TRAVAUX DIVERS ET VISITE DU DIOCÈSE
1605 et 1606.
63. C'était presque toujours sans loisir que François écrivait ses admirables lettres; car mille occupations le pressaient incessamment, qui tenaient plus à son ministère d’évêque et partant Jui étaient plus à cœur. Outre ce que nous avons exposé du détail de sa vie, on comprend les soins multipliés que réclamait l'administration d’un diocèse comme le sien, où bien des réformes étaient à faire, les droits de son siège, des églises et des
1 Lettre 829c, — 2 Lettre 830e. — 3 Lettre 831e. — #+ Lettre 832e.
Liv. IV. Chap. [IT. — cARÈME DE LA ROCHE. 323
curés à défendre, et la discipline à rétablir jusque dans le clergé. Rien absolument n’était négligé et le Saint se montrait véritablement pour toutes choses le pasteur veillant.
L'an 1605, il prêcha le Carême à La Roche, petite ville chère à son enfance, car il y avait étudié deux ans (Liv. 1, N° 16-18); mais ville aussi qui l’admirait grandement?. Cette station, que l'on eût jugée au-dessous de son talent et de sa renommée, lui fut particulièrement chère. « Je viens, écrivait-il, du lieu de » mes délices, où j'ai enseigné un peuple facile, humble et dévot. » Pour l'ordinaire dans les grandes villes, on ne voit qu'orgueil » et ambition, spécialement parmi les grands, qui se flattent et » s’en font accroire ; mais ces petites gens écoutent attentivement » et soigneusement la sainte parole, et sont rachetés du sang de » Jésus-Christ, aussi bien que les plus grands monarques : c’est » pourquoi je n’y puis faire de différence que celle du plus ou » moins de grâce. » — « Il s’adonna principalement à inspirer à ses auditeurs l’amour de l'humilité, à faire sentir que la figure de ce monde passe, qu’on le doit mépriser pour aspirer uniquement à la bienheureuse éternité, et l’on ne saurait dire combien de profit il apporta à toute cette ville ?. »
Non content de prècher et de confesser, comme nous savons qu'il le faisait, le mardi et le vendredi, il allait visiter les malades, s’attachant surlout aux pauvres, et l'onction de sa parole faisait supporter plus facilement, aimer parfois la souffrance. Le lundi et le jeudi, il réunissait les chanoines, curés et autres ecciésiastiques des environs, leur enseignait les cas de conscience et les cérémonies, et écoutait leurs doutes et difficultés avec une patience nompareille : ces assemblées étaient comme de petits synodes, et tous les bons prêtres en recueillirent les plus heureux effets.
Toutes ces œuvres ne nuisaient en rien à ses exercices particuliers, et il avait chaque jour un temps marqué pour recevoir les pauvres qui se présentaient à sa porte. « Parmi eux était un sourd-muet, homme d’ailleurs propre à toute sorte de services ; c'est pourquoi les serviteurs le prenaient souvent pour aide, et
1 Voy. Lettres 105e-110e. — ? Peu auparavant, Pierre Marquet, littérateur habile et renommé, ayant ouvert un collège à La Roche, célébrait avec enthousiasme, dans son discours d'inauguration, le protecteur des muses, le Mécène des amis de la belle littérature, le plus sage et le plus parfait de tous les hommes, sans inégalité, sans faiblesse, toujours doux et tranquille, le type merveilleux des plus riches talents de l'esprit et de toutes les vertus morales et chrétiennes (De Cambis). — 3 Ch.-Aug. de Sales,
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le présentaient à leur bienheureux maître pendant le repas. Le bon prélat fut touché de commisération sur ce pauvre homme, surtout parce que son ignorance le privait de la communion, et essaya de lui faire entendre par signes quelque chose des mystères divins. Comme il vit que lesprit ne lui manquait pas et quil pouvait être instruit, il l’ajouta à sa famille (N° 3), «et fit tant par un travail continuel, que ce pauvre garçon eut de bons sentiments de la Divinité, en vint à fuir les vices, à aimer les vertus, à confesser ses péchés, exprimant même, chose merveilleuse ! ses pensées et les desseins de son âme : de sorte que le serviteur de Dieu jugea qu'il pouvait recevoir la sainte communion !. »
64. Selon sa coutume, François demeura à La Roche jusqu’au lundi de Quasimodo (18 avril); car les confessions le retenaient. Là il avait appris, avec une douleur profonde, le trépas du grand et saint pape Clément VIII (mort le 3 mars), et s’il s'était consolé par l'élection du cardinal de Médicis, dont il savait le mérite éminent, les intentions du nouveau Pontife furent bientôt pour lui une cause de peine. Un des premiers soins en effet de
1 Ch.-Aug. de Sales. Nous extrayons du P. La Rivière de touchants détails sur ce sourd-muet. « Je me souviens qu'un lundi ou un mardi-gras, le soir après souper, le saint prélat le fit venir en sa chambre, où nous étions alors, et lui commanda de prêcher. Le muet s'accommoda sur une chaise à bras, fit le signe de la croix, et se mit à haranguer à sa mode, poussant hors de sa poitrine force médiocres cris, élans et sons inarticulés ; il ne tarda guère d'entrer en action, et de se jeter dans les moralités. 11 y avait du contentement à lui voir contrefaire le larcin, l'homicide, la gourmandise, l'orgueil, la superbe, la vanité des dames, et les autres vices; il les dépeignait d'une terrible façon, il levait les yeux au ciel, étendait les bras, et pour montrer que par telles pratiques on allait en enfer, il se tournait du côté du feu et faisait des gestes, comme s'il yeût voulu plonger les amateurs du siècle. En regardant ce prédicateur sans fard, je considérais de temps en temps le maintien de son bon maître, lequel laissait voir l'aise etla joie qu'il ressentait de ce que l'éternel Majesté communiquait tant de lumière à cette sienne créature. Au demeurant, ce muet savait examiner sa conscience, et ne manquait pas de le faire avant de se coucher; il honoraït les tableaux des saints, notamment de Notre Seigneur et de Notre-Dame, et portait un merveilleux respect au très-auguste Sacrement de l'autel : entrant dans l’église il prenait de l'eau bénite, se tenait à genoux, oyait la messe dévotement, se confessait et communiait. Bien est-il vrai qu'il ne se confessait jamais qu'à son illustrissime pasteur, et quand il en avait le désir, c'était un singulier plaisir que de voir ses déportements : car il le venait prendre en sa chambre, et le menait dans son cabinet, ou dans sa chapelle, et avec une anxiété nompareïlle faisait sortir tout le monde, fermait les fenêtres et les portes, et regardait soigneusement s'il pouvait être vu, tant il appréhendait d’être aperçu tandis qu'il se confesserait. Le sacré prélat l’aimait tendrement, admirait les faveurs quil
