. 17
son zèle, le secondait de tous ses efforts : « Mes chers enfants, » disait-elle, imitez votre frère François, suivez ses bons conseils » et faites tout ce qu'il vous dira. »:Cette exhortation du reste était d'autant plus facilement écoutée, que ces jeunes cœurs, capüvés par la douce condescendance de leur aîné, qui se prêtait gaîment à leurs jeux, auraient cru se punir eux-mêmes en le désobligeant. Dès lors commenca cet extraordinaire ascendant qui fit de François comme un second père dans la famille ; et de là naquit aussi bien cette admirable union que le saint définira plus tard par ces mots :-«Je vous puis asseurer, à la gloire de Dieu, » qu'il n'y à icy qu'un cœur et qu'une ame en unité de son tressainct amour’. » [l y eut toutefois quelque chose de particulièrement intime dans les liens qui se formèrent entre François et son frère Louis”. « Les cœurs de ces deux anges terrestres se trouvèrent en si parfaite harmonie, qu’ils semblaient ne pouvoir se séparer : Louis était attaché à François comme l’ombre au corps, et son plus grand plaisir était de l'accompagner partout, Nous verrons plus tard les fruits admirables de sagesse et de piété qui résultèrent de cette union*. »