‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 33 sur 61 · LA © S · texte numérisé non relu

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1 Esprit, Part. III, Sect. 46.

car, marchant par des chemins impraticables et s’aidant comme il pouvait des pieds et des mains, il était presque tout en sang: Bientôt il en fut à ne pouvoir marcher et il dut faire ses courses à cheval avec grande peine: car l’une de ses jambes était trèsmalade. Il la posait comme il pouvait sur l’arçon de la selle et n'avançait que très-lentement. Un jour que ses gens avaient hâté la marche aux approches de la nuit, oubliant qu'il ne pouvait les suivre, il les laissa aller sans rien dire; et comme, obligés ensuite de revenir à sa recherche, ils se plaignaient de ce qu'il allait si lentement : « Hélas! répondit-il doucement, nous allons » comme nous pouvons. »

Dans les premiers jour d'août, la fatigue et la souffrance devinrent telles qu'il pouvait à peine se soutenir : cela dura dix jours, dit Charles-Auguste", et il ne laissa pas pourtant de marcher encore, séjournant seulement deux jours à Cluses et à Aux. Le 18, il arriva à Samoëns, et là il demeura quatre jours pour réconcilier les habitants qui étaient très-divisés. Dans un premier sermon, après leur avoir raconté la mort si touchante-de la Sainte Vierge, il s’écria : « O mon cher peuple! Marie meurt » d'amour, et nous, nous vivons de haïne : aussi elle monte aux » cieux, et nous, nous descendons aux enfers! » À ces mots, la pensée de ses ouaiïlles qui se damnent lui porte au cœur une douleur terrible, et les sanglots qui étouffent sa voix l’obligent

* à quitter la chaire. Ce fut pour les auditeurs un coup de la grâce et le plus grand nombre, abîmés dans les pleurs et le repentir, coururent à ses pieds , promettant de se réconcilier et implorant l’absolution de leurs fautes. Le lendemain, étant encore monté en chaire, et ayant fait le signe de la croix, il cria d’uné voix pénétrée : Jésus! Marie ! Puis il demeura silencieux, les mains jointes sur là poitrine, le visage recueilli, le corps immobile, en sorte qu'on le crut en extase. Il cria une seconde fois : Jésus! Marie! puis, comme livré à l'inspiration divine, il redit avec une éloquence et une tendresse ravie tout ce que ces deux noms rappellent, tout ce qu'il y a d’admirable dans l'union du Fils et de la Mère. Les cœurs les plus durs cédèrent à ce coup, et le saint consacra les jours et une partie des nuits à recevoir et réconcilier ces pauvres âmes. Quand il partit, la joie était dans son âme; car il avait réuni tous les cœurs dans la charité de Jésus-Christ*.

1 Les historiens disent qu'il s'arrêta dix jours; mais Charles-Auguste affirme au contraire qu'il continua sa marche sans interruption, et il cite, jour par jour, les paroisses visitées. — 2 Année de la Visitation; M. Hamon.

Liv. IV. Chap. III. — CONVERSION D'UN PÉCHEUR PUBLIC. 345

84. Le 28 août, il arriva dans la paroisse de Villars. Là était un pécheur public qui donnait un grand scandale, et il courut aussitôt à sa recherche, espérant le ramener et le demandant à Dieu. Tout fut d’abord inutile; aux insinuations de la charité, le malheureux ne répondait que par l’insulte et la raillerie, à ce point que le doux pontife, usant de sévérité, le menaça d’excommunication. « Et bien, reprit cet homme avec colère, si vous » m’excommuniez, je jure de passer au protestantisme! » Françcois se retire silencieux et redouble en son cœur de ferventes prières pour cet infortuné qui se perd. L'heure du sermon étant venue, comme c'était le jour de la Décollation de saint Jean- Baptiste, patron de la paroisse, il tonne avec une force indicible contre les vices dont le saint précurseur fut la sanglante victime. Or le pécheur était là : conduit en apparence par la curiosité, mais en réalité par la grâce, il était venu, et son endurcissement ne put tenir à l'énergie de la sainte parole. Il va trouver François au pied même de la chaire, puis, s'étant confessé avec larmes, 1l demande publiquement pardon de sa vie scandaleuse. Le peuple surpris croyait à peine ce qu’il voyait, et le saint embrassait avec effusion le nouveau converti. « Mes enfants, disait- » il, réjouissons-nous, voici votre frère qui, selon la parole de » Jésus-Christ, s’arrache l'œil et se coupe la main pour entrer » dans le royaume des cieux : voici un fils de l'Évangile, une » âme prédestinée. » Et dans sa joie, il emmena pour quelques jours l'enfant prodigue, et il l’affermissait au bien par les marques de sa tendresse et par de saintes exhortations".