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Léon XI fut de songer à le créer cardinal, et le Saint s’en affligea comme d’un malheur : « Je prie Dieu, disait-il, qu'il éloigne de » moi cette dignité, car je n’en suis pas digne. C'est la vérité » qu'il faut obéir à Sa Sainteté; mais voyez-vous, si le chapeau » n'était éloigné de moi que de trois pas, je ne remuerais pas le » pied pour le prendre. Mais plutôt, hélas! s'il se pouvait faire » que ma robe devint rouge par la teinture de mon sang pourla » conversion de (renève, que je la porterais de bon cœur! » Et M°° de Boisy lui ayant envoyé, pour le visiter, l’aumônier du château, voici la parole que cet homme dut reporter : « Dites à » ma mère qu’elle prie Dieu et le conjure de ne point m’élever à » une plus haute charge; car celle-ci est déjà trop pesante pour » mes épaules”. » ‘ Tel n'était point le jugement universel et de toutes parts on eût acclamé Léon revêtant François de la pourpre; mais François devenu cardinal eût été moins libre sans doute pour les grandes œuvres auxquelles Dieu le destinait. Léon mourut le 27 avril, et le 16 mai suivant on lui donna pour successeur le cardinal Camille Borghèse, qui prit le nom de Paul V. Nous avons vu (Liv. III, N°14), l’étroite liaison qui s'était formée à Rome entre le nouveau Pape et le Saint; toutefois, inspiré par son humilité,
avait recues de Dieu, le caressait, l'envisageait d'un œil gracieux, et toujours, étant à table, lui donnait quelque bon morceau, voire le meilleur qui y fut, à la pointe d’une fourchette. Ces courtoisies captivaient si fort ce pauvre muet, que rien plus, et lui donnaient une si franche confiance en son endroit, qu'incontinent que les serviteurs le mécontentaient, il couraït vitement le lui signifier. Et faut noter qu'il ne pouvait souffrir que ses valets ou autres l’agaçassent, cela lui perçait le cœur : Qu'a-t-on fait à ce pauvre homme? disait-il; allez, tâchez de l'apaiser. Et lui-même, pour l’accoiser, le flattait et amadouaïit ne plus ne moins qu'eût fait une mère à son petit enfant, qui aurait été piqué d’une guêpe.… Bref, reconnaissant très-bien l'obligation qu'il avait à son bienfaiteur, il s'esseyait en toutes occurrences de lui complaire, et quand il jugeait qu'il devait ou sortir en ville, ou revenir, il l'allait attendre à la première porte du logis, et de tant loin qu'il le voyait, il s’appareïllait de l’accueillir avec force baisemains et révérences. Mais, hélas! qui pourrait exprimer le deuil qu'il mena à l’arrivée des tristes nouvelles du trépas de son doux maître ? il cuyda mourir de regret, il se retira au haut de la maison, et n’en voulait bouger, hurlant, s’affligéant et pleurant irrémédiablement. Il témoignait par signes le pauvre, et expliquait le mieux qu'il pouvait qu’il ne savait qui désormais le confesserait et ecommunierait. Ce fut bien pis quand on apporta de Lyon le sacré corps, car sortant au devant, il s'alla mettre sous le brancard, et marcha ainsi courbé un long espace, le visage bléme comme un linge blanc, gémissant, se plaignant, soupirant, sanglotant, larmoyant et criant si lamentablement , qu'il émouvait un chacun à compassion. »
1 Ch.-Aug. de Sales.
ce-dernier « ne crut pas pouvoir se mêler parmi la multitude de » ces grands personnages, empressés d'aller se jeter aux pieds » de S. S. pour lui rendre leurs devoirs. Quand la foule fut » passée et le zèle des grands satisfait, « il alla modestement dire sa joie, sa gratitude et ses espérances : sa joie, car il savait le grand mérite du Pontife ; sa gratitude, car le cardinal Borghèse l'avait aidé puissamment près de Clément VIII pour les affaires du Chablais; ses espérances enfin, ne doutant pas que Paul ne dût « s'appliquer particulièrement à affermir le bien » commencé dans son diocèse, le plus exposé de tous aux persé- » cutions des héritiques; car Jésus-Christ même, le prince des » évêques, répand une surabondance de grâce où le péché » avait abondé. C’est pour cela, ajoutait-il, Très-Saint Père, » que je révère avec tant de joie le souverain degré de la dignité » apostolique dont V. $. est revêtue, et que, les yeux baissés » vers la terre, je me prosterne humblement à ses pieds pour » les baiser; et s’il fallait vous ériger un trône des vêtements » de vos inférieurs, comme l’Écriture nous l'apprend du pre- » mier trône de Jéhu, je volerais sur-le-champ, j'étendrais » mes habits sous vos pieds, je sonnerais de la trompette et je » crierais de toutes mes forces : Règne Paul cinquième ! Vive » le Souverain-Pontife que le Seigneur a ont sur l’Israël de » Dieu*. »
65. C'était seulement le 16 juillet que François écrivait ainsi avec son cœur; le 28 avril, étant revenu de La Roche et ayant passé quelques jours à Sales, il tint le synode diocésain. Dans cette assemblée, deux causes le portèrent à promulguer de nouveaux statuts, la négligence d’un trop grand nombre de prêtres à observer les premiers, et le besoin d’obvier à des chicanes sans fin entre les curés et les paroissiens. Ayant solennellement renouvelé les ordonnances du premier synode, il porte les peines les plus sévères contre les bénéficiers qui à l'avenir ne résideront pas, et contre ceux qui exorciseront sans une permission nouvelle ou feront les exorcismes en dehors des églises; il défend aux religieux de prècher sans une permission écrite et dûment notifiée aux curés, et pose les règles à suivre pour la confession et la communion pascale, comme pour l’absolution de ceux qui vivent parmi les hérétiques; 1l décide certains différends relatifs aux funérailles (linceul et luminaire), fixe les charges des directeurs de chapelles dont les revenus sont insuffi-
1 Lettre 111e.
Liv. [V. Chap. IT. — visiTE DU CHABLAIS. 327
sants, prescrit la célébration de la fête de saint Pierre-ès-liens, patron du diocèse, et de la Dédicace de la cathédrale, établit l'arbitrage des surveillants en vue d'éviter que les curés plaident avec leurs paroissiens, et défend enfin, à peine de nullité, l’aliénation ou l'échange non autorisé des fonds des bénéfices".
Pour exciter plus encore son clergé et son peuple à l'amour du Dieu caché, il profita de la circonstance du synode pour établir à Annecy la confrérie du Saint-Sacrement, et cette institution, bientôt propagée en plusieurs paroisses du diocèse, y causa le plus grand bien.
66. Le Saint cependant se préparait à la visite générale, qui est un devoir pour l’évêque et qui était beaucoup plus encore un besoin pour son zèle. Déjà l’année précédente il s'était rendu à Véry, paroisse voisine d'Annecy, où sa prudente douceur avait apaisé un différend grave entre les habitants et le chapitre collégial de Notre-Dame : évidemment, et François le savait bien, la présence du pasteur en chef, toujours éminemment utile, était pour toutes les parties du diocèse un bien presque nécessaire dans les circonstances actuelles.
