FRANÇOIS A PARIS: — TENTATION
28. François «ayantapprisquelqueslettres humaines à Annecy, son père fut d'avis de l'envoyer à Paris, tant pour achever ses études que pour se façonner avec les étrangers; car M. de Boisy savait par expérience combien cette grande ville est propre pour élever la noblesse, étant célèbre par tout le monde à cause de la cour du roi très-chrétien, de la multitude des princes’ et grands seigneurs, de son auguste parlement, de tant de graves personnäges, soit pour les lettres, soit pour la piété, de tant de beaux et gentils esprits qui y font leur séjour, de tant de
1 Tome VIII, Lettre 404, p. 260. — ? Louis fut le père de Charles-Auguste de Sales, évèque de Genève comme ses deux oncles, ethistorien du Saint. — $ M. Hamon.
peuples étrangers, et de l'abondance de toutes choses. Il destina done son fils à cette ville, et au collège de Navarre, parce qu'il savait aussi qu il était fréquenté de plusieurs gentilshommes qui s’y faisaient braves". »
Ce projet devait contrarier les inclinations du jeune clere, qui s’occupait beaucoup plus de la perfection de son âme que du soïm de briller dans le monde, où il ne voulait paraître que commele ministre de Dieu. Il éprouva pour le collège de Navarre une répugnance d'autant plus grande qu'il « avait ouï dire que la jeu=. nesse ne s’y adonnait pas tant à la piété qu'au collège des Pères Jésuites, de la renommée et estime desquels il avait les oreilles pleines. Que faire là-dessus ? Il n’osait pas contrarier ouvertement la volonté de son père; d’ailleurs il avait envie d'éviter le péril: Car il disait en soi-même : Tu es enclin au mal, la compagnie des méchants te va perdre; et enfin, que te profitera la vaine-science du siècle? [Il vaut mieux apprendre le chemin du ciel, que ces Pères te montreront assurément, comme ils sont très-doctes-et très-dévots. — Avec ce dessein, il alla trouver sa mère, et lurouvrit son cœur par un long discours, la priant de remontrerà son père toutes ses raisons, combien en une si bonne occasion il fe= rait de profit sous les Jésuites, et autrement en quel danger il allait s’exposer, afin de lui faire changer de dessein. Certes, cette bonne mère connaissait bien l'esprit de son fils, et n'avait pas tant de souci que le père qu'il devint grand courtisans ce qui fut cause qu’elle rapporta au seigneur son mari l'intention de François, avec des paroles si efficaces et puissantes que le dessein fut changé?. » François, au comble du bonheur, remercia” avec effusion ses bons parents, et ne songea plus qu'à se préparer au départ.
29. Tandis que M. de Boisy, en homme de foi et de piété, choisissait pour précepteur à son fils l’austère et savant M. Déage, et désignait pour valet de chambre Georges Rolland, celui de ses serviteurs auquel il avait le plus de confiance, François songeait à prémunir sa vertu et prenait à cet égard les PAR fermes et les plus utiles résolutions.
C'est alors l'usage, parmi les jeunes gentilshommes qui, pour la première fois, quittaient le toit paternel, d'adopter une devise particulière. Celle de François, assez ordinaire peut-être, à ne. consulter que l'apparence, était doublement significative : Non excidet; il ne dégénérera pas. — Comme s’il eût dit, ainsi que
1 Ch.-Aug. de Sales, — ? Zbid.
Liv. I. Ch. ITT. — FRANCOIS À PARIS. — TENTATION. 19
s’exprimait plus tard son frère Louis : « J'ai deux grandes noblesses à soutenir, lesquelles m'obligent à ne point dégénérer ; je suis gentilhomme, et je suis chrétien. De ces deux noblesses, la plus précieuse, la plus considérable, la seule essentielle, c'est celle qui m'établit dans la généalogie d'enfant de Dieu : pour la conserver, je dois être en garde contre les démons, qui voudraient me la faire perdre par l’infamie du péché‘.