85. Nous ne saurions dire tous les faits, ce mélange inexprimable de consolations et de peines qui signalèrent la visite et montrèrent si bien à tous les regards l'extraordinaire vertu de l'évêque de Genève. Après une marche de cent jours, ayant vu toutes choses dans 190 paroisses, abbayes ou prieurés, et accompli partout les œuvres d’un missionnaire et d'un apôtre, il revint à Annecy pour les fêtes de la Toussaint. Dès lors il connaissait bien son diocèse et il pouvait, docile aux lois de l'Église et fidèle à son serment, rendre exactement compte au Souverain- Pontife. Son premier soin en effet, dès qu'il eut pourvu aux affaires les plus urgentes, fut de mettre en ordre toutes ses

1 Année de la Visitation. — Pour un autre fait analogue et plus frappant encore à un certain point de vue, Voy. Esprit, Part. XIV, Sect. 31 : un prêtre avait donné lieu à de grandes plaintes et niait effrontément ses écarts; François le convertit en rougissant devant lui, puis, ayant entendu sa confession, sejeta à ses pieds pour se confesser à son tour!

observations et de dresser avec précision l'État de l'Église de Genève et l’'Exposé des besoins du diocèse et des moyens d'y pourvoir .

« Il y a 71 ans que l'évêque de Genève a été chassé de sa ville avec son clergé et dépouillé de presque tous ses biens : 1l fait maintenant sa résidence à Annecy. Ses revenus sont fort minces ; à grande peine peuvent-ils monter à mille écus d'or? : mais celui qui n'a pas appris à vivre dans l'abondance, doit savoir endurer la pauvreté. L’évêque actuel est François de Sales, le 6° de ceux qui ont gouverné hors de Genève, originaire du diocèse et prévôt de la cathédrale l’espace de 10 ans, promu et consacré il y a 4 ans. Or, ayant été auparavant empêché, pendant ces deux dernières années, il a visité en personne 260 paroisses. Il a eu pour prédécesseur Claude de Granier, prélat digne d’une éternelle mémoire, et il tâche de suivre ses traces le mieux qu’il peut. »

« Dans l’église cathédrale, il y a 30 chanoines, y compris le prévôt, le chantre et le sacristain, qui percoivent tous une prébende égale; six enfants de chœurs avec leur maître; huit habitués pour le chant et la musique, et quatre autres ecclésiastiques pour porter la croix, sonner les cloches, diriger les cérémonies, avoir soin des ornements... Le revenu de chaque chanoine, pour son entretien, ne monte pas à 40 écus d'or (147 f. ‘20), prébende insuffisante pour nourrir le moindre des hommes. Or c’est une merveille, dans une si grande pauvreté, combien les offices se font dévotement et magnifiquement dans cette église”... Il y a dans le diocèse 4 collégiales, comprenant 50 chanoines et 16 bénéficiers; on y chante tous les jours l'office, malgré une grande pauvreté. Outre cela, six abbayes d'hommes, toutes en commende; cinq prieurés conventuels dont un seul est possédé en titre (Bellevaux), quatre monastères de Chartreux et 35 prieurés ruraux de divers Ordres, et cinq couvents de mendiants ; 590 paroisses, dont450 danslesquelles les sacrements sont administrés et le peuple instruit de la religion catholique; enfin cinq monastères de filles. Tout le peuple de ces 450 paroisses est absolument catholique, quoiqu'il y en ait 70 qui étaient infectées de l'hérésie de Calvin il y a dix ans... Il y a 15 écoles où l'on enseigne la grammaire et les humanités, mais principalement la

1 Voy.tom. VI, pag. 98 et suiv. — 2 C'est-à-dire 3,680 francs sur lesquels l'évêque devait prendre le gage de ses officiers. — 3% Le Saint ne parlait jamais de cela qu'avec enthousiasme, et du reste il avait formé ses chanoines à son image : Voy. lettres 1212 et 821e.