C'est par le Chablais qu'il voulut commencer, et il s’y rendit au mois d'août, si l’on en juge par les dates (souvent erronées) de ses lettres. C’est là qu’il voulut mettre un terme aux criailleries des ministres de Genève, qui allaient publiant partout que l’évêque seul rejetait la conférence proposée par le baron de Luz (N° 49). Il écrivit : « Sur les propos qui ont été ci-devant tenus » pour l’ouverture d’une conférence dans la ville de Genève, » pour le sujet de la religion, tant seulement entre moi avec » quelques prédicateurs catholiques d’une part, et les ministres » de la même ville d'autre, j'ai fait cet écrit, et l’ai signé de ma »smain, et scellé de mon sceau, pour déclarer et attester qu’au- » tant de fois les ministres voudront y entendre et convenir de » conditions raisonnables, sortables et légitimes, pour une telle » assemblée ou conférence, je m'y porterai avec promptitude et » sincèrement, espérant en la bonté de Dieu que son nom en » sera glorifié au salut et bien de plusieurs âmes. Ainsi je l’en » supplie?. »
Il y avait à régler certaines affaires relatives à la Sainte-Maison”, et surtout 1l fallait traiter encore, avec le chevalier Berghera, délégué de l’ordre de Saint-Maurice et Saint-Lazare, l’af-
1 Voy. tome VI, pages 84 et suiv. Vov. aussi, sur la tenue des maisons presbytérales, la lettre 1106. — 2 Lettre 1130. — 3 Voy. Lettre 109%,
faire des pensions nécessaires à l'entretien du service de Dieu dans les églises des bailliages, et nul soin ne mordait si souvent son esprit comme celui-là. Il écrivait au retour : « Je » reviens du bout de mon diocèse qui est du côté des Suisses, » où j'aiachevé l'établissement de trente-trois paroisses, esquelles » il y à onze ans qu'il n°v avait que des ministres. Dieu m'a fait » voir en ce voyage une consolation entière, car, au lieu que je » n'y trouvai que cent catholiques, je n’y ai pas maintenant » laissé cent huguenots. J'ai bien eu de la peine à ce voyage, et » un terrible embarrassement; et parce que c'était pour des » choses temporelles et provisions des églises, jy at été fort em- » pêché : mais Dieu y a mis une très-bonne fin par sa 5. et » encore s'y est-il fait quelque peu de fruit spirituel”. »
67. De retour à Annecy, il y fut jusqu’au mois d’ pe et il disait alors : « Ayant été jusqu'ici détenu par un monde de » cuisantes affaires, je m'en vais à cette bénite visite, en laquelle » Je vois à chaque bout de champ des croix de toutes sortes. Ma » chair en frémit, mais mon cœur les adore. Oui, je vous salue, » petites et grandes croix, spirituelles ou temporelles, intérieures » et extérieures; je vous salue et baise votre pied, indigne de » l'honneur de votre ombre’. »
C'est dans ces dispositions qu'il partit d'Annecy le 15 octobre et, « ayant passé le Rhône, commença en la partie de son diocèse qui était soumise au roi très-chrétien. On ne saurait dire avec combien de peines et de travaux cet homme apostolique fit cette première expédition. Partout il prêchait et faisait le catéchisme ét ne laissait pas la moindre chapelle à visiter, conférait le sacrement de Confirmation, entendait les confessions et portait de ses propres mains la sainte communion à la bouche de ses peuples. Il prêtait l'oreille aux plaintes de chacun avec une
‘grande patience, et ordonnait prudemment ce qu’il pensait être nécessaire; il s'informait de la vie des personnes tant ecclésiastiques que séculières, des péchés et pécheurs publics; et faisait la correction, quand il en était besoin, avec une sévérité trèsbien mêlée à sa douceur. Il faisait faire l'inventaire des biens des églises et des bénéfices, pour empêcher l’aliénation, dédiait et consacrait les églises et chapelles nouvellement construites, terminait les procès et différends , apaisait les haines et querelles, et supprimait les inimitiés : enfin, il était ce bon pasteur et évèque qui donne sa vie pour ses brebis". »
{ Lettre 1126, — 2 Lettre 397e. — 3 Lettre 399e, — 4 Ch.-Aug. de Sales.
Liv. IV. Chap. III. — visite GÉNÉRALE. 329
Il allait à pied, sans provisions el presque sans bagage, et la chaumière la plus misérable était celle qu’il choisissait pour son logement, au risque de n’y trouver souvent qu’un peu de paille pour se reposer des plus grandes fatigues. Et, touché de la peine qu'éprouvaient ceux de sa suite, il disait bonnement pour luimême : « Je n’ai jamais rencontré de logement aussi incom- » mode que l’étable de Bethléem, ni de lit si rude que celui de » la croix. » Un grand motif d’ailleurs le dirigeait, outre l'amour d’une vie purement apostolique, et le désir des mortifications; il voulait apprendre à ces pauvres peuples le support chrétien des incommodités de la vie, et il disait : « Ce sont nos frères; » comme nous ils peuvent appeler Dieu leur Père, et peut-être » sont-ils meilleurs et plus saints que nous... Pourquoi done » mettre tant de différence entre eux et nous, que nous croyions » nous abaisser et être fort à plaindre quand nous sommes pen- » dant quelques jours comme ils sont toute leur vie? » Et nonseulement il partageait leur sort; mais ils les aidait de ses bonnes paroles et de ses aumônes.
68. En sept jours il avait visité treize paroisses, et la fatigue lui causa une fièvre ardente qui le retint un jour à Musignan, sur la paroisse du Saint-Grat. Comme il était couché, il entendit un jeune homme qui plaisantait dans la salle voisine sur l’embonpoint de l’évêque, qui devait se trouver bien à Saint-Grat, au lieu d’y être malade. Il le fit mander, l’entretint des maladies, le pria de lui tâter le pouls et lui demanda ses conseils si bonnement ; que le pauvre plaisant n'y put tenir : « Monseigneur, » dit-il, je vois que vous avez le don de lire au fond des cœurs : » je suis fils d’un médecin de Genève; j'ai été envoyé par nos » ministres pour épier vos démarches, et savoir ce que vous » venez faire en ces villages. » — «Je viens, répondit François, » chercher mes brebis, dont vous êtes une; » et il lembrassa avec une effusion de tendresse si touchante, que ce jeune homme, fondant en larmes et tombant à genoux, le pria de l’instruire. De si bonnes dispositions levèrent promptement tous les doutes, et dix jours après (30 octobre), l’abjuration eut lieu à Notre-Dame de Brenod. Le nouveau converti ne pouvait retourner à Genève; il partit pour Paris avec des lettres de recommandation et s’y établit heureusement’.
Dans l'intervalle, François s'était remis en chemin et avait visité encore treize paroisses ou prieurés. À Saint-André de Mon-
1 Année de la Visilation, etc.
tange (27 octobre), « le curé lui ayant présenté un jeune homme pour là tonsure cléricale, après l'avoir considéré au front, il l'interrogea s’il voulait être d'Église. Le jeune homme hésita longtemps à répondre, car il était poussé par ses parents, qui voyaient dans la cléricature le moyen de posséder un riche bénéfice ; à la fin, il répondit que de lui-même il n’en avait mile goût ni le désir. — « Alors, reprit le Saint, demeurez dans le » monde et vivez-y chrétiennement. » Et ce fut en vain que des personnes influentes se joignirent aux parents pour le solhciter; il rappela fermement l'avis de l’Apôtre qui défend d'imposer les mains témérairement'. »
69. Dans les premiers jours de novembre, trois des paroisses qu'il visita lui offrirent un spectacle extraordinaire. « Il se vit entouré de tous côtés de possédés : c'était une chose horrible à voir et ouïr; ces malheureux sautaient en l'air, frémissaient, grinçaient les dents, remplissaient toute la vallée de cris et de hurlements, et fourmentaient méme de compassion ceux qui les voyaient. Le saint évêque les interrogea amplement, leur donna sa bénédiction, les appela les uns après les autres, après quoi 1l fit des exorcismes particuliers pour les personnes et généraux pour les lieux et paroisses. Or, le nombre des délivrés montait à plus de 80 personnes en ces trois paroisses ;-et depuis, ces anges rebelles n'ont point osé troubler ces pauvres habitants en la paix que le Saint leur a laissée, et leur malice n’a pu supporter sa grande bonté?. »
Il continua ainsi, jusqu’à la fin de novembre, cette marche apostolique, visitant chaque jour au moins une paroisse, quelquefois deux ou même trois; et en même temps il s’occupait et des affaires générales de tout le diocèse, et de la direction des âmes, sans que jamais aucun de ses exercices de religion eût à en souffrir. Un jour qu'il était pressé d’un grand nombre d’affaires et ne savait comment en sortir, ayant entendu sonner vêpres, il y alla : au retour il termina tout en un quart d'heure, et il disait tout surpris : « C’est Dieu qui a fait cela! »
Dieu en effet était avec lui, et semait pour ainsi dire la grâce sous ses pas; mais aussi, comme il était constamment avec Dieu ! « Or sus, encore faut-il vous dire ce que je fais; car je ne sais » presque rien autre, et encore ne sais-je guère bien ce que je
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Zbid. Ceci fera sourire les esprits forts; les humbles se rappelleront l'Évangile et songeront qu'ils lisent la vie de saint François de Sales. (Voy. Liv. Il, No 91.)