30. Ainsi muni, et ayant reçu la bénédiction de son père et de sa mère, il se mit en route. Partout, sur son passage, il produisit une impression de vertu extraordinaire, et M. Déage lui-même « ne pouvait assez admirer sa modestie, ni les caresses que les hôtes lui faisaient; car on remarquait déjà sur son visage les rayons de sainteté”. » Partout aussi 1l observait tout ce qui pou-
wait être intéressant pour la religion ou la science, questionnant au besoin ses compagnons de voyage, mais les étonnant le plus souvent par des réflexions bien au-dessus de la portée d’un enfant de treize ans. C'est ainsi qu'il arriva à Paris, par Lyon,
Bourges et Orléans.
34. « I n'eut pas plus tôt mis bas l'épée au logis, qu’il demanda d'être conduit au collège des Jésuites. » Sa belle tenue, son visage noble et franchement ouvert, son air à Ja fois grave, aimable et modeste, tout en lui pénétra les Pères d’un sentiment indéfinissable, où le respect se mêlait à la joie. L'examen auquel ils le soumirent, selon l'usage, leur révéla des connaissances que son âge n’eût pas fait supposer, et montra des caractères étonnamment remarquables dans une aptitude extraordinaire. Conformément à son désir, qui était aussi le vœu de M. de Boisy, on ladmit à recommencer son cours de réthorique et, ayant trouvé à proximité un logement convenable, il put facilement, comme externe, suivre les classes du collège.
32. Inutile de dire qu'il se livra tout entier à l’habile et savante direction de ses maîtres, sans rivaux dans l’art d'instruire. Bientôt 1] parut au premier rang parmi les écoliers, sans que ses triomphes excitassent jamais la jalousie, parce qu'il les devait à une supériorité de talents bien reconnue, à une attention, une docilité, un travail sans pareils, et que la modestie et une noble candeur étaient encore en lui ce qui frappait davantage. Tous l'aimaient comme le meilleur des condisciples, et tous le vénéraient à tel point qu'il n’était nul besoin de ses succès pour qu'ils se crussent au-dessous de lui.
1 Maison de Sales. — ? Ch.-Aug. de Sales.
Afin d'augmenter encore les ressources dont 1ls prévoyarent le saint usage, les Jésuites conseillèrent à leur élève l'étude dé la langue grecque, si riche en beaux modèles de l’éloquence tant sacrée que profane. Il suivit en conséquence le cours du P; Sirmond, que son érudition et ses savants ouvrages ont rendu justement célèbre. Là comme partout, le travail produisit l'abondance, et, la science et la méthode s’unissant au génie, François, à l’âge de 15 ans, faisait prévoir sûrement qu'il serait de son. époque l'écrivain et l’orateur le plus ingénieux et le plus pur, toujours merveilleusement lucide et sobre, mais surtout remar-. quable par une force et une onction irrésistibles.
33. « Le seigneur de Boisy avait étroitement commandé au sieur Déage de faire apprendre à son fils les exercices de la noblesse française : c’est pourquoi 1l lui fit apprendre à danser, à faire des armes et à monter à cheval, quoique ce vertueux gentilhomme y eût de la répugnance, comme étant des exercices inutiles au genre de vie qu'il avait desseigné!; mais l’obéissance lui faisait faire cela, et 1l ne s’y adonnait que par manière de récréation : car il se ressouvenait d’avoir été fait ecclésias-
“tique à Clermont, et ne voulait point changer de résolution?» Toutefois, en cela encore il se rendit particulièrement habile, ce qui contribua sans doute à lui donner cette aisance, cette grâce de manières, qu'il conserva toujours, et qui faisait si admirablement ressortir tout ce que sa vertu avait d'aimable.