Liv. IV. Chap. IIÏ. — STATS ET BESOINS DU DIocÈse. 347

doctrine chrétienne. Il y a 10 villes où l’on prêche tout le Carême la parole de Dieu ‘. »

86. Il faudrait un Séminaire, et jusqu'alors on a vainement travaillé pour en ériger un : ni l’évêque, ni le chapitre ne peuvent suffire à la dépense; les abbayes et prieurés, assez riches, tiennent trop bien leurs fonds. Si le Saint-Siège destinait à l’œuvre les premiers prieurés ruraux qui vaqueront, elle serait possible ; autrement il faudra faire contribuer tout le clergé. — Le Théologal et le Pénitencier, trop pauvres, auraient besoin que le Saint-Siège leur attribuât deux prébendes laïques des monastères les plus voisins. — « C'est une chose surprenante, combien » Ja discipline est ruinée chez tous les Réguliers, sauf les Char- » treux et Mendiants. L'or de tous les autres est converti en or- » dure, et leur vin tourné en poison; c'est pourquoi les enne- » mis du Seigneur disent chaque jour : Où est leur Dieu? On » pourrait remédier à ce mal, ou en envoyant dans ces monas- » tères de meilleurs religieux des autres Ordres, ou en les sou- » mettant à la visite et à la correction, ou enfin en y substituant » des chanoines séculiers ?. »

Pour les religieuses, les deux monastères de Sainte-Claire se comportent très-bien ; les portes des religieuses de Citeaux sont ouvertes à tous venants, et nul moyen de réforme qu'en les transportant dans les villes avec des supérieurs plus soigneux. Point de confesseurs extraordinaires, et nulle liberté de s'adresser jamais à un autre que le prêtre attitré; l'évêque ni son grand vicaire ne sont consullés pour l’admission des filles.

« Ce diocèse est situé au milieu de montagnes très-hautes, au sommet desquelles, pour la plupart, il y a des villages fort peuplés… : 1l serait à désirer qu'on leur donnât des recteurs..., et les dîmes suffiraient...; mais elles appartiennent aux abbés et aux monastères, où les moines n’ont plus que le seul habit de religion, et ces pauvres habitants des montagnes crient comme des brebis qui manquent de pâturages. Plût à Dieu que le Saint- Siège envoyât ici un visiteur prudent et fidèle, qui distribuät à chaque église la mesure de froment qui lui est nécessaire! »

« Outre les 450 paroisses habitées par de vrais catholiques, 140 autres sont en partie sous la puissance tyrannique des Bernois, et en partie sous la domination du roi très-chrétien. Des

{ A cet état était joint celui des pauvres revenus et des grandes charges de la mense épiscopale. Voyez tom. VI, pag. 103. — 2? Les considérations que le Saint fait valoir à ce propos méritent de fixer l'attention. Voyez tom. VI, pag. 107.

premières, il n'y a nul espoir; quant aux autres, S. M. me dit toujours que j'aie bonne espérance, et j'attends en vain depuis quatre ans. »

« Genève est au diable et aux hérétiques ce que Rome est aux anges et aux catholiques. Tous ceux-ci, mais principalement le Souverain-Pontife et les princes doivent apporter tous leurs soins pour que cette Babylone soit renversée ou qu'elle se convertisse; mais plutôt pour qu’elle se convertisse et qu’elle vive, et qu’elle loue Celui qui vit ès siècles des siècles. »

87. Régulièrement, c'était au saint évêque lui-même qu'il appartenait d’aller soumettre au Pape cet état de son diocèse ; mais « son peu de revenu, la difficulté des chemins el le bien même de son Église ne lui permettaient pas d'entreprendre un si long voyage, » et pour remplir son obligation il substitua son frère, le chanoine Jean-François de Sales, qui, plus tard, fut son successeur !. Le digne envoyé partit, muni de la lettre où François s’excusait près de Paul V, et d'une autre encore pour le cardinal Baronius, dont il rappelait la bienveillance, invoquait l’intervention et célébrait délicatement les louanges?; mais surtout le Saint avait comme remis son frère aux mains d’Anastase Germonio, référendaire des deux signatures ?, le priant d'être son guide et son introducteur. Ce dignitaire était un des amis et des admirateurs de François : 1l fut heureux du souvenir d’un évêque « qu'il avait toujours aimé, honoré et estimé comme le » demandait son grand mérite, son infinie bonté et son grand » zèle pour la foi catholique‘. »