Liv. IV. Chap. IT. — JuBILÉ D’ANNECY. 331
» fais. Je viens de l'oraison, où m’enquérant de la cause pour » laquelle nous sommes en ce monde, j'ai appris que nous n’y » sommes que pour recevoir et porter le doux Jésus, sur la » langue en l’annonçant, sur les bras en faisant de bonnes » œuvres, sur nos épaules en supportant son joug, ses séche- » resses et stérilités.… Je l’ai vraiment porté tous ces jours sur » ma langue et l'ai porté en Égypte, ce me semble, puisqu’au » sacrement de confession j'ai ouï grande quantité de pénitents, » qui se sont, avec une extrême confiance, adressés à moi, pour » le recevoir en leurs âmes pécheresses. Oh! Dieu l’y veuille » bien conserver‘! »
70. Rentré à Annecy, le Saint « y fut malade sept à huit jours » durant, et craignait fort que ce ne fût pour bien plus; mais » Dieu ne le voulut pas. » La cause de cette maladie était la grande fatigue; car, écrivait-il, « ce ne sont pas des eaux, ce » sont des torrents que les affaires de ce diocèse. Je vous puis » dire avec vérité que j'en ai eu du travail, sans mesure, depuis » que je me suis mis à la visite; et, à mon retour, j'ai trouvé » une besogne de laquelle il m'a fallu prendre ma part, et qui » m'a infiniment occupé. Le bon est que c’est tout à la gloire de » notre Dieu, à laquelle il m'a donné de très-grandes inclina- » tions ; je le prie qu'il lui plaise de les convertir en résolutions. » Je me sens un peu plus amoureux des âmes que l'ordinaire : » c’est tout l'avancement que j'ai fait; mais, au demeurant, j'ai » souffert de grandes sécheresses et déréctions, non toutefois » longues, car mon Dieu m'est si doux qu'il ne se passe jour » qu'ilne me flatte pour me gagner à lui. Misérable que je suis! » je ne corresponds point à la fidélité de l’amour qu'il me té- » moigne! Le cœur de mon peuple est presque tout mien main- » tenant. Il y a toujours quelque chose à dire; car je fais des » fautes par ignorance et imbécillité, parce que je ne sais pas » toujours rencontrer le bon biais. Sauveur du monde! que j'ai » de bons désirs! Mais je ne sais les parfaire?. »
Cette besogne qui l’avait infiniment occupé, n'était autre que le Jubilé d'Annecy, concédé sans doute à l’occasion de l’avènement de Paul V; et ce Jubilé produisit les plus grands fruits. « C’est la vérité, que nous eûmes ici une grande assemblée à » notre Jubilé, et, ce qui importe, qu'il s’y fit quelque fruit. » J’eus dix mille consolations et point de peine, ce me semble. » Sa consolation en effet était toute entière dans le bien des âmes
1 Lettre 401e. Voy. aussi lettre 402e, dernière page. — ? Lettre 405e.
et la gloire de Dieu; ce qu'il supportait de travail, ce qu'il avait à souffrir et que nous appelons peine était absolument compté pour rien : 1l trouvait le loisir encore de s'occuper personnellement des plus petits détails de l'administration. « Vous m'avez » demandé sil serait loisible aux filles de chanter dans l’église » quelque noël approuvé, ou quelque autre cantique spirituel. » Je réponds que oui, car cela se pratique à Rome... J'entends » néanmoins que ce ne soit pas pour dire une partie de l'office » pubhie*. »
71. Dans le courant de janvier (1606), François se rendit à Sales, pour obéir à sa bonne mère, qui désirait le voir; et durant quelques jours, il y goûta cette joie si chère à son-cœur que lui causait l’union de sa famille. « J'étais à Sales le 22 de ce » mois, et j y reçus votre lettre du premier jour de cette année, » dont j'ai reçu beaucoup de consolation, laquelle se répandit » sur toute la famille, qui est infiniment vôtre“. — En vérité, » vous auriez du plaisir de voir un si étroit accord parmi les » choses qui sont pour l'ordinaire si discordantes, belle-mère, » belle-fille, belle-sœur, frères et beaux-frères..… Il n'y a iei » qu'un cœur et qu'une âme.., et j'espère que la bénédiction et » la grâce du Seigneur s’y doit rendre abondante; car c'est déjà » beaucoup, et une chose bonne, belle et suave, de voir comme » cette fraternité demeure ensemble... Hier, universellement » toute cette aimable famille vint à confesse à moi en notre » petite chapelle, mais avec tant de piété que l'on eût dit qu'il » y avait an jubilé d'année sainte à gagner... Mon cher la Thuille » (Louis) vous salue humblement. Il est ici auprès de moi; et je » m'assure que ma bonne mère ne fut jamais plus satisfaite, n1 » la dévotion plus florissante dans la famille. Je vous avoue » qu'une partie de la louange en est due à notre la Thuille; » car celte intelligence ne se peut faire sans une très-grande » sagesse et piété en celui qui a la conduite principale de tout » cela*. »
De retour à Annecy, il se prépara pour la station du Carême, qu'il devait prêcher à Chambéry, sur la demande du Sénat : il part avant le temps, afin de se préparer mieux encore par une retraite. « Voici le jour de mes adieux, écrit-il le 30 janvier, » devant partir demain devant jour pour aller à Chambéry, où » le Père Recteur (le P. Forier) des Jésuites m'attend, pour me » recevoir ces cinq ou six jours de carème-prenant, que j'ai
1 Lettre 114e, Voyez aussi la suivante. — ? Lettre 4050, — 3 Lettre 404,
ru
Liv. IV. Chap. IIL. — CARÈME DE CHAMBÉRY. 333
» réservé pour rasseoir mon pauvre esprit, fout tempêté, de tant » d’affaires. Là, je prétends me revoir partout, et remettre » toutes les pièces de mon cœur en leur place, à l’aide de ce bon » Père , qui est éperdûment amoureux de moiet de mon bien!. »
12. À Chambéry, c'était dans l’église Saint-Dominique que le Saint prêchait devant les sénateurs, « avec tant de ferveur et d’efficace que le peuple disait que ses prédications étaient toutes autant de miracles, et que ce n’était plus l’évêque de Genève qui prêchait, mais le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche. Un jour, pendant qu'il faisait sa préroraison presque tout ravi, il sembla au peuple que le crucifix qui estsur la tribune de l’église envoyait des rayons sur lui. » La Mère de Chaugy, dans.sa déposition, affirme ce prodige, et elle ajoute : « Cette vue excita » parmi les assistants une admiration universelle, et le peuple » ne put contenir ses applaudissements. Le prédicateur en »éprouva tant de confusion, que le lendemain il eut grande » peine de se décider à remonter en chaire ; et il pria instam- » ment ceux qui en avaient été témoins de tenir la chose secrète : » mais 11 ne fut pas possible à son humilité de l'obtenir, car » cette faveur céleste avait été trop publique et trop notoire » pour pouvoir être cachée. »