34. Il arrive souvent que l'étude, à proportion de l’ardeur qu’on y apporte, distrait l'âme de la pensée de Dieu, et devient un obstacle à la dévotion. François demeura constamment loin de cet écueil : la science des saints tenait dans ses affections la première place; elle fut toujours l’objet de ses efforts les plus attentifs et les plus efficacement généreux. Disons mieux, le saint amour ne cessa jamais d’être comme le phare qui éclairait son intelligence, comme le foyer où s’embrasaient ses désirs, pour former sa volonté, et la science humaine, chose secondaire, ne, l’occupait aussi que secondairement : de là, ses progrès comme écolier, tout en provoquant l'admiration de ses condisciples et de ses maîtres, n'étaient qu'une faible image de ses progrès dans la perfection. C'est au point que plus tard, quand le saint capti=, vait la vénération de tous, le savant put échapper aux regards d’un grand nombre, même parmi les esprits cultivés; et aujourd’hui encore, pour beaucoup, la belle auréole de ses talents, de
1 Projeté. — ? Ch.-Aug. de Sales.
Liv. L Ch. III. — FRANÇOIS À PARIS. — TENTATION: 21
son éloquence et de son prodigieux savoir, n'est-elle pas comme un de ces météores dont l’enthousiasme a grandi les proportions ?
35. François donc s'occupait avant tout d’être saint, et comme la grâce divine inspirait et réglait son ardeur, il marchait sûrement, s’identifiant dès lors toutes les vertus qui sont à la fois le signe et le moyen de la charité, laquelle, ainsi qu'il devait dire un jour, peut être rendue de plus en plus et toujours plus excellente*.
Le plus grand empêchement à notre union avec Dieu étant dans les convoitises de la nature viciée et le corps trop bien traité appesantissant l'âme, selon la sainte parole, il commença par la mortification, portant secrètement le cilice et jeûnant trois fois la semaine, le mercredi, le vendredi et le samedi : «ce qu'il ne put cacher au sieur Déage, lequel était en peine qu'il ne se fit religieux et ne troublât ainsi l'esprit de son père; d'autant qu’il prenait un grand contentement en la conversation des personnes de religion. Surtout il se plaisait avec les Capucins, et épiait lheure des messes où le P. Ange de Joyeuse servait, et admirait la grande piété de cet homme véritablement angélique, disant souvent à l’un de ses compagnons et patriotes ces belles paroles: « O Dieu ! quel exemple nous donne ce religieux qui, étant né » prince, et élevé parmi les princes, après tant de beaux faits, » de richesses, de charges et d’honneurs, a dit adieu au monde, » s'est revêtu d'un sac, et a mieux aimé être abject en la maison » de Dieu que d’habiter dans les tabernacles des pécheurs. Le » voyez-vous abattu par le jeûne, et horrible par la nudité des » pieds? Certes, mon ami, Dieu nous appelle par cetexemple ?. »
36. À ces idées austères, 1l joignait un grand désir d'apprendre les voies de Dieu, portant toujours sur soi quelque livre de piété et ne laissant passer aucun jour sans en nourrir son esprit et son cœur. Pour lui, c'était l'Esprit divin qui avait inspiré les pieux auteurs, dont les paroles conséquemment étaient comme autant d’oracles. C’est pourquoi, 1l lisait quelques phrases, puis s’arrètait pour réfléchir, pour goûter ce qu’il venait de lire et se pénétrer de saintes affections ; et de là il venait à des résolutions, qu'il s’attachait à mettre en pratique dès le jour même, s’il était possible ?. Ces lectures, comme on le voit, avaient tous les caractères de la méditation et de cette oraison mentale que plus
1 Amour de Dieu, tome IV, page 121. — 2? Ch.-Aug. de Sales. — # M. Hamon.
tard il dévait tant recommander et qui dès lors faisait ses délices.
En même temps, il se montrait très-assidu aux prédications, parce que, disait-il, la parole prêchée touche et remue plus fortement que la parole écrite. Écoutant avec un saint respect et une pieuse avidité, il recueillait ensuite précieusement dans son cœur ce qu'il avait entendu, le savourait avec amour et y conformait sa conduite ‘.
37. Comme il savait que l’on s'égare en se cond soimême, François « choisit un directeur et père spirituel, vers lequel il pût reposer sa conscience et acquérir les maximes dela vie éternelle, de même qu’on lui avait donné un maître pour les sciences humaines ?. » Ce Père fut absolument le confident de son âme, dont il pu suivre et régler toutes les aspirations et les volontés, non sans un grand profit pour soi-même; car rien n’excite plus efficacement à la vertu que la direction des âmes généreuses.