Dans la mème lettre où il exprime ces sentiments , Germonio nous apprend que Paul V avait voulu savoir l'opinion du saint évêque sur une question théologique très-importante et en avait été extraordinairement satisfait. Cette question, que l’on a appelée De grahnæ auxilus, était celle de l'accord entre la grâce divine et la liberté humaine : elle divisait grandement et: depuis longtemps les Dominicains et les Jésuites, les uns attribuant à la grâce, qut est un attrait divin, une efficacité que les autres jugeaient /rop érrésistible, et partant destructive de la liberté de l’homme; et ceux-ci grandissant l'influence du libre-arbitre d'une façon que leurs adversaires déclaraient injurieuse au su-

1 Lettre 123e. — ? Lettre 124e. Le cardinal répondit en offrant tout son concours, et en rappelant que déjà, quand le Saint était à Rome, il le lui avait offert de grand cœur (Lettre 126c). — 3 Le référendaire était un officier de chancellerie, ou secrétaire-rapporteur. Anastase Germonio fut plus tard archevêque de Tarentaise. — # Lettre 125e.

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prême empire de la grâce. C'était là une lutte déplorable, et Clément VIII eût voulu y mettre fin en prononcant dogmatiquement : c’est pourquoi, depuis la fin de 1597, il avait réuni de fréquentes congrégations'; mais nulle décision n'était intervenue quand Paul V succéda à Léon XI, au mois de mai 1605. Le nouveau Pontife, au courant de la discussion, qu'il avait exactement suivie, après avoir de toutes parts réclamé l’avis des docteurs, la fit reprendre au point où elle en était restée, et les congrégations se multiplièrent encore une fois. C’est dans ces circonstances que notre Saint fut consulté et répondit par un bref exposé de son sentiment. Le Pape en fut frappé d’admiration; il chargea le cardinal Arrigon de demander plus de développements , et François exposa la doctrine consignée depuis en son traité de l’Amour de Dieu”. Il ajoutait néanmoins : « La dispute » élevée sur cette question est très-dangereuse, et a dans ses » extrémités des hérésies; c’est pourquoi celui qui s’y enfonce » trop doit bien prendre garde de ne pas tomber. Il y a beau- » coup d’autres choses dont l'Église gémit, auxquelles il faut » veiller plus particulièrement qu'à l’éclaircissement de cette » question, qui n’apportera aucun avantage à la religion chré- » tienne et qui lui causera beaucoup de mal : car les temps sont » plutôt disposés au mal qu’au bien. Du reste, les Dominicains » et les Jésuites ont un trop bon esprit pour ne pas venir bien- » tôt à la concorde”. »

Cet avis était celui de la sagesse, et il termina tout : Paul V renonçant à prononcer, ordonna le silence et la paix aux deux parties, et les Jésuites comme les Dominicains saluèrent en François leur pacificateur. Ces derniers mêmes lui envoyèrent des lettres d'affiliation à leur ordre.

Cependant Jean-François de Sales avait reçu à Rome l'accueil qui était dû au représentant et au frère d’un prélat aussi renommé pour sa science, ses talents, son zèle et ses prodigieuses vertus : on avait admiré l’État de l'Église de Genève et la prudence toute céleste qui inspirait les moyens de pourvoir aux besoins du diocèse; et l’heureux chanoine revint comme chargé des témoignages de l’estime et de la vénération des hommes les plus illustres, des cardinaux et du Souverain-Pontife lui-même pour le saint prélat à qui tous souhaitaient « une très-longue et heureuse vie de généreux travail dans la vigne du Seigneur*. »

1 Ces congrégations, formées des plus illustres théologiens, furent au nombre de 164 sous Clément VIII. — 2 Liv. Il, chap. 12; Liv. IV, chap. 7. — $ Lettre 129, — * Lettre 128e,

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