« Ce n'était pas dans la seule église de Saint-Dominique qu'il opérait ces merveilles : il faisait aussi retentir sous la puissance de sa voix l’église de Sainte-Claire, la Sainte-Chapelle du chàteau, l’oratoire de ses enfants et chers confrères les Pénitents noirs du très-saint Crucifix, et la Congrégation du collège des Pères Jésuites*. » |
Le fruit de tant d'efforts paraît avoir été lent à venir, et peutêtre est-ce pour cela que le ciel intervint par des miracles. Le Saint écrivait le 21 février : « Pour moi, je suis ici, où je ne » vois encore rien qu'un léger mouvement parmi les âmes à la » sainte dévotion. Dieu l’accroîtra, s'il lui plaît, pour sa sainte » gloire. Je m'en vais dire maintenant à mes auditeurs que leurs » âmes sont la vigne de Dieu : la citerne est la foi, la tour est » l'espérance, et le pressoir la sainte charité; la haie, c’est la » loi de Dieu, qui les sépare des autres peuples infidèles'. » En
1 Lettre 105°. Durant cette retraite, il édifia toute la maison, surtout par sa grande humilité. Un jour qu'il entrait à la sacristie pour s'habiller et aller dire la messe, il trouva qu'un prêtre avait pris sa place et allait monter à l'autel. Ce prêtre tout confus voulut déposer les ornements; mais le Saint ne le voulut pas permettre el attendit en priant que l'autel fût libre. — 2 Ch.-Aug. de Sales. — 3 Ibid. — + Lettre 406e.
revanche, il écrivait le 7 mars : « Il est neuf heures du soir; il » faut que je fasse collation et que je dise l'office pour prêcher » demain à huit heures... Et toutefois, il faut que je vous dise » encore cette petite folie, c'est que je prêche si joliment à mon » gré en ce lieu, je dis je ne sais quoi que ces bonnes gens » entendent si bien, que quasi ils me répondraient volontiers!. »
73. « Mais cependant qu'il chasse les vices de Chambéry, et va semant les vertus abondamment, il lui arriva une grande fàcherie du Sénat. il y avait une cause pendante, qui ne pouvait pas bonnement être mise en évidence, que par la voie de monitoire ou d’excommunication contre ceux qui en sauraient quelque chose et ne'le révéleraient pas. Le Sénat fit signifier sa volonté au Saint, qu'il eût à commander à son official ou vicaire général de lâcher des lettres monitoriales pour cet effet. Mais lui, ayant bien considéré toute l'affaire, vit qu'il y avait une grande malice des acteurs, et que le fait n’élait pas de si grande importance qu'il fallût lancer la foudre de l’excommunication; c’est pourquoi il dit à ceux qui lui en firent la signification : « Après mûr » examen, il me semble qu'il serait mieux que tout cela s'éva- » nouît : je prie donc le Sénat de m'excuser, si je ne pense pas » qu’il faille à cette occasion lancer des monitoires. » Le Sénat reçut mal cette réponse et, à l'instance de certaines personnes de néant et ennemies de la vertu, donna un arrêt par lequel le saint évêque était exhorté de donner des léttres monitoriales, à peine de réduction de ses biens temporels. Belle récompense à celui qu’ils avaient appelé pour les honorer de ses prédications, avec envie de plusieurs autres grandes cités, et pour lequel avoir ils avaient témoigné tant d'affection! Mais leur homme apostolique et véritablement saint ne s’'émouvait point pour toutes ces vagues : « Dieu soit béni, dit-il; cet arrêt ne m'est pas si préju- « diciable que l’on croirait : c’est signe que désormais je dois » être tout spirituel, puisqu'on m’ôte tout mon temporel. » Toutefois le Sénat ne passa pas outre; au contraire, plusieurs sénateurs eurent aussitôt honte de cette indignité, et ne manquèrent point de lui venir faire leurs excuses?. François les reçut avec humilité, comme s’il n’eût point été offensé, et le neveu de M. de Montfalcon, l’un des sénateurs les plus ardents à le poursuivre, fut à peu de temps de là nommé chanoine de la cathédrale d'Annecy.
74. Durant cette affaire, «l'incomparable prélat avait continué
1 Lettre 407%. — ? Ch.-Aug. de Sales. Esprit, Part, I, Sect, 17.
Liv. IV. Chap. III. — GARÊME DE CHAMBÉRY. 335
d'épancher la divine semence avec ur visage toujours égal; » et cette grande longanimité, ce détachement des biens de la terre qu’il avait st naïvement montré, touchèrent non-seulement les sénateurs, qui dès lors ouvrirent leur cœur à ses enseignements, mais encore les hérétiques en furent conduits à la foi, et les pécheurs à la conversion. Ceux qui par là n’avaient été qu'ébranlés se disposèrent davantage en l’écoutant mieux et en suivant avec plus d'attention toute sa conduite; mais aussi parfois une seule instruction suffisait, et ceux qui ne l’avaient entendu qu’en passant se retiraient convertis. « Ayant un jour prêché très-doctement de l’invocation et vénération des saints qui règnent au ciel avec Jésus-Christ, il toucha si fortement les cœurs de deux hérétiques, flamands de nation, qui, par fortune, se trouvèrent présents, qu’aussitôt après le sermon ils s’adressèrent à lui : leur instruction fut promptement achevée, et ayant reçu la solidité de la véritable doctrine, ils firent l’abjuration de l’hérésie entre ses mains‘. »
« Telle était la vie du bienheureux François, qu'après ses prédications il s'employait tout à fait à résoudre les doutes, et s’entretenir en discours particuliers des choses divines, comme encore il n'oubliait point les choses qui regardaient proprement son office d’'évêque. » Monseigneur Fleschard, évêque de Grenoble, dé qui dépendait alors Chambéry, lui avait en quelque sorte remis cette ville, « et il célébra les ordres généraux, dans l’église Saint-Antoine, tant le samedi des Quatre-Temps (18 février) que la veille du dimanche de la Passion (11 mars) : en ces deux jours, 95 recurent la cléricature , 25 les ordrés mineurs, et 1l y eut 7 sous-diacres , 17 diacres et 20 prêtres. » Lui-même avait préparé les ordinands, selon sa coutume, et reçu la confession du plus grand nombre, surtout parmi ceux qui se présentaient pour la tonsure ; et comme le président Fabre lui représentait qu'il en faisait trop et aurait bien pu renvoyer ces jeunes gens à d’autres confesseurs : « Mon cher frère, dit-il en « souriant, ne devais-je pas laver moi-même ces pauvres brebis, » puisque moi-même je les devais tondre? » Ayant passé les fêtes de Pâques, il retourna en sa chère ville d'Annecy, pour tenir son synode ?.