Tous les huit jours, il l’entendait au saint tribunal, s’édifiant de son innocence et de son repentir; et de là le pieux jeune homme courait à la sainte Table, comme à la source infiniment plus abondante de la lumière et de l'amour. Car, quand on lui demandait pourquoi il communiait si souvent : C’est, répondaitil, par la même raison qui me fait parler souvent à mon régent et à mon précepteur. Notre Seigneur est mon maître dans la science des saints; je vais souvent à lui afin qu'il me l'apprenne : car je me soucieras fort peu d'être savant si je ne devenais saint.
Le Seigneur exaucçait ce désir, et François, pénétré de reconnaissance et de charité, n’avait rien plus à cœur que de convier au divin banquet ses condisciples et ses amis; et il faisait cela si bonnement, avec une simplicité si charmante, mais aussi avec un amour si vrai, que les cœurs se laissaient gagner.
Un jeune homme de La Roche, Antoine Bouvart, l’étant venu visiter à sa pension, il l'invita à déjeüner pour le lendemain; ce qui fut accepté avec joie, et l'heure dite fidèlement gardée. — Mon ami, dit François, après les premiers saluts, 7e vas me confesser et communier à l'église des Jésuites ; veuillez être de la partie. — Bouvart consent, non sans avoir été quelque peu surpris, et ils se rendent à l’église, où le jeune convive sentit croître sa piété au spectacle de la ferveur qui embrasait son hôte:
1 M. Hamon. — ? Ch.-Aug. de Sales. — 3 La Mère de Changy, d'après le P. Binet condisciple.
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— Voilà, dit ce dernier au retour, le grand festin auquel surtout je vous invitais hier; allons maintenant nourrir notre corps. — Et non-seulement le déjeûner, mais la journée entière se passa entre les deux amis, dans des conversations édifiantes et de pieux exercices, qui rappelaient les saintes agapes et le bonheur des premiers chrétiens. |
38. On n'eut garde d'oublier, en ce jour de véritable fête, la visite du Saint-Sacrement, qui était pour François une des habitudes les plus chères. Jésus-Christ se donne en l'Eucharistie comme victime et comme nourriture, mais de plus il demeure au tabernacle, véritable Emmanuel', en qui les hommes possédent incessamment le divin Médiateur, qui appelle sur eux la miséricorde et la bienveillance, quand leur vie, trop souvent, provoquerait la justice. Notre saint écolier allait donc régulièrement, et suivi des compagnons qu’il avait pu réunir, visitant les sanCluaires où reposait son amour, et non moins occupé de suppléer à l’oubli du grand nombre, que d'appeler sur soi la grâce de la sanctification. Alors, comme quand il assistait aux divins offices, on ne pouvait le voir sans être vivement ému, touché profondément du désir de la vertu. Son attitude, ses regards, le feu sacré qui enflammait son visage, prêchaient la foi et la sainte charité; sa manière de prier était si pieuse, qu'on se disait involontairement : Voilà comme prient les anges et les saints du ciel?.
39. Après Jésus, Marie : c’est la loi de la piété, selon Dieu et selon l'Eglise’. Marie était la confidente de son âme; il l'appelait sa Mère avec cet abandon qui va jusqu'aux dernières limites de la tendresse, et c'était avec un saint transport qu'il s’écriait : Ah! qui pourrait ne pas vous aimer, ma très-chère Mère? Que je sois éternellement tout à vous, et qu'avec moi toutes les créatures vivent el meurent pour votre amour. — C'était par ses mains, le plus souvent, qu'il se consacrait à Jésus, selon cette belle prière : O Dieu de mon cœur! voici ce cœur qui est à vous ; voici tout mon amour que je vous offre par les mains de votre tendre Mère : recevez, 6 sainte Vierge! cette offrande, conservez ce présent, et faites que mon cœur n'ait jamais d'autre amour que pour votre Fils et pour vous*.
1 Dieu avec nous : que deviendrait le monde, si Dieu n’y voyait que des hommes! — 2? Le P. La Rivière, etc. — 3 Sans chercher d’autres considérations, est-il une fête de Jésus à laquelle ne corresponde une fête de Marie? —. # Le P. Talon. :
C'était surtout dans les églises qu’il aimait à prier sa Mère; mais il montrait une grande prédilection pour le sanctuaire de Saint-Étienne-des-Grès, dont la statue était aussi pour le peuple l'objet d’un culte particulier, preuve certaine des grâces nombreuses que de là Marie se plaisait à répandre. C’est aux pieds de cette statue vénérée que François voua mille fois sa vie; c'est là que « fortement incité de conserver sa chasteté, laquelle il pos= sédait entière, il jeta quelques larmes de tendreté, et pria la glorieuse Vierge Marie de vouloir désormais avoir un soin particulier de sa virginité’. » C’est là encore, mais plus tard, qu'il s’obligea par vœu à réciter tous les jours le chapelet?.
40. Il existe dans chaque collège des Jésuites une pieuse Congrégation, qui réunit sous le nom et la protection de la Sainte Vierge les élèves les plus exemplaires. C'est comme une famille dont Marie est la mère; tous les associés doivent professer pour elle une dévotion filiale, et assurent ainsi la piété de leur vie entière, ou du moins un heureux retour : car Marie laisseraitelle périr ceux qui ont pour elle un amour d’enfant?
Nous savons les titres de François, aussi fut-il admis avec. joie et aussitôt jugé digne du premier rang, en sorte qu'il « exérça bien souvent les charges d'assistant et de préfet. » Pour lui, ces charges étaient comme un apostolat, dont il remplissait le ministère avec le zèle le plus entraînant, soit vis-à-vis des congréganistes, soit surtout à l'égard de ceux qui sollicitaient leur entrée dans l'association. Il leur faisait envisager cette admission comme une grâce insigne, leur exposait les vertus requises et les moyens pour les acquérir : ainsi la Congrégation ne recrutait que de dignes sujets, et devenait de jour en jour plus fervente*:
41. Ses exhortations et ses conseils étaient d'autant mieux acceptés, qu’il montrait constamment dès lors cet esprit de paix, de douceur et d'humilité que son nom maintenant suffit à rappeler : 2{ devait posséder la terre, c'est-à-dire les cœurs, parce qu'il était doux. Quelques torts qu’eussent à son égard ses condisciples ou autres personnes, il avait si bien appris à contenir son caractère, quoique naturellement vif et bouillant, qu'aucune lutte ne se décélait en lui, et qu'il demeurait tranquillement doux et humble, bienveillant et gracieux en toutes ses manières. De là, partout où il passait, on le regardait avec respect, et souvent
on entendait dire à son approche : Voici l’ange du collège;
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? Esprit, Part. VIII, Sect. 20. Il paraît que ce vœu fut fait par le Saint après sa grande tentation. — 3 De Cambis, etc.
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comme si, dit le P. Binet, il eût ravi à saint Thomas d’Aquin le glorieux nom d’Ange de l école.
Toujours condescendant aux volontés d'autrui, quand il le pouvait selon Dieu, toujours oublieux de sa volonté propre, toujours respectueux envers ses maîtres, dont les moindres désirs étaient pour lui des lois, il était plus admirable encore par la déférence qu'il témoignait à son gouverneur, en qui il vénérait le représentant de l'autorité paternelle, image de l'autorité divine. Jamais il ne sortait qu'avec sa permission, n’insistant pas quand elle lui était refusée, et se retirant doucement, sans que son âme fût troublée ou éprouvât quelque chagrin. Il en était ainsi pour tout ce qu'il demandait, sauf une fois que son bon cœur le porta à faire instance. Un employé de la maison avait manqué à M. Déage, qui décida la punition du coupable; car il était naturellement sévère. François intercéda inutilement, et comme il ne se rendit pas au premier refus, le gouverneur, cédant à un mouvement de vivacité, lui donna pour toute réponse un rude soufflet. Le saint se retira doucement, comme à l'ordinaire, ne témoignant aucune aigreur, ne se croyant pas blessé, quoiqu'il fût gentilhomme, et louant Dieu qui l’avait voulu humilier.