15. Le bruit se répandit bientôt que les Genevois, depuis longtemps irrités contre le Duc, parce qu’il avait banni du bailliage le culte protestant, projetaient une invasion formidable, et
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Ch.-Aug.de Sales : Année de la Visitation.
ne prétendaient pas moins que s'emparer d'Annecy. Grande rumeur alors dans cette ville, et grande inquiétude, particulhièrement au sujet du saint évêque, ennemi si actif de l’hérésie : beaucoup inelinaient à ce qu'il s'éloignât; mais lui répondit tranquillement : « Vous tremblez là où il n’y a aucun sujet de » craindre; car Dieu ne permettra plus que les gentils empiè- » tent sur son hérilage et profanent son saint temple. Mais enfin » s'ils venaient, certes, je pense qu'il me reste encore tant de » courage que je ne fuirais pas quand je verrais arriver le loup, » et ne quitterais point mes brebis; mais plutôt, et pourquoi » non? je ceindrais mon épée, je mettrais le casque et me mon- » trerais fidèle capitaine de mon peuple... Hélas! pensez-vous » que Genève eût quitté la foi catholique, si elle eût vu son pas- » teur et prince armé garder fortement sa porte et sa place ? » Mais il manqua de courage, et oublia qu'il devait demeurer et » se tenir ferme en la ville, non pas se retirer et l’abandonner : » il devait monter sur les murailles de Jérusalem, et ne cesser » point de crier jour et nuit jusqu'à ce qu'elle fût convertie au » Seigneur son Dieu‘. Croyez-moi, si Dieu permettait que nous » fussions encore affligés d’une pareille persécution, je voudrais » de parole et d'œuvre encourager mon peuple au combat et à » la défense... Mais, comme je vous ai dit, Dieu aura miséri- » corde des siens, pourvu que nous ayons bonne espérance en » lui, et ne mettra pas entre les dents des bêtes les âmes qui le » confesseront”?. »
Les Genevois cependant s’approchèrent de la ville, un dimanche, vers le milieu du jour, et se disposèrent à l'emporter d'assaut. On courut avertir le Saint et on l’exhortait à se soustraire aux violences qu'il ne manquerait pas de subir; mais lui, toujours plein de calme et de confiance, essayant d’inspirer aux autres sa tranquillité, affirma de nouveau que rien n'était à craindre. Et en effet les ennemis se retirèrent, sans avoir même tenté aucune attaque, trompés sans doute et décidés à la retraite par le faux bruit qui se répandait, que le Duc était sur le point de publier un édit semblable à l’édit de Nantes. Leur départ fit la joie du peuple; mais la cause qui l'avait amené ne pouvait qu'affliger François, qui ne comprenait en aucune manière cette politique de fausse tolérance trop vantée depuis et plus funeste
1 L'évêque rappelé ici est Pierre de la Baume, homme timide et qui, sans être mauvais évêque, puisqu'il fut créé cardinal, pouvait bien ne pas avoir lhéroïsme que notre Saint trouvait comme naturel en un prélat. — 2 Ch.-Aug. de Sales.
Liv. IV. Chap. [IT — coNv£ERsiION D'UN CONDAMNÉ A MORT. 337
-qu'on ne peut dire. Sa longanimité pour les personnes était sans bornes et il eût sauvé de la violence’ tout particulier persécuté même pour sa fausse croyance; mais donner la liberté de prêcher l'erreur dans un pays catholique, lui paraissait, et avec raison, un manquement funeste à l'égard de la vérité'. Aussi refusait-il de croire que jamais Charles-Emmanuel se décidât à un pareil acte, et il disait : « Quelle convention, hélas ! entre Jésus-Christ » et Bélial? quel rapport de la lumière aux ténèbres? et d’où » viennent tant de maux et tant de misères de la France, sinon » de cette misérable tolérance de liberté, pire que la plus dure » servitude ?? Que les hommes d’État aient tant de raisons qu'ils » voudront, certes, je n'y vois goutte... Malheur aux princes à » cause de cette hberté! » Et disant ainsi, il tirait de grands soupirs de sa poitrine, songeant surtout à la France et à son roi; car il aimait ce grand prince et ce grand peuple’.
16. Comme en proie à cette pénible impression, « dès lors il ne cessa point de consoler ses fidèles par de très-ferventes exhortations, et de les encourager à la constance de la foi; il excitait son peuple de paroles et d'exemple à faire de bonnes œuvres pour le salut éternel : car 1l n’y avait point de malade en la ville qu'il ne visitât, point de pauvre qu'il ne secourût de ses aumônes, point de prisonnier qu'il ne consolàt de paroles et n’assistât de son argent et de vivres. »
« Il y avait entre autres dans les basses fosses un faux monnoyeur, homme étranger et qui languissait, en attendant la mort, dans les horreurs du plus sombre désespoir, maudissant ses juges et fermant obstinément l'oreille à toute parole qui eût pu adoucir son cœur. Plusieurs personnes de grande vertu l’avaient inutilement visité, et l’on inclinait à l’abandonner; mais le saint évêque, ayant demandé cette âme à Dieu, comptait bien la fléchir à la fin. Il s’insinua s1 doucement et la divine grâce agit avec tant d'efficacité, que le malheureux s’amollit par le repentir et se réconcilia avec Dieu de la manière la plus touchante. Et comme il devait être exécuté loin d'Annecy, au lieu où il avait commis son crime, François l’accompagna jusques hors de
1 Qui établit la liberté de la religion par une protection égale awæ doctrines publiques opposées, ne fait évidemment autre chose qu'ériger le doute en principe; or le doute est la négation de la vérité , qui doit être affirmée. — ? Pire, oui; car la vérité en servitude «& ses témoins, et la vérité qui n'est pas plus libre que l'erreur ne trouve plus que des sectateurs pusillanimes : s'ils étaient œrdents, on les dirait exagérés, intolérants! — 3 Ch.-Aug. de Sales.
la ville, ne cessant point de l’exhorter; et quand il fallut se séparer, il lui donna des médailles bénites, auxquelles le Pape avait appliqué des indulgences, l’embrassa tendrement, lui baignant les joues de ses larmes, et fléchissant tellement à la piété les cœurs de tous les assistants, que l’on n’entendait que pleurs et gémissements. Bien plus, tout le long de la route, les curés avaient ordre de le visiter et de lui porter toute sorte de secours spirituels; et comme on demandait à François pourquoi il avait prodigué tant de soins à un étranger, il répondit simplement : « C'est un étranger, il est vrai; mais ne sommes-nous pas tous frères en Dieu‘? »
77. La sollicitude du saint évêque se portait avec affection sur toutes les parties de son diocèse et l’occupait de toutes les œuvres qui pouvaient contribuer au bien ; surtout il avait à cœur le retour des hérétiques, et ses regards se portaient avec une certaine inquiétude à ce qui concernait l'établissement des curés dans le Chablais.