42. « Ayant achevé la rhétorique, il fut fait écolier en philosophie, sous la régence de François Suarez" et de Jérôme Dandini, jésuites. » En ces temps de fortes et chrétiennes études, la philosophie était justement considérée comme une science trèsimportante, à l'étude de laquelle on ne consacrait pas moins de quatre années.
La raison émane de Dieu, et elle est une lumière : bien entretenue et bien portée, cette lumière ouvre des horizons assez étendus dans le domaine de la vérité, quoiqu’elle n’embrasse point l’immensité de l’espace, et que les objets qu'elle éclaire projettent encore de l’ombre. C’est une grande science, celle qui aide l'intelligence humaine à penser juste, à unir logiquement les idées qu’elle perçoit, à dégager ses raisonnements des préjugés et des sophismes, à poser les fondements de la connaissance sur les points les plus intéressants : Dieu et ses attributs, Phomme et sa destinée, le monde et ses beautés, qui racontent la gloire de Dieu. Mais où cette science est plus grande encore, c'est quand, à bout de recherches, et se trouvant en face d'im-
1 Ne pas confondre ce maître, quoique très-distingué, avec le grand théologien Jacques Suarez.
pénétrables secrets, elle confesse son impuissance, déclarant que le flambleau de la raison s’éclipse devant la lumière de la foi, comme les astres devant le soleil, cessant de vouloir instruire l’homme qui sait tout ce qu’elle a pu lui apprendre, et le remet= tant aux mains de Dieu avec cette profonde pensée, que désormais la docilité doit être son unique étude, et que sa vue sera. d'autant plus claire qu'il cherchera moins par lui-même : car Dieu cache sa vérité à ceux qui se croient sages, et ce n’est qu'aux petits qu’il se révèle.
Telle est la philosophie chrétienne, celle qui fait les grandes intelligences et les nobles cœurs, qui ne dessèche point les esprits en les livrant au souffle de l’orgueil, et qui les fortifie au contraire en les ouvrant à l’action des inspirations célestes. Si par elle l’homme reconnaît son néant, il sait aussi que de ce néant Dieu forme les intelligences qui le contempleront dans les élernités perpétuelles.
François était bien préparé pour une telle étude; aussi rez cueillit-ilavec zèle les beaux enseignements de ses doctes maîtres, et, dit M. Hamon, ses cahiers, que la Providence a fait arriver en nos mains, attestent le vif intérêt qu'il mettait à conserver toutes leurs paroles. Depuis le premier mot jusqu’au dernier, tout y est d’une nétteté exquise, bien soigné, parfaitement peint, fa= cile à lire, pourvu qu’on ait acquis une sorte d'habitude des. abréviations qui y sont en usage. Toutes les marges sont couvertes d'indications qui font connaître les divisions et sous-divi= sions, avec les divers chefs de preuve, et forment comme une analyse de tout l’ouvrage; enfin, on y reconnaît non-seulement l’homme d'ordre, qui fait bien toutes choses, mais encore l’homme logique, qui classe ses idées et s’en rend un compte net et précis.
43. Après la première année, comme il avait toujours en vue l’état ecclésiastique, il conçut un grand désir d'apprendre la théologie, et crut que l’économie du temps Jui permettrait de joindre à ses autres travaux cette étude importante. Cette idée le préoccupait et le rendait pensif : « Monsieur, lui dit à la fin son » gouverneur”, vous êtes mélancolique ou malade; vous avez » besoin de distractions; allons voir les divertissements du car- » naval. » — Oh! de grâce, répondit François, non; détournez mes yeux , pour qu'ils ne voient point la vanité. — « Mais que » puis-je donc faire pour vous réjouir? » — Domaine, ut videam; faites que je voie la théologie : elle seule m'enseignera ce que
1 Tome I, p. 41. — 2 Le dimanche de Quinquagésime, 1583,
Liv. L. CRIE > FRANCOIS A PARIS. — TENTATION. 21
Dieu veut montrer à mon dme, et tant que je ne l’étudierai | pas, je serai comme un aveugle.
M. Déage, qui savait l'étendue et la force de son esprit, lui permit volontiers trois heures par jour, et comme lui-même étudiait en théologie, il commença à lui communiquer ses écrits et à le conduire en Sorbonne, pour y suivre les thèses qu’on y soutenait. François se livra avec ardeur à la science divine, « et tant plus il considérait profondément les vérités éternelles, tant plus il était enflammé du désir de poursuivre; d’où vint qu'aussitôt qu'il avait la moindre difficulté, il disputait avec son maître et avec les autres théologiens pour en avoir la résolution. »
@ Ikallait souvent entendre les lecons de Gilbert Genebrard, homme d’une science divine plutôt qu'humaine ; et jamais n’a laissé échapper de sa mémoire l'exposition que ce grand interprète a faite du Cantique des cantiques'. Encore apprenait-il la langue hébraïque et la théologie positive de Jean Maldonat. Chacun était étonné de sa diligence ; et les Jésuites, qui s'entendent fort bien au discernement des esprits, ne pouvaient qu’ils n’ajoutassent pas leurs souhaits le comble de tous biens à la destinée de ce parfait jeune homme*. »
44. En tout autre, la piété eût souffert de tant de travaux; en lui, elle croissait d’une façon prodigieuse , et en même temps son inclination pour l’état ecclésiastique. Sans parler de l’oraison, à laquelle il consacrait une heure chaque jour, et sans rappeler tous les exercices dont il a été question plus haut, nous devons dire que deux vertus se montraient en lui avec dés caractères singulièrement admirables.
Les charmes de la sainte pureté ravissaient son cœur : il ne se lassait point de rappeler à sa bonne Mère le vœu qu'il avait lait de conserver toujours sa virginité intacte, priant avec larmes cette Reine des vierges d’en être elle-même la fidèle gardienne ; et quand il en entrétenait ses condisciples, sa parole prenait un accent si suave et si pénétré, que l’on croyait entendre un ange du ciel, et qu’on se disait SE saint Pierre : {7 fait bon d’être ici; ne nous en éloignons pas*. :
Sa douceur frappait plus encore, comme étant de soi AU Visible, et parce que la vivacité de son tempérament faisait d’autant mieux ressortir la grande et constance violence qu'il avait
1 Le Saint parle bien humblement de ce fait au livre XIe, ch. XI, de son Traité de l'Amour de Dieu, tome IV, p. 463. — ? Ch.-Aug. de Sales. — # Le ‘P. Binet, qui attribuait à notre Saint sa vocation religieuse. ‘
dû se faire. Lui-même nous a donné sur ce point le secret de ses efforts : Quand j'étais jeune garçon, dit-il au P. de La Rivière, je m'adonnais à Pexercice de la douceur et de l’humilhité avec beaucoup de ferveur ; j'ai passé plusieurs années que je ne pensais presque à autre chose.
45. Au spectacle d’une si grande vertu, unie à des talents si remarquables, les libertins s’éloignaient, tout en l’admirant, les bons recherchaient sa présence , et tous, les élèves comme les maîtres, présageaient ce que l'avenir pouvait donner, après de si belles espérances. Dieu même parut avoir montré dans un songe la mission future du Chablais.
« Il me semblait, dit Jean Bouvart, être sur la cime du mont » Cenis, revenant d'Italie, le visage tourné vers l’aquilon : de là » je voyais une hydre à plusieurs têtes sortir du lac de Genève et » s’avancer à grands pas vers la montagne avec d’horribles sif- » flements ; elle avait déjà franchi les rochers les plus escarpés, » lorsque tout à coup François de Sales, comme un autre Her- » cule, armé d'un glaive à deux tranchants, l'arrêta dans sa » course, et, après di avoir fait plusieurs blessures, l’obligea à » rebrousser chemin. Le monstre s'enfuit avec précipation et » alla se cacher dans sa caverne à Genève, où les Furies prirent » soin de panser ses plaies".