Une grande dame avait ramené une jeune protestante, et il écrivait : « L’humble épouse de notre divin Jésus accueillera » toujours avec empressement les enfants du Seigneur qui se se- » ront écartés de son sein. Vous avez fait une œuvre pie, en » ramenant au bercail une brebis qui avait été trop malheureuse » pour s’en éloigner. Soyez sûre que la bénédiction de celui qui » est notre Maître à tous sera reçue dans votre maison. M. le » curé de Saint-Julien m'a mandé que son église était pleine de » Genevois, et qu’ils avaient été touchés au vif des pleurs de » cette pauvre fille. Oh! que la gloire de Dieu soit célèbre à » jamais, et que sa divine miséricorde se répande sur eux » comme sur nous!.... Si vous allez voir cette année M. votre » frère, dites-lui pour l’amour de Dieu que M. Gallay attend » son arrivée pour commencer l'impression de l'Ancien Tes- » tament; car 1l dit que le champ du Seigneur est stérile, et » qu'il est bien temps que des mains habiles le cultivent?. »
D'autre part, il disait au Duc : « Sachant combien V. A. est » propice et favorable à tout ce qui regarde l'établissement de la » foi catholique..., je me plains à elle du peu de compte que MM. » des Saints Maurice et Lazare tiennent, de contribuer ce qu'ils » doivent pour le Chablais, Gaillard et Ternier.. Nous demeu- » râmes d'arrêt avec le chevalier Berghera qu'il procurerait une » prompte résolution du conseil de l'Ordre pour la dotation de
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Lettre 119.
Liv. IV. Chap. IIL. — ESPRIT DE SAINTE INDIFFÉRENCE. 339
» plusieurs églises…, et je suis encore à l’attendre, s'étant écou- » lés une grande quantité de mois depuis la promesse qu'il m’en » fit’. » Il pressait en même temps les chevaliers avec une sainte énergie : « Je me plains à vous, mais de vous-mêmes, qui, ce » me semble, avez trop peu de soin d’une chose si importante à » la gloire de Dieu et au salut des âmes *.. » Il ne consentit enfin à patienter que quand le prince l’eut assuré que la résolution, longtemps retardée par des causes sérieuses, lui serait envoyée bientôt *.
18. C'était aussi le temps où Henri IV, jaloux de posséder en ses États le plus grand et le plus saint évêque de la chrétienté, usait de tous les moyens pour essayer de l’attirer en France. On voit que M** de Chantal paraissait s’en inquiéter pour cet avenir encore voilé que par moments il lui faisait entrevoir, mais François répondit : « Ne vous troublez point, je vous » prie, de ce que je vous écrivis l'autre jour touchant la pro- » position qui se fait de me tirer moi-même de ma terre et de » mon parentage : car rien ne se fera que de par Dieu et, de » quelque côté que j'aille, sous sa conduite tout ira fort bien et » pour vous et pour moi. Non, croyez-le bien ; mais voyez-vous, » n’en parlez à personne. Je vous dis tout : ce ne serait pas sans » répugnance, s’il me fallait changer de logis...; mais Dieu » tiendra tout de sa main“... » Et plus tard encore : « De deux » côtés j'ai des nouvelles que l’on me veut relever plus haut de- » vant le monde... Ma réponse est devant Dieu. Non, ne doutez » point : je ne ferais pas un clin d’œil pour tout le monde; je le » méprise de bon cœur. Si ce n’est la plus grande gloire de notre » Dieu, rien ne se trouvera en moi*. »
La gloire de Dieu, c’est là tout ce qu'il cherchait, et il la voyait dans toutes les fonctions qui ramenaient les âmes, et plus encore dans les croix qu’il avait à souffrir. « Il y a quatre jours que j'ai » reçu à l’église et en confession un gentilhomme de 20 ans, » brave comme le jour, vaillant comme l’épée. O0 Sauveur de » mon âme! quelle joie de l’ouïr si saintement accuser ses pé- » chés, et parmi le discours d’iceux, faire une providence de » Dieu si spéciale à le retirer! Il me mit hors de moi-même : » que de baisers de paix je lui donnai! — Je voudrais que vous » me vissiez tout entièrement, pourvu que mes imperfections ne » vous scandalisent pas. Je n’ai cessé de recevoir des traverses et
LS
1 Lettre 116e. — 2 Lettre 117e. — 3 Lettre 118e, — 4 Lettre 410e. — ë Lettre
ST ARS Lier als
» grosses et petites; mais ni mon cœur, nl mon esprit n’a été » nullement traversé, Dieu merci. Jamais plus de suavité, plus » de douceur, jusqu’à hier que les nuages le couvrirent ; et main- » tenant que je reviens de la sainte messe, tout est serein et » clair '. »
19. Parmi tous ces travaux, il sé préparait à reprendre la visite de son diocèse; mais la sainte baronne s’inquiétait du peu de soin qu'il paraissait prendre de sa personne, et il répondait gaiment : « Je partirai d'ici à dix jours pour continuer ma visite » cinq mois entiers parmi toutes nos montagnes, où les bonnes » gens m'attendent avec bien de l'affection. Je me conserverai » tant qu'il me sera possible, pour l'amour de moi, que je » n'aime que trop, et encore pour l'amour de vous, qui le voulez, » et qui aurez part à tout ce qui s’y fera de bon... Mon frère le » chanoine? vous voulait écrire ; je ne sais s'il le fera. Ce pauvre » garçon n’est point un bienfait de santé : il se traîne tant qu'il » peut, avec plus de cœur que de force. Il pourra se reprendre » pour un peu auprès de sa mère, pendant que je sauterai de » rochers en rochers sur nos montagnes *. »
Il partit en effet le 18 juin, se dirigeant vers le sud-ouest d'Annecy pour remonter ensuite dans le Faucigny. Nous savons déjà quels étaient ses travaux de tous les jours dans la visite; mais cette fois la marche devait être plus pénible et le ministère plus difficile. Partout il prêchait, confessait et visitait les pauvres etles malades; mais surtout il catéchisait, ayant recours même au patois pour se faire mieux entendre. Les faits particuliers que nous pourrions citer, soit d’après les historiens , soit d’après ses lettres mêmes, nous donneront une idée aussi exacte que possible de ce voyage laborieux et de ses occupations diverses.
80. Le 24 juin, après avoir déjà visité 15 paroisses, il se rendit à Rumilly : dans cette petite ville, 1l célébra les ordres généraux, non sans avoir passé une partie de la nuit à achever la préparation des ordinands, qu’il examinait et exhortait dans chaque paroisse, à mesure qu’on les lui présentait. Il les célébra de même à Saint-Jean-Baptiste de Cranves, le samedi des Quatre- Temps, 23 septembre.
En même temps que les paroisses, il visita les abbayes et prieurés, assez nombreux alors; et partout il s'enquérait nonseulement de la discipline et vie des religieux, mais encore de l'administration temporelle et de l’état des biens : sa fermeté
1 Lettre 4139, — 2 Jean-François. — 3 Leltre 412e.
Liv. IV. Chap. IIL. — visiTE PASTORALE. 341
égalait sa douceur, et son intervention était acquise pour tous les besoins. Le prieur de Notre-Dame de Bellevaux, de l'Ordre de Cluny, se trouvait depuis longtemps en instance pour obtenir d'être déchargé des décimes qu'il payait au Duc : son monastère, jadis assez célèbre, se trouvait ruiné quant aux bâtiments et très-appauvri pour le revenu; la tempête encore avait ajouté au mal, et il ne pouvait, à beaucoup près, supporter les charges : tout cela le gênait fort au désir qu’il avait de résider et bien faire son devoir !. Quoique le Saint eût fait constater cet état des choses et informé S. A. avec prière, néanmoins rien n'était réglé lors de son passage, le 9 juillet. Alors il vit par lui-même et reconnut mieux encore la pauvreté de cette maison, que les revenus de plusieurs années ne suffiraient point à réparer : il écrivit de nouveau, et le prince accorda cette fois ce qui lui était demandé *.
A Saint-Jacques de Sallanches (26 juillet), il entendit la confession générale d’un jeune gentilhomme trop connu pour ses déréglements , et qui vint à lui tout en larmes. Ce malheureux n'avait jamais fini de raconter ses longs égarements et, poussé de vifs sentiments de repentir, il montrait tout à nu sa déplorable misère. Le Saint l’écoutait et le consolait, pleurant avec lui, admirant l'infinie miséricorde et paraissant oublier qu’un grand nombre de pénitents attendaient. Deux fois on vint l’avertir inutilement, car il ne semblait pas entendre, et une troisième fois il répondit en essuyant ses pleurs : « Il vaut mieux » que les quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles souffrent un peu » en attendant le pasteur, que s’il manquait de rapporter sur ses » épaules celle qu’il est allé chercher au désert*. »
81. Ainsi il était complètement à chaque œuvre qui se présentait, s'occupant uniquement de la bien faire et s’oubliant luimême aussi tranquillement que s’il n’eût point senti la fatigue et la douleur. Il marchait cependant chaque jour parmi « des montagnes -horribles et effroyables en leur hauteur, couvertes d’une glace éternelle, que jamais personne n’a vu fondre, mais qui se fend parfois avec un si horrible mugissement qu’on dirait que tout veut s’abîimer‘. » [l voyait aussi que ses affaires et occupations étaient en si grande quantité, qu'il ne se peut dire plus; mais il était comme dans la main du Seigneur, et il écrivait : « C’est un petit miracle que Dieu fait; car tous les soirs,
1 Lettre 97e. — ? Lettre 1200, — 3 Année de la Visitation. — * Ch.-Aug. de Sales.
"NPA PT VAN ee a TE NIUE A fie
» quand je me retire, je ne puis remuer ni mon Corps ni mon » esprit, tant je suis las partout, et le matin je suis plus gai que » jamais. D’ordre, de mesure, de raison, je n’en tiens point du » tout maintenant; et cependant me voilà tout fort, Dieu y pnérel :, »
Il s’excitait d’ailleurs admirablement par tout ce qu'il voyait; et le spectacle de la nature, comme les actions et la foi des pauvres peuples qu'il visitait, enivraient pour ainsi dire son âme d’un saint enthousiasme. Dieu se fait voir partout assez pour nous consoler grandement, disait-1l; car « je l'ai même » rencontré plein de douceur et de suavité parmi nos plus » hautes et âpres montagnes, où beaucoup de simples âmes le » chérissaient et adoraient en toute vérité et sincérité; et les » chevreuils et chamoiïs couraient çà et là parmi les effroyables » glaces pour annoncer ses louanges. Il est vrai que, faute de » dévotion, je n’entendais que quelques mots de leur langage; » mais il me semblait bien qu'ils disaient de belles choses. » Mais ne vous dirais-je pas une chose qui me fait frissonner les » entrailles de crainte? Devant que nous fussions au pays des » glaces, environ huit jours, un pauvre berger courait pour re- » couvrer une vache qui s'était perdue; il tomba dans une fente » de douze piques de haut, en laquelle il mourut gelé : O Dieu! » ce dis-je, l’ardeur de ce berger était-elle si chaude, que cette » glace ne l’ait point refroidie? Eh! pourquoi donc suis-je si » lâche à la quête de mes brebis? Certes, cela m'attendrit le » cœur, et mon cœur tout glacé se fondit aucunement. Je vis » des merveilles en ces lieux-là : les vallées étaient toutes » pleines de maisons, et les monts tout pleins de glaces jusqu’au » fond. Les petites veuves et les petites villageoises, comme » basses vallées, sont si fertiles; et les évêques, si hautement » élevés en l'Église de Dieu, sont tout glace. Ah! ne se trouvera- » t-il pas un soleil assez fort pour fondre celle qui me transit ?. »
82, Parmi les merveilles dont parle le saint évêque, la mort admirable d’un vieux paysan le frappa spécialement. Ce brave homme avait vivement désiré de recevoir sa bénédiction avant de quitter cette vie, et François se rendit promptement à sa demeure. Le vieillard le voyant entrer, s'écrie : « Monseigneur,
1 Lettre 414e, — 2 Le même récit se trouve, en termes un peu différents, dans la lettre 1216 et dans la lettre 4150 : nous avons pris de l'une et de l'autre. Dans la lettre 415e, le Saint annonce de plus qu'il a réçu en même temps, pour se confondre, le recueil de la vie et de la mort d’une sainte villageoïise : ce recueil forme la lettre 416e.
Liv. IV. Chap. HT. -— MORT D'UN VIEUX PAYSAN. 343
» je bénis Dieu, que je puisse avant de fermer les yeux recevoir » la bénédiction de vos saintes mains. » Et il demande à se confesser ; puis ayant fini : « Monseigneur, dit-il, mourrai-je? » — « Mon fils, j'en ai vu revenir de plus bas; mais Dieu est le mai- » tre de la vie, en lui seul doit être notre confiance. » — « Mais » mourrai-je, Monseigneur? » — « Un médecin, mon fils, ré- » pondrait à cela mieux que moi : ce que je vous puis dire, c’est » que je vois votre âme en fort bonne assiette, et que possible » seriez-vous appelé en autre temps auquel vous n’auriez pas » tant de disposition à partir. » — « Oh! Monseigneur, ce n’est » pas crainte de mourir, que je demande ceci, mais plutôt peur » de ne mourir pas; car j'ai peine à me résoudre de réchapper » de cette maladie. » — « Mais avez-vous quelque regret de » vivre? » — « Monseigneur, c’est si peu de chose que ce monde, » que je ne sais comment tant de gens l’aiment, et si Dieu n'a- » vait pas commandé d'y demeurer jusqu’à ce qu'il nous retire, : » 1l y a longtemps que je n’y serais plus. » — « Est-ce la peine » ou la souffrance qui vous ont ainsi détaché! » — « Nullement, » Monseigneur : j'ai mené jusqu’à cet âge une vie fort saine; de » ma famille, j'ai eu tous les contentements qui se peuvent désirer, et de biens, je n’en ai que trop : mais c’est que j'ai toujours ouï, dans les prédications, faire si grand cas de la vie éternelle et des joies du paradis, qu'il me semble que ce » monde-ci n'est qu'un cachot et une prison. »
« Alors, parlant de l'abondance du cœur, il dit tant de merveilles touchant la vision de Dieu dans le ciel, que le bienheureux évêque en était ravi et tout baigné de larmes de tendresse. Puis, descendant de ces hautes et célestes spéculations , quand il vint à dépeindre les bassesses des plus éminentes grandeurs, des plus somptueuses richesses, des plus exquises délices du monde; c'était à en éprouver un profond dégoût. Le Saint toutefois, pour le retirer des extrémités où il s’emportait, lui fit faire , plusieurs actes de résignation et d’indifférence de vivre ou mourir, à limitation de saint Paul et de saint Martin; et de là à peu d'heures, après avoir reçu l’onction dernière des mains du serviteur de Dieu, il expira doucement sans se plaindre d’aucune douleur, et demeura plus beau mort qu'il n'avait été durant sa vie'. »
83. Ces joies ineffables amorlissaient en quelque sorte la douleur, qui était grande néanmoins pour l’apostolique François;