46. « Certes, le diable ne pouvait que mal conjecturer pour soi des grands avancements que le jeune François faisait au che= min de la vertu, et, s’il ne voulait enfin être vaincu, il fallait mettre de l'obstacle aux commencements. Il tâcha donc ainsi d'arrêter le navire de ce bénit enfant, qui cinglait heureusement à la faveur du vent céleste”. » Il couvrit son esprit d’épaisses ténèbres et frappa son cœur de sécheresse et d’abattement, en sorte que l'imagination lui représentait sans cesse mille occasions dangereuses où 1l succomberait certainement. Ni les pensées de la foi, ni la ferveur confiante de la prière ne purent chasser le fantôme de ces lointains périls, et comme François se trouvait privé des douceurs longtemps savourées de l'amour divin, et que rien de ce qui avait fait jusqu'alors les chastes délices de son âme ne parvenait pas à le toucher, il se mit en l'esprit que ces aridités étaient une peine, que peut-être, par le péché mortel, il avait perdu la grâce et l'amitié de Dieu. De là vint une pensée plus terrible encore; car, considérant le petit nombre des prédestinés et combien la porte du ciel est étroite, il entra
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Jbid.
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dans la défiance de son salut et s’imagina qu’il serait damné.
Ces terribles assauts ne diminuaient en rien la grande idée qu'il avait de la bonté et de la miséricorde du Seigneur; son amour encore demeurait aussi vif, et ce qu'il redoutait dans l'enfer c'était l’horrible malheur de haïr et de blasphémer Dieu. « O moi misérable, sécriait-il, hélas ! serais-je donc privé de la » grâce de celui qui m'a fait goûter si suavement ses douceurs, » et qui s'est montré à moi si àimable? 0. amour! Ô charité! 6 » beauté à laquelle j'ai voué toutes mes affections! Eh! je ne » jouirai donc plus de vos délices ; je ne serai plus enivré de l’a- » bondance de votre maison, et vous ne m’abreuverez plus du » torrent de votre volupté! O les bien-aimés tabernacles du Sei- » gneur des vertus! Et donc, je ne passerai jamais au lieu de ce ) tabernacle admirable, jusques en la maison de Dieu? O Vierge » agréable entre les filles de Jérusalem, des délices de laquelle » l'enfer peut être réjoui! je ne vous verrai donc jamais au » royaume de votre Fils, belle comme la lune, et élue comme le » soleil! Jamais donc je ne serai fait participant de cet immense » bénéfice de la rédemption! Hélas! mon doux Jésus n’est-il pas » mort aussi bien pour moi que pour les autres? 4h! quoi qu'il » en soit, Seigneur, pour le moins, que je vous aime en cette » vie, si je ne puis vous aimer en l'éternelle, puisque personne » ne vous loue en enfer; et si je dois être de ceux qui ne vous verront jamais , failes au moins que je ne sois pas # ceux » qui vous maudiront et qui blasphémeront votre nom*. »
47. « Il passa six semaines dans ces angoisses, pressures et amertumes de cœur, qu'il pouvait comparer aux douleurs de la mort et aux périls de l'enfer. Il travaillait tous les jours en son - gémissement”, et toutes les nuits 1} arrosait son lit de larmes. Son cœur dessécha peu à peu, et son âme défaillit en angoisse ; une jaunisse universelle iui couvrit le corps, avec de si poignantes douleurs, qu’il ne pouvait ni dormir, ni manger, ni boire. Le sieur Déage allait mourant à ce spectacle, impuissant à apporter remède à un mal qu'il ne pouvait comprendre et que le directeur même de François ne savait point guérir; il craignait que pis ne lui arrivât. »
« Mais enfin, étant par inspiration divine entré à Saint-Etiennedes-Grés, pour invoquer la grâce de Dieu sur sa misère, et s’